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HISTOIRE
DE FRANCE
LES ORIGINES JUSQU'A NOS JOURS
L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et
de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en janvier 1876.
PARIS. TTPOGRAPUIE E. PLON, KOURRIT ET C'*, RUE GARANCIÈRE, 8.
MF
HISTOIRE
DE FRANCE
LES ORIGINES JUSQU'A NOS JOURS
M. C. DARESTE
ANCIEN RECTEUR DES A i" A D É .M l E S DR NANCY ET DE L\ON
CORR rSPOND ANT DR l' INSTITUT
TOME SEPTIÈME
LOIUS XVI ET LA RKVOLUTION JUSQu'a LA PAIX DE BALE EN J 7i)5
TROISIÈME ÉDITION
Ouvrage auquel l'Académie Française a décerné deux fois le Grand Prix Gobert
PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT et C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS
10, RUE GARANCIÈRE
1885
Tous ilroits réservés
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LIVRE QUARANTE-TROISIÈME.
LOUIS XVI.
PREMIÈRE PAUTIE. 1774-1"82.
I. — Louis XVI monta sur le trône avant d'avoir atteint sa
vingtième année. Elevé avec soin par son père le premier Dau-
phin, par sa mère Marie Josèphe de Saxe, puis par un gouver-
neur non moins austère, le duc de la Vauguvon, c'était un prince
de moeurs sévères, honnête, aimant le bien. Il avait de la dignité
extérieure, quoique sans distinction et sans grâce; il possédait
toutes les qualités opposées aux vices de Louis XV, chose natu-
relle, puisqu'il avait été entouré dès le berceau d'un petit cercle
d'opposants, dont les idées, les mœurs, la conduite étaient
une protestation tacite contre celles de son aïeul. Malheureu-
sement cette fraction de la cour était peu éclairée et vivait confi-
née dans une demi retraite. Louis XVI reçut d'elle une éducation
peu virile. Toute sa vie il demeura défiant et timide ; s'il n'eut
pas de passion , il n'eut pas non plus de caractère. Son juge-
ment ne lui servit qu'à douter de ses propres opinions. Comme
Louis XV avait refusé de l'appeler au conseil par une jalousie
traditionnelle chez les Bourbons, il arriva au pouvoir sans pré-
paration , dans un temps où jamais les lumières et la volonté
n'avaient été aussi nécessaires , où jamais il n'eût mieux fallu
que la France eût un roi.
Marie-Antoinette d'Autriche, à peu près du même âge que
son époux, était animée du même amour du bien. Elle avait
de plus que lui , la grâce, l'éclat, une noblesse naturelle, une
vivacité expansive et passionnée qui se changea plus tard en
force de caractère. Mais elle n'avait pas hérité de l'esprit poli-
tique de sa mère Marie -Thérèse, et on l'accusait d'avoir
apporté sur le trône de France les préjugés de sa maison.
Le jeune couple royal fut accueilli avec la faveur qui accom-
pagne tout changement de règne, et avec la sympathie qu'ins-
pire toujours rhonnéteté domestique, succédant à un étalage
vn. 1
2 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
de scandales. La cour changea d'aspect. Madame du Barry fut
emmene'e à Ruel par le duc d'Aiguillon; elle reçut l'ordre de
s'enfermer à l'abbaye de Pont-aux-Dames, en attendant qu'on
lui permît de se retirer dans sa maison de Luciennes. Son en-
tourage ordinaire s'éclipsa. Versailles retrouva la décence que
Louis XV ne s'était pas contenté d'en bannir, qu'il avait publi-
quement insultée.
Les ministres étaient impopulaires et usés. On chercha un
homme d'Etat expérimenté qui pût servir de Mentor au roi. La
reine désirait Choiseul , agréable à sa mère l'Impératrice. Mais
Choiseul était loin d'avoir conservé la popularité éphémère du
lendemain de son renvoi. Ses ennemis, nombreux à Versailles,
craignaient son reiour, qui après une disgrâce récente eût été
une réaction. Ils l'accusaient d'avoir été audacieux avec impré-
voyance, d'avoir effacé la majesté royale, d'avoir favorisé et
fortifié la. philosophie, c'est-à dire l'opposition, d'avoir gaspillé
les finances, d'avoir mal conduit les affaires étrangères, signé
le malheureux traité de 1763 et laissé partager la Pologne.
Citons pour mémoire d'autres accusations dont malheureuse-
ment les haines personnelles ne s'abstenaient pas, comme
d'avoir empoisonné le Dauphin et la Dauphine. Tout le clergé
lui était hostile. Mesdames, tantes du roi, s'efforcèrent de
l'écarcer, et n'y eurent aucune peine ; car Louis XVI, prévenu
contre lui par la Vauguyon, se fit scrupule de choisir pour
ministre l'homme qui avait bravé son père.
Choiseul écarté. Mesdames proposèrent Maurepas, Machault
et Bernis, dont les disgrâces étaient anciennes et dont le retour
ne pouvait soulever les mêmes passions. Mais Bernis avait signé
le traité de 1756 avec Marie-Thérèse, traité de mémoire impo-
pulaire et préface des malheurs de ia guerre de sept ans. On
craignit aussi de ramener dans le conseil une influence favo-
rable à l'Autriche, dans le cas présumable où la reine montre-
rait de l'ambition. Machault était repoussé par le clergé, les
Jésuites et d'Aiguillon. Maurepas avait moins d'ennemis. On
ne lui reprochait que des épigrammes. Il fut préféré.
Maurepas a été poursuivi jusqu'à nous par sa réputation de
frivolité. A soixante-quinze ans, il était resté le type du courtisan
du dix-huitième siècle , brillant par la légèreté d'esprit et la désin-
volture des manières. Il avait l'habitude de répondre à ses inter-
locuteurs par des traits ou des plaisanteries qui les décon-
certaient. Sa manie pour les chansons lui a fait une triste
[1774] MINISTÈRE DE MAUREPAS. 3
célébrité; il les collectionnait, et en a laissé un recueil volumi-
neux qui n'est pas à sa gloire. Cependant on Ta trop jugé par ses
vices extérieurs et superficiels. « Parce qu'il était dans son
caractère , a dit un des plus fins observateurs du temps , de se
faire comme un jeu de l'art de gouverner, et de s'occuper en
riant des affaires les plus sérieuses, on aurait tort de croire
qu'il n'ait pas su les traiter '. » 11 avait Texpérience acquise par
les fonctions de secrétaire d'Etat remplies pendant trente-trois
ans. Il avait de l'instruction, le travail facile, le sens juste,
l'esprit prompt, et même, au diie de la Fayette, lumineux.
L'égalité et la sérénité de son caractère ressemblaient à de la
force d'àme. Il était prudent, peu intéressé, et ennemi du
bruit. Il ne prit pas le titre de premier ministre, et se contenta
de celui de ministre d'Etat, sans traitement extraordinaire.
Maurepas n'était rien moins qu'un homme à idées larges, un
ministre d'initiative , capable de réformer le gouvernement et
d'imprimer une direction aux esprits. Toute sa science de gou-
verner consistait à manier adroitement les hommes et les af-
faires. Il eut pour unique soin, comme le cardinal Fleury,
qu'il sembla prendre pour modèle , de maintenir son autorité ,
d'éviter les chocs ou les conflits, et d'ajourner les difficultés,
ce qu'il fit avec un certain succès.
Il changea les secrétaires d'Etat de Louis XV, mais les uns
après les autres, pour éviter une révolution ministérielle. Il
commença par d'Aiguillon , sur qui pesait toujours le souvenir
de son procès , qu'on accusait d'être un des plus chauds parti-
sans de l'arbitraire, et qui était, de plus, désagréable à la reine
comme ennemi de l'alliance autrichienne. Maurepas l'éloigna
(le 2 juin), malgré les liens de parenté qui les unissaient. Il
donna les affaires étrangères à Vergennes , diplomate éprouvé
dans de grandes ambassades, qui sut gagner la confiance per-
sonnelle de Louis XVI et maintenir avec l'Autriche des rela-
tions amicales , sans sortir d'une réserve justifiée. Il donna le
ministère de la guerre, que d'x^iguillon laissait aussi vacant, au
maréchal du Muy, un des hommes les plus estimés de l'armée,
ancien ami du Dauphin et vénéré à ce titre par le roi.
Mais Maupeou avait dans le ministère une bien autre auto-
rité et un nom plus significatif que d'Aiguillon. Maupeou se
sentait fort, parce qu'il ne pouvait tomber sans entraîner dans
ï Sallier, Annales françaises,
1.
4 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
sa chute la nouvelle magistrature et le système d'absolutisme
appuyé sur elle. Auteur d'une révolution, il ne devait être
renversé que par une contre-révolution. Il attendait avec le
sang-froid d'un joueur qui a tout calculé et tout risqué, mon-
trant une aisance qui lui était naturelle et qui n'en surprenait
pas moins ses ennemis. « Il prouve , dit le Journal historique,
combien il est au-dessus de sa matière et que son génie traite
en se jouant les objets les plus sérieux '. » Il refusa de se dé-
mettre du titre de chancelier, titre inamovible ; on se contenta
de lui retirer les sceaux. Il quitta la cour pour n'y plus ren-
trer, et subit fièrement sa disgrâce. Maurepas donna les sceaux
à un de ses amis personnels. Hue de Miromesnil, naguère pre-
mier président à Rouen , où il avait défendu avec énergie le
parlement supprimé (fin de juin).
De Boynes, Berlin et Terray eurent ensuite leur tour. De
Boynes, l'organisateur du coup d'Etat de 1771 , fut remplacé
à la marine le 20 juillet par Turgot, et le 24 août par Sartines,
lieutenant de police , lorsque Turgot eut succédé à Terray
comme contrôleur général.
Le ministère renversé avait eu l'avantage d'être assez homo-
gène. Le nouveau ne l'était nullement, et l'on ne tarda pas à
s'apercevoir que c'était là un vice capital; mais on était encore
loin de croire qu'une solidarité quelconque fût nécessaire entre
les secrétaires d'Etat. Le public applaudit au changement des
hommes, parce qu'il sentit que c'était un changement de poli-
tique. Le 24 août fut appelé la Saint-Barlhélemv des ministies.
On brûla dans les rues l'effigie de Terray, le plus impopulaire
de tous.
II. — Turgot arrivait au ministère à quarante-sept ans, dans
la maturité des forces et du talent. Il y apportait ce qui man-
quait à Maurepas , des idées arrêtées. On disait de lui qu'il
avait dans la tète toute une France réformée.
Comme philosophe , économiste , homme d'étude , sa répu-
tation était faite. Il avait su acquérir en outre comme adminis-
trateur, par treize années d'intendance à Limoges , la renom-
mée d'un esprit pratique. Ce qui le distinguait , c'était moins
l'étendue ou la variété des connaissances que la pénétration et
* Journal historique de la révolution opérée par Maupeou dans la consti-
tution de la monarcLie française.
11774] TURGOT. 5
la profondeur. Il eut de commun avec ses contemporains une
curiosité d'esprit encyclopédique et Thabitude d'écrire sur les
sujets les plus divers ; mais aucun d'eux n'eut au même degré sa
puissance d'investigation et d'analyse. Les sciences économi-
ques et politiques étaient pour lui un monde nouveau , un
champ d'observations et de découvertes qu'il parcourut animé
d'une seule passion, l'amour du vrai. Ni l'ambition ni la vanité
ne le guidèrent. Il dédaigna le succès et les moyens de l'obte-
nir. Son style dénué d'éclat et même de relief, sa tournure
d'esprit qui visait au solide, n'étaient pas propres à lui conqué-
rir la popularité; il ne la rechercha pas, même par les voies
indirectes. Au sein de l'école philosophique à laquelle il ap-
partenait, il sut rester lui-même, ne s'inféoder à personne,
mépriser les sectes et les coteries, qu'il disait abandonner aux
imbéciles , aux fous et aux ignorants. Il garda la pleine indé-
pendance de ses opinions, et ne sacrifia rien de sa dignité, dont
il se montra jaloux sans affectation. Un caractère grave et sé-
rieux relevait ses qualités ; tous ceux qui l'avaient connu dès
sa jeunesse éprouvaient pour lui une admiration , une vénéra-
tion même que rien n'ébranla.
Turgot arriva donc au ministère comme un homme néces-
saire , porté par sa grande renommée et précédé de l'attente
publique. Nous recueillons aujourd'hui dans ses écrits avec une
curiosité naturelle les nombreux traits de lumière qu'il y a ré-
pandus. Les contemporains, quoique placés pour le juger à un
autre point de vue , attendaient de lui , eux aussi , des lumières
nouvelles et une initiative féconde. Voltaire salua son avène-
ment comme un âge d'or.
Ce n'est pas qu'il ne fût de son siècle par bien des côtés ; les
plus grands hommes en sont toujours, et ses panégyristes ré-
cents, dans la préoccupation de voir en lui un des nôtres, s'y
sont souvent trompés. H y a beaucoup à dire sur ses thèses
philosophiques ou économiques , et sur les arguments qu'il
emploie pour les soutenir. Il y a plus à dire encore sur sa ma-
nière d'envisager les questions de gouvernement. C'est là sur-
tout qu'il est de son temps. L'opinion, les vœux du pays ne
sont rien pour lui, il ne les suit pas; il ne cherche pas un seul
instant à s'en rendre compte. Il va droit devant lui, pousrui-
vant ses propres idées, et sa conviction faite, il les apphque ou
plutôt il les impose avec une logique inflexible. Dans ses écrits,
dans les préambules de ses actes, il se parle à lui-même, il parle
6 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
au roi et aux gouvernants , fort peu aux administrés et à la
France ; si parfois il s'adresse à eux, c'est, dit-il, parce que les
ordres doivent être semés en terre préparée. Il veut faire ce
qu'il appelle l'éducation du pays.
Donc il dédaigne toutes les théories de pondération des pou-
voirs, de liberté politique, de garanties pour les sujets. L'idée
de ces théories n'a pu naître , suivant lui , que des vices des
gouvernements ; or il veut réformer ces vices, inspirer au pouvoir
la sagesse et les lumières, lui tracer des principes de conduite,
supprimer les abus et rendre ainsi les garanties inutiles. La con-
ception d'un gouvernement libre, tel que nous l'entendons, lui
est tout à fait étrangère. Il voit l'idéal du gouvernement dans la
simplicité des rouages ; il n'admet qu'un roi et des sujets , ou ,
comme il dit, un roi et la nation, sans corps intermédiaires. Il
place bien la source de la souveraineté dans la nation, mais cette
souveraineté est déléguée au roi , qui l'exerce sans contrôle.
Turgot est encore de son temps, ou plutôt de l'école philo-
sophique du dix-huitième siècle, par un autre côté. S'il a tracé
avec des vues supérieures les grandes lignes de la philosophie de
l'histoire, l'histoire proprement dite est pour lui comme si elle
n'était pas. Il ne tient aucun compte des traditions ; il dédaigne
le passé, qu'il accuse d'ignorance et de barbarie. Il ne s'oc-
cupe que des lois naturelles et des moyens de les appliquer,
son but est de faire un peuple neuf. C'est amsi qu'il analyse et
détermine ce qu'il appelle les droits de chacun, et ce que la
Révolution a appelé les droits de Phomme, savoir le droit de
propriété , la liberté du travail , car le travail constitue une
propriété d'un genre à part, la liberté de conscience, la li-
berté d'écrire et d'imprimer. Il cherche son point de départ
dans la nature et non dans la société française telle que le
temps l'a faite. Il procède comme Rousseau, par la théorie et
l'abstraction. Hâtons -nous d'ajouter que la ressemblance s'ar-
rête là. Rousseau est un romancier, pour qui la société et le
gouvernement sont des créations artificielles. Turgot est un
philosophe, il v voit des faits nécessaires. S'il procède co' ime
ses contemporains, il leur est infiniment supérieur par la pro-
fondeur et la netteté de ses analyses.
Ajoutons encore, pour achever le portrait, que le génie de
Turgot, malgré sa solidité et sa précision ordinaires, a comme
tous les génies abstraits une teinte un peu chimérique. Quoi-
qu'il prétende rendre compatibles la monarchie absolue et les
^1774] TURGOT. 7
droits naturels , sa conception de l'État a quelque chose de
va-^ue et presque de républicain. On sourit de la confiance
qu"il exprime de faire qu'en dix ans « la nation ne soit plus
reconnaissabîe , et que, grâce aux lumières, le chaos prenne
une forme distincte. »
Ses services dans l'intendance de Limoges, de 1761 à 1774,
étaient un de ses principaux titres au ministère. En même
temps qu'il y avait fait admirer l'honnêteté et la droiture de
ses vues, il y avait déployé pour le bien de ses administrés
cette sollicitude inquiète et vigilante qu'on appelait le zèle de la
philanthropie. On l'avait vu entrer dans mille détails , agir à
découvert avec une noble franchise, aller au-devant de toutes
les plaintes, de toutes les misères, s'enquérir des abus exis-
tants, des améliorations possibles , solliciter de tout le monde,
des subdélégués, des commissaires des tailles, des curés de
campagne, des éclaircissements utiles et un concours actif. II
s'était efforcé d'obtenir des dégrèvements pour une province
très-pauvre , d'y alléger le poids des impôts par une réparti-
tion plus équitable et un meilleur système de perception. II
avait converti la corvée des chemins en une imposition pécu-
niaire, et trouvé le moyen de rendre cette imposition suppor-
table en répartissant les charges plus également. Il avait réussi
à corriger des abus très-graves introduits dans les levées de
milices. Il avait contribué à propager la culture de la pomme
de terre, celle des prairies artificielles, à débarrasser diffé-
rentes industries d'entraves qui gênaient leur liberté. Il avait
assuré aux campagnes un service médical dont elles étaje.it
souvent dépourvues, et créé à Limoges une école vétérinaire.
Il s'était surpassé dans la disette de 1770 et 1771. 11 avait
maintenu la hberté du commerce des blés, fait baisser le prix
du pain en supprimant les privilèges des boulangers, organisé
des ateliers de charité, arraché des sacrifices aux propriétaires
en leur donnant l'exemple , au risque de s'endetter lui-même.
Il avait enfin refusé des intendances plus avantageuses pour
ne pas laisser ses entreprises inachevées.
Peut-être a-t-on exagéré de nos jours , dans les panégyriques
qu'on a faits de son administration du Limousin, les résultats
qu'il obtint. L'action d'un intendant, quel qu'il fût, trouvait
des limites; lui-même il s'en est plaint souvent. Peut-être la
nature de ses mémoires administratifs prête-t-elle aujourd'hui
à l'illusion; car ce ne sont rien moins que de véritables traités
8 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
sur le libre échange, la liberté du commerce colonial, les pri-
vilèges en fait d'iadustrie et autres sujets semblables. Mais une
chose demeure certaine, c'est que Turgot avait conquis la re-
nommée , gagné la confiance de ses administrés et même ob-
tenu celle du gouvernement , bien qu'il mît à soutenir ses
idées une certaine âpreté peu faite pour lui concilier l'esprit
de ses supérieurs. Les philosophes, les gens de lettres, ce que
nous appellerions aujourd'hui l'opinion libérale , applaudirent
à son avènement. Maurepas l'agréa, parce qu'il le savait indé-
pendant, sans attache avec aucun parti, et que la considération
dont il jouissait devait être une force pour le ministère.
III. — Turgot trouva un déficit annuel de 22 millions sur le
budget, outre un découvert de 78 millions et une dette exigible ,^^
ou flottante de 205 millions. Son programme fut : Point dé
banqueroute, ni d'augmentation d'impôts, ni d'emprunt. C'était
bien celui des derniers contrôleurs généraux , mais ils n'y
avaient pas été fidèles ; on savait que Turgot le serait.
Louis XVI avait déjà refusé de percevoir le droit de joyeux
avènement. Il avait même déclaré dans son premier édit de
finance (mai 1774), que les sacrifices ne lui coûteraient rien, et
que le bonheur de ses sujets ferait sa gloire. Turgot de son
côté remit aux pauvres les trois cent mille francs que chaque
nouveau contrôleur général recevait à son entrée en charge.
Redoutant la libéralité du roi que les sollicitations assiégeaient,
il lui écrivit : « Sire , il faut vous armer de votre bonté contre
votre bonté même. » Il voulait obliger les autres chefs de dé-
partement à n'ordonner de dépenses que d'accord avec lui,
seul moyen certain de maintenir l'équilibre du budget; mais
ce n'était pas de lui seul que dépendait l'application d'une
pareille règle.
Il commença par payer les pensions, ce qui le fit bienvenir
et releva le crédit. Il se mit aussi à l'œuvre pour faire des re-
tranchements de dépense, des améliorations de détail dans
l'assiette ou la perception de certains revenus , et des réformes
économiques de nature à favoriser l'agriculture et l'industrie.
Il modifia avantageusement le bail des domaines, et il rétablit,
par un édit du 13 septembre 1774, la liberté du commerce
des grains à l'intérieur, supprimée par Terray.
Mais s'il était nécessaire de relever les finances après un mi-
nistère désastreux et décrié comme celui de Terray, une autre
[1774] RAPPEL DES PARLEMENTS. 9
question non moins urgente et plus propre à passionner les
esprits s'était posée du jour où Maurepas avait répudié l'héri-
tage de Maupeou. C'était celle du rappel des parlements.
Ce rappel était non-seulement sollicité, mais escompté par
les anciens magistrats; ils n'avaient jamais cru que leur exil pût
être indéfini. Partout des paris étaient ouverts sur le sort de la
nouvelle organisation judiciaire, qu'on estimait devoir durer
juste autant que Maupeou. Les magistrats dépossédés se pré-
sentaient comme les victimes de l'arbitraire, comme les repré-
sentants de la tradition et les défenseurs de la liberté. Ils
étaient soutenus par les amis d'un pouvoir légal et par les en-
nemis nombreux des triumvirs, de la du Barry et des derniers
ministres. On calculait qu'ils avaient été exilés par lettres de
cachet au nombre de plus de sept cents'. On se rappelait que
plusieurs parlements, ceux de Dijon et de Toulouse, avaient
demandé que le roi consultât la nation.
Les nouveaux parlements avaient marché, contrairement à
l'attente et aux prédictions de leurs adversaires. Ils n'en étaient
pas moins fort mal vus. Leur origine était détestée; ils n'a-
vaient ni passé ni prestige ; on les regardait comme des intrus.
Les chansons et les pamphlets tendaient à les rendre ridicules.
Les ennemis de Maupeou prétendaient que son coup d'État
devait avoir pour conséquence logique , dans un délai plus ou
moins rapproché , de demonarchiser la France , c'est-à-dire de
changer toutes les institutions de la monarchie ; qu'en efïet ces
institutions étaient solidaires; que la ruine des parlements en-
traînait celle de la chambre des comptes et de la cour des aides,
celle des états provinciaux, celle des privilèges des pairs et de
la noblesse, celle des assemblées du clergé et de ses immuni-
tés. Un anneau brisé , la chaîne entière était détruite. Le pro-
jet de renouveler ainsi tout l'organisme de l'État était attribué
à Maupeou dés 1771, et il était dans la logique des choses. La
Révolution l'a prouvé.
Maupeou avait violé plusieurs principes essentiels du droit
public, particulièrement le caractère indestructible des ancien-
nes coutumes et l'inaliénabilité de la magistrature. Ce dernier
principe était la garantie des droits des citoyens, qu'on mettait
en balance avec les droits de la couronne. Tout le monde alors
recherchait les titres historiques de la liberté , déclarée néces-
^ Journal historique de la révolution opérée par Maupeou (à la date du
28 octobre 17713.
10 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
saire aux intérêts de la nation. On s'élevait contre l'arbitraire
en lui reprochant d'être une nouveauté. Maupeou avait fait
une î^évolution. La protestation des princes du sang, rédigée
par l'abbé de Mably, développait toutes ces thèses, depuis lors
répétées partout.
Les princes du sang et les ducs et pairs se prononcèrent pour
le rappel, à très-peu d'exceptions près. Le duc d'Orléans dé-
clara dans un mémoire au roi qu'il s'adressait à son cœur, si
enclin au bien et à la justice. Conti, plus ardent, mit plus de
vivacité dans le soutien de la même cause. La noblesse élait
généralement de cet avis, sauf les familiers de la cour, qui
d'ailleurs exerçaient peu d'influence ; car l'opinion se faisait
dans les salons de Paris qui ne prenaient pas de mot d'ordre à
Versailles.
La réaction était donc puissante et populaire , comme il
était naturel après un règne long et déconsidéré.
Louis XVI se plaignait dans ses lettres particulières que
Maupeou eût tout brouillé et créé des résistances respectables.
Sans doute il était en cela l'écho de Maurepas. Maurepas ai-
mait, dit la Fayette, avoir « comment les choses tournaient» ,
c'est-à-dire à suivre les courants et à plaire à l'opinion. Conser-
vateur autant par calcul que par habitude , il préférait les
anciens parlements aux nouveaux; car ces derniers n'étaient
pas aussi commodes qu'on l'avait cru. Ceux de Dijon et de
Toulouse avaient voulu faire des remontrances; ceux d'Aix,
de Bordeaux et de Besançon avaient manifesté dans plusieurs
circonstances le désir de se réconcilier avec l'opinion publique,
en se rattachant fortement aux traditions qui faisaient la puis-
sance de l'ancienne magistrature. Leur autorité morale était à
ce prix.
Cependant le rappel offrait des obstacles. Les nouveaux
parlements trouvaient des défenseurs dans l'armée, où l'esprit
d'obéissance se conlundait avec l'esprit monarchique, et dans
le clergé, qui se rappelait ses luttes violentes avec la magistra-
ture. Les Jésuites et leurs amis s'écriaient que le rappel des
anciens magistrats serait le retour de l'irréligion. L'archevê-
que de Paris , qui avait lait entrer plusieurs ecclésiastiques
dans le parlement Maupeou, se prononçait de la manière la
plus formelle et mettait en mouvement les influences religieu-
ses, puissantes dans la nouvelle cour, où il était appuyé par
les tantes du roi, surtout par Madame Louise.
[1774] RAPPEL DES PARLEMENTS. Il
En second lieu , on sentait que tout retour à un régime an-
cien a ses périls. On ne pouvait douter que les anciens parle-
mentaires ne rentrassent très-aigris, ayant des serments à tenir
et des haines à satisfaire. Fallait-il, disait-on, que le premier
acte de Louis XVI fût la condamnation de ceux de Louis XV?
Devait-on sacrifier aes magistrats qui ne s'étaient distingués
que par leur obéissance , pour en rappeler d'autres qui
s'étaient fait gloire de la ténacité de leur résistance et de l'in-
flexibilité de leurs principes prétendus? Ne risquait-on pas
d'affaiblir l'autorité de la religion et du clergé déjà si compro-
mise? Allait-on retomber dans ces luttes d'autrefois, d'autant
plus redoutables que les parlements, portés et ramenés par le
vœu populaire , croiraient désormais ne tirer leur droit que
d'eux seuls et auraient un nouveau titre à se dire les représen-
tants et les organes de la nation? Oublieraient-ils jamais leur
passé et leurs pouvoirs traditionnels, qui faisaient presque tout
le fond de leurs remontrances du 3 décembre 1770? Ne serait-
ce pas une victoire de cette opposition qui commençait à se
manifester, et dont on avait trop méprisé la force, en fermant
les yeux au progrès de l'esprit nouveau ? Allait-on enfin détruire
les réformes réelles que Aîaupeou avait introduites dans l'ordre
iudiciaire , rétablir la vénalité et l'hérédité des charges, leur
concentration dans un nombre de familles restreint, les épi-
ces, les anciennes circonscriptions? Enfin était-il prudent de
diminuer l'action du roi et de rétablir des corps indépendants,
quand jamais les esprits n'avaient été plus enclins à l'indé-
pendance? Si l'opinion était exigeante, lui céder n'était-ce pas
un danger de plus? Quelques-uns ajoutaient qu'on ne pouvait
rappeler les parlements, sans ramener avec eux Choiseul, leur
soutien, dont la cause personnelle était liée à la leur.
Maurepas fut appuyé par le garde des sceaux Miromesnil.
Les autres secrétaires étaient plus ou moins opposés à l'idée
du rappel. Vergennes surtout la combattit.
On avait bien songé à un moyen terme. D'Aiguillon , pré-
voyant l'orage , avait imaginé de faire encore une refonte des
parlements, en choisissant une moitié des magistrats parmi
les anciens et une moitié parmi les nouveaux. Mais cette
demi-mesure n'eût satisfait personne.
Maurepas prit enfin son parti. Louis XVI déclara « qu'il cé-
dait à l'amour de son peuple et qu'il voulait mettre un frein
aux abus de l'autorité royale. » Il rappela les magistrats exi-
12 LIVRE QUABAISTE-TROISIÈME.
lés, et il leur fixa la date du 21 octobre pour remonter sur
leurs siéff es. On fît toutefois une exception, mais provisoire,
pour les chambres des requêtes, où les jeunes magistrats sta-
giaires e'taient en grand nombre, et qui, par ce motif, ne sem-
blaient pas devoir être réinstallées dans les mêmes conditions,
Elles furent rappelées à leur tour quelques mois après,
Maurepas se disait que les parlements seraient suffisamment
retenus par une réglementation sévère, et qu'on pouvait dimi-
nuer indirectement leur importance en relevant celle des états
provinciaux. Il jugeait les luttes redoutées moins dangereuses
qu'on voulait le dire. La monarchie avait bien vécu avec
elles ; un gouvernement honnête , économe et sage saurait les
éviter.
Le 12 novembre Louis XYI tint un lit de justice pour la céré-
monie de la réinstallation. Il dit aux magistrats : a Le roi notre
aïeul, forcé par votre résistance à ses ordres réitérés, a fait ce
que le maintien de son autorité et l'obligation de rendre la jus-
tice à ses peuples exigeaient de sa sagesse; je vous rappelle
aujourd'hui à des fonctions que vous n'auriez jamais dû quitter.
Sentez le prix de mes bontés et ne les oubliez jamais. » Il statua
ensuite par plusieurs édits que l'autorité du premier président
serait agrandie; que les remontrances ne pourraient jamais
être renouvelées qu'après l'enregistrement; que la suspension
de la justice, la démission en corps, le refus de rentrer en fonc-
tions, seraient considérés comme des cas de forfaiture, et à ce
titre soumis au jugement d'une cour plénière composée de
personnes ayant séance aux lits de justice. On conserva la plus
grande partie des règles de discipline et de procédure établies
par Maupeou.
Aussitôt reconstitué, le Parlement enregistra les édits. Il
convoqua les pairs pour examiner, selon l'usage , les actes du
lit de justice, et il demanda le rappel des chambi'es des en-
quêtes.
Ses ennemis ne manquèrent pas de soutenir qu'il revenait
d'exil, comme il avait toujours fait, avec la religion des précé-
dents, la volonté de lutter contre le roi et de faire considérer
comme non avenus non-seulement les actes de Maupeou, mais
ceux mêmes de Maurepas , en tant que ces actes étaient con-
traires à son organisation ancienne.
Ces craintes avaient un côté (onde. La majorité des magis-
trats voyaient dans leur restauration la réparation d'une injustice
[1774] LA GUERRE A L'ABSOLUTISME. 13
et d'une illégalité; les plus modérés regardaient les nouveaux
édits comme une sorte de traité de paix. Cependant les dispo-
sitions étaient des plus conciliantes. Les premières délibéra-
tions furent remarquables par la dignité qui y régna. Les seules
remontrances que l'on fit portèrent sur la cour plénière, parce
que c'était un tribunal de formes et d'organisation indétermi-
nées ; le roi y répondit en ajournant sa décision sur ce sujet.
La Rochefoucauld soutint à celte occasion la nécessité de con-
voquer les états généraux , auxquels seuls appartenait la déci-
sion des questions constitutionnelles.
La réintégration des parlements provinciaux suivit de près
et fut populaire. A Renues, le retour des anciens magistrats
fiit salué par de bruyantes ovations , pendant que le parlement
intérimaire, devant lequel les avocats refusaient de plaider,
protestait contre le rappel. La plus grande difficulté fut de faire
admettre par les magistrats réintégrés la conservation de quel-
ques-uns des magistrats nouveaux. Ils exigèrent plus d'une
exclusion, A Dijon, le parlement n'enregistra les lettres patentes
de sa réinstallation que du très-expi'ès commandement du roi,
de peur de reconnaître la légalité de sa suppression; il voulut
que de Brosses fût nommé premier président, ce qui était
comme une consécration du rôle d'opposition qu'il avait joué.
Maurepas a été blâmé comme Maupeou. On a dit que si la
suppression des parlements fut une faute , leur rappel fut une
faiblesse. C'est là un jugement aussi faux que contradictoire.
Ses ennemis lui adressèrent le reproche puéril d'agir par inté-
rêt, en détruisant le système établi par ses prédécesseurs pour
les empêcher de rentrer au pouvoir. Us l'accusèrent démettre
la guerre civile au sein de la magistrature, de persécuter les
meilleurs défenseurs du roi, afin que le Parlement fût maître
comme en Angleterre. Plus tard enfin, des écrivains royalistes
ont prétendu qu'il avait poussé Louis XVI dans le précipice et
causé la Révolution. Ces accusations doivent être citées, parce
qu'elles appartiennent à l'histoire ; mais la passion et la haine
ne se discutent pas.
En réalité il eut deux torts : celui de renoncer à quelques
réformes sérieuses introduites par Maupeou, par exemple à la
gratuité de la justice, assez illusoire d ailleurs, car Terray avait
augmenté les droits de contrôle des actes et de greffe. Le se-
cond, qui est plus grave , fut de ne pas constituer un contrôle
politique et financier en dehors de la magistrature. Mais il eût
14 LIVRE QUARAISTE-TllOISIÈME.
fallu recourir aux états généraux. Maurepas recula devant
cette épreuve.
On sentait que si les cours de justice n'étaient pas les orga-
nes du pays et ne pouvaient tenir lieu des anciens états, ainsi
que Malesherbes l'avait déclaré en 1771 , les états, tels qu'ils
étaient constitués, présentaient à leur tour des inconvénients
et des dangers très réels, La question de la constitution nou-
velle qu'il faudrait leur donner était à l'étude. Elle occupait
les politiques, qui cherchaient à combiner un système d'assem-
blées de divers degrés superposées les unes aux autres, avec
des attributions précises et uniformes. Mais on voulait com-
mencer par les états provinciaux, les établir dans toute la
France, et leur assurer assez de liberté et de pouvoir pour
défendre tous les droits et veiller à tous les intérêts.
Le sentiment général était qu'il fallait faire la guerre à
V absolutisme. Une véritable fièvre politique s'était emparée du
pavs, inondé par un flot d'écrits éphémères. Les auteurs de
ces écrits s'adressaient au tribunal de l'opinion, expression em-
ployée par Turgot, Malesherbes, Necker et beaucoup d'autres,
sans qu'on puisse en déterminer la véritable paternité. On re-
cherchait les droits de la nature et les conditions de la félicité
publique. Malheureusement on ne suivait guère d'autres guides
que Rousseau, Mably et l'abbé llaynal, qui avait mis à la mode
les déclamations ampoulées. Les écrivains pratiques ne traitaient
guère que des sujets d'économie politique et d'administration,
et les autres avaient des aspirations plus que des doctrines.
La génération qui se formait, nourrie d'idées cosmopolites
et indéfinies, rêvait philosophiquement une liberté dont elle
ignorait les conditions. Elle n'avait reçu qu'un enseignement
purement littéraire. Elle savait l'histoire de la Grèce et de
Rome; elle ignorait celle de la France, que Rollin avait pour-
tant recommandé d'enseigner. Elle était réduite à l'apprendre
dans l'abrégé de Hénault. Velly ne parut qu'en 1770.
Cependant un souffle nouveau anixnait les académies et les
salons. L'Académie française , non contente de faire des écri-
vains un corps et une puissance, tendait à élargir la sphère
dans laquelle elle s'était longtemps renfermée. Elle abordait
les questions sociales , et les académies de province l'imitaient
à l'envi. Elle commençait aussi à toucher les sujets politiques.
Dès 1770 on ■^frondait dans les discours publics. Malesherbes y
fut couvert d'applaudissements dans la séance du 21 mars 1 771 ,
[1774 GUERRE DES FARINES. 15
à cause de l'opposition qu'il avait faite à Maopeou. L'année sui-
vante, Maupeou honora l'Académie de la menace d'un coup
d'Etat'.
C'était peut-être dans les salons, où se mêlaient les écrivains
et les grands seigneurs, que le désir d'un gouvernement libre
s'exprimait le mieux. Les salons de Paris, visités à l'envi par
les souverains et les ministres étrangers, avaient une célébrité
européenne. Ils étaient renommés pour leur esprit, dont les
correspondances, surtout celles des femmes, ont laissé d'écla-
tants témoignages; pour leur curiosité littéraire, philosophique
ou politique; pour la liberté et souvent la hardiesse de leurs
appréciations. La plus grande indépendance y régnait, même
à l'égard de Voltaire et de Rousseau , dont les personnalités
bruyante^ nous trompent aujourd'hui. Or, le temps était à
l'anglomanie. On imitait les usages, les costumes anglais; on
étudiait les finances et le commerce de l'Angleterre ; on se mit
à étudier son gouvernement, et on s'intéressa au spectacle de
sa liberté *. Plus d'un prince du sang ou d'un duc et pair rêva
de diminuer l'omnipotence ministérielle et de s'assurer une in-
fluence politique semblable à celle des membres de la Chambre
haute. Ce n'était là qu'une tendance, mais il faut la noter;
car la haute société, si superficielle ou si frivole qu'elle fût,
ne résistait pas à l'invasion de la politique '.
IV. — Turgot avait établi à l'intérieur la liberté du com-
merce des grains et des farines. Il avait exposé dans le préambule
de l'édit que la liberté aurait pour effet d'augmenter la quan-
tité des subsistances et d'en abaisser le prix. Il compléta le
système en mettant en vente les blés approvisionnés dans les
magasins de l'Etat, puis en supprimant le privilège des bou-
langers et la taxe du pain, en offrant des primes au commerce,
en abolissant le droit de banalité des moulins.
Ces mesures étaient discutables et furent très-discutées. Necker
se fit le chef des opposants. 11 attaqua , dans un livre qui eut
une grande publicité, ce que les principes de Turgot avaient
de trop exclusif et leur application de trop absolu. Il soutint
que l'intérêt des producteurs ne pouvait faire oublier celui de
l'Etat, et que l'Etat devait régler l'exercice de tous les droits
1 Mémoires de Bachaumont , en 1772.
2 Voir surtout les Mémoires de Ségur, t. I.
3 Voir la Correspondance de Gustave III.
16 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
particuliers dans un but d'utilité publique. Il proposa de rem-
placer les prohibitions par une sorte d'échelle mobile.
Cependant les prix restaient élevés et l'abondance ne revenait
pas. Les inquiétudes furent plus surexcitées que calmées par
l'application du système nouveau. Le peuple continuait de
croire aux accaparements. Turjot eut l'imprudence de faire
arrêter, sur de simples préventions, plusieurs agents de Terray,
et de donner ainsi raison aux soupçons populaires. Des émeutes
éclatèrent sur quelques marchés. Il y en eut une à Dijon le
20 avril 1775, et une le 1" mai à Pontoise. Plusieurs bateaux
de blé furent coulés à fond sur la Seine.
Le 2 mai, le peuple de Versailles courut au château, deman-
dant avec des cris : « Le pain à bon marché ! » Le roi ne s'émut
pas et refusa de céder. Il désapprouva un capitaine des gardes
qui avait donné à un boulanger de la ville Tordre de vendre le
pain à deux sous la livre '. Des énieutiers allèrent à Paris piller
des boutiques de boulangers. Ces scènes se renouvelèrent le
lendemain. Mais le roi ayant mis l'autorité militaire sous les
ordres de Turgot, le maréchal de Biron déploya les troupes et
rétablit l'ordre, non toutefois sans collision et sans victimes.
Les habitants , qui avaient fermé leurs maisons, en sortirent des
qu'ils aperçurent les soldats, et se répandirent dans les rues
pour aller voir l'émeute. Les troupes occupèrent Tabord des
rivières, pour assurer la circulation des approvisionnements.
La guerre des farines, qui avait gagné Lille, x\ miens et Auxerre,
fut comprimée partout.
La justice prévôtale fit une enquête, et deux des principaux
coupables furent pendus à des potences de quarante pieds de
haut. L'enquête révéla une sorte d'organisation militaire.
Turgot y vit la main de ses ennemis, et autorisa, par les termes
dont il se servit dans une circulaire adressée aux curés, l'idée
d'une conspiration formée pour le perdre. Il savait que le roi
avait été facilement sollicité de céder. Il avait été mal secondé
par le lieutenant civil Lenoir, qu'il destitua. Le public était
d'autant plus soupçonneux qu'il était mal instruit. Le bruit
courut que la conspiration avait des chefs secrets ; la respon-
sabilité en fut imputée aux Anglais, à la maison d'Orléans,
aux fermiers généraux, aux monopoleurs, au clergé, à Terray, à
* La scène a été racontée diversement. Je suis la version donnée par de
Larcy, d'après l'autorité la plus sûre, .es lettres de l'abbé de Véri. Correspon-
dant du 25 août 1866.
[1774] MALÊSHERBES. I7
Maupeou, à tout le monde enfin '. On s'est exagéré plus tard
la portée de ces soupçons, lorsqu'on s'est efforcé de noter les
symptômes précurseurs de la Révolution. Pendant ce temps,
les ennemis de Turgot l'accusaient d'avoir imprudemment
soulevé les troubles, en jetant l'alarme par ses écrits et par
des innovations périlleuses dans une matière aussi délicate que
celle des subsistances publiques.
Une amnistie fut publiée après le supplice des deux princi
paux coupables. Mais il fallut attendre six mois pour rendre la
répression à la justice ordinaire.
V. — Le rappel des cours souveraines remit en lumière les
anciennes renommée- parlementaires. jNIalesberbes reparut à la
tète de la cour des aides, qu'il présidait depuis vingt-cinq ans.
Malesberbes , type du magistrat pliilosopbe et novateur,
avait la sévérité professionnelle des cours supérieures, des
manières simples et dignes, un caractère élevé et désintéressé.
Il y joignait une instruction étendue, une curiosité scientifique
pleine d'ardeur, et, au même degré que Turgot, ce désir vague
et indéfini du bien que la pliilosophie du dix-huitième siècle
avait développé chez les ànies généreuses.
Son esprit avait d'ailleurs une teinte un peu chimérique. Il
regardait la philosophie comme une puissance nouvelle qui
devait, en éclairant le monde, réformer la société, les mœurs
et les institutions.
Il ramenait tout à trois idées dominantes : la bienfaisance, la
liberté, le progrès des lumières et des arts. Il comprenait la
bienfaisance dans le sens le plus large, le plus étendu; il affec-
tait, comme on disait dans le style du temps, l amour du
peuple. Pour la liberté, aucun de ses contemporains ne la pour-
suivit avec plus de passion. Il la voulait surtout en fait d'opi-
nions et de croyances. Il a contribué à préparer la liberté de
la presse et celle des communions dissidentes. Plus tard il a
fait beaucoup pour assurer des garanties à la liberté indivi-
duelle. Quant au progrès des lumières, il le jugeait devoir être
indéfini , se tondant sur le grand développement que les
sciences et la raison avaient pris au dix-huitieme siècle. Aussi
rêvait-il de faire de Paris la capitale des sciences et des arts.
Toutes ces idées étaient mêlées chez lui d'un dédain profond
1 Mémoires de Soulavie.
18 LIVRE QUARA^^TE-TROISIEME.
pour le passé qu'il croyait couvert de ténèbres, pour la super-
stition avec laquelle il confondait la religion, et pour le clergé
qu'il regardait comme un obstacle au progrès,
II avait exercé longtemps, concunemment avec ses fonctions
de map^istrat, celles de directeur de la librairie, particulière-
ment difficiles en raison de la législation compliquée qui ré-
gissait la presse. Il sut les remplir avec modération et liabi-
leté, adoucissant les sévérités, avertissant plus d'une fois les
écrivains de corriger leurs ouvrages, les corrigeant lui-même
au besoin, évitant autant qu'il le pouvait les éclats et les scan-
dales. D'un autre côté, et ce n'était pas le trait le moins curieux
de son caractère, il aida sous main Rousseau et Diderot à faire
imprimer à l'étranger plusieurs de leurs livres. On lui a fait un
mérite de cette tolérance ou de ce libéralisme. Il n'en faut pas
moins convenir qu'il éfait singulier de voir un magistrat éluder
la loi qu'il était chargé d'applifjuer.
Son rôle politique avait commencé à la cour des aides, dont
il avait défendu les règles financières contre des ministres ab-
solus, avec une fermeté rare et en parlant le vrai langage des
gouvernements libres. Il avait demandé aussi, après le coup
d'État de Maupeou, une organisation nouvelle des états géné-
raux, dans lesquels il voulait assurer une prépondérance néces-
saire au tiers.
A peine rentré en fonctions, il présenta le 6 mars 1775, au
nom de la cour des aides, des remontrances qui ne firent pas
moins de sensation que les précédentes et qui paraissent avoir
été concertées avec Turgot. C'était un acte d'accusation en
forme contre les vices de l'administration financière qui favo-
risait la contrebande et les dénonciations, et contre la justice
administrative en matière de finance , justice qui faisait une
place énorme à l'arbitraire et laissait la plupart du temps les
contribuables et les accusés sans garanties. Il concluait en de-
mandant que des états généraux, ou tout au moins des états
provinciaux fussent réunis pour aviser. Maurepas se récria, et
soutint avec raison qu'on ne devait pas publier le mal sans
avoir en même temps les moyens de le guérir. Malesherbes
offrit sa démission. On convint que les remontrances demeu-
reraient secrètes. Elles furent publiées quelques jours après,
à son insu.
Il n'en devint pas moins ministre au mois de juillet suivant,
par Tinsistance de Turgot. On avait gardé jusque-là , en raison
[1774] M A LES HERBES. 19
de son obscurité et de sa docilité, un des anciens secrétaires
d'Etat, Saint-Florentin, duc de la Vrilliére, char^jé depuis cin-
quante-deux ans de la maison du roi. C'était un personnag^e
fait pour les rôles subalternes, exact et régulier dans ses fonc-
tions, mais sans caractère et se bornant à exécuter indistincte-
ment tous les ordres qu'il recevait. Comme son département
comprenait l'expédition des lettres de cachet, il se trouvait
avoir exilé indifféremment, dans le cours d'un demi-siècle,
tout le monde, toutes les opinions, tous les ministres. La
VrilIière, vieux et méprisé personnellement, était le représen-
tant d'un système usé et décrié. Depuis l'abus incroyable que
Maupeou avait fait des lettres de cachet, on les jugeait un
scandale monstrueux. Plusieurs de ceux qui en avaient reçu
s'en paraient comme d'un titre d'honneur. On avait vu tant
d'exils et d'emprisonnements par acte d'autorité, les différentes
opinions en avaient été si bien victimes tour à tour, qu'il n'y
avait plus qu'un cri contre l'arbitraire. En outre, la richesse pu-
blique s'était tellement engouffrée à Versailles sous le dernier
règne , que la maison du roi appelait des réformes urgentes et
un ministre moins complaisant.
Turgot proposa Malesherbes, recommandé par sa réputation
de vertu et son amour de l'économie. Maurepas l'agréa, ne
fût-ce que pour déjouer une intrigue de cour nouée en faveur
d'un ami de Choiseul. Malesherbes, dépourvu de toute ambi-
tion , mettant de la fierté dans son désintéressement et un peu
gêné par la résolution de ne pas transiger avec ses principes,
fit des conditions. Il voulut s'assurer des dispositions du roi.
Lorsqu'il fut bien convaincu de le trouver simple dans ses
moeurs, ami des réformes et de la moralité, c'est lui qui s'ex-
prime ainsi, il accepta le ministère en stipulant qu on ne l'obli-
gerait pas à signer des lettres de cachet contre sa volonté , et
qu'il serait libre de se retiier à son gré. A ces conditions, il se
résignait. Maurepas se flatta qu'avec son caractère conciliant
et sympathique, il rétablirait l'harmonie entre Turgot et les
autres ministres. « Il sera, disait-il, le lien du ministère, parce
qu'il a l'éloquence de la langue et du cœur '. »
L'union de Turgot et de Malesherbes causa beaucoup d'en-
thousiasme dans les salons de Paris. On ne savait pas ce
qu'ils allaient faire, mais on pensait qu'ils feraient quelque
1 De Laicy, Corres/jondant du 25 août 1866.
2.
20 LIVRE QUARAiNTE-TP.OISIÈME.
chose. Dans le lanpjage prétentieux du temps, on les appelait
les partisans de la vertu... « Soyez persuadé, écrivait made-
moiselle de Lespinasse, que le bien se fera et se fera bien... !
Jamais, non, jamais deux hommes plus éclairés, plus désinté-
ressés, plus vertueux, n'ont été réunis ])lus fortement pour un
intérêt plus grand et plus élevé. »
Le premier acte de Malesherbes fut d'envoyer une lettre de
cachet à la Yrilliére. Le second fut de visiter la Bastille. Il y
trouva en tout sept prisonniers, qu'il délivra.
VL • Le sacre de Louis XVI divisa un instant le ministère.
Turgot proposa de le célébrer à Paris, non à Reims, où les
fêtes usitées en pareil cas étaient accompagnées de profusions
inutiles, et de modifier les termes du serment; car le roi y pre-
nait entre autres engagements celui de bannir les hérétiques '.
Or, en ce temps même, les protestants, mettant à profit
le retentissement donné à l'affaire Calas, demandaient à
Louis XYI un état légal. La noblesse de Guyenne s'était asso-
ciée à cette réclamation; la magistrature la voyait avec faveur.
Elle était commandée par la justice; on ne pouvait plus la
rejeter en invoquant la raison d'Etat, car le protestantisme
n'était plus un parti politique et ne prétendait qu'au droit
commun.
Maurepas voulut rester fidèle à la tradition et ne pas mécon-
tenter le clergé. Le sacre fut célébré à Reims, le 11 juin 1775,
avec toute la pompe accoutumée; l'enthousiame populaire fut
si vif que Louis XYI s'en montra très-ému. Seulement la for-
mule du serment, qui avait été déjà modifiée par Henri IV,
Louis XIII et Louis XIV, le fut encore de nouveau. On garda
au sujet des protestants un silence calculé.
Le clergé, alarmé depuis longtemps des progrès d'une philo-
sophie qui menait à l'irréligion, avait publié en 1770 un cé-
{èhre Averiissement aux Français sur les périls de l'incrédulité,
qu'il déclarait menacer « les lois fondamentales de la société,
les mœurs publiques et même le trône. » Il fit sur ce sujet de
nouvelles remontrances dans son assemblée quinquennale de
1775, associant toujours Dieu et le roi, le catholicisme et la
monarchie, fondements égaux de toute autorité. Il concluait en
demandant le maintien ou même l'aggravation des lois contre
^ Baunir et non exterminer. Tel est le sens vrai du mot latin exlenninare.
[1775] LE SACRE ET LE GLEKGE. 21
la presse et contre les protestants. Louis XVI se contenta de
promettre qu'il surveillerait la librairie et qu'il ne ferait point
aux protestants de concessions alarmantes pour les catholiques.
L'Assemblée de 1775 comprenait dans son sein ou à sa tête
plusieurs prélats à vues élevées, tels que Dillon, Boisgelin,
Gicé , Lefranc de Pompignan , archevêques de Narbonne ,
d'Aix, de Bordeaux et de Vienne, de la Luzerne, évéque de
Langres. Aussi décida-t elle que la manière la plus efficace de
défendre la religion était de confier cette défense à des écrivains
habiles et instruits. Mais elle comptait aussi de nombreux pré-
lats de cour, habitués à flatter le pouvoir et à ne voir de re-
mède aux maux qu'ils signalaient que dans l'action protectrice
de l'État. Jarente, évéque d'Orléans, homme sans mœurs et
sans conscience, chargé depuis 1757 de la feuille des béné-
fices, n'avait mis aucun scrupule dans ses choix. Avec lui les
riches bénéfices et les dignités de l'Eglise étaient devenus plus
que jamais un moyen de fortune ou de pouvoir pour des fils et
des cadets de grandes maisons. Le jeune abbé de Talleyrand,
qui fut en 1775 un des commissaires du clergé avec l'ambitieux
Brienne, archevêque de Toulouse, offrait le type accompli de
ces prélats tirés de la haute noblesse et insouciants des devoirs
de leur état. Les petits abbés, qui n'avaient d'ecclésiastique
que la soutane , discréditaient le clergé comme les marquis
avaient discrédité la noblesse. Seulement, pour se faire par-
donner leur élévation et leurs dérèglements, ou pour se rendre
plus considérables, ils affectaient le zèle des intérêts de leur
ordre et s'appuyaient volontiers sur ses membres les plus ar-
dents. Or ces derniers étaient devenus intraitables, depuis les
arrêts qui avaient frappé les Jésuites.
VIL — Maurepas tenait à garder la direction générale du
ministère et il eut le talent d'y réussir. Hors de là, il laissa
chacun des secrétaires d'État entreprendre dans son départe-
ment les réformes qu'il voulut, non qu'il y eût une grande
confiance, mais pour donner une satisfaction au public.
Lorsque le maréchal du Muy, vieux et malade , mourut au
mois de décembre 1775, Turgot proposa pour son successeur
le comte de Saint-Germain , qui joignait à une grande réputa-
tion militaire un esprit novateur et résolu. Maurepas, dit-on,
répondit à Turgot : «Proposez-le au roi; on peut en essayer. »
Saint-Germain était plein d'originalité et de bizarrerie. Sa
22 LIVRE QUARANTE-TROISIÈME.
vie avait été une suite d'aventures. De bonne naissance et sans
fortune, il avait quitté l'habit de jésuite pour se fau-e soldat,
et avait servi dans presque toutes les armées de TEuiope. Ren-
tré au service de la France sous le maréchal de Saxe , il de-
vint lieutenant général et fut un des meilleurs officiers de la
guerre de sept ans. Mais il ne put s'entendre avec les autres
chefs de corps; il fatigua les ministres de ses réclamations et
de ses exigences; il se crut victime de madame de Pompadour,
renvoya au roi le cordon rouge, et se retira en Danemark, où
il devint maréchal et ministre de la guerre. Des révolutions de
palais l'obligèrent ensuite à quitter ce pays; il rentra en France
et y tomba dans un état voisin de la misère. Rappelé à la cour
par l'influence de Turgot, il se vit rendre ses grades, confirmer
le titre de maréchal qu'il avait obtenu à l'étranger, enfin éle-
ver au ministère de la guerre.
Il y porta son esprit entreprenant et ennemi des ménage-
ments. En vingt-deux mois il fit signer au roi cinquante-quatre
ordonnances, qui, sous prétexte de détruire des abus et de sou-
mettre l'armée, surtout l'infanterie, à une discipline plus rigou-
reuse, analogue à celle de l'armée prussienne, touchèrent à
tous les détails de l'organisation militaire. Il voulut diminuer
le nombre des officiers qui était trop considérable , et suppri-
mer ou réduire les corps privilégiés. Il commença par licencier
trois compagnies de la maison du roi, troupes coûteuses qui
ne servaient que pour l'apparat. La noblesse se récria, allé-
guant que les charges supprimées avaient été achetées à prix
d'argent, et qu'il ne convenait pas d'isoler le roi de ses sou-
tiens naturels pour une économie insignifiante. Saint-Germain
n'eut pas assez d'autorité pour faire taire des clameurs intéres-
rées; en même temps, il eut la faiblesse ou l'inconséquence de
créer quelques charges nouvelles du même genre. Les cris de
l'opposition redoublèrent : Maurepas s'effraya, s'opposa à la
suppression des gendarmes et des chevau-légers, et donna pour
adjoint au ministre le prince de Montbarrey.
Saint-Germain avait encore le défaut d'être très-roide. Il
voyait partout des vols et des méfaits. Il prétendait pour fortifier
la discipline rendre les châtiments plus sévères et introduire
l'usage de frapper les soldats avec des coups de plat de sabre ,
à l'exemple des étrangers qui employaient les punitions corpo-
relles. Rien n'était plus propre à irriter l'armée. On répéta par-
tout le mot vrai ou prétendu d'un soldat : «Je n'aime du sabre
[1775] SAINT-GERMAIN. 23
que le tranchant. » L'idée de disperser les invalides fut mal
accueillie, quoique Sauit-Germain n'eût pas absolument tort
d'appeler l'édifice bâti par Louis XIV un monument de la va-
nité plutôt que de la bienfaisance. La dispersion de l'Ecole
militaire qvi'il exécuta fut impopulaire, parce qu'en créant dans
les provinces des écoles spéciales pour la remplacer, il confia
ces écoles à des prêtres. En peu de temps, faute d'autorité
personnelle et taute de jugement, il souleva contre lui l'armée,
qui tout en l'estimant le détesîait, les grands et la noblesse, qui
le regardaient comme un adversaire dangereux, agissant par
esprit de système, enfin les philosophes et les écrivains, qui
l'accusaient d'avoir été jésuite et d'être resté dévot. Son impo-
pularité alla croissant; elle retomba sur les autres ministres,
particulièrement sur Turgot et Malesherbes qu'on savait enne-
mis des influences militaires et nobiliaires. Turgot avait pour-
tant cessé de s'entendre avec lui.
VIII. — Turgot demeurait l'homme principal du ministère.
Ceux qui l'ont connu le représentent beau et majestueux, avec
une tète antique, des manières nobles et l'attitude du comman-
dement, quoique l'aisance lui fît défaut. Son tort était de s'en-
fermer trop dans son cabinet; il semblait éviter le monde et
même se dérober à la discussion , préférant écrire en tète de
ses projets de loi de longs préambules où il faisait la leçon au
public. Il aimait peu à parler; son élocution avait quelque
chose de pénible et d'obscur. On lui reprochait d'être silen-
cieux, froid, toujours préoccupé, toujours l'esprit en travail,
rarement content des autres, plus rarement de lui-même. On
a dit de lui qu'il avait « l'amour du plus parfait ou du beau
idéal » . Malesherbes ajoutait « la rage de la perfection , car il
faut vraiment, lui écrivait-il, être enragé pour forcer en même
temps la main au roi, à M. de Maurepas, à toute la cour, au
Parlement' » . De nos jours, on a beaucoup étudié dans Turgot
le pbdoaophe, le moraliste, l'économiste. A tous ces titres sa
renommée a justement grandi. Peut-être a-t-on moins étudié le
ministre, ce qui n'est pourtant pas moins nécessaire pour le
bien juger.
Au m(jis de mars 1776, il présenta au Parlement six édits à
la fuis. Les quatre premiers se bornaient à supprimer des pri-
vilèges particuliers ; les deux autres, supprimant les corvées des
^ De Larcy, d'après l'abbé Véry.
24 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
routes et les jurandes, étaient fort importants par eux-mêmes
et le devinrent davantage par les débats qu'ils soulevèrent.
Turp^ot disait au roi dans un des préambules : « Votre
Majesté règne par son pouvoir sur le moment présent. Elle ne
peut régner sur l'avenir que par la raison qui aura présidé à
ses lois, par la justice qui en sera la base, par la reconnais
sance des peuples. » Il condamnait les corvées des routes à
cause de leur injustice, parce que les deux ordres privilégiés
ne portaient point leur part de la charge qu'elles imposaient,
et à cause des vices plus ou moins irréparables de leur répar-
tition. Il les remplaçait par un impôt sur les bien-fonds, impôt
nouveau soumis à la condition de l'enregistrement.
L'édit et le préambule, qui était un traité à fond sur la ma-
tière, furent communiqués d'abord au garde des sceaux. Les
observations de Miromesnil ne manquent ni de sagacité ni
d'intérêt. Sa principale objection roule sur l'atteinte portée au
privilège du clergé et de la noblesse en matière d'impôt. Il
craint qu'on n'arrive par des voies détournées à le détruire
tout à tait , c'est-à-dire à détruire la constitution des trois
ordres, qui est une des bases de la monarchie. Rompre un
anneau, c'est briser la chaîne entière. Miromesnil ajoute qu'en
faille privilège est restreint, que les deux ordres supérieurs
contribuent à la plupart des charges publiques; que le clergé,
avec son mode particulier de contributions, jouit d'un crédit
dont le roi tire parti en temps de guerre. Il s'effrave des nou-
veautés. Cependant il ne conclut pas contre le vœu de l'édit;
il se borne à demander qu'on laisse chaque intendant maître
de faire des règlements pour sa généralité , comme Turgot en
a fait dans celle de Limoges.
Turgot combat cette conclusion ; il soutient qu'une loi géné-
rale est nécessaire. Laissant de côté le clergé, « afin de ne
pas se faire deux querelles à la fois » , il attaque résolument
l'idée d'exempter la noblesse. Il observe que le privilège de la
noblesse pour la taille demeure intact, mais que depuis quatre-
vingts ans et plus , tous les contrôleurs généraux ont eu pour
principe de le limiter en empêchant son extension aux charges
nouvelles; que les corvées constituant une de ces charges nou-
velles, on ne peut exempter la noblesse sans injustice de l'impôt
destiné à les remplacer. Il ajoute qu'on a pu restreindre le privi-
lège ancien sans que la noblesse soit moins belliqueuse ni moins
soumise, ou la constitution de la monarchie affaiblie. Il démontre
[1776] ÉDITS SUR LES CORVÉES ET LES JURANDES. 25
que la noblesse ne sert plus à ses frais, que les charges de la
guerre se sont singulièrement augmentées, que les titres nobi-
liaires étant achetés à prix d'argent par les familles enrichies,
le système n'aboutit à rien moins qu'à la conséquence absurde
de créer une exemption pour les riches; qu'il n'est pas néces-
saire d'entretenir un esprit exclusivement belliqueux chez les
familles nobles; que si l'on y réussissait, ce serait « avilir toute
autre profession, notamment la magistrature, et surcharger le
militaire d'offices inutiles. »
Turgot eût pu ajouter que le véritable intérêt de la noblesse
et du clergé leur commandait d'abandonner les derniers restes
de privilèges qui devenaient odieux parce qu'ils n'étaient plus
fondés. Mais c'était là une question trop générale et trop grave
pour être tranchée incidemment à propos d'un édit peu popu-
laire, même dans les campagnes; car les paysans préféraient
souvent la corvée à vin impôt en argent.
Pour les jurandes et les maîtrises, Turgot les condamnait
comme constituant des monopoles attentatoires à un droit
naturel, la liberté du travail. 11 leur reprochait de mettre des
entraves au développement de l'industrie et du commerce, par
conséquent à celui de la richesse publique et de la population;
de fermer l'accès d'une foule de professions à des hommes qui
pouvaient les exercer utilement, d'entraîner des frais, des
procès inutiles et interminables. Il qualifiait leurs règlements
de «codes obscurs, rédigés par l'avidité, adoptés sans examen
dans des temps d'ignorance, et auxquels il n'avait manqué
pour être l'objet de l'indignation publique que d'être connus. »
Vainement pouvait-on alléguer l'espèce de consécration que
les communautés industrielles avaient obtenue de l'Etat.
L'Etat n'avait jamais pu faire du droit de travailler un droit
royal, comme le portait un édit de Henri III, et la vente de
lettres de maîtrise n'avait pu , en constituant un privilège, le
constituer éternellement. « Le roi, ainsi s'exprimait le préam-
bule de Téditde Louis XVI, veut assurer à tous ses sujets, et sur-
tout aux plus humbles , à ceux qui n'ont d'autre propriété que
leur travail et leur industrie, la pleine et entière jouissance
de leurs droits; réformer en conséquence les institutions qui
portent atteinte à ces droits, et que n'ont pu légitimer, malgré
leur ancienneté, le temps, l'opinion, les actes mêmes de
l'autorité. »
Les abus que Turgot signalait étaient si manifestes, que tous
20 LIVRE QUARANTE. TROISIEME.
les économistes depuis vingt ans les battaient en brèche. Une
infinité de corporations étaient ruinées; d'autres s'étaient en-
dettées pour racheter des offices créés et multipliés sans me-
sure pendant le dernier régne. Ce n'étaient pas non plus les
théories économiques seules qui réclamaient la liberté du tra-
vail, c'était l'industrie elle-même, en proie à un besoin d'ac-
tivité qui s'accommodait mal d'entraves surannées. Les règle-
ments gênaient les améliorations et les perfectionnements.
En fait, l'édit de Turgot admettait des ménagements. Il con-
servait les corporations jusqu'à nouvel ordre pour plusieurs
professions , comme celles des libraires , des orfèvres ou des
apothicaires, à cause des règlements de police auquels il était
nécessaire que ces professions fussent soumises. Mais quant
aux principes , il était impossible d'être plus abbolu et plus
radical , ni de condamner d'une manière plus sévère les vieux
errements.
Le Parlement, ayant reçu les six édits, en enregistra un qui
était insignifiant, et fit des remontrances au sujet des cinq
autres. Louis XVI insista pour qu'ils fussent tous enregistrés.
Le Parlement arrêta de faire des remontrances itératives. Le
prince de Conti se rendit chez le roi pour le prier de retirer
les édits; il ne put être reçu. Turgot avait prévu qu'un lit de
justice serait nécessaire. Maurepas s'y prêta, quoique à regret.
Le Parlement avait la prétention de défendre les traditions
du gouvernement et les droits acquis. C'était à titre de corps
conservateur qu'il s'inquiétait de certaines innovations. Son
rôle à cet égard n'était pas sans analogie avec celui du clergé.
Il s'irritait de ce qu'il appelait « les débordements économi-
ques» . Il voyait une sorte de conspiration dans cette multitude
d'écrits dont les formes variaient, mais qui se ressemblaient
tous par les audaces du langage, où l'on ne parlait que de prin-
cipes naturels et de la nécessité de régénérer le royaume. Il
venait de faire brûler par la main du bourreau un livre où
Boncerf, un des familiers de Turgot, attaquait avec la dernière
violence les droits féodaux, pour conclure à l'urgence de les
déclarer rachetables. Il se croyait obligé de sévir contre une
presse devenue agressive. Il ne pouvait souffrir qu'un ministre
s'associât à de pareilles attaques, et il portait à son tour la
passion dans la répression.
Le lit de justice eut lieu le 12 mars; les édits v furent enre-
gistrés sans discussion. Seulement l'avocat général Séguier
[1776] ÉDITS SUR LES CORVÉES ET LES JURANDES. '27
présenta au sujet de chacun d'eux des observations sévères.
Il s'éleva d'une manière emphatique contre l'appareil déployé
pour des mesures qui ne méritaient pas un tel honneur, les
circonstances n'ayant rien de solennel ni de critique. Il exagéra
beaucoup, ne fût-ce que par les formes du langage, car on ne
savait pas encore parler la vraie langue des affaires, le danger
de confondre les rangs, de mécontenter la noblesse, de porter
la main sur d'antiques institutions. Mais il fit une critique
sérieuse de l'impôt qu'on voulait substituer aux corvées, et qui
devait en bonne justice être payé aussi bien par ceux qui se
servaient des chemins que par les propriétaires ruraux. Il
exprima également le vœu que les chemins pussent être con-
struits par l'armée et les officiers du génie. A propos des
jurandes, il insista sur les garanties que l'Etat devait exiger,
et sur la nécessité d'une tutelle administiative des corps de
métiers. 11 représenta que la constitution de ces corps, géné-
ralement favorable aux ouvriers qui y étaient enrégimentés,
ne portait ombrage qu'aux tiers; que les règlements étaient
l'oeuvre successive des plus grands rois, comme Henri IV et
Louis Xiy, et des plus grands ministres, tels que Golbert; que
l'industrie avait prospéré avec elle et grâce à elle; que l'indus-
trie parisienne en particulier voyait ses produits recherchés
dans le monde entier; que sans doute il y avait beaucoup
d'abus et d'inconvénients à réformer, mais que cela pouvait se
faire sans changer la base d'institutions séculaires , et sans
porter atteinte à la propriété légitime des maîtrises, point sur
lequel les six corps de marchands de la ville de Paris avaient
envoyé des mémoires au roi. 11 exposa aussi avec sagacité les
inconvénients de la libre concurrence, qui devait multiplier les
faillites, attirer les ouvriers des campagnes dans les villes et
augmenter la misère. Sa conclusion était de réformer, non de
supprimer.
En résumé, les conclusions de Turgot étaient moins absolues
que ses principes , et celles de ses adversaires ne l'étaient pas
davantage. Dans d'autres conditions, certaines transactions
eussent été possibles. On eût pu conserver dans beaucoup de
cas les piestations comme facultatives, supprimer les jurandes
sans probiber toute association entre maîtres, compagnons ou
apprentis. Mais les formes de la discussion dans un lit de jus-
tice ne permettaient ni amendement ni compromis. Les gens
du roi y parlaient seuls après un court exposé du garde des
28 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
sceaux, et singularité fâcheuse, ils parlaient pour attaquer la
loi dont ils requéraient l'exécution. Le roi semblait ne venir
au Parlement, où les magistrats lui parlaient de leur douleur,
de leurs alarmes, de la contrainte qu'ils subissaient, que pour
donner au triomphe de sa volonté la forme d'une violence '.
L'enregistrement eut lieu par ordre, au grand regret de
Malesherbes, qui conservait des habitudes parlementaires. Ce
fut alors que madame du Deffand écrivit : « M. de Malesherbes
doute de tout, M. Turgot ne doute de rien. » On regretta
généralement à la cour que la dignité du roi ne lui eût pas
permis de reculer. Plusieurs des amis de Turgot se séparèrent
de lui, et il eut peu à se féliciter de sa victoire, malgré l'appro-
bation de Voltaire, qui appela le lit de justice un lit de bien-
Jaisance.
Jamais n'éclata mieux le danger des divisions qui régnaient
dans le ministère. Le garde des sceaux combattait les idées du
contrôleur général. Vergennes, Sartines, Saint-Germain gar-
daient le silence. Malesherbes gênait Turgot par ses hésita-
tions, tout en désirant le soutenir. Maurepas affectait d'assister
au combat en spectateur désintéressé; il y gagna uniquement
d'être accusé de trahison et d'intrigues secrètes. Turgot avait
encore les princes contre lui, et le public le savait. Il était sou-
tenu, il est vrai, par le roi, dont il avait flatté les sentiments
généreux; mais l'opinion de Louis XVI ne compta jamais.
Enfin c'était un malheur que l'antagonisme soulevé entre
le ministère qui entreprenait des réformes, et le Parlement,
jusque-là organe de l'esprit de liberté autant que de l'esprit de
conservation. Le Parlement en voulut à Turgot d'avoir cher-
ché la popularité à ses dépens et de l'avoir exposé à la défa-
veur publique. On se fatiguait d'entendre un mmistre parler
sans cesse de Véquilé, du malheur des temps , de la deti^esse du
peuple. On savait que le roi avait dit : « Il n'y a que M. Turgot
et moi qui aimions le peuple. » Les ennemis du Parlement ne
manquèrent pas, à leur tour, de lui reprocher de défendre les
privilèges, parce qu'il en jouissait, et les maîtrises, parce
qu'elles étaient pour lui une source lucrative de procès. Ainsi
l'aigreur et l'irritation allaient croissant.
IX. — Outre ces grandes mesures, dont la discussion fut un
* De Larcy, article déjà elle.
[1776] RÉFORMES DE TURGOT. 29
événement, Turgot en prit beaucoup d'autres qu'il faut énu-
mérer, au risque d'entrer dans certains détails.
Il supprima ou atténua, toutes les fois qu'il le put, le privi-
lège des deux premiers ordres. Il soumit à la capitation les
grands dignitaires, qui trouvaient le moyen d'y échapper.
Il fit disparaître le service obligatoire des corvées militaires,
aboli déjà dans plusieurs généralités, quoique ces corvées étant
payées fussent moins onéreuses que les autres; il les remplaça
par une imposition en argent.
Il supprima un grand nombre de charges vénales.
11 abolit la plupart des entraves qui , sous le nom de police
des vins, arrêtaient le développement d'une des productions
les plus importantes de la France, en sacrifiant l'intérêt publie
à des intérêts privés ou des intérêts locaux.
Il favorisa le commerce étranger, en abolissant les restes du
droit d'aubaine et en autorisant plusieurs villes à commercer
directement avec l'Amérique, privilège réservé jusque-là à un
petit nombre de ports. En attendîint le moment d'accomplir
une réforme rationnelle des douanes frontières, il y apporta
différents adoucissements. C'est ainsi qu'il affranchit de toute
taxe à l'importation les livres venant de l'étranger.
Il fit un fonds considérable pour améliorer la navigation inté-
rieure, et il institua à ce propos un bureau central composé de
trois membres de l'Académie des sciences, Condorcet, d'Alem-
bert et Bossut. Il organisa aussi sur quelques grandes routes,
pour faciliter les voyages et les communications, un service de
messageries plus rapide que les précédents.
Il favorisa l'agriculture en accordant aux baux de vingt-sept
ans une exemption totale des droits d'enregistrement. Il eut à
combattre une épizootie au sujet de lacjuelle il écrivit un grand
nombre d'instructions. Il fonda ou organisa la Société de mé-
decine, et il posa la première pierre de l'Ecole de médecine
actuelle, à laquelle il annexa un hôpital. Rappelons que le
contrôleur général avait alors sous sa direction le commerce,
les manufactures, la surintendance des travaux et des établis-
sements publics.
En ce qui touche l'administration financière , il supprima la
contrainte par corps solidaire pour les contribuables; il créa
des percepteurs salariés par l'État; il fit procéder à la révision
du rôle des tailles et prépara un nouveau cadastre.
Quant à l'équilibre des budgets, cet idéal vainement pour-
30 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
suivi et promis par tous ses prédécesseurs, vingt mois de mi-
nistère ne lui suffirent pas pour le rétablir. Cependant il exé-
cuta une partie de son programme. Car s'il augmenta les
avances du trésor de dix millions, il diminua les différentes
dettes (dette exigible, dette constituée, anticipations), de cent
douze millions. Il autorisa l'établissement d'une caisse d'es-
compte qui escompta des billets à 4 0/0 et qui fut l'origine de la
Banque de France actuelle (24 mars 1776). Les fonds publics
s'élevèrent peu à peu à la faveur de cette création, qui fut
d'ailleurs une entreprise privée.
Turgot modifia encore les détails de plusieurs régies, fit plus
d'affaires au comptant, diminua les frais de banque pour le
trésor.
Mais ses actes ne furent rien à côté de ses plans, et bien que
ces derniers n'aient pas été réalisés, il faut les exposer pour
l'appréciation complète de son ministère.
11 se proposait d'abord un remaniement complet du budget,
tant du budget des recettes que du budget des dépenses.
Pour les recettes, il voulait modifier le système des gabelles,
calculant y faire un gain de onze millions qui servirait à alléger
la taille, le système des aides pour y faire un gain qui servirait
à alléger les droits d'enregistrement, le système d'adminis-
tration des travaux publics pour y faire un gain qui serait em-
ployé au remboursement partiel de la dette constituée. Les
eaux et forêts, la monnaie, devaient être l'objet d'autres modi-
fications. On devait reviser tous les titres et tarifs d'octroi.
Pour les dépenses, Turgot voulait arriver à des réductions
progressives dans la maison du roi, dans l'armée et dans la
marine. 11 rêvait une situation financière où la guerre pût se
faire sans impôts nouveaux et sans emprunts, par un simple
ajournement momentané des remboursements du Trésor et des
travaux publics pour lesquels il n'y aurait pas d'urgence. Sub-
sidiairement, il se flattait de ramener la dette à un type unique
et à une capitalisation de 4 0/0.
Aucun de ces plans ne reçut même un commencement
d'exécution. Aucun n'était à l'abri de la critique, et la part
des illusio^is y est grande. Ils n'en offrent pas moins un système
assez neuf de combinaisons ingénieuses pour déterminer les
bases, les règles et l'harmonie d'un budget.
Turgot songea encore à d'autres réformes , où les principes
de la philosophie et du droit naturel entraient pour une aussi
[1776] PROJETS DE TURGOT. 'él
grande part que les motifs économiques. Il avait obtenu de
Louis XVI l'abolition de la servitude personnelle dans les
domaines royaux. Il voulut liquider la féodalité; il eut l'idée
de faire un fonds pour aider les paysans à racheter les droits
féodaux onéreux. Il distinguait ces droits en trois classes.
L'une devait être supprimée sans indemnité, parce qu'elle était
fondée sur une usurpation; c'étaient les droits de justice. La
seconde, constituant des privilèges, devait être remboursée
forcément. Quant à la troisième, qui n'était qu'une extension
plus ou moins abusive du di'oit de propriété, le rembourse-
ment devait en être facultatif.
II projetait de réformer les hypothèques et de les rendre spé-
ciales, pour faciliter les transactions. Il voulait organiser des
banques rurales ou de crédit foncier. Il annonçait la suppres-
sion de la loterie. Désirant arriver à l'unité absolue des poids
et mesures, il cherchait l'étalon de l'unité métrique. Il se pro-
posait aussi de changer radicalement les bases du recrutement
pour la milice. Plusieurs de ces projets dormaient avant lui
dans les cartons du ministère : ainsi le plan de refonte des
douanes était l'œuvre de Trudaine, d'autres paraissent celle
de Terray. Mais Turgot s'en empara pour les réaliser au plus
vite. Il s'occupait de tout à la fois, portant dans l'administra-
tion ses habitudes d'esprit encyclopédique , une vivacité pres-
que révolutionnaire, et une fièvre de réformes qui contrastait
avec la lenteur ou l'apathie trop ordinaire de ses prédéces-
seurs.
X. — Le plus intéressant et le plus curieux de tous ces pro-
jets consistait dans un système d'assemblées électives devant
prêter leur concours à l'administration. Turgot en fit rédiger le
plan sous ses yeux, probablement par Dupont de Nemours.
Il partait de cette idée que la simplicité et l'unité étaient les
premières conditions d'un bon gouvernement. Il disait à
Louis XVI : «Sire, vous devez gouverner comme Dieu par des
lois générales. » Il imaginait donc un système d'assemblées su-
perposées les unes aux autres, des municipalités du premier
degré pour les communes ou paroisses, du second degré pour
les arrondissements, du troisième degré pour les provinces, et
une grande municipalité du quatrième degré pour l'Etat
La répartition de l'impôt, les règlements des chemins et des
autres travaux publics , la police et le soulagement • des
32 LIVRE QUARAiNTE-TROlSIEME.
pauvres, les relations de chaque commune avec les autres com-
munes, avec rarronclissenient et avec la province, telles de-
vaient être les attributions des municipalités de paroisse ou du
premier degré. Celles du second degré, c'est-à-dire d'arron-
dissement ou d'élection, devaient s'occuper des mêmes inté-
rêts dans une sphère plus étendue, et en outre faire et reviser
les cadastres, prendre part au recrutement, régler les ques-
tions de fait que présenterait la suppression des droits féodaux,
administrer directement les établissements d'instruction et de
charité. Mêmes attributions pour les municipalités des pro-
vinces ou du troisième degré. Enfin la grande municipalité
devait voter les impôts et présenter des vœux.
Turgot prétendait par ce moyen débarrasser l'Etat des dé-
tails administratifs qui seraient réglés par les intéressés, con-
vier tout le monde à la gestion des affaires communes, créer
un esprit public et former des hommes. Le terme de municipa-
lités dont il se servait était très-juste, car c'était bien l'extension
du système municipal à l'arrondissement, à la province et à
l'État.
Toute distinction d'ordres devait disparaître dans ces assem-
blées.
Les membres des municipalités du premier degré étaient
élus par les propriétaires fonciers de la commune ou de la pa-
roisse. Etait élecleu?' complet ou avait voix de citoyen, tout pro-
priétaire justifiant de six cents livres de rente. Cent livres de
renie donnaient seulement un sixième de voix. Turgot attri-
buait l'éleclorat aux seuls propriétaires fonciers, parce qu'il re-
gardait les biens-fonds, comme seuls susceptibles d'un produit
net, et qu'une de ses utopies ou de ses erreurs financières con-
sistait à rêver un impôt plus ou moins unique , qui devait être
l'impôt direct, rendu proportionnel au revenu des teries. Les
membres des municipalités nommaient les députés d'arrondis-
sements, ces derniers, les députés des provinces, et ceux-ci,
les députés de la grande municipalité, avec cette différence
que si les députés d'arrondissement devaient être choisis parmi
les conseillers municipaux des villages, aucunes conditions
d'éligibilité n'existaient pour les députés des provinces ou de
la grande municipalité.
Ainsi le système était ingénieux; il donnait à l'ordre public
et à la bonne administration de sages garanties. La propriété
devenait la base des droits politiques. Les élections ne devaient
[t776J PROJETS DE TURGOT. 33
pas agiter le pays. Les assemblées, toujours composées d'uu
nombre de membres restreint, ne pouvaient être tumultueuses.
Elles remplaçaient avantageusement les états généraux et les
états provinciaux , fondés sur une distinction d'ordres suran-
née, remplis de divisions et de prétentions, invoquant de vieux
privilèges et des traditions disparates. Elles permettaient aussi
de renfermer les Parlements dans leurs attributions purement
judiciaires. Turgot n'hésitait pas plus que Maupeou, ni que les
novateurs qui le suivirent, à rompre avec le passé et les droits
historiques.
On peut aujourd'hui critiquer certains détails de ce plan,
discuter la base trop étroite qu'il donne à l'électoral ou l'idée
peu pratique du fractionnement des voix d'électeurs, malgré
le moyen ingénieux qu'il offre pour y remédier. Après tout,
c'étaient là des inconvénients secondaires et fociles à modifier.
Le vice essentiel consistait à ne donner aux gouvernés qu'un
rôle absolument passif et des droits sans garantie. La p-rande
munic'palité eût été dans de pareilles conditions parfaitement
insignifiante. Turgot songeait à éclairer l'administration, à lui
assurer un concours utile, nullement à créer un contrôle du
gouvernement et la liberté politique. Rien n'était plus contraire
à sa pensée. 11 n'eut pas même un seul instant le soupçon que
cette Assemblée nationale pût exprimer une volonté à elle ou
lutter avec la couronne, et comme la prévision d'un antaj^o-
nisme n'entrait pas dans son esprit, il ne s'occupa en aucune
façon des moyens de le prévenir ou d'y remédier.
On n'est pas sûr que Turgot ait soumis ce plan au roi pen-
dant son ministère, quoiqu'il se proposât, au dire de Dupont
de Nemours, de réunir la grande municipalité dès les derniers
mois de l'année 1776. Il avait pu apprécier les difficultés
qu'offriraient la suppression des ordres, ne fût-ce que dans les
assemblées publiques, l'égalité des charges foncières et l'unité
d'impôt. Il comprenait que les esprits devaient être préparés à
ces changements. Son illusion était de croire qu'on pouvait en
peu d'années transformer les hommes par l'instruction, faire
un peuple neuf, le premier des peuples, « et des citoyens ver-
tueux et utiles » . Il se flattait qu'alors , ce sont du moins les
termes dont se sert Dupont de Nemours, « le royaume, lié dans
toutes les parties qui s'étageraient mutuellement, paraîtrait
avoir décuplé ses forces et s'embellirait comme un fertile jar-
din, n
vu. 3
34 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
Il avait imagfiné pour arriver là une réforme générale de
réducation à tous les degrés. Trouvant avec raison qu'on ^e
bornait trop « à former quelques gens de savoir, d'esprit et de
poùt» , il voulait étendre l'instruction, la rendre civique comme
dans les républiques anciennes, et lui assigner pour but de for-
mer des citoyens. Il projetait de créer un conseil de l'instruc-
tion nationale, qui organiserait des établissements de divers
degrés, placerait une école dans cbaque village et patronne-
rait des méthodes philosophiques et raisonnées.
L'enseignement populaire laissait encore infiniment à dési-
rer, en dépit des louables efforts du clergé, des corporations
et des Frères de la Doctrine chrétienne. Turgot eut l'ijonneur
de vouloir l'étendre davantage, dans un temps où l'esprit pu-
blic y était si peu disposé que Voltaire repoussait cette pensée
comme une chimère dangereuse.
Malheureusement il ne s'en tenait pas là. Il s'imaginait re-
fondre les idées en circulation , imposer une sorte de caté-
chisme politique, obtenir que tout le monrle comprît mieux
«les rapports naturels des individus, des familles, des com-
munes et de l'Etat; que la science du gouvernement devînt
plus fiîcile et cessât d'être au-dessus des hommes doués d'un
bon sens ordinaire. » Telle était l'idée exagérée qu'on se faisait
de la puissance de l'éducation depuis Rousseau.
XI. — Turgot échoua sans qu'il y ait à s'en étonner. « Il
apercevait toutes les affaires, dit M. de Montyon, sous le plus
grand rapport, mais il vovait tout en abstraction. » Il embras-
sait tant de choses à la fois qu^il ne put en exécuter qu'un petit
nombre; encore dut-il se borner, dans la plupart des cas, à des
mesures partielles. Il ne satisfit qu'à demi ceux qui avaient
fondé en lui tant d'espérances; son esprit, toujours tendu,
manquait de souplesse. Les hommes, leurs passions, leurs inté-
rêts n'étaient rien pour lui. Il avait l'autorité de son honnê-
teté que personne ne contesta, mais il manquait de l'éclat qui
a toujours été nécessaire pour réussir en France, et il inspirait
plus de réserve que de sympathie. Les philosophes, les éco-
nomistes eux-mêmes suivirent ses actes avec plus d'étonnement
que d'enthousiasme, et lui prêtèrent peu d'appui. Il voulait
faire le bien des Français, non pas précisément malgré eux,
mais sans eux. La noblesse et le clergé qu'il n'aimait pas, le
lui rendirent. Il était dur, austère; on lui reprocha sa rigidité
[1776] LES ENNEMIS DE TURGOT. 85
et le jansénisme de ses allures. On trouva que les qualitéi
de l'intendant devenaient souvent des défauts chez le mi-
nistre.
Louis XVI, n'écoutant que son amour du juste et de l'hou-
néte , lui accordait une confiance fondée sur Testime et la
communauté des vues généreuses. Cependant à partir du lit de
justice du 12 mai, il sentit cette confiance ébranlée. Il s'aper-
çut que la reine, les princes, les autres ministres traitaient avec
froideur fauteur des édits. Il douta de son propre jugement.
Le respect qu'il devait à sa race et au passé de la France lui
inspira des scrupules. Il craignit d'affaiblir ou de compromettre
le pouvoir royal. Maurepas, qui ne pouvait voir sans une cer-
taine jalousie Turgot occuper tout le monde de lui, finit par
dire : « Il est trop fort pour moi. » Turgot de son côté ne se
donna aucune peine pour ménager le vieux ministre. Ils
étaient embarrassés l'un vis-à-vis de l'autre. L'abbé de Véri,
leur ami et confident commun, écrivait à cette époque : « Leur
fond est bon à tous deux, mais une légère goutte d'huile leur
manque. Je place quelquefois cette goutte d'huile '. » Cepen-
dant il commençait lui-même à se décourager.
L'opposition éclata : on accusa Turgot d'avoir des concep-
tions imaginaires, de voir les hommes autres qu'ils n'étaient; on
lui prêta des projets insensés. L'aîné des frères du roi. Mon-
sieur, comte de Provence , prince vif et spirituel , emporté
par le goût de l'originalité et par des ardeurs peu réfléchies,
d'ailleurs jeune et assez inconséquent, en ce temps du moins,
écrivit conti'e le contrôleur général un pamphlet méchant où
il le représentait rêvant nuit et jour : philosophie, liberté,
égalité et produit net. 11 n'attaqua pas avec moins d'aigreur
Malcblierbes, qu'il traitait de caractère indécis, flottant entre
la république et le despotisme , et de machine que Turgot fai-
sait mouvoir.
Malesherbes et Turgot devaient être sacrifiés. Ils cherchè-
rent peu à conjurer l'orage. Malesherbes, fort ébranlé depuis
que le clergé lui faisait une guerre ouverte, avait déjà offert
plus d'une fois sa démission. Il gémissait des obstacles qu'il
trouvait à réformer la maison du roi; il se sentait mal à l'aise
dans un ministère pour lequel il était peu fait; il l'eût aban-
donné plus tôt, si Turgot ne l'eût retenu. Il en sortit à la suite
' Lettres de l'abbé de Véri.
36 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
d'un léger démêlé avec Maurepas. En se retirant , il présenta
au roi deux projets : l'un établissait des règles pour l'emploi
des lettres de cachet, auxquelles on ne voulait pas renoncer,
car on les jugeait nécessaires «pour sauvegarder l'honneur des
familles et les intérêts publics « ; l'autre soumettait les arrêts
de surséance à l'autorisation obligatoire d'un conseil. Ces ar-
rêts constituaient un abus monstrueux : c'étaient des répits que
les gens de cour obtenaient pour payer leurs dettes. On préten-
dait que le droit de faire arrêter et détenir les particuliers était
un droit royal, et que des lors il ne liait pas le roi. Males-
herbes essaya d'atténuer l'abus. Quand il prit congé ,
Louis XVI lui dit ingénument : « Vous êtes plus heureux que
moi. Monsieur, vous pouvez abdiquer. »
Turgot attendait de son côté l'ordre de sa retraite, mais il
ne voulut pas le devancer. Il écrivit à Louis XVI plusieurs
lettres pour se plaindre des cabales de ]\Iiromesnil et des incer-
titudes de Maurepas. Il reprochait à ce dernier de trop s'atta-
cher à suivre les variations jounalières de l'opjinion , et de
manquer de force, ce qui faisait croire que le roi était faible.
Il constatait que le ministère était paralysé par ses divisions,
« paf l'absence d'ensemble, de fixité dans les plans, de seci'et
dans les résolutions. » Il avait longtemps observé à l'égard des
parlements un silence singulier pour lui qui écrivait tant; cela
tenait sans doute à ce qu'il leur avait appartenu autrefois.
Maintenant, irrité par la contradiction, il sortait de sa réserve
et s'exprimait avec amertune. Dans sa lettre du 30 avril il di-
sait au roi : Sire, les parlements sont déjà plus animés, plus
audacieux, plus liés avec les cabales de la cour qu'ils ne l'é-
taient en 1770 après vingt ans d'entreprises et de succès. Les
esprits sont mille fois plus échauffés sur toute sorte de matières,
et votre ministère est presque aussi divisé et plus faible que
celui de votre prédécesseur. Songez, Sire, que suivant le cours
de la nature vous avez cinquante ans à régner, et pensez au
progrès que peut faire un désordre qui en vingt ans est parvenu
au point où nous l'avons vu. »
Il reçut enfin, le 12 mai, l'ordre de se retirer. Sa chute a été
attribuée à de petites intrigues douteuses; vraies ou non, on
peut affirmer qu'elles y eurent peu de part. Quoi qu'il en soit,
Turgot quitta le ministère d'une manière simple et digne.
« Je me retire, écrivit-il à Maurepas , sans me reprocher ni
faiblesse, ni fausseté, ni dissimulation. » Dans sa lettre au roi il
[1776] RETRAITE DE TURGOT ET DE MALESHERBES. 37
rappela brièvement qu'il n'avait jamais eu en vue que le bien
public, et qu'il avait sacrifié à l'accomplissement du devoir les
intérêts de sa fortune ministérielle. Ce fut sa seule récrimina-
lion. Il vécut encore cinq ans, qu'il consacra à l'étude, aux
lettres et aux sciences, autant du moins que l'altération prave
de sa santé le lui permit. Lavoisier et l'abbé Bossut furent ses
compagnons intimes dans sa retraite.
Sa chute entraîna la ruine de ses plans. Versailles et les cour-
tisans, que sesallures offusquaient, applaudirent. La philosophie
fut pendant quelque temps livrée à la risée publique. « U y
avait en France, dit Monsieur dans son pamphlet, un homme
gauche, épais, lourd, né avec plus de rudesse que de carac-
tère, plus d'entêtement que de fermeté, d'impétuosité que de
tact, charlatan d'administration ainsi que de vertu, fait pour
décrier l'une, pour dégoûter de l'autre; du reste, sauvage par
amour-propre, timide par orgueil, aussi étianger aux hommes,
qu'il n'avait jamais connus, qu'à la chose publique, qu'il avait
toujours mal aperçue. 11 s'appelait Turgot. »
Au contraire, ceux qui avaient espéré en lui déplorèrent
leurs espérances ruinées. « Je me réjouissais naguère, écrit
l'abbé de Véri, de ce qu'on travaillait à réparer froidement un
bel édifice que le temps avait endommagé. Désormais on verra
tout au plus réparer quelques-unes de ses crevasses. Je ne me
livre plus à l'espoir de sa restauration; je ne puis qu'en re-
douter la chute plus ou moins tardive. » Il ajoute que, suivant
lui, Malcsherbes avait manqué de volonté pour rester au pou-
voir, Turgot de concihabilité {sic), et Maurepas d'àme pour
suivre ses lumières.
La mémoire de Turgot a grandi de nos jours; il a inspiré
une adnîiration qui est allée jusqu'à l'engouement. On a sou-
vent répété le mot de Malesherbes : « Il eut le cœur de l'Hôpi-
tal avec la tête de Bacon. »
« Nous avons, écrit un des meilleurs historiens de Louis XVI,
Droz, expié par de longues calamités le dédain des contempo-
rains pour les vertus et les lumières de cet homme d'État. »
Plus nous jugeons le dix-huitième siècle avec une sévérité trop
justifiée, plus nous sommes disposés à faire pour Turgot une
glorieuse exception. Gela devait être : Turgot a eu de grandes
idées; il a professé de nobles principes; il a posé les questions
de la liberté du commerce, de la liberté du travail, de l'égalité
des charges, de la suppression des privilèges et de la féodalité.
38 LIVRE QUARANTE-TROISIÈME.
Plût au ciel qu'il les eût résolues! Le terrain eût été dél)lavé en
1789, et les choses eussent pris un cours différent.
Maintenant faut-il en conclure, comme on se plaît à se l'ima-
giner, qu'il eût empêché, arrêté ou dirigé la Révolution? Cela
est difficile à dire. Malgré sa pénétration d'esprit qui posait des
questions neuves, ses plans sont de simples éhauches dont nous
signalons sans peine aujourd'hui les lacunes et les côtés défec-
tueux. Ses idées n'allaient pas jusqu'à la conception d'un gou-
vernement libre. Avec toute l'élévation de son génie, il était
loin de posséder les qualités d'un ministre constitutionnel. La
dextérité et la souplesse lui manquaient. Il ne connaissait pas
l'art de diriger les hommes, il n'eut jamais celui de les séduire
et de les dominer. Il s'isola presque dans le ministère dont il
fit partie. Jamais il n'eut l'idée de s'enlourer d'un groupe
d'hommes réunis par la communauté des idées et des vues et
associant leur fortune politique à la sienne. Il dédaignait la
popularité et il gardait une certaine hauteur pour ses adver-
saires. Il s'attachait plus à appliquer ses principes philosophi-
ques et à en calculer les conséquences abstraites, qu'à juger les
modifications rendues nécessaires par les traditions et les vieilles
règles qui lient toujours, ou par les intérêts et les passions,
qu'on ne supprime jamais.
Malesherbes lui était inférieur. «Je ne pouvais offrir au roi,
a-t-il dit de lui-même, que de la droiture et de la bonhomie,
deux qualités insuffisantes pour constituer même un ministre
médiocre. » Esprit plus exclusivement chimérique que Turgot,
poursuivant la perjcciibilité humaine, cherchant à introduire
la vertu dans le gouvernement, il avait encore moins de con-
naissance des hommes et il agissait peu. Il pensait, et laissait
aux autres le soin d'agir. II était doux, conciliant par faiblesse,
avec une simplicité et une bonhomie qu'on a comparées à celles
de Franklin, mais qui étaient plus naturelles et plus naïves.
A la cour il paraissait distrait, embarrassé. Condorcet a fait de
lui un admirable portrait. « Il a, soit par goût, soit par défaut
de rectitude dans l'esprit, un penchant pour les idées bizarres
et paradoxales; il trouve dans son esprit des raisons sans nom-
bre pour défendre le pour et le contre, et n'en trouve jamais
aucune pour se décider. Particulier, il avait emplové son élo-
quence à prouver au roi et aux ministres qu'il fallait s'occuper
du bien de la nation; devenu ministre, il l'employait à prouver
que ce bien est impossible.
I1776J NEGKEU. 39
« Quelques de'çoûts qu'il a éprouve's; la perte de sa conside'-
ration dans le public, causée parce qu'on ne voyait sortir de
son département ni lois utiles, ni réformes d'alnis; la perte
de sa considération dans la magistrature, qui lui reprochait
d'avoir été d'avis du lit de justice: la tournure de son esprit,
absolument opposé à celui d'administration et qui lui rendait
sa place insupportable, tout cela le détermina à quitter'. »
Comme dernier trait de caractère, il écrivit à Louis XYI,
peu de temps après, un mémoire où il insistait sur la nécessité
de diminuer les dépenses de sa maison. II le louait de n'avoir
point de goûts dispendieux, de faste, de passion pour les plai-
sirs, ni de ces mille fantaisies ordinaires aux princes; de pos-
séder au contraire deux grandes qualités , la justice et un amour
inné pour l'ordre et la règle. Il se renfermait enfin dans le rôle
de conseiller moraliste, rôle assez bizarre, mais qui lui conve-
nait mieux que celui de ministre et de conseiller politique.
XII. — Un homme obscur, Glugny, fut appelé de l'inten-
dance de Bordeaux pour remplacer Turgot, et ne parut choisi
que dans le but de défaire son oeuvre. Il suspendit l'édit sur les
corvées. Il rétablit les jurandes et les maîtrises, toutefois avec
des modifications importantes; on réunit des conmiunautés
qu'il y avait inconvénient à laisser distinctes; on rendit libre
l'accès de plusieurs; on abandonna beaucoup de formalités
d'apprentissage, de compagnonnageetde chefs-d'œuvre. Clugny
exila en province les économistes amis de Turgot, comme Rou-
baud et l'abbé Bandeau. Il eut le tort plus grand d'instituer la
loterie, et de l'instituer par un simple arrêt du conseil, pour
éviter un enregistrement qu'un édit eût exigé et qui eût entraîné
des remontrances; il en donna pour raison que la loterie ne
constituait pas un impôt, les mises étant volontaires.
Clugny mourut le 22 octobre, après peu de mois de minis-
tère. Maurepas le trouvait déjà insuffisant et songeait à le rem-
placer. L'homme appelé au gouvernement des finances était
Necker. mais sa qualité de protestant paraissait un obstacle
pour qu'il arrivât au contrôle général et surtout pour qu'il
entrât au conseil du roi. On le nomma directeur général du
Trésor, adjoint du contrôleur général. Ce dernier fut l'inten-
dant de Valenciennes, Taboureau, qui, sentant l'embai'ras de
sa position, finit par se retirer le 29 juin 1777.
^ Lettre de Condorcet à Voltaire, 12 juin 177G.
40 LIVRE QUARAKTE-TUOISIÈME.
Necker était un banquier genevois, établi et naturabsé en
France depuis plusieurs années. Il avait acquis une grande
fortune dont il faisait un noble us.ige. Sa probité, sa loyauté
étaient proverbiales et son crédit sans limites.
II avait une puissance d'un autre genre. Son salon était un
des plus influents et des plus recherchés de Paris, grâce à
niadame Necker, qui le tenait avec une grande supériorité.
Femme d'un esprit cultivé et d'un caractère ardent, elle grou-
pait autour d'elle une société de littérateurs tels que Marmon-
tel, l'abbé Raynal, Morellet, société à laquelle elle imprimait
des allures sévères, graves et même un peu pédantesques. Elle
partageait l'ambition de son mari qui était extrême , et elle ne
travaillait pas moins activement que lui à la satisfaire. Ils
avaient tous les deux, dit Morellet, un désir de renommée
insatiable.
Necker, non content d'être comme banquier assez riche et
assez puissant pour tenir têle aux ministres, avait ambitionné
la renommée d'écrivain et délaité dans les lettres par un éloge
de Colbert, que l'Académie couronna en 1773. Ces éloges, où
l'on restait fidèle aux anciennes formes académiques, étaient
devenus une occasion de discussions rétrospectives et de vues
ou de'critiques sur le présent. Le lourd Thomas avait mis le
système à la mode et y avait ajouté l'emphase. Necker voulut
briller à cette espèce de tribune. Il écrivit ensuife contre les
édits de Turgot sur les grains. Il discuta les principes des éco-
nomistes avec beaucoup de sagacité, d'esprit pratique et d'in-
dépendance. Les économistes lui répondirent en lui reprochant
de manquer de principes fixes, de négliger les lois naturelles,
de n'être qu'un homme d'expédients et un écrivain à efiet.
Une partie de ces reproches était juste. Necker, avec trop de
hauteur dans le caractère pour s'affilier à une secte, possédait
la confiance en soi d'un homme qui s'était élevé lui-même, qui
avait conquis la fortune par ses combinaisons, qui se sentait
animé d'intentions droites, généreuses, et appuyé, c'étaient
ses propres expressions, sur un fonds de vertu. Sa philanthro-
pie, à la différence de celle de Turgot, était emphatique et
fastueuse, et le besoin de paraître n'était pas moins vif chez
lui que le besoin d'agir. « Ses écrils, dit Soulavie, qui le carac-
térise avec autant de finesse que de vérité, respiraient de toutes
parts le langage de l'humanité; ils annonçaient une sensibilité
exquise, une tournure républicaine, un style analogue à celui
[17^7] SYSTÈME DE LEMPRU.NT. /(J
de Rousseau, une imagination brillante. Ils avaient pour orne-
ments des figures et un ton sentimental inconnus dans les
ouvrages d'administration, ce qui les distinguait de tous les
livres de cette nature. »
Kecker fut proposé à Maurepas par Pezay, leur ami commun.
Jusque-là on avait toujours mis à la tête des finances un inten-
dant, jamais un banquier. Maurepas ne s'arrêta pas à cet obsta-
cle, et le fit entrer indirectement au ministère, non par engoue-
ment, il en était incapable, mais dans le désir d'utiliser sa
capacité ou au moins d'en faire l'essai. La situation financière
s'était peu améliorée. Le déficit, que Turgot n'avait pas com-
blé, s'était accru sous Ciugny, et de plus une guerre semblait
imminente. Le ministère , d'accord avec le cri de l'opinion
publique, se préparait à soutenir les États-Unis dans la reven-
dication de leur indépendance.
Necker débuta par un acte de désintéressement un peu
bruyant. Il refusa, non plus comme d'Invau et Turgot, les
frais d'installation, mais les appointements de sa clinrge. Il
rompit ensuite avec les traditions de ses prédécesseurs. Il jugea
qu'on n'améliorerait pas les finances par des changements de
détail dans l'administration; que c'étaient là des moyens im-
puissants ou usés. Sans se les interdire al)Solument, il entreprit
de se procurer des ressources plus larges. Après avoir sup-
primé les intendants de finance, à cause de leurs pouvoirs qu'il
trouvait trop étendus et de leur hostilité qu'il redoutait, il
frappa un grand coup. Il émit un emprunt considérable, le
7 janvier 1777.
Il fit cette émission avec ostentation et comme il faisait toute
chose, d'une manière bruvante. Il annonça carrément que
l'Etat était déjà chargé de 40 millions de rentes viagères. Il
divisa son emprunt en deux parts, l'une en rentes ordinaires
remboursables par des tirages annuels, l'autre en rentes via-
gères. Le |Our où l'on ouvrit les bureaux du Trésor, une queue
de souscripteurs s'y présent:! , on plaça des gardes pour main-
tenir le bon ordre , et tout fut souscrit dans la journée,
avant même que l'édit eût été porté au Parlement. Les condi-
tions étaient modérées. Necker savait l'usage habile que les
Anglais avaient fait du crédit public, et il prétendait que la
France en tirât le même parti. Il spécula sur la confiance per-
sonnelle qu'il inspirait, et il eut soin de l'entretenir en mettant
une grande régularité dans les payements, surtout dans ceux
42 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
de la maison du roi. Avec Temprunt, il combla le déficit pré-
sent. Sans doute il engageait Tavenir; mais il soutenait que
l'avenir pourrait supporter la charge et que c'était justice de
la lui imposer, parce qu'il jouirait des avantages obtenus et de
la prospérité que l'indépendance des Etats-Unis ne pouvait
manquer de créer.
Cependant une opposition était inévitable. La nouveauté
effraya. Aucun des reproches qu'on pouvait faire au système
des emprunts ne fut épargné. On les redoutait à cause de leur
abus trop facile. Ils n'avaient pas de limites, tandis que les
nouveaux impôts en avaient de nécessaires. Etait-il sage d'em-
prunter sans garanties spéciales, comme c'était Tusage ancien?
L'était-il de grever l'avenir, ou, comme on disait, les généra-
tions futures? En avait-on même le droit? L'exemple de l'xVn-
gleterre était-il bon à suivre en celle circon.-^tance? La création
de rentes viagères n'était-elle pas de la part de l'Etat une spé-
culation immorale, qu'il eût fallu restreindre au lieu de l'éten-
dre? Fallait-il recommencer à livrer la France aux traitants,
aux banquiers et aux gens d'affaires?
On reprocha encore à Nccker de ne créer aucune richesse
nouvelle et de montrer la stérilité de son esprit. Quand l'édit
fat présenté à l'enregistrement , un des conseillers du Parle-
ment, d'Eprémesnil, le combattit avec énergie et soutint qu'on
ne pouvait prendre de pareilles mesures sans convoquer les
états généraux. Sa violence ordinaire et son inimitié bien
connue contre le ministre empêchèrent que sa motion
aboutît. Mais les anciens financiers se récrièrent de leur côté
contre ce qu'ils appelaient l'invasion des banquiers, et assail-
lirent de critiques le banquiei'-minislre.
Le public prenant fait et cause pour ou contre Necker, il se
fit autour de son nom un bruit épouvantable. Parmi les argu-
ments invoqués en sa faveur, un des plus curieux était qu'en
augmentant le nombre des rentiers, on augmentait celui des
défenseurs du gouvernement et des gens qui craindraient un
bouleversement. Pourlant Necker ne vint pas à bout de con-
jurer l'opposition. Son caractère non plus ne s'y prêtait pas.
Absolu comme Tétaient alors tous les ministres novateurs, il
manquait de souplesse et de sang-froid; il joignait à ce défaut
des manières théâtrales, et, comme dit Montyon, Kun amour-
propre qui excédait la mesure ordinaire de la vanité humaine » .
Enfin il était homme d'argent; comme tel il avait une préoc-
L'AMÉRIQUE ANGLAISE. 43
cupafion exclusive; il voyait tout le mal dans la situation des
finances. Il s'imaj^inait, et ses amis répétaient pour lui, qu'en
comblant le déficit il sauvait la France.
XIII. — L'état des colonies et la manière d'envisager les
questions coloniales avaient beaucoup cbangé depuis 1763.
Nous ne possédions plus au delà de l'Atlantique que les pêche-
ries de Terre-Neuve et les iles à sucre des Antilles. Ces îles,
ayant obtenu plus de liberté pour leur commerce, passaient
insensiblement à la condition de petits Etats moins dépendants
que protégés. Turgot, toujours le premier à rompre avec les
vieux errements, dénonça les colonies lointaines comme une
cause permanente d'embarras, de querelles et de dépenses
pour les métropoles. II soutint qu'il fallait les rendre capables
de se suffire à elles-mêmes, leur accorder la libre discussion de
leurs affaires, et ne plus les tenir liées que par les intérêts et la
reconnaissance. Il conçut encore le plan d'y abolir progressive-
ment l'esclavage des noirs. Ce sont là du moins les vues que lui
prête Condorcet. Elles s'accordent avec celles qu'il a exposées
lui-même dans ses oeuvres. Il avait prédit que l'Amérique an-
glaise se rendrait indépendante. La chose n'était pas douteuse
à ses yeux; nulle puissance au monde ne devait l'empêcher.
Ce fut, en effet, dans l'Amérique anglaise que la question se
posa d'abord. Elle comptait alors trois millions d'habitants qui
avaient grandi par leur activité propre à trois mille lieues de la
mère patrie, sans esprit de retour, et dégagés de toutes les tra-
ditions européennes. C'était une race énergique, possédant dès
l'origine des institutions libres, telles que le jury et des assem-
blées provinciales pour le vote des impôts, ayant apporté d'An-
gleterre les principes de la liberté polilique et développé sur
un soi nouveau ceux de la liberté religieuse.
Les Anglo-Américains avaient eu tout intérêt à demeurer sous
la dépendance de la métropole tant qu'ils avaient vu dans les
Français, maîtres du Canada, des rivaux et un obstacle à l'ex-
tension de leur commerce. Ils s'étaient donc bornés à réclamer
une repi'ésentation au Parlement , afin d'engager l'Angleterre
dans des entreprises conformes à leur propre ambition et d'ob-
tenir une égalité absolue avec leurs h'ères d'Europe. Après 1703,
ils devinrent plus exigeants. Ils n'avaient plus à craindre la
concurrence des Français du Canada; ils sentaient leurs forces
grandir, et chaque année un flot nouveau d'émigrants, arri-
44 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
vant des différents ports européens, tendait à les détacher
davantage de la mère patrie.
Le p^ouvernement britannique trouva ainsi dans ses propres
succès et dans le traité de 1763 des causes d'embarras qu'il
n'avait pas soupçonnées. Il s'était, de plus, chargé d'une dette
fort lourde. Il voulut en faire porter le poids, en partie au
moins, sur les Américains, qui en avaient particulièrement
profité ; il leur imposa des droits de douane et une taxe du
timbre. Un congrès s'assembla spontanément à New-York ,
décida que les colons devaient jouir, comme tous les autres
citoyens anglais, du droit de voter les taxes qu'ils pavaient, et
organisa la résistance sous la forme d'une ligue de non-impor-
tation, c'est-à-dire que l'on convint de ne recevoir dans les
ports, jusqu'à nouvel ordre, aucune marchandise venant
d'Angleterre. Le chancelier de l'Echiquier supprima l'impôt du
timbre, mais le remplaça par de nouveaux droits de douane,
qu'il déclara inattaqualiles par la raison que l'Angleterre avait
toujours fait le règlement du commerce de ses colonies (Act of
régulation).
Cette concession fut sans effet. La ligue de non-importation
s'étendit et se fortifia. On convint de renoncer à la consomma-
tion du "thé , un des principaux objets d'importation atteints
par les nouvelles taxes, et de se passer de tous les produits
étrangers à l'Améi'ique. On se dit que parce sacrifice ou amè-
nerait l'Angleterre à composition , car elle se lasserait de ne
pas écouler ses marchandises. On comptait aussi sur la contre-
bande étrangère.
Les Anglais se méprirent sur la portée de cette résistance.
Ils l'attribuèrent à l'esprit particulier du Massachusetts, où elle
s'était organisée. Ils cassèrent l'assemblée de cette colonie, ré-
publicaine par son origine et par ses tendances. Une conven-
tion se forma immédiatement à la place. Lord Korth essaya
tantôt de fortifier les pouvoirs de la couronne en plaçant tous
les magistrats coloniaux sous la dépendance de la métropole,
tantôt de satisfaire les mécontents par une révision des tarifs et
même par la suppression des taxes sur les objets autres que le
thé. Les colons trouvant l'Angleterre, ministère et opposition,
unanime pour repousser leurs prétentions, les maintinrent avec
la dernière inflexibilité.
Cette lutte de plusieurs années aboutit à une émeute. Des
marchands anglais ayant fait un envoi de thé considérable
[1T7G] KNDEPE:\DANGE des ETATS-UNIS. 45
dans les ports d'Amérique, le peuple de Boston, capitale du
Massachusetts, s'opposa au débarquement des navires, s'empara
des caisses de thé et les jeta à la mer (décembre 1773.) L'An-
gleterre, qui avait toléré la résistance pacifique, ne souffrit pas
la révolte. Lord North interdit le port de Boston et le mit en
état de blocus. Il déclara que le Massachusetts avait perdu par
sa forfaiture le droit d'invoquer sa charte. Il attribua la nomi-
nation du conseil et des principaux fonctionnaires de la colonie
à la couronne; il y limita le droit de réunion et les attributions
du jury; enfin il prétendit faire juger les auteurs des troubles
par d'autres tribunaux que ceux du pays.
Le Massachusetts arma douze mille volontaires. La Virginie,
la plus considérable des colonies par sa population comme par
la richesse de ses cultures, le soutint. Un congrès s'assembla
à Philadelphie. Cinquante-sept délégués des dilférents États,
parmi lesquels se distinguaient Washington, John Adams et
Livingston, rédigèrent une déclaration des droits anciens et
primitifs dont les Américains devaient jouir à l'égal des autres
sujets de l'Angleterre. Ils envoyèrent au peuple anglais, au
Parlement et au roi, des adresses que Franklin fut chargé de
présenter; mais on refusa de les recevoir. Les ministres de
Georges III ne voulaient pas traiter avec des sujets révoltés.
Franklin craignit d'être arrêté. 11 se rembarqua en secret. La
lutte était déjà engagée quand il rentra en Amérique,
Les Anglais avaient longtemps refusé de croire que les colo-
nies osassent et pussent leur résister les armes à la main, et
leur excuse est que les Américains eux-mêmes ne le croyaient
pas. Accorder à l'Amérique sa liberté ,leur semblait décréter
la ruine de leur propre commerce et donner le signal du réta-
blissement de la marine française. Le vieux lord Chatham
reprocha aigrement aux ministres leur imprudence, pour n'a-
voir pas prévenu ce qu'il appelait une guerre civile. 11 réclama
pour les Américains toutes les libertés compatibles avec le
maintien des droits de la couronne, une représentation dans les
chambres et des arrangements analogues à ceux qu'on avait
faits pour l'Ecosse et l'Irlande; car trois millions d'hommes ne
pouvaient être réduits par la force. Mais il s'emportait à de
telles violences de langage et il était si peu sympathique au
Parlement, que son opposition servit plus à fortifier le minis-
tère qu'à l'affaiblir.
Lord North ménagea les Américains jusqu'au jour oîi Wash-
46 LIVRE OUARAîNTE-TROISIEME.
inpton, que Franklin avait fait nommer commandant en clief
des milices, eut enlevé Boston aux soldats anglais, qui furent
obli'^e's de se rembarquer le 17 mars 1776. Les colons furent
alors déclarés rebelles. Ils répondirent en se proclamant indé-
pendants.
La déclaration d'indépendance , rédigée par Jefferson le
^iuillet, invoqua « les lois de la nature et l'opinion du genre
humain» . Elle établit comme des vérités évidentes et incontes-
tables « que tous les hommes ont été créés égaux, qu'ils ont
été doués par le Créateur de droits inaliénables, que parmi ces
droits on doit placer au premier rang la vie, la liberté et la
recherche du bonheur; que si le gouvernement ne garantit
plus ces biens, le peuple a le droit de l'abolir, de le changer
et d'en instituer un autre; que c'est là un cas extrême, mais
que ce cas advenu , le droit du peuple devient pour lui un
devoir, » Suivait l'énumération des actes de Georges III qui
avaient rendu la proclamation nécessaire et légitime.
Le congrès prit le titre de conseil général des treize Etats
unis , et engagea chacun d'eux à nommer une convention
pour s'ériger en république. Celle de la Pensylvanie clioi.^it
Franklin pour président. Les Américains avaient eu le temps
de se pYéparer à la lutte et de calculer les avantages qu ils
tireraient de leur indépendance. Ils estimaient que leurs inté-
rêts, loin de se confondre avec les intérêts anglais, leur étaient
au conti'aire opposés; que l'Amérique se développerait plus
vite dès qu'elle serait maîtresse libre de son commerce, qu'elle
trouverait aisément des alliances, et que grâce à son isolement
sur le continent du nouveau monde, elle pourrait vivre en
paix avec les autres puissances sans avoir d'armée à entretenir.
Lord Howe , arrivant dans le port de Boston avec une flotte
et des forces anglaises, offrit inutilement une amnistie. Les
Etats-Unis exigèrent qu'on traitât avec eux comme avec une
puissance libre.
Les Anglais poussèrent alors vivement les hostilités. Ils occu-
pèrent Long-Island , New-York, le cours de l'Hudson, les
Jerseys, et menacèrent Philadelphie, siège du congrès. Les
Etats se trouvèrent coupés par le milieu. Les Américains
parurent perdus. Deux expéditions qu'ils avaient dirigées contre
le Canada venaient d'échouer. Washington fut réduit à couvrir
Philadelphie avec des milices braves, énergiques, mais mal
équipées, composées en grande partie de gentlemen qui s'en-
[1776] RAPPORTS DES ÉTATS-UNIS AVEC LA FRANGÉ. fi7
tretenaient et s'étaient armés eiiy^^iémes, enfin hors d'état de
lutter avec succès contre les habùs rouges, c'est-à-dire contre
des troupes ré{julières.
Il devint manifeste que l'enthousiasme national ne suffirait
pas pour conquérii' l'indépendance, qu'une forte armée était
nécessaire. Or, les Américains, habitués à considérer une
armée permanente comme une institution dangereuse pour
leurs libertés , répugnaient à faire des sacrifices pécuniaires
pour en créer une. Un papier-monnaie, émis pour les besoins
de la guerre, fut aussitôt discrédité. Le congrès n'avait d'ail-
leurs aucune autorité définie et reconnue; les législatures par-
ticulières de chaque Etat demeuraient souveraines.
Beaucoup de colons s'étaient imaginé que l'Angleterre céde-
rait. Quand il fallut renoncer à celte illusion, une véritable
panique se répandit. On vit sur plusieurs points des tories ou
loyalistes protester contre la séparation. Les maux de la guerre
se compliquèrent de troubles inlérieui's d'autant plus redou-
tables que si les Américains étaient antipathiques au service
des troupes réglées, chacun d'eux était habitué à porter les
armes et à en (aire usage. Le territoire entier des colonies ne
fut plus qu'un théâtre de violences, de pillages et de dépréda-
tions.
Le congrès ne jugea le salut possible que s'il obtenait
des secours étrangers. Or, les seuls secours que l'on pût
espérer étaient ceux de la France et de l'Espagne, inté-
ressées à diminuer la puissance maritime de l'Angleterre.
Franklin, malgré son âge avancé, fut nommé commissaire des
Etats-Unis près des cours de Versailles et de Madrid. Sa
renommée européenne, son énergie connue et sa dextérité
comme négociateur, devaient le faire réussir. Il s'embarqua le
28 octobre 1776, et il arriva le 3 décembre à Quiberon.
XIV. — Jusque-là, entre la France et l'Amérique, l'antipa-
thie avait été profonde. Les Américains avaient tout fait pour
nous faire perdre nos colonies du nouveau monde , et leurs
idées d'indépendance religieuse et politique, leur protestan-
tisme, leur amour du 5e//-^oz;ern7nenî étaient absolument con-
traires au système et à l'esprit français.
Mais lorsque Franklin débarqua sur nos côtes, un sentiment
commun animait les deux pays. L'Amérique voulait secouer le
joug britannique; la France voulait tirer vengeance de ses hu-
JJ3 LIVRE QUARAZnTE-TROISIÈ.ME.
miliations de 1763. Ce qu'on appelait la tyrannie maritime des
Anglais pesait durement sur nous. Depuis douze ans, le gou-
vernement cherchait l'occasion de prendre une revanche. On
fut d'autant plus empressé de saisir celle qui s'offrait, qu'on
savait l'Amérique appelée à un développement considérable et
prochain. Or, si elle restait anglaise, l'accroissement de forces
que l'Angleterre recevrait par cela seul, menaçait la France
d'un danper analogue à celui que l'agrandissement de la Prusse
lui fait courir aujourd'hui '.
L'Angleterre nous avait enlevé nos colonies, il fallait lui
faire perdre les siennes. On se dit que le succès était aisé; que
nos forces s'étaient rétablies en silence; qu'avec toute sa puis-
sance apparente elle était très-vulnérable, se trouvant écrasée
sous le poids de sa dette, incapable d'établir de nouveaux im-
pôts et peu en état de soutenir une guerre dont le moindre
péril pour elle était la banqueroute. Il fallait surtout ne pas lui
donner le temps de régler sa querelle avec l'Amérique, ce qui
lui permettrait de disposer de toutes ses forces contre nous.
L'idée de reconquérir le Canada se présenta naturellement,
mais fut vite abandonnée, car l'exécution en eût été difficile et
la réalisation sans avantages. Ce qui se passait en Amérique
portait avec soi un enseignement éclatant. Il était clair que les
colonies devaient finir par être maîtresses d'elles-mêmes. Tout
ce qu'on pouvait espérer au sujet du Canada était de le rendre
indépendant des Anglais. Turgot soutint, dans un mémoire
daté d'avril 1776, qu'on pouvait faire le commerce du nouveau
monde sans y posséder de colonies, que l'Amérique anglaise,
devenue indépendante, serait nécessairement un marché ouvert
au commerce français, et qu'il en serait de même un jour de
l'Amérique espagnole.
« La lutte des Américains contre les Anglais avait , dit
M. Mignet, ému l'Europe et surtout la France. Les insurgents,
comme on appelait les colons révoltés, y étaient l'objet d'un
intérêt incroyable. Dans les cafés ou dans les lieux publics on
ne parlait que de la justice et du courage de leur résistance.
Tous ceux dont l'épée était oisive et dont le cœur aimait les
nobles aventures, voulaient s'enrôler à leur service. La vue de
Franklin, la simplicité sévère de son costume, la bonhomie
fine de ses manières, le charme attrayant de son esprit, son
' Voir les Mémoires de La Favette.
fl/77] FRANKLIN. LA FAYETTE. 49
aspect vénérable, sa modeste assurance et son éclatante
renommée, mirent tout à fait à la mode la cause américaine,
« Je suis en ce moment, écrivait-il un peu plus tard à propos
de l'engouement dont il était l'objet, le personnage le plus
remarquable dans Paris. » Il ajoutait dans une autre lettre :
« Les Américains sont traités ici avec une cordialité, un res-
pect, une aftection qu'ils n'ont jamais rencontrés en Angleterre
lorsqu'ils y ont été envoyés '. » C'est en France qu'on fit sur
lui le vers célèbre : Eripuit cœlo fulinen sceptrumque tyrannis.
Franklin cacbait sous sa bonhomie apparente une téi'acité
extrême et un esprit délié. Il sut flatter sans en avoir Tan- les
salons, les femmes, les philosophes, parler de bienfaisance,
de philanthropie, et conquérir l'opinion de Paris. C'était le
moyen de peser sur le gouvernement. On évita d'abord de lui
reconnaître un caractère public. Le roi éprouvait quelque scru-
pule à rompre les traités signés avec l'Angleterre ; mais Ver-
gennes rappela que l'Angleterre ne s'était jamais fait faute de
soutenir des rebelles en France. On mit d'abord sous main à la
disposition des insurgents quelques sommes d'argent, que Beau-
marchais se chargea de (aire passer en Amérique. On leur
envoya ensuite des officiers. On acheta les tabacs qu'ils avaient
besoin de vendre. Les villes maritimes montrèrent un empres-
sement et des sympathies intéressées. Enfin on laissa partir,
malgré une défense de pure forme, le jeune marquis de la
Fayette, destiné à illustrer son nom à côté de celui de Wash-
ington.
La Fayette avait vingt ans. Sa maison, fort ancienne, était
alliée à toutes les familles de la cour. Avide d'émotions et
cherchant la guerre , il s'éprit d'un noble enthousiasme pour
la cause américaine. « Mon cœur fut enrôlé » , écrit-il dans ses
Mémoires, Il partit le 26 avril 1777 sur un bâtiment frété à ses
frais, avec un petit nombre d'officiers qui s'attachèrent à sa
fortune. Le temps était passé où les jeunes seigneurs inoccu-
pés allaient Cii Hongrie faire comme volontaires la guerre aux
Turcs. La cause de la Pologne avait enthousiasmé les esprits,
mais trop tard et après coup. La Fayette embrassa celle de
l'Amérique et donna le branle.
Si c'eût été là un simple coup de tête de jeunesse, la chose
eût eu peu d'importance. Mais la Fayette montra, à côté de
* Mjgnet, Vie de Franklin.
TU. 4
50 LIVRE QUARANTE-TROISIEME
qualités militaires réelles, une énergie de volonté, un tact et
un esprit de conduite remarquables. Il trouva chez les Améri-
cains de fortes préventions contre les Français ; il sut en triom-
pher. Il voulut, dit-il, être plus simple, plus frugal, plus aus-
tère qu'aucun autre. Il se conforma aux habitudes de ses
nouveaux alliés; il embrassa leurs idées et leurs passions, il
papna enfin leur confiance h force de désintéressement et de
dévouement; il se fit adopînr par eux. Le congrès, qui avait
d'abord hésité à accept^îr sfis services, lui donna le titre de
major général , et il conq :it l'amitié de Washington.
Ce dernier triompha j)ar sa f.rmeté et sa sagesse des
épreuves les plus difficiles. Il se révéla grand général en ma-
nœuvrant contre Howe avec des troupes inférieures en nombre,
en armement et en discipline. Une bataille perdue, celle du
Brandvwine, livra Philadelphie aux Anglais. Malgi'é cet échec
et de nombreuses défections, ni le congrès, qui s'était retiré
plus au nord, ni le généial en chef, ne se découragèrent.
Mais il ne suffisait pas que l'Amérique se montrât capable de
résister, il fallait encore qu'elle se montrât capable de vaincre.
Le général anglais Burgoyne, parti du Canada avec une armée,
envahit l'État de New-York. Il s'engagea mal à propos da;*.^ uu
pays presque désert et dépourvu de subsistances. I.i'îs ximért-
cains, supérieurement exercés à la guerre de tiraillèiirij, ie har-
celèrent, lui coupèrent la retraite et le forcèrent à i-àaituler à
Saratoga, sur l'Hudson ; il se rendit prisonnier avec cm j mi< e
huit cents hommes. Dès que cette nouvelle fut connue enFrance,
le gouvernement jugea le moment venu de se prononcer.
La paix, il est vrai, ne manquait pas de partisans. Necker la
disait indispensable au rétablissement des finances. Turgot avait
soutenu qu'on pouvait sans danger laisser l'Amérique se dé-
battre seule, attendu que même réduite à l'obéissance, elle ne
serait jamais pour les Anglais qu'une charge et une gène. Choi-
seul pensait que le plus sage était de laisser Anglais et Amé-
ricains s'entre-détruire. La contagion des idées américaines
inspirait aussi quelques alarmes ; toutefois cette dernière con-
sidération touchait peu. Tout le monde applaudissait aux décla-
rations des États-Unis, soit à cause de leur noblesse et de leur
fierté, soit par la joie naturelle qu'inspirait l'humiliation de
l'Angleterre: ces sentiments étaient d'ailleurs partagés par toute
l'Europe, même par les souverains, comme Frédéric et Cathe-
rine, heureux de voir l'Angleterre hors d'état de se mêler de
[1778] ALLIA^^CE AVEC L'AMÉRIQUE. 51
leurs propres affaires. Joseph II fut peut-être le seul qui refu-
sât de s'y associer, en disant que son métier à lui était d'être
royaliste.
Franklin, au milieu des fêtes que lui donnait la plus bril-
lante société de Paris, suivait avec persévérance l'objet de sa
mission. Il dirigeait, par l'entremise de ses secrétaires, des né-
gociations actives avec la plupart des cours de l'Europe. Il si-
gna le 6 février 1778 deux traités avec le cabinet de Versailles,
l'un de commerce et de neutralité, l'autre d'alliance défensive.
Le traité de commerce comprit des dispositions extrêmement
importantes, telles que l'abolition du droit d'aubaine, la re-
connaissance du droit des neutres, la condamnation des blo-
cus fictifs et celle du droit de risite. Le traité d'alliance ne de-
vait avoir d'effet que dans le cas où l'Angleterre prendrait l'ini-
tiative d'une attaque contre la France; mais ce jour-là la
France et l'Amérique s'cngageaientà se secourir mutuellement,
à ne faire aucune paix séj)arée , et à ne poser les armes qu'a-
près la reconnaissance de l'indépendance des États-Unis.
On laissa le protocole ouvert pour y ménager l'entrée du
roi d'Espagne Charles III. Ce dernier désirait, aussi vivement
que Louis XVI, affaiblir les Anglais; il avait donc accueilli
chaleureusement les envoyés américains ; mais il était arrêté
parla crainte que l'esprit d'indépendance ne gagnât les colonies
espagnoles.
Les deux traités , bien que secrets , furent aussitôt connus à
Londres. Les Anglais les prirent pour une déclaration de
guerre, refusèrent d'entendre aucune expHcation, éclatèrent
en reproches contre Louis XVI, rappelèrent leur ambassadeur
et se préparèrent aux hostilités.
L'alliance de la France avec l'Amérique produisit un grand
effet. C'était une singularité de voir Franklin , ancien ouvrier
imprimeur, couvert d'ovations à Versailles, et l'héritier de la
plus vieille monarchie de l'Europe servant de parrain à la jeune
république qu'il présentait à la reconnaissance des autres sou-
veranis. Les principes de liberté que l'Amérique soutenait à la
face du monde ajoutaient à cette singularité. Elle venait de
déclarer qu'une nation a toujours le droit de demander des
comptes à son gouvernement, de participer à la puissance
législative, et même de s'insurger quand ce contrôle lui est re-
fusé. Au tond, l'alliance ne reposait que sur l'intérêt politique,
maritime et commercial. Elle n'était dictée par aucune sympa ■
h.
52 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
thie de peuple à peuple, ni par aucune communauté d'idées.
L'enthousiasme de la Favette était un enthousiasme isolé. Ce-
pendant avec les dispositions d'esprit qui refînaient en France,
il était difficile que la théorie des droits de l'homme y fût sans
écho ; car elle avait un caractère général, applicable à l'ancien
monde comme au nouveau.
XV. — La présence de Voltaire à Paris y causait dans le
même temps une émotion d'un autre genre. Voltaire était
alors plus qu'octogénaire. Il sollicita l'autorisation d'y repa-
raître après vingt-cinq ans d'absence, et il y vint se donner en
spectacle. Vieil enfant resté espiègle sous les glaces de l'âge,
il ne se montra occupé que de succès de monde et de succès
de théâtre, cherchant l'effet, prodiguant dans ce but la satire
ou la flatterie, agité enfin d'une manie sénile d'ostentation
dont la seule excuse est dans les adulations dont le puldic l'ac-
cabla. Il voulut bénir le petit-fils de Franklin en lui imposant
les mains sur la tète et en prononçant le> mots : Dieu et la li-
berté. Il voulut baiser la main de Turgot, cette main qui avait,
disait-il, signé le bonheur du peuple.
Logé dans l'hôtel du marquis de Villette, il y fut visité avec
le plus étrange empressement de curiosité par une génération
qui dévorait ses ouvrages sans l'avoir lui-même jamais vu. Il
revenait comme une célébrité étrangère ou d'un autre temps.
On se disputait la faveur de ses audiences. Les courtisans,
comme le vieux maréchal de RicheKeu, affectèrent de s'incli-
ner devant lui. La reine et le comte d'Artois seraient allés le
voir, sans une défense de Louis XVI. L'Académie viola ses
usages pour lui envoyer une députation qui le complimenta.
On couronna son buste au Théâtre-Français. Tout en lui, »on
nom, son activité inquiète, son esprit toujours léger et tou-
jours brdlant, l'originalité de son costume et de sa figure,
éveilla fortement la curiosité d'un public passionné, et les sail-
lies de l'enthousiasme qu'il inspira furent d'autant plus vives
que ses ennemis continuaient à lui faire une guerre acharnée.
On prétend que ce voyage hâta sa fin. Il tomba malade, et
mourut le 30 mai, au milieu du bruit qu'il avait causé. Le
bruit était son élément ; ses forces diminuées ne lui permirent
pas de le supporter. Il fut étouffé par l'enthousiasme de ses
admirateurs et la haine de ses ennemis. Sa mort eut pour effet
d'augmenter encore le mouvement qui se faisait autour de son
[1778] MORT DE VOLTAIRE. 53
nom ; aussi la popularité tapageuse de ses œuvres a-t-elle servi
à faire illusion sur l'influence qu'il exerça. Il propagea Firréli-
gion et contribua plus que nul autre à détruire le sentiment du
respect. Responsabilité terrible qui pèse sur sa mémoire. Mais
ses ennemis Tout grandi, quand ils Font accusé, ainsi que Rous-
seau, d'avoir fait la Révolution. La Révolution, comme l'a dit
Droz , ne fut l'œuvre ni de Voltaire ni de Jean-Jacques. Elle
fut l'œuvre de tout le monde, surtout celle du gouvernement,
qui ne sut ni la prévoir, chose pourtant facile, ni la prévt^nir,
chose qui eût été possible si les réformes eussent été conduites
avec des vues arrêtées, avec sagesse et avec énergie.
XVI. — Tout le monde en France était impatient de voir la
guerre engagée; les commerçants surtout, parce qu'ils se sou-
venaient des pertes qu on avait éprouvées en 1755, pour avoir
laissé l'Angleterre prendre les devants. Une flotte commandée
par d'Estaing sortit le 13 avril du port de Toulon, et fit voile
vers l'embouchure de la Delaware.
Sartines avait imprimé la plus grande activité aux arme-
ments, et augmenté le matériel nava! déjà reconstitué par Choi-
seul. Le chiffre des vaisseaux de ligne s'élevait à 43, outre
23 frégates et 16 corvettes. Toutes les côtes étaient en état de
défense; le désir d'opérer une descente en Angleterre, désir
inutilement formé par Louis XV, était général.
Les Anglais ne firent pas de moindres préparatifs.
Les ministres se repentaient d'avoir ménagé les Américains
et d'avoir envoyé au delà de l'Atlantique, comme le leur re-
prochait lord Chatham , trop do troupes pour faire la paix et
trop peu pour faire la guerre. Cependant, en présence de l'in-
tervention française, lord North tenta un dernier effort. Il
offrit au congrès de renoncer à toute taxe, de s'en tenir à la
simple réglementation du commerce, de laisser chaque État
s'administrer d'après sa charte constitutive, et même, si ces con-
ditions étaient acceptées, de prendre à la charge de l'Angle-
terre la dette de TUnion. Le congrès refusa de traiter sur toute
autre base que l'indépendance. Quelques voix s'élevèrent alors
au sein même du Parlement, pour représenter que la paix avec
l'Amérique était nécessaire et à tout prix. Lord Shelburne
proposa un plan d'union politique et commerciale des deux
pays ; il soutint qu'on pouvait forcer l'Amérique à l'accepter,
en bloquant ses ports et les embouchures de ses fleuves.
54 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
Mais ces différents partis turent écarte's par la crainte de pa-
raître céder aux menaces de la France. C'eût été une humilia-
tion nationale. Lord Cliatham, perclus et accablé par la souf-
france, se fit porter au Parlement (le 7 avril) pour protester
contre une semblable indignité. Il se surpassa lui-même dans le
discours célèbre dont la fatigue bâta sa fin. Il adressa un vio-
lent appel aux sentiments de rivalité et aux passions haineuses
de son pays contre la nation voisine. Il déclara qu'on ne pou-
vait balancer entre la guerre et la paix, et l'Angleterre se jeta
dans la guerre par point d'honneur, sans d'ailleurs compter
beaucoup sur les résultats.
Il ne lui restait plus qu'à déplover toutes ses forces. Elle
émit de nouveaux emprunts ; or telle était sa prospérité ou la
puissance de son crédit que ses fonds publics n'éprouvèrent
pas de baisse sensible. Elle comptait s'indemniser comme dans
la guerre précédente par de riches prises, la marine améri-
caine ne comprenant encore qu'un petit nombre de bâtiments
armés en course et incapables de prêter aux nôtres un appui
sérieux.
La lutte navale devait avoir pour théâtre la Manche ou la
partie de l'Océan qui en est la plus rapprochée. La principale
flotte française fut donc équipée à Brest, sous les ordres de
d'Orvilliers, pendant que la flotte anglaise s'organisait à Ply-
mouth sous Keppel. Les amiraux commencèrent par s'obser-
ver. Le 17 juin, une frégate française, la Belle-Poule, fut ren-
contrée dans le canal par une frégate anglaise, \ Aréthuse , qui
lui tira un coup de canon. Elle répondit en lâchant ses bordées,
et sortit avec honneur d'une action qui fut très-meurtrière.
La guerre fut dès lors engagée. Le 8 juillet, d'Orvilliers sortit
de Brest avec trente-deux vaisseaux et quinze frégates. Kep-
pel se mit à sa suite avec trente vaisseaux seulement , mais
plus de canons. Il l'atteignit à trente lieues environ d'Ouessant
et lui livra le 27 un combat en règle. On n'avait pas depuis
bien longtemps yu aux prises deux flottes aussi considérables.
Cependant elles se firent peu de mal et ne s'enlevèrent pas un
seul vaisseau. Comme l'état de l'atmosphère ne permettait pas
que les signaux fussent aperçus, Keppel profita de la cir-
constance pour éteindre ses feux et prendre le large. Les deux
flottes rentrèrent dans leurs ports respectifs.
Ce résultat déconcerta les Anglais, habitués aux succès ma-
ritimes ; ils firent passer l'amiral et son second devant un conseil
GUERRE MARITIME E?v 1778. 55
de guerre. L'effet fut tout autre en France, où Ton se souve-
nait de ajournée de M. de Conflans. La nouvelle d'un combat
inde'cis fut accueillie comme celle d'une victoire, et le roi féli-
cita d'Orvillicrs.
Notre flotte sortit encore de Brest, et tint la mer un mois.
Mais cette fois le public, plus exigeant, lui reprocha de n'avoir
pas tenté une descente sur la côte d'Angleterre, et surtout d'a-
voir mal protégé notre commerce. En effet, nous fîmes cette
année quarante-cinq millions de pertes maritimes ; les Anglais
n'en éprouvèrent aucune.
Pendant ce temps, d'Estaing, retardé par les vents, avait mis
quatre-vingt-sept jours pour se rendre de Toulon à l'embou-
chure de la DelaAvare. Les xVnglais, avertis de son arrivée, se
replièrent de Philadelphie sur Ne%v-\oik, pour éviter d'être pris
entre deux ennemis et pour demeurer à portée de leur flotte.
D'Estaing voulut les poursuivre dans le port de cette ville ; il
ne put franchir la barre de Sandy-hook. Il changea son plan et
concerta avec l'armée de terre américaine une attaque sur le
Rhode-Island ; il en fut empêché par la présence de l'amiral
Howe. Désemparé par une tempête, il se retira dans le port de
Boston pour réparer ses avaries.
Les Américains crièrent à la trahison ; car ils étaient indis-
ciplinés, exigeants, comme toutes les milices, et toujours dé-
fiants à l'égard des Français, malgré l'alliance conclue. D'Es-
taing était d'ailleurs de l'école de Lally, sous lequel il avait
servi dans l'Inde. C'était un marin entreprenant, propre aux
coups de main, mais emporté, n'écoutant que lui-même, ne
ménageant ni ses officiers ni ses alliés. Washington, aidé de
la Fayette, eut beaucoup de peine à calmer les esprits et à ré-
tablir l'accord entre les Français et ses compatriotes.
D'Estaing s'arrêta peu à Boston : il n'y attendit pas la nou-
velle escadre qui arrivait d'Angleterre pour renforcer l'amiral
Howe, et dont le retard assez surprenant prouva que la marine
anglaise n'avait pas une organisation aussi sûre qu'on le pen-
sait. Sa'istait d'avoir dégagé l'armée américaine, il fit voile vers
les Antilles, où l'appelait la seconde partie de ses instructions.
Les Antilles renfermaient des colonies françaises qu'on devait
protéger, c'étaient presque les seules qui nous restassent, et
àe>. colonies anglaises qu'on pouvait enlever. Bouille, gouver-
neur des Iles sous le vent, venait de s'emparer de la Domi-
nique. Les Anglais avaient occupé de leur côté l'île française
56 LIVRE QUARANTE-TROISIÈME.
de Sainte-Lucie; d'Estaing y tenta pour la reprendre un dé-
barquement meurtrier qui n'eut pas de succès.
Sur un autre point, les Anglais avaient enlevé Saint-Pierre
et Miquelon avec tous les pécheurs qui s'y trouvaient.
XVII. — La cour de Versailles croyait, lorsqu'elle s'était
engagée dans la guerre d'Amérique, au maintien de la paix
sur le continent. L'ambition de Joseph II trompa cette espé-
rance.
Joseph II, frère aîné de Marie-Antoinette, était un esprit
inquiet, ne rêvant que réformes intérieures et agrandissements
de territoire. Sa vivacité extrême ne lui permettait pas de dis-
simuler ses desseins. L'Autriche avait alors de bons généraux,
des troupes disciplinées et nombreuses, grâce au système
récemment adopté de la conscription prussienne ; elle avait
même, chose plus rare pour elle, du crédit. L'Empereur por-
tait donc ses vues ambitieuses sur la Bukowine, la Servie,
l'Italie , la Bavière , c'est-à-dire tous les pays à sa convenance
et à sa portée. Il avait cherché en 1777, pendant un voyage
en France, à gagner la cour de Versailles et à resserrer les
liens de l'alliance austro-française, affaiblis depuis les affaires
de Pologne. Le concours de la reine ne put le servir. Ver-
gennes n'eut pas de peine à convaincre Louis XVI que la
France avait un besoin absolu de la paix continentale, surtout
quand elle se voyait à la veille d'une guerre maritime ; qu'elle
était plus intéressée à empêcher les ambitions de l'Autriche
qu'à les soutenir; qu'enfin il importait d'éviter tout ce qui
pourrait jeter le roi de Prusse dans les bras des Anglais.
ïoseph II ne renonça pas à ses plans et trouva peu de temps
après l'occasion d'en réaliser un. Maximilien-Joseph, électeur
de Bavière, mourut d'une manière assez inopinée, le 8 dé-
cembre 1777, sans laisser d'enfants ; son héritage devait passer
aux mains de l'électeur palatin, Charles-Théodore. Joseph II
réclama la basse Bavière en vertu de droits prétendus de la
maison d'Autriche, et divers territoires à titres de fiefs mascu-
lins dévolus à l'Empire. Ses troupes étaient prêtes. 11 occupa
sans délai les contrées en litige, et il obligea l'électeur palatin,
incapable de résistance, à les lui céder par un traité le 13 jan-
vier 1778.
Le duc de Deux-Ponts, qui devait hériter de l'électeur
palatin, protesta. C'était un fort petit prince; mais sa cause
[1778-79] AFFAIRE DE LA SUCCESSION DE BAVIERE. 57
intéressait les autres membres de l'Empire. Le roi de Prusse
appuya sa protestation et déclara le traité que l'électeur pala-
tin avait consenti, contraire à la paix de Westphalie, aux lois
de l'Empire et aux libertés du corps germanique ; enfin il se mit
au ï^ervice de la Diète, pour laquelle il avait afficbé jusque-là un
profond dédain. On le vit, lui qui n'avait jamais invoqué que
le droit de l'épée, se poser en défenseur des traités et de l'équi-
libre. Le roi de Sardaigne, jaloux de tout agrandissement de
rAutriche et de celui-là plus qu'aucun autre, adressa de son
côté d'énergiques protestations aux différentes cours, surtout
à celle de France, à laquelle l'unissait le double mariage de
ses filles avec les frères du roi.
Joseph II comptait sur l'indifférence de l'Angleterre et sur
la complaisance de la France, occupées toutes les deux des
affaires d'Amérique. Il voyait la Russie en guerre contre les
Turcs et il savait la Sardaigne impuissante. 11 ne redoutait
d'hostilités que du côté de la Prusse. Pour y parer, il établit en
Bohème, sur le haut Elbe, une longue ligne défensive garnie
de troupes et d'ouvrages multipliés. Frédéric entra en cam-
pagne avec cent mille Prussiens et un corps d'auxiliaires saxons.
Mais comme il savait la cour de Vienne divisée et Marie-Thé-
rèse anmiée de dispositions pacifiques, il se contenta de se
tenir en observation, et il pressa la France et la Russie de se
porter médiatrices.
Louis XVI s'adressa directement à Joseph II. N'obtenant
rien de lui, il convint avec Catherine d'une intervention
commune. Breteuil et le prince Repnin firent signer la paix
aux belligérants au congrès de Teschen, dans la Silésie autri-
chienne, le 13 mai 1779. Joseph II fut obligé de se contenter
d'un territoire appelé le quartier de l'Inn, entre l'Inn, le
Danube et la Salza, avec la ville de Braunau. On désintéressa
la ^axe, dont le roi avait quelques prétentions personnelles,
en I indemnisant de ses irais d'armement; enfin on étouffa une
querelle qui menaçait l'Europe du retour des grandes guerres
et d'un embrasement général.
XVIII. — Vergennes poursuivait une autre négociation à
Madi-id. Il pressait, de concert avec les Américains, l'Espagne
d'entrer en lice, conformément aux stipulations du pacte de
famille. Ce pacte supposait entre les différentes cours de la
maison de Bourbon une confiance étroite qui n'existait guère.
58 LIVRE QUARANTE-TROISIÈME.
Charles III soutenait que la France n'avait pas tenu tous ses
engagements envers lui; il s'excusait sur son âge, sur son
amour du repos. D'un autre côte, il nourrissait un ressenti-
ment profond contre les Anglais, coupables d'actes nombreux
d'hostilité contre les vaisseaux espagnols. Il offrit sa médiation,
elle fut repoussée; alors il exigea de la France la promesse
secrète qu'elle l'aiderait à reprendre Minorque et Gibraltar. A
ce prix il s'unit à Louis XVI (juin 1779) et lui assura le con-
cours de sa flotte ; mais il refusa de prendre aucun engageaient
avec les Américains, de peur d'encourager le désir de l'indé-
pendance au sein de ses propres colonies.
La flotte espagnole opéra sa jonction avec la flotte française
Je 25 juillet. D'Orvilliers, qui commandait en chef, compta
sous ses ordres soixante-six vaisseaux de ligne, outre les frégates.
Quarante mille hommes, réunis sur les côtes de la Manche et
commandés par de Broglie, se tenaient prêts à descendre en
Angleterre; la Favette était revenu d'Amérique pour prendre
part à cette expédition. On espérait à tout le moins envoyer
quelques bâtiments qui jetteraient l'effroi dans les ports mar-
chands comme Liverpool ou Bristol '. Mais aucune de ces espé-
rances ne se réalisa. L'amiral anglais Hardy, qui ne comptait
que trente-sept vaisseaux, se mit à l'abri dans la rade de Ply-
mouth. La flotte franco-espagnole tint la mer inutilement cent
quatre jours, au bout de^quels elle fut obligée de se retirer,
étant décimée par une épidémie de scorbut. D'Orvilliers perdit
sa popularité et abandonna son commandement. Le sentiment
national se dédommagea en célébrant un brillant combat livré
entre deux frégates et l'héroïsme déployé par le capitaine fran-
çais du Couëdic.
La guerre s'étendait à toutes les mers. La perte de Pondi-
chéry (17 octobre J778) entraîna celle de nos autres établisse-
ments du Bengale, du Goromandel et du Malabar. En re-
vanche, nos marins occupèrent les possessions anglaises du
Sénégal, de la Gambie et de Sierra-Leone \^ianvier-mars 1779).
Aux Antilles, d'Estaing enleva l'île Saint Vincent et la Gre-
nade, malgré la présence de l'amiral Bvron. L'assaut de la
Grenade, où il guida ses troupes en personne, fut un fait
d'armes brillant et causa eu France un enthousiasme signalé à
l'envi par les contemporains. D'Estaing fut moins heureux dans
* CoiresponJance de Lafavette, Dassiin.
CAMPAGNE DE 1779. LES NEUTRES. 59
une opération combinée avec le général américain Lincoln
pour enlever aux Anglais Savannah, capitale de la Géorgie.
Trouvant la résistance plus forte et plus longue qu'il ne Tat-
tendait, il voulut brusquer l'assaut. 11 fut repoussé, avec une
perte aussi désastreuse qu'inutile (le 9 octobre).
On avait organisé partout des croisières et armé des bâti-
ments pour la course. Chacun s'attachait à faire des prises, et
les frégates qui escortaient les convois se livraient de nom-
breux combats.
Les puissances belligérantes se faisaient donc beaucoup de
mal. Mais elles n'étaient pas les seules qui souffrissent de cette
lutte, dont rien n'annonçait la fin. Les Etats neutres voyaient
souvent leurs ports envahis, et la franchise de leurs pavillons
mal respectée, car l'Angleterre visitait tous les navires, quelle
qu'en fût la nationalité, pour s'assurer qu'ils ne servaient pas
au transport des marchandises de guerre.
Il était naturel que les neutres voulussent se soustraire à
cette espèce de tyrannie. Léopold, duc de Toscane, donna
l'exemple; il fit un règlement, le 1" août 1778, pour déclarer
la franchise du port de Livourne et la neutralité du pavil-
lon, conformément aux nouvelles règles de droit maritime
adoptées dans le traité franco-américain. Les Deux-Siciles,
Rome, Gènes, Venise, puis Hambourg et la Suède, suivirent
cet exemple. La Hollande s'y conforma le 3 mai 1779. C'était
elle qui souffrait le plus, parce que les munitions navales
entraient pour une large part dans ses transports, et que les
Anglais, après s'en être emparés, les mettaient sous le sé-
questre.
La Russie fit davantage. Catherine II, par une déclaration
du 28 février 1780, établit la complète liberté des vaisseaux
neutres, sauf pour les marchandises constituant une contre-
bande de gueire effective ou portées dans les ports soumis à
un blocus etfectii. Puis elle signa avec la Suède et le Danemark
le traité de la neutralité armée, par lequel les trois puissances
s'engagèrent réciproquement à faire respecter leurs pavillons.
La Hollande, entiaînée par son aristocratie marchande, entra
dans ce traité; l'Autriche et la Prusse, quoique moins inté-
ressées, lui donnèrent leur adhésion. La France déclara qu'elle
en approuvait les principes. L'Angleterre se contenta de pro-
testei", ne voulant pas aggraver le danger de son isolement et
augmenter le nombre de ses ennemis.
60 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
Une autre neutralité, que tout le monde reconnut, fut celle
des deux vaisseaux du capitaine Cook , parti pour un voyage
de de'couvertes en Océanie. Vergennes av^ait donné Tordre de
les respecter, sur quelque mer que ce fût. Franklin mit une
certaine ostentation à s'associer à cette mesure au nom de
l'Amérique.
XIX. — Charles III, dont le grand désir était de recon-
quérir Gibraltar, s'était empressé de l'assiéger par terre et par
mer. Mais les Anglais se riaient d'une entreprise qu'ils jugeaient
une folie. L'amiral Rodney battit l'escadre espagnole de Lan-
gara, le 16 janvier 1780, et ravitailla la place. Il mit ensuite
à la voile vers les Antilles pour y tenir tète à l'escadre française
de Guichen. Rodney et Guichen se livrèrent trois combats en
quelques semaines (avril et mai). L'amiral français déploya
beaucoup d'habileté et d'énergie. Malheureusement une mala-
die décima ses équipages, et le força de rentrer en France.
Nous étions inférieurs aux Anglais sous le rapport de l'hygiène
navale.
Les événements de la guerre en Amérique n'eurent pas de
meilleurs résultats. Les Américains supportaient mal une
situation que chaque jour aggravait. Leur commerce extérieur
était tout à fait interrompu. Leurs troupes ne parvenaient pas
à se recruter et à se discipliner, malgré le concours des offi-
ciers venus d'Europe. Ils conservaient d'ailleurs une aversion
instinctive si prononcée contre tv>xit ce qui semblait armée
régulière, que Washington dut lutter énergiquement contre
les défiances du congres pour obtenir des engagements de
plus d'un an et compléter l'organisation de ses forces. Si son
absence d'ambition personnelle n'eût été au-dessus de tout
soupçon, nul doute quil n eût échoué, il était entouré de
désertions et de trahisons.
Les Anglais, maîtres de la mer et fortement établis à New-
York, le tenaient complètement bloqué. Au mois de mai 1 780,
Clinton, successeur de Howe, débarqua dans la Caroline, prit
Charleston, la plus grande ville du Sud, et y mit une garnison
sous les ordres de Cornwallis.
Les Américains éclataient en reproches contre nous, préten-
daient que nos escadres combmassent leurs actions avec la leur,
et nous demandaient l'envoi d'un corps sérieux de troupes de
terre. Les ministres de Louis XVI, peu confiants dans la valeur
CAMPAGÎ^E DE 1780 EN AMERIQUE. 61
des soldats américains, en dépit des assurances de la Fayette,
se décidèrent pourfan! à faire partir quatre mille hommes sous
les ordres de Rochanibeau. Beaucoup de jeunes officiers de la
cour voulurent être de Texpédition. On convint, sur l'avis de
la Fayette et afin de prévenir toute querelle, que ce corps serait
considéré comme une simple division de l'armée américaine et
qvie le général français servirait sous Washington. Mais Ro-
chanibeau partit en comptant sur le concours de la flotte,
et à peine arrivé , il se vit réduit à l'inaction par la retraite de
Guichen. 11 s'enferma dans le Rhode-lsland, ce qui souleva de
nouvelles clameurs de la part des Américains.
On commença en France à se lasser et à s'inquiéter. On se
plaignit que la guerre fût mal conduite ; on en accusa les mi-
nistres, surtout Sarlines et Montbarrey. Les sentiments paci-
fiques se réveillèrent.
XX. — Necker désirait la paix, quoique ce fût la guerre
qui le maintint au ministère en y rendant sa présence indis-
pensable.
Les emprunts qu'il renouvelait chaque année réussissaient et
obtenaient une plus-value ', tandis que ceux de ses prédéces-
seurs s'étaient tous rapidement dépréciés. Il avait même su
inspirer aux étrangers la confiance dans les rentes françaises;
c'étaient eux qui avaient souscrit le tiers du premier emprunt,
fait sans exemple jusque-là.
11 aborda résolument ces fameuses économies dans la maison
du roi, pour lesquelles Turgot et Malesherbes avaient fait
inutilement des plans de réduction successive. Les pensions,
les dons manuels, les dons indirects, les gains plus ou moins
dissimulés dans les fournitures, dans les fermes ou les régies,
constituaient autant de privilèges qu'un peuple affamé de cour-
tisans et de valets défendait avec une désespérante énergie.
C'étaient des clameurs ou plutôt des criailleries interminables.
Kecker les affronta, en se drapant aux yeux du public dans son
inflexibilité.
Son activité et sa ténacité n'avaient d'égal que son orgueil,
qui s'épanouissait avec une complaisance naturelle. Il fuyait le
jeu, les distractions, il évitait la cour, où son absence était re-
marquée. 11 ne ménageait ni les personnes ni les idées reçues.
* Le dernier fit seul exceotion, parce que sa retraite l'empêcha de le soutenir.
62 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
Il poursuivait aussi la réalisation de quelques projets qui
sortaient de la sphère purement financière.
Il n'aimait ni les états provinciaux, ni les prétendus dons
qratuils, ni les assemblées du clergé, ni rien de ce qu'on
appelait « le monstre d'une république dans une monarchie ' » .
Il n'aimait pas davantage l'intervention gênante des parle-
ments. Toutes ces formes de contrôle ou de liberté lui sem-
blaient également vicieuses ; d'un autre côté , il était choqué
de l'omnipotence des intendants. « A peine, disait-il, peut-on
donner le nom d'administration à cette volonté arbitraire d'un
seul homme, tantôt présent et tantôt absent, tantôt instruit et
tantôt incapable. » Les intendants étaient le plus souvent des
ambitieux, « timides devant les puissants, arrogants envers les
faibles, et couvrant tous leurs actes de l'autorité royale, sauf
à la faire détester. »
Necker imagina par ces motifs un système d'administrations
provinciales, qu'il déclara pompeusement « propre à faire le
bonheur des peuples » . 11 proposa de créer dans chaque pro-
vince un conseil composé dé députés des trois ordres : 1° pour
j/ répartir l'impôt ordinaire qui serait invariable, et en surveiller
la perception ; 2° pour débattre et voter librement l'impôt ex-
traordinaire. Chaque conseil devait s'assembler tous les deux
ans et avoir une session d'un mois. Les trois ordres pourraient
à leur gré délibérer séparément ou en commun. Un quart des
députés devaient appartenir au clergé, un quart à la noblesse,
les deux autres quarts au tiers état des villes et des campa-
gnes, l'importance du tiers exigeant que sa représentation fût
doublée comme elle l'avait déjà été aux états de 161-4. Necker
réduisit plus tard au cinquième la part du clergé, qui fut jugée
trop forte. Chaque conseil devait compter quarante-huit mem-
bres. Pour la première fois, le roi en nommait douze, qui éli-
saient les trente-six autres. Le renouvellement avait lieu ensuite
par fractions, les conseils nommant eux-mêmes aux places
vacantes dans leur sein, sous la réserve de l'approbation
royale. Système destiné à assurer leur indépendance et à éviter
le trouble des élections populaires. C'est à peu près celui des
académies.
Necker proposa d'appliquer le système dans deux ou trois
provinces à titre d'essai, avant d'en faire une application plus
* Besenval.
NECKER ET LES ADMINISTRATIONS PROVINCIALES. 63
générale. On commença par le Berry, en 1778, et la Haute-
Guvenne en 1779. On eut soin que les circonscriptions desnou
velles assemblées ne fussent pas I s mêmes que celles des
généralités existantes, afin de n'être pas gêné par des habi-
tudes locales. Necker voulut étendre l'essai au Daupîiiné et au
Bourbonnais. Mais le Dauphiné objecta que ses anciens états
avaient eu le droit de voter l'impôt sans réserve; il soutint que
ce droit, dont l'exercice était suspendu, n'en était pas moins
imprescriptible, et refusa d'accepter l'institution nouvelle tant
qu'il ne serait pas reconnu et respecté. Dans le Bourbonnais,
la résistance vint de l'intendant de Moulins. Necker le fit
casser, mais n'eut pas le temps d'organiser l'assemblée.
Les administrations provinciales du Berry et de la Haute-
Guyenne, tel était leur nom, eurent plusieurs sessions intéres-
santes par ce quelles firent et par les questions qu'elles agi-
tèrent. Elles s'occupèrent de la répartition des impôts, des
améliorations dont ils étaient susceptibles, du cadastre, des
travaux publics. Necker tenait à abolir la corvée des chemins
par des raisons plus politiques que financières. Un arrêt du
conseil du 13 avril 1781 la remplaça dans le Berry par un
impôt additionnel à la taille. Les administrations s'occupèrent
encore des intérêts agricoles, de la mise en valeur des biens
communaux, du règlement de la vaine pâture, de la destruc-
tion des usages surannés. Elles discutèrent les questions des
prisons, des poids et mesures. Celles du Berry adopta un vaste
projet de canalisation, préparé par un de ses membres les plus
actifs, le duc de Bétbune-Cbarost. Elles demandèrent aussi
que leurs membres fussent soumis à l'élection, et exprimèrent
leur préférence pour le système de l'élection directe par tous
les habitants de la province.
Les représentants des ordres supérieurs, ceux du clergé
surtout, prirent une part active à ce premier exercice de la vie
publique. Ils luttèrerit, quand il le fallut, contre les parle-
ments, les intendants ou les cours des aides, avec lesquels
s'élevèrent des conflits inévitables. Les sessions étaient courtes ;
mais les assemblées nommaient, en se séparant, deux syndics
et une commission intérimaire. Celle de la Haute-Guyenne fit
imprimer ces procès-verbaux. Ainsi, ma'gré le peu de bruit
qu'il fit et ses résultats nécessairement bornés, l'essai fut heu-
reux. Plusieurs des hommes qui jouèrent un rôle dans la
Constituante ou qui remplirent plus tard des fonctions élevées,
64 LIVRE QUARANTE-TROISIÈME.
débutèrent dans ces asseniLlées. L'accord le plus complet y
répna. Si elles eussent été plus nombreuses, si la retraite de
Kecker n'eût pas fait suspendre pendant trois ans l'assemblée
du Berry et empécbé d'en convoquer de nouvelles, elles
eussent servi à éviter ou à atténuer ces froissements entre les
ordres qui furent si funestes.
En attendant que le système pût être appliqué partout,
Necker fit décider, le 13 février 1780, que la taille ne serait
plus augmentée par de simples arrêts du conseil, et que toute
aup^mentation devrait être enregistrée parles parlements; mais
en même temps il prorogea les vingtièmes sans les soumettre à
renrcgistrement. Les j)arlenients de Rouen et de Grenoble
protestèrent. Celui de Rouen donna des démissions; le roi dut
le citer à Versailles, et l'on vit se renouveler les scènes qui
avaient eu lieu sous le dernier règne.
Kecker fit d'autres réformes, dont le but était principale-
ment pliilantbropique. Il persuada au roi d'abolir le droit de
suite, reste de -ervitude qui existait encore sur le domaine
royal (édit de 1779), et l'année suivante, la question prépara-
toire. 11 s'occupa beaucoup des établissements de charité, et
se fit assister dans ces soins par madame Necker, dont il décla-
rait pompeusement que le nom était « souvent invoqué dans
les asiles de l'humanité souffrante» . Il améliora l'état des hôpi-
taux de Paris. Il développa les monts-de-piété. 11 commit
pourtaiU la faute de vendre quelques biens d'hospices à titre
d'expédient.
Il entretint par là le bruit qui se faisait autour de son nom,
et il éclipsa les autres ministres. Ces derniers se plaignirent
qu'il empiétât sur leurs attributions. Ils s'en montrèrent d'au-
tant plus jaloux, que Necker n'avait pas le droit d'assister au
conseil. Maurepas seul le ménageait, tout en s'efforçant d'ar-
rêter sa fougue et de le retenir dans les limites de son départe-
ment. Mais c'étaient des esprits trop différents pour bien s'en-
tendre ; ils éprouvaient l'un pour l'autre, à défaut des sentiments
d'hostilité que leur prêtaient les bruits de cour, une réserve
naturelle , comme les lettres de Necker en font fui.
Le premier de ses collègues avec lequel Necker entra en
mésintelligence sérieuse fut Sartines. Il lui reprocha d'avoir
dépassé de douze millions les crédits alloués à la marine ; peut-
être avait-il contre lui d'autres griefs tout personnels. Sartines
avait montré du zèle, de la fermeté et de l'intelligence admi-
[1780] LE COMPTE RENDU. 65
nistratives dans un ministère difficile; car outre que la marine
avait alors une importance capitale pour la France, le corps
d'officiers, composé d'éléments hétérogènes, était très-malaisé
à conduire. Mais il n'était pas marin. On l'accusa de n'avoir
pas su donner aux expéditions navales la direction qu'il eût
fallu, et on lui imputa l'insuccès de trois années de luttes sans
résultats. Necker eut le crédit de le remplacer par un lieute-
nant général estimé, le vieux marquis de Castries, en faveur
duquel il intéressa la reine (14 octobre 1780). Deux mois
après il fit également nommer Ségur à la guerre, en rempla-
cement de Montbarrey. Les courtisans le crurent tout- puis-
sant.
Cependant le crédit commençait à baisser. On n'avait pu em-
prunter en tout, dans l'année 1780, que vingt-quatre millions,
encore avec l'assistance des pays d'états , et les anticipations
s'étaient élevées à centcinquante^cinq. Necker jugea nécessaire
de publier un état de situation , comme font les banquiers et
comme faisait alors le gouvernement anglais. Il publia son
célèbre compte rendu au roi, dont le succès fut tel que six
mille exemplaires en furent enlevés le premier jour.
C'était un exposé ou plutôt un aperçu, non du budget réel,
mais de ce que nous appellerions aujourd'hui un budget type
ou un budget normal. Le résultat était un excédant de dix
millions à l'actif.
Necker laissait en dehors les recettes et les dépenses extraor-
dinaii-es. Il se bornait au budget ordinaire, qui n'était même
pas complet; car il ne calculait que les recettes et les dépenses
du trésor, et négligeait celles des caisses provinciales, soumises
à une comptabilité particulière. En se restreignant dans ces
limites, il montrait qu'on ne devait pas s'effrayer de l'avenir;
que les recettes iraient en augmentant par l'effet de la prospé-
rité sur laquelle on pouvait compter, et les dépenses en di-
minuant grâce à la réduction successive des pensions , des
charges et des abus. Il insistait avec complaisance sur cette
suppression des abus , propre à produire un grand effet. Son
but était de convaincre que la plus-value des revenus pourrait
payer l'intérêt des emprunts. Or ce but fut pleinement atteint.
Lorsqu'il ouvrit un nouvel emprunt, deux cent trente-six mil-
lions furent souscrits en peu de mois '.
' Droz, Histoire de Louis XVI, tome I", a donné une excellente analyse
du budget de Necker.
vn. . 5
(36 LIVRE QUARANTE-TROISIÈME.
Un pareil exposé donnerait lieu aujourd'hui à des discus-
sions infinies. Les ennemis de Necker discutèrent son compte
rendu d'une manière d'autant plus bruyante, qu'avec ses ap-
pels répétés à l'opinion publique, il avait rendu l'indifférence
impossible. Tout le monde était pour lui ou contre lui. Il fut
accablé de critiques et même d'injures. Sa personne , sa nais-
sance, sa fortune, rien ne fut épargné.
Le compte rendu fut accusé d'innovation, ce qui était exa-
géré; de charlatanisme, ce qui était un peu plus vrai, et d'hy-
pocrisie , ce qui n'était pas absolument faux.
On reprocha au citoyen genevois d'être étranger et de ne
pas connaître la France. On prétendit que ses mesures eussent
été bonnes à Genève ou en Angleterre, c'est-à-dire dans une
république ou uia gouvernement libre, mais que pour obtenir
en France le même crédit qu'en Angleterre, il fallait v donner
au public des garanties égales à celles dont le public anglais
jouissait à l'égard de son gouvernement. On ajouta que le sys-
tème détruisait l'autorité royale, en la soumettant à un con-
trôle indéfinissable, celui de l'opinion. Necker écrivait qu'il
fallait un soutien contre les vacillations des ministres, que ce
soutien important ne pouvait se trouver que dans « la pro-
gression des lumières et la force résistante de l'opinion publi-
que » . Cette opinion publique, qu'était-elle? comment pou-
vait-on la déterminer, la reconnaître?
Vergennes, un des collègues de Necker, fut aussi un de ses
plus ardents adversaires. Dans des observations présentées à
Louis XVI (le 3 mai 1781), il qualifia le compte rendu d'appel
au peuple. C'était, suivant lui, déclarer indirectement que le
roi ne pouvait inspirer de confiance, si le ministre ne le cou-
vrait de son propre crédit, et ne se faisait sa caution. C'était
entrer dans une série de mesures qui décomposaient le gou-
vernement pièce à pièce. Enfin, vouloir appliquer à la France
l'usage anglais de publier des comptes, c'était faire injure aux
sentiments d'un peuple confiant et dévoué à ses rois, tandis
que le peuple anglais était de sa nature inquiet, calculateur et
égoïste.
Ces critiques furent le signal d'une levée de boucliers de tous
les ennemis du ministre, et ils étaient nombreux. Presque toute
la cour, la haute administration, les intendants, le Parlement,
le clergé, en faisaient partie. Monsieur se prononça contre
Necker comme il avait fait contre Turgot. Les parlements ne
[1781] RETRAITE DE NECKER. (KT
pouvaient lui pardonner de s'être exprimé trop hostilement sur
le droit de remontrance. La majorité du clergé le combattait en
sa qualité de protestant genevois. L'archevêque de Paris, il est
vrai , le soutenait à cause de ses dons aux établissements cha-
ritables; quelques prélats politiques demeuraient sur la ré-
serve; mais les autres faisaient de lui des plaintes continuelles.
On raconte même que Maurepas leur répondit un jour : « Je
vous l'abandonne , si vous voulez payer la dette de l'État. »
Necker eut le tort de s'exaspérer des brochures dirigées contre
lui. Il voulut les faire saisir. Les autres ministres s'y opposè-
rent, par jalousie ou pour éviter des mesures impopulaires.
En même temps, ils l'accusèrent de compromettre, en se fai-
sant ainsi discuter, le gouvernement et l'autorité du roi '.
Necker demanda d'être admis au conseil pour y défendre ses
opérations. On le lui refusa , en alléguant sa religion. Il de-
manda qu'on lui soumît au moins les marchés de la guerre et
de la marine. Il ne l'obtint pas davantage. Fatigué de ces ré-
sistances, il remit sa démission le 19 mai 1781. La reine, que
ses partisans avaient gagnée , le pria de la retirer. Il eût voulu
que le roi l'en priât également; mais Louis XVI, prévenu for-
tement contre lui , garda le silence. Il la maintint.
On a prétendu qu'il s'était retiré par orgueil , dans la con-
viction qu'on serait forcé de le rappeler. Son caractère auto-
rise cette supposition , et le calcul se vérifia plus tard. Pour
lors, sa retraite lui valut une brillante popularité. Ses amis
firent éclater leur enthousiasme ; il devint , comme Choiseul
l'avait été, le héros de l'opposition. Le prince de Condé, les
ducs d'Orléans et de Chartres, les maréchaux, l'archevêque de
Paris allèrent le complimenter à sa campagne de Saint-Ouen.
Les capitalistes lui restèrent attachés. En général le public
était pour lui à cause de son honnêteté , et parce qu'on lui sa-
vait gré de n'avoir pas levé de nouveaux impôts. Sa réputation
était telle que Burke le loua dans le Parlement anglais, et que
Joseph II et Catherine II affectèrent de lui proposer la direc-
tion de leurs finances. Au reste, il semblerait que cette faveur
des souverains étrangers, comme celle qu'ils témoignaient aux
écrivains et aux philosophes, fut une malice satirique à l'égard
du gouvernement français.
Turgot était mort deux mois auparavant, le 18 mars. Son
» Soulavie, t. IV, p. 407.
68 LIVRE QUARANTE-TROISIÈME.
frère et Condorcet, qui fut son biographe, avaient compté
parmi les adversaires de Necker les plus passionnés et souvent
les plus injustes. Turgot et Necker avaient eu quelques idées
communes; ils avaient voulu l'équilibre des budgets, la paix et
la réforme des abus. Mais par quels moyens différents ! Et quel
contraste entre leurs deux caractères ! l'un dédaignant l'opi-
nion d'une manière hautaine , l'autre la courtisant avec osten-
tation ; l'un , a dit Droz , ayant foi en ses principes , l'autre
ayant foi en lui-même.
Necker ne renonça pas, en quittant le ministère, à ses habi-
tudes d'un langage fier et pompeux. Il fit son apologie. Il se
vanta d'avoir passé cinq ans sans créer d'impôts nouveaux ,
d'avoir trouvé par l'emprunt 490 millions pour les frais de la
guerre, d'avoir donné au roi le moyen d'entreprendre la ré-
forme des hôpitaux , de lui avoir inspiré le désir d'éteindre les
restes de la servitude personnelle, enfin d'avoir fait bénir son
nom jusque dans les chaumières du pauvre.
XXI. — Les nouveaux ministres de la guerre et de la ma-
rine, Castries et Ségur, imprimèrent la plus grande activité aux
préparatifs de la campagne de I78I. On était pressé d'arriver
ù un résultat. On comptait une alliance de plus , celle de la
Hollande. L'Angleterre avait exigé des états généraux qu'ils
punissent le grand pensionnaire pour avoir négocié avec les
Américains ; sur leur refus, elle leur avait déclaré la guerre. La
Hollande entra donc en lice, quoique à regret; car elle était
très-divisée à l'intérieur et elle sentait sa faiblesse. Deux flottes
partirent, l'une pour les Indes orientales, l'autre pourTAmé-
rique.
Washington demandait un subside ; c'était même le ^enre
de secours qu'il regardait comme le plus nécessaire, les Etats-
Unis ne pouvant suffire aux dépenses d'une guerre qui coûtait
par an au moins 28 millions de dollars (140 millions de francs).
Louis XVI le lui promit.
La flotte destinée à l'Amérique, forte de vingt et un vais-
seaux de ligne et commandée par le comte de Grasse, se dirigea
sur les Antilles , où Rodney et Vaughan avaient occupé les
îles hollandaises , ainsi que les établissements hollandais de la
Guyane. Ils s'y étaient conduits en forbans, avaient enlevé ce
qui appartenait aux particuhers en même temps que ce qui
appartenait à l'État, et vendu le produit de ce brigandage . Tou-
CAMPAGNE DE I78l. 69
tefois, à sa sortie de l'île Saint-Eustache , Rodney se vit arra-
cher sa proie par la Molhe-Piquet , chef d'une croisière fran-
çaise. Grasse, arrivé à la Martinique le 28 avril, unit ses forces
à celles du gouverneur Bouille et Faida dans une entreprise
contre Tabago, qui capitula. Ayant alors rempli la première
partie de ses instructions, il se rendit pour remplir la seconde
dans la baie de Chesapeake, où il arriva le 3 septembre, dans
le dessein de soutenir les opérations de Washington et de
Rochambeau.
Les Anglais, satisfaits de retenir Washington dans les envi-
rons de New-York, dirigeaient depuis quelque temps leurs
principaux efforts conti'e les Etats du Sud , où ils comptaient
des partisans , et où ils avaient toute facilité pour porter des
troupes étant maîtres de la nier, tandis que le Congrès éprou-
vait de gi-andes difficultés à y faire arriver par terre des troupes
réglées et à les y entretenir ; ce qui le réduisait à peu près à y
employer les milices locales. Les Anglais avaient donc soumis,
en apparence au moins, les Carolines et la Géorgie. Ils s'étaient
encore fortifiés de la trahison du général américain Arnold;
mais cette défection isolée, loin de trouver des imitateurs, n'a-
vait fait qu'irriter le sentiment national et mettre mieux en re-
lief le désintéressement des autres officiers. Les milices du
Sud, sous les ordres du général Greene, quoique battues à
plusieurs reprises, revinrent constamment à la charge, et fini-
rent par reconquérir tout le terrain enlevé par l'ennemi.
En 1781, la lutte se concentra à peu près dans la Virginie,
province riche, importante, appelée par cette raison et par sa
position géographique à décider des destinées du Sud. Washing-
ton y envoya Steuben, la Fayette et les milices de Pensylvanie,
qui soutinrent contre Arnold et lord Cornwallis le même genre
de lutte que Greene avait soutenu dans la Caroline. Dès qu'il
put compter sur le concours de la flotte française, il y marcha
lui-même avec Rochambeau. Grasse y débai'qua un corps de
troupes de trois mille quatre cents hommes, et parvint à barrer
le passage aux vaisseaux anglais. Cette opération fut décisive.
Cornwallis se trouva enfermé dans Yorktown et Glocester,
deux places fortes qu'il occupait aux deux côtés du James' River,
et qui , communiquant avec la mer, eussent été imprenables si
la mer fût demeurée libre.
Il fut investi le 30 septembre par huit mille Américains et
sept mille Fiançais. Les vaisseaux français ayant apporté une
70 LIVRE QUARANTE-TROISIÈME.
nombreuse artillerie de siège, soixante-seize bouches à feu furent
dirigées contre ses batteries. C'étaient des officiers français du
génie qui commandaient les travaux d'approebe. Le 14 oc-
tobre, un assaut fut livré. Deux redoutes furent enlevées à la
baïonnette, l'une par les Américains que conduisaient la Fayette,
Hamilton et Laurens, l'autre par les Français que conduisaient
Yiomesnil , Saint-Simon et Noailles. Les Français eurent ainsi
une grande part à l'honneur de la journée. Le 19, Cornwallis
capitula ; huit mille Anglais mirent bas les armes et se rendi-
rent prisonniers à Washington. Les bâtiments qui se trou-
vaient sur la rivière furent remis à l'anu'ral français.
RochambeauetGrassefurentrécompensés parle Congrèsd'un
don de canons avec leurs noms et leurs armes. Peu de temps
après, les Américains élevèrent à Yorktown une colonne com-
niémorative de ce grand succès. Tous les doutes qu'on avait
pu garder en Amérique sur l'issue de la guerre furent dissipés.
L'Angleterre comprit que le moment était venu de se résigner
à l'indépendance des colonies.
Grasse ramena ses troupes aux Antilles, où sa présence aida
la reprise des îles hollandaises par Bouille (novembre), et un
peu plus tard celle des places de la Guyane par Kersaint.
Nos alliés n'étaient pas restés inactifs. Les Hollandais avaient
livré aux Anglais le combat naval du Doggers' bank , le 5 août.
Les Espagnols, appuyés sur la Louisiane et Saint-Domingue,
dirigèrent deux expéditions maritimes contre Mobile et Pensa-
cola, et firent capituler la seconde de ces places , la plus im-
portante de celles des Florides, au printemps de 1781. Ils
proposèrent à Louis XVI une action commune sur la Jamaïque.
Le cabinet de Versailles fit substituer à ce plan celui d'une
attaque contre Minorque. Dix mille Espagnols, commandés
par un Français, Grillon, débarquèrent le 19 mai dans cette
dernière île , pendant que les amiraux Guichen et Cordova
gardaient les approches du détroit de Gibraltar. La garnison
s'enferma dans le fort Saint-Philippe , plus redoutable encore
qu'en 1756, car on avait miné tous les travaux avancés et le
terrain environnant. Quatre mille Français vinrent s'unir aux
assiégeants et prirent part à l'assaut; Grillon monta en per-
sonne sur la brèche. Le gouverneur anglais Murray capitula ,
faute de secours, le 4 février 1782. La flotte anglaise, qui de-
vait le ravitailler, arrêtée par Guichen et Gordova, s'était vue
dans l'obligation de rentrer à Torbay.
CAMPAGNE DE 1782. 71
XXII. — Ainsi la campagne de 1781 avait abouti à deux
grands succès, YorktoAvn et Minorque. Celle de 1782 fut con-
sacrée à deux autres entreprises combinées entre la France et
l'Espagne sur la Jamaïque et Gibraltar. Nous ne parlons pas
des enlèvements de convois et de tous les combats particuliers
entre les vaisseaux ou même les escadres qui les escortaient.
Ces combats étaient nombreux et se livraient sur toutes les
mers. Plus d'un mériterait d'être rappelé, mais les succès étant
balancés hâtaient peu le résultat final.
Au printemps de 1782, Grasse, après avoir aidé Bouille à
prendre Saint-Christophe et d'autres petites îles, fit voile pour
Saint-Domingue avec trente et un A'aisseaux, dans le but dV
joindre treize vaisseaux espagnols , et d'attaquer ensuite la
Jamaïque. Les amiraux anglais, Rodney et Hood, comptaient
trente-six vaisseaux, et étaient supérieurs en artillerie. Ils se
mirent à la poursuite de la flotte française , et l'atteignirent le
12 avril, avant la jonclion projetée. Grasse, dont le vent retar-
dait la marche, s'arrêta pour laisser à deux bâtiments, qui de-
meuraient en arrière , le temps de le rejoindre. L'ennemi pro-
fita de cette circonstance et engagea une bataille qui eut lieu sur
un espace extrêmement étendu. Après deux heures de canon-
nade , Rodney coupa la ligne française. La bataille dura encore
huit heures, et n'en fut que plus acharnée. A la fin, les Anglais
l'emportèrent. Les Français eurent six de leurs capitaines tués,
et perdirent six vaisseaux. Grasse soutint une lutte héroïque sur
son vaisseau amiral la Ville de Paris; il lâcha quatre-vingts bor-
dées, et resta debout, lui, troisième, au milieu des hommes
de son équipage, tous tués ou blessés; il fut enfin obligé
d'amener son pavillon.
Sa bravoure était hors de contestation; mais on l'accusa de
n'avoir pas su diriger une grande flotte , et de s'être montré ,
sous ce rapport, inférieur à l'amiral anglais. Il perdit la popu-
larité qu'il avait conquise par des services récents et éclatants.
En effet, la journée des Saintes (elle fut appelée ainsi du nom
de petites îles voisines) fut désastreuse , moins par nos pertes,
qui n'allèrent pas à plus de trois mille hommes, que par le
résultat moral. Elle affirmait la supéi'iorité maritime des An-
glais qu'on avait pu jusque-là croire ébranlée. Les Anglais le
sentirent, et Rodney reçut de ses compatriotes un double
triomphe, à la Jamaïque d'abord, puis à Londres, où Georges III
le combla d'honneurs extraordinaires.
72 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
Bougainville et Vaudreuil se retirèrent pour réparer notre
flotte, à la Martinique et à Saint-Domingue. Vaudreuil, uni
aux Espagnols, obtint quelques succès dans les Antilles, et le
capitaine de vaisseau la Pérouse alla détruire les établisse-
ments anglais de la baie d'Hudson. Mais la campagne maritime
s'arrêta là. Nos pertes matérielles étaient considérables. Le
gouvernement employa le moyen dont il s'était servi en 1762.
Il se fît présenter, pour construire et équiper des vaisseaux,
des offres de souscription par les princes, les villes et les
riches particuliers. Il n'accepta toutefois que les souscrip-
tions des grands corps, tels que le clergé, qui vota douze mil-
lions.
Gibraltar était bloqué par les Espagnols depuis le commen-
cement de la guerre. Mais la place ne craignait que la famine,
et les Anglais, maîtres de la mer, parvenaient toujours à la
ravitailler. Grillon vint se mettre à la tête de l'armée de siège,
qui fut renforcée de douze mille Français. On avait réuni des
masses énormes d'artillerie; un ingénieur imagina de construire
des batteries flottantes d'un nouveau genre. Les ducs d'Artois
et de Bourbon se rendirent au camp. Tout fut inutile. On dut
hâter de quelques jours le bombardement préparé , pour ne
pas attendre l'arrivée d'une flotte anglaise. Il eut lieu le 1 3 sep-
tembre par terre et par mer. La canonnade fut effroyable ;
mais les murailles ne purent être renversées. Les batteries flot-
tantes prirent feu; elles communiquèrent Tincendie à d'autres
bâtiments, en sorte que ce furent les assiégeants qui souffrirent
le plus. La flotte anglaise arriva; elle apporta des vivres et des
munitions à la garnison. Il fallut renoncer à toute espérance
de succès.
XXIII. — Cependant le pavillon français avait reparu avec
honneur dans les mers de l'Inde. On s'était passionné en France
pour les Indes orientales, depuis que les Anglais, réalisant à
leur profit la pensée de Dupleix , y avaient formé un grand
empire. On s'imaginait qu'ils étaient aussi vulnérables de ce
côté qu'aux États-Unis. On tenait d'autant plus à les y frapper,
qu'ils nous y avaient en quelque sorte supplantés.
Le cabinet de Versailles , n'ayant pu sauver nos établisse-
ments au début de la guerre, entreprit de défendre ceux de
la Hollande, menacés par les Anglais. Le bailli de Suffren fut
chargé, en 1781, d'escorter un convoi qui allait au Cap. Il y
[1782] GUERRE DE L'INDE. SUFFREN. 73
réussit, et tecourut^la colonie en danger de tomber aux uiains
de l'ennemi.
Il se rendit ensuite à l'île de France, où l'amiral d'Orves pré-
parait une escadre de douze vaisseaux pour la mer des Indes.
L'amiral étant mort peu de jours après le départ (février 1 782),
Suffren prit sa place. A peine arrivé en vue de la côte de Co-
romandel , où il voulait se procurer un port ou un abri , car
nous n'y avions rien gardé , il rencontra l'amiral Hughes, sorti
de Madras. Il lui livra, le 20 février, un premier combat, qui
fut suivi de trois autres dans le cours de la même année. Les
forces anglaises étaient un peu inférieures aux nôtres; mais
l'amiral Hughes avait derrière lui des ports, des arsenaux et
la puissance morale de la Compagnie des Indes , dans tout
l'éclat de sa prospérité. Suffren, sans obtenir d'avantages mar-
qués , déploya dans ces différents combats des talents de pre-
mier ordre , et fit le prodige de tenir la mer une année entière
dans les conditions les plus défavorables.
Il s'entendit avec Hyder-Ali, sultan de Maïssour (Mysore),
dont l'aimée, organisée par des officiers français, luttait depuis
plusieurs années avec courage et succès contre la Compagnie
anglaise. 11 en obtint un renfort de cipayes, à l'aide desquels il
parvint à occuper un mouillage à Cuddalore ou Gondelour. Il
entreprit aussi , pour s'établir tout à fait sur la côte de Coro-
mandel, de reconquérir la ville hollandaise de Négapatam, que
les Anglais avaient enlevée ; mais il fut repoussé. Alors il se
retourna sur Ceylan, où il reprit Trinquemale, et il courut
protéger le comptoir d'Achem dans l'île de Sumatra.
Pendant l'hiver, des troupes anglaises vinrent par terre as-
siéger Gondelour. Bussy, l'ancien héros des guei'res de l'Inde,
récemment arrivé des îles d'Afrique , défendit la place avec
des cipayes et quelques soldats français. Il comptait sur un
secours de Tippoo-Saïb, fils et successeur d'Hyder; mais Tip-
poo, attaqué lui-même sur la côte de Malabar, ne put marcher
pour le dégager. Ce contre-temps rendit sa situation très-cri-
tique. Malgré l'énergie avec laquelle il résista et un avantage
obtenu sur mer par Suffren, le siège se prolongeait , quand la
nouvelle arriva que la paix était conclue.
Au fond , cette guerre de l'Inde fut une simple diversion sans
résultats. Suffren était hors d'état de recouvrer même les colo-
nies que nous avions perdues. Mais il se montra un chef d'escadre
accompli. Il tira de ressources médiocres un parti surprenant ;
74 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
il sut tenir continuellement ses équipages en haleine , les en-
traîner aux jours de combat, et conquérir ce prestige person-
nel d'autant plus important dans les luttes maritimes qu'elles
sont plus rarement décisives. On lui sut gré d'avoir relevé dans
les Indes la gloire de notre pavillon, et son duel d'une année
contre la marine anglaise valut à sou nom la plus brillante
popularité.
XXIV. — L'espérance commune des belligérants était que
l'Angleterre céderait, et l'on ne se trompait pas. Elle céda.
L'opposition s'était peu à peu grossie contre lord North , à
mesure que la France, l'Espagne et la Hollande étaient entrées
en lice, et plus ces puissances avaient déployé d'activité, plus
les ministres anglais avaient eu dans le Parlement d'assauts à
repousser. Ils avaient beau répéter qu'on était engagé, et qu'il
n'était plus permis de reculer; le vœu général était d'en finir
avec l'Amérique, de reconnaître son indépendance, de la déta-
cher de la coalition, et de tourner dés lors toutes les forces du
pays contre la maison de Bourbon. Chaque revers éprouvé au
delà de l'Atlantique contribuait à fortifier ce sentiment. Les
troubles qui éclatèrent à Londres en 1780, les élections agi-
tées qui suivirent, et le renouvellement de la Chambre des com-
munes, où l'opposition rentra plus forte et plus nombreuse, le
rendirent irrésistible. Les plus grands orateurs, Burke, Fox et
le jeune Pitt, en furent les interprètes. Ils firent assaut d'élo-
quence. Jamais la tribune anglaise n'avait retenti de débats
aussi ardents et aussi brillants.
Ces orateurs soutenaient qu'on devait se borner à garder en
Amérique New-York comme un second Gibraltar, et que si les
ministres ne pouvaient reculer, il appartenait à la Chambre de
prendre l'initiative d'une réconciliation avec les colonies. Il ne
s'agissait plus de discuter sur la légitimité ou l'opportunité de
la guerre, il fallait la terminer au plus vite; car il était clair
qu'on ne ramènerait pas les Américains. Chaque membre du
Parlement se croyait obligé de venir faire à son tour sa profes-
sion de foi. Les accusations d'incapacité et de trahison pleu-
vaient sur un ministère qui ruinait le pays, et dont toutes les
prévisions avaient été régulièrement déçues. Ses défenseurs ne
le soutenaient plus que par un seul argument, celui du danger
de se désunir en face de l'ennemi '.
1 Parliamentary hislory, débats des années 1780 et 1781.
ri782] l'a>gleterre veut la paix. 75
La capitulation de Yorktown porta le coup de grâce au mi-
nistère. Les Anglais se bornèrent dès lors à garder New-York
et Charlestown ; ils évacuèrent même Savannah. Ils ne s'atta-
chèrent plus qu'à poursuivre la lutte engagée avec la France ,
et ils firent d'inutiles efforts pour entraîner l'Espagne et la
Hollande à des accommodements séparés.
Les pétitions affluant en faveur de la paix, la majorité du
Parlement se prononça le 27 février 1781 contre lord North ,
qui donna sa démission le 22 mars. Ses plus ardents adver-
saires, Rockingham , Fox, lord Shelburne, le comte de Ricli-
mond, arrivèrent au pouvoir avec la conviction commune de
la nécessité de la paix, au prix de la reconnaissance des États-
Unis.
La victoire de Rodney aux Antilles offrit aux nouveaux mi-
nistres une occasion favorable de traiter avec l'Amérique. Car
en reconnaissant son indépendance, ce qui était chose forcée,
on pouvait lui dicter des conditions , et en premier lieu un traité
de commerce. L'idée que la communauté de langue et d'origine
rapprocherait nécessairement les deux pays quand elle serait
corroborée par la communauté des intérêts, idée que Tucker
avait présentée l'un des premiers, que les Américains avaient
embrassée , et qui les avait encouragés dans leur résistance ,
gagnait beaucoup de partisans. Les Anglais calculaient encore,
ce qui était vrai, que l'indépendance des Etats-Unis entraîne-
rait un jour celle de l'Amérique espagnole ; qu'ils verraient
ainsi de nouveaux marchés s'ouvrir à leurs vaisseaux, et que la
concurrence du commerce maritime des Américains, simple
commerce de commission , ne ferait de tort sérieux qu'à la
Hollande '.
Mais l'Amérique avait pris des engagements qui ne lui per-
mettaient pas de traiter seule. Elle avait même contracté en
France une dette assez forte. Elle repoussa toute proposition
de faire une paix séparée , également incompatible avec sa
sécurité et son honneur.
L'Angleterre se vit par là réduite à négocier avec la France.
Elle ne manqua pas de se faire valoir à elle-même les succès
qu'elle obtint pendant la campagne de 1782 aux Antilles, dans
l'Inde, à Gibraltar. En réalité, elle négocia parce qu'elle ne
pouvait plus lutter. Elle avait ajouté au capital de sa dette cent
millions de livres sterling (deux milliards et demi de francs).
^ Voir le discours du comte Nugent, le 14 décembre 1781.
76 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
Elle avait maintenu Thonneur de son pavillon , mais non sa
domination maritime; car elle n'avait pu empêcher la France,
l'Espagne et la Hollande coalisées , de lui opposer des forces
navales un peu supérieures et d'obtenir sur elle plus d'un
succès, ni les puissances neutres de se soustraire au joug de
son droit de visite. La guerre maritime était aussi stérile que
coûteuse , et jamais pourtant la marine à voiles ne l'avait faite
avec plus d'éclat. Enfin , l'Angleterre se voyait isolée ; elle
avait soulevé contre elle tous les gouvernements. Elle mit de
côté les préjugés et les entraînements de son orgueil; elle en-
tama des négociations directes avec le cabinet de Versailles ,
en offrant de prendre pour point de départ le statu quo avant
la guerre.
Les négociations ne furent ni longues ni difficiles. Elles l'au-
raient même été moins, sans les divisions et les remaniements
qui eurent lieu au sein du ministère. L'Angleterre n'avait au
fond qu'un souci de pure forme. Elle voulait éviter que les
concessions qu'elle faisait à l'Amérique parussent lui être im-
posées par les armes françaises. La France s'y prêta ; car elle
avait atteint son but, ayant détaché les Etats-Unis de l'Angle-
terre et reconquis pour elle-même sa situation maritime triste-
ment diminuée en 17G3. Elle n'avait donc aucune raison de
continuer une lutte qui lui avait coûté un milliard 750 millions
et dont la prolongation aurait exigé des sacrifices d'hommes et
d'argent de plus en plus difficiles. Vergennes n'insista que sur
un point, la nécessité d'obtenir pleine satisfaction pour ses
alliés. Lord Shelburne , devenu chef du cabinet anglais , y
consentit.
On conclut donc des conventions préliminaires qui devaient
plus tard être converties en traités. La première fut signée à
Paris le 30 novembre, entre l'Angleterre et l'Amérique. L'An-
gleterre reconnut la liberté, la souveraineté et l'indépendance
des treize Etats unis. Elle fixa leur frontière au nord vers la
Nouvelle-Ecosse et le Canada, dont elle resta maîtresse; au
sud, du côté de la Floride. Elle ne fit de réserve qu'à propos
du Mississipi , dont la navigation demeura libre aux sujets
anglais ou américains sans distinction.
L'exécution de cette convention était subordonnée à la si-
gnature des articles entre F Angleterre et la France. Ces articles,
également préliminaires, furent signés le 20 janvier 1783. Les
deux nations se restituèrent tout ce qu'elles s'étaient récipro-
TRAITE DE 17 83. 77
quement enlevé, en Afrique, aux Indes orientales et en Amé-
rique, sauf un nouveau règlement pour les pêcheries de Terre-
Neuve et l'attribution à la France de Tabago dans les Antilles.
Vergennes obtint aussi que la clause du traité d'Utrccht rela-
tive à Dunkerque et à la limitation de ses fortifications fût tout
à fait abolie.
L'Espagne fit des difficultés plus sérieuses, car Charles III
et ses ministres répugnaient beaucoup à reconnaître les Etats-
Unis, sentant que l'exemple serait dangereux pour les colonies
espagnoles. Mais ils avaient dépensé un milliard, et la consti-
tution de la république américaine était un fait qu'on ne pou-
vait changer. L'Espagne finit donc par signer son traité. Elle
garda Minorque et la Floride, en accordant aux Anglais, à
titre de compensation , la faculté de couper du bois de Cam-
péche dans la baie de Honduras. L'Angleterre aima mieux
renoncer à Minorque qu'on lui avait enlevée deux fois, qu'à
Gibraltar qui était toujours demeuré imprenable.
Le plus long et le plus difficile fut de contenter la Hollande,
qui n'avait dépensé que 250 millions, mais dont le commerce
très-maltraité élevait des réclamations infinies. Elle ne signa sa
convention particulière qu'au bout de huit mois , le 2 septem-
bre 1783. On lui restitua ses colonies, sauf Negapatam , qui
resta l'objet d'engagements éventuels.
Dès le lendemain du jour où la Hollande eut signé , c'est-à-
dire le 3 septembre , les conventions préliminaires furent con-
verties en trois traités de paix définitifs. Toutes les questions
étaient réglées, excepté une, celle des droits des neutres ; mais
la guerre cessant, elle n'avait plus d'objet immédiat, et l'An-
gleterre en fit écarter le règlement.
Si cette guerre de quatre ans n'avait pas toujours été con-
duite par la France d'une manière habile et sûre, si l'on avait
commis plus d'une faute, entre autres celles de trop morceler
nos forces, de les disséminer sur trop de points, de trop nous
défier des Américains et de ne pas les aider assez vite à porter
des coups décisifs, il n'en faut pas moins reconnaître que la
paix fut une des meilleures et des plus honorables que la
France eût signées depuis longtemps. Elle fit honneur au ca-
ractère et aux talents de Vergennes. Elle fut avec raison signée
à Paris , puisque c'était la politique française qui triomphait.
L'Autriche et la Russie ne servirent de médiatrices que pour
la forme.
78 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
Vergennes encourut pourtant plus d'un blâme. On lui repro-
cha d'avoir trop sacrifié nos intérêts à ceux d'alliés comme la
Hollande et l'Espagne, qui nous avaient imparfaitement se-
condés. On regretta aussi qu'il n'eût pas stipulé la restitution
de quelques-unes de nos anciennes possessions de l'Inde, pos-
sessions aussi regrettées alors qu'elles avaient été dédaignées
autrefois, et auxquelles on attachait plus de valeur qu'elles
n'en avaient en réalité.
Le public français oublia vite les Américains et l'intérêt de
circonstance qu'il leur avait porté. Les Français qui avaient
combattu au delà de l'Atlantique ne revinrent pas tous avec le
même enthousiasme que la Fayette. On se demandait même
quel serait l'avenir de cette nouvelle république imparfaite-
ment constituée. Sa constitution fédérale définitive n'eut lieu
qu'en 1787. On la voyait chargée d'une dette déjà lourde, et
embarrassée de licencier ou de satisfaire les troupes qui
l'avaient servie. Les différentes puissances européennes hési-
taient à la reconnaître. On lui prédisait des tiraillements inté-
rieurs, des guerres civiles, peut-être une dissolution'. En effet,
l'armée, mécontente et agitée de passions redoutables, eût fait
une révolution, sans la sagesse, l'énergie et le désintéressement
de Washington, qui la conjurèrent. Cependant les Américains
nous témoignèrent leur reconnaissance en érigeant une statue
à Louis XVI sur une des places de Philadelphie. D'un autre
côté, la noble simplicité avec laquelle Washington déposa ses
pouvoirs inspira l'admiration. « L'histoire, écrit Soulavie,
présentera ce peuple naissant comme un modèle de courage et
d'énergie dans la guerre, de réserve et de vertu dans la paix.
Washington, son général et son premier magistrat, sera mis à
côté des héros et des plus grands personnages de l'antiquité. »
Au fond, deux grands résultats restèrent de la guerre d'Amé-
rique. Les ports du nouveau continent furent ouverts au com-
merce maritime, et le spectacle de la liberté américaine de-
meura proposé aux peuples européens.
* Lettres de la Favette à Washington et à Livîngston, de Î783 à 17S6.
LIVRE QUARANTE-QUATRIÈME.
LOUIS XVI.
(deuxième partie. 1781-1789.)
I. — Maurepas était mort plus qu'octogénaire, le 21 novem-
bre 1781. « Sans efforts, sans moyens violents, dit Sallier, il
avait su maintenir intacts et l'autorité du roi et son propre
crédit. » On sait ce qui lui manquait. Ni son caractère ni son
âge ne lui permettaient les longs calculs. Il mettait en viager la
gloire et la fortune de l'Etat. Mais sa perspicacité et sa finesse
le faisaient appeler le vieux renard ou le vieux maire du
palais '. Sa placidité d'esprit était imperturbable. Il exerçait
sur les autres ministres un ascendant qui les maintenait dans
une apparente harmonie; après lui, les divisions éclatèrent et
devinrent désastreuses. Il tenait aussi la cour en tutelle; après
lui. elle se lança dans un tourbillon de dépenses folles et de
plai'^Irs Tnconsidérés. Aussi a-t-on pu dire de lui qu'on perdit
à sa mort plus qu'il ne valait.
Louis XYI l'aimait et le regretta sincèrement; mais il affecta
de ne pas lui donner de successeur. D'autant plus jaloux de
son autorité qu'il sentait sa propre faiblesse , il se fit un point
d'honneur de gouverner lui-même. Vergennes ambitionnait la
direction du ministèi'e, à laquelle semblaient l'appeler ses succès
dans la conduite des affaires étrangères. Mais il manquait de
souplesse, il avait un penchant marqué à l'absolutisme et
n'était pas populaire. Le roi n'en fit pas un premier ministre.
Joly de Fleury, conseiller au Parlement, avait été choisi
pour remplacer Necker. C'était un administrateur laborieux,
modeste et ne portant ombrage à personne. Il ne voulut pas
prendre le titre de contrôleur général. On pensait que mem-
bre d'une cour souveraine, il obtiendrait mieux qu'un autre
l'enregistrement des édits bursaux que la guerre rendait iné-
* Montyon, Particularités sur les minisùes des finances. — Necker»
80 LIVRE QUARANTE-QUATRIÈME.
vitables. Il fini, en effet, se procurer de l'argent par tous les
rnovens possibles et sans avoir la ressource de faire un choix.
En 1781 , il augmenta les impôts de crues, qui montèrent Ix
trente millions et qu'il s'efforça de combiner de la manière la
moins onéreuse. En 1782, il créa un troisième vingtième qui
rendit vingt et un millions et qui devait cesser trois ans après
la paix. Il continua aussi les emprunts à des conditions de plus
en plus dures.
Le parlement de Paris enregistra ses édits sans objections
sérieuses, heureux de Aoir à la tète des finances un homme tiré
de son sein, animé de son esprit et qui avait suspendu l'exécu-
tion du plan d'assemblées provinciales de Necker. Mais les
parlements provinciaux furent moins souples. Celui de Besan-
çon n'enregistra le troisième vingtième que pour la durée de
la guerre, résista aux actes d'autorité du roi, et demanda que
la question des nouveaux impôts fût soumise aux états de la
Franche-Comté ou aux états généraux. La lutte ne se termina
que par une transaction.
Les états de Bretagne prouvèrent aussi, à l'occasion d'un
don gratuit, qu'ils avaient conservé leur ancien esprit. Ils ne
voulurent pas que le gouverneur de la province leur proposât
les noms des députés qu'ils choisiraient pour les envoyer à
Versailles. Ils revendiquèrent leurs privilèges avec la même
énergie et la même fierté de langage que par le passé. Le gou-
verneur tint bon, refusa de présenter une adresse qu'il déclara
injurieuse au roi, et finit par obtenir tant bien que mal une
majorité; mais une centaine de membres protestèrent.
On gagna ainsi l'époque où la paix fut signée. Fleury se
démit alors, au mois de mars 1783, à la suite d'un démêlé avec
le ministre de la marine Castries, dont il voulait réduire les dé-
penses.
L'arriéré qu'il fallait liquider montait à plus de six cents mil-
lions. Les finances furent encore confiées à un magistrat, le
conseiller d'Etat d'Ormesson , qui portait un nom parlemen-
taire et jouissait d'une réputation d'intégrité scrupuleuse. Il
objecta au roi sa jeunesse, il n'avait que trente et un ans.
Louis XVI lui répondit : « Monsieur, je suis encore plus jeune
que vous et mon poste est plus difficile. »
Pour trouver de l'argent, il fit des emprunts avec lots. Mais
le crédit était épuisé, et les banquiers, confiants dans sa pro-
bité, ne l'étaient pas au même degré d-^ns son autorité ni ses
I17S3] FLEURY ET D'ORMESSON. 81
lumières. Necker ayant cassé les intendants de finance et
éloigné les fermiers généraux qui servaient autrefois d'intermé-
diaires aux ministres, un magistrat se trouvait au contrôle dans
des conditions moins favorables qu'un homme d'affaires. D'Or-
messon, économe, sévère, incorruptible, ne fut pas à la hau-
teur d'une situation très-difficile. Il commit deux fautes qui le
perdirent. Il cassa le bail des fermes pour établir une régie
qu'il croyait devoir être plus lucrative. Il fut immédiatement
débordé par un torrent de réclamations. Ensuite, pour un em-
prunt de quelques millions à la caisse d'escompte, il autorisa
cette caisse à suspendre ses payements en numéraire au-dessus
de trois cents livres, et il établit pour ses billets un cours forcé
(27 septembre). La caisse d'escompte, créée en 1774, était une
banque libre qui avait rendu pendant la guerre le douille ser-
vice de faciliter la circulation monétaire et de maintenir l'in-
térêt de l'argent à un taux relativement bas. Dès que le public
apprit qu'elle différait ses payements et que l'Etat employait
le capital de garantie à son propre usage, les demandes de
remboursement affluèrent. La panique fut iiTésistible.
Les autres ministres se récrièrent. D'Ormesson avait déjà
mis la cour contre lui, en refusant de payer les dettes de Mon-
sieur et du comte d'Artois, La reine ne l'aimait pas. Les mêmes
courtisans qui avaient conspiré contre les ministres réforma-
teurs, Turgot et Necker, le tournaient en ridicule et l'accablaient
de moqueries. Vergennes, son ennemi, contribua à faire signer
son renvoi.
II. — Louis XYI ne gouvernait pas. Il s'effaçait, et laissait
un libre essor aux passions de son entourage. Passions, en
effet; car d'opinions ou de partis à la cour, il n'y en avait
point. La cour était jeune ; elle se trouva comme émancipée à
la mort de Maurepas. Elle se laissa entraîner au goût du plaisir.
La reine contribua à la lancer dans cette voie. Marie-Antoi-
nette aimait le mouvement. Vingt fois elle av^ait cherché à
agir sur les diplomates, les militaires, les marins. Elle s'était
vue repoussée, précisément parce que l'on craignait qu'elle ne
dirigeât trop le faible Louis XVI. D'ailleurs sa qualité d'Autri-
chienne la rendait suspecte. Ou lui reprochait de rester archi-
duchesse sur le trône de France, et les tantes du roi ou ses
belles-sœurs, princesses de la maison de Savoie, l'observaient
avec défiance.
VII. 6
82 LIVRE QUARANTE-QUATRIEME.
Comme elle avait plus de vivacité que d'esprit de suite ou
de véritable goût de domination, elle renonça vite à dinVer le
/gouvernement. Ramenée en quelque sorte à îa vie privée pour
laquelle elle était mieux faite, elle se renferma dans un genre
d'existence assez simple à Trianon, et s'y entoura d'une société
intime, celle des Polignac. On a dit plus tard de cette société
beaucoup plus de mal qu'elle ne méritait, mais elle ne resta
pas assez fermée aux intrigants et aux brouillons, et la reine
eut le tort de lui laisser prendre trop d'empire.
Marie-Antoinette, aimable et gracieuse, était adorée de ceux
qui la voyaient de près. Le comte de la Marck, madame. Cam-
pan, ne tarissent pas en éloges sur elle. Elle s'occupait d'œu-
vres de bienfaisance ; elle aimait à patronner les arts; elle s'in-
téressait aux talents. Mais elle avait l'esprit superficiel et ne
s'mquiétait pas des sentiments ou de l'opinion du public. Elle
s'affrancbit du joug de l'étiquette, au risque de cboquer la
vieille cour, qui crut par cela seul tout perdu. Elle ne prit
aucune peine de dissimuler ses caprices. Elle se promena dans
Paris en traîneau, mode nouvelle, et se rendit déguisée au bal
de l'Opéra. Elle eut des amies ou des favorites qu'elle accabla
de- libéralités. Peu éclairée et fort imprudente, elle grossit à
l'infini la liste des pensions ou des emplois inutiles ; elle multi-
plia les prodigalités ruineuses. Son goût pour la simplicité
n'ôtait d'ailleurs rien aux fêtes royales de leur luxe coûteux.
Car on continuait de regarder le faste exagéré de la représen-
tation comme nécessaire pour soutenir la dignité de la cou-
ronne.
Ses imprudences ont fourni matière à des accusations qui ne
sont ni prouvées, ni probables, qu'il faut dès lors déclarer ca-
lomnieuses. ]Mais comme elle avait blessé bien des préjugés et
des amours-propres, les satires, arme ordinaire de l'opposition
H Versailles, ne l'épargnèrent pas. Ces satires circulèrent et
répandirent contre elle dans le public une prévention générale.
Le plus grand malbeur était la déconsidération qui pesait sur
la cour depuis la fin du règne de Louis XV. Louis XVI n'eut
pas l'énergie et Marie-Antoinette n'eut pas la prudence néces-
saires pour la réhabiliter dans l'opinion.
Les princes ne contribuèrent pas non plus à dissiper par leur
conduite les exagérations ni les mensonges répétés partout. Le
comte d'Artois, brillant mais étourdi, prodigue et libertin,
contracta des dettes folles. Le duc de Chartres, devenu duc
{1783) CALONNÈ. 83
d'Orléans, ne mit de mesure ni dans son luxe, ni dans ses dé-
penses, ni dans les scandales qu'il donna. Le comte de Pro-
vence, plus retenu; les tantes mêmes du roi, malgré leur
vertu et leur sévérité, dépensaient énormément. Le jeu de la
cour était excessif. Louis XVI semblait détourner les veux. Il
vivait à peu près isolé, fuyant la société élégante, partageant
son temps entre le travail du cabinet, la chasse et son atelier
de serrurerie. La représentation même le gênait.
Il fallait dès lors des ministres insouciants ou complaisants.
Quand d'Ormesson quitta le contrôle général, sa succession fut
briguée par des intrigants, Brienne, Foulon, Galonné. Castries
écrivit de sa main un mémoire pour recommander Necker; car
il importait avant tout d'éviter le choix d'un homme nouveau
et inexpérimenté. «Le choix, disait au roi le vieux maréchal,
de celui qui est chargé du bonheur de vingt-quatre millions
d'âmes et de faire chérir votre autorité, est d'une importance
effrayante.» Il représenta que Necker était l'homme de l'opi-
nion et le seul dont la réputation pût faire accepter des impôts
devenus nécessaires. Mais Necker avait blessé Louis XVI par
l'éclat de sa démission et par le langage qu'il ne cessait de tenir.
Louis XVI avait les susceptibilités de la faiblesse. Vergennes
sut en profiter pour écarter un rival dangereux, qu'il repré-
senta comme ennemi des cours souveraines et porté à troubler
l'ordre de gouvernement établi. Il fit tomber le choix sur Ga-
lonné, protégé du comte d'Artois, et de plus, car c'était un
titre à ses yeux, désagréable au garde des sceaux Miromesnil.
Galonné, léger, étourdi, dissipateur et obéré, était un ambi-
tieux qui voulait être ministre à tout prix. Il s'était mêlé d'au-
tant d'affaires qu'il avait pu, avait partout montré de la jac-
tance, de l'intrigue et de l'esprit, et obtenu quelques succès.
Sa réputation était médiocre, surtout aux yeux des magistrats.
Gar il avait joué un vilain rôle dans les poursuites intentées
contre la Ghalotais ; il avait aussi, étant intendant des Trois-
Evêchés, fermé et réinstallé le parlement de Metz pour plaire
tour à tour à Maupeou et à Maurepas. On disait tout haut qu'il
serait déplacé dans un poste élevé de l'administration'. Mais il
avait au suprême degré l'art de se faire valoir. Il était, suivant
Montyon, grand, assez bien fait, l'air leste, le visage agréable,
la figure mobile. Il avait le regard fin et perçant, quoique
* %a\\\eT^ Annales françaises ,
G*
84 LIVRE QUA^.A^•TE-QUATRIE.ME.
marquant et inspirant la défiance. Il avait de Taisance et la
repartie vive. Sa parole était facile et brillante, avec un ton
d'importance et parfois de pédanterie. Il était fait pour plaire
aux princes et aux courtisans. Il répétait partout qu'on s'ef-
frayait à tort; qu'on n'en était nullement réduit à des écono-
mies forcées. Louis XYl, prévenu d'abord contre lui, se laissa
persuader, sans beaucoup de peine, à le nommer contrôleur
jTénéral, le 3 octobre 1783, et il lui donna ce jour-là 230,000 li-
vres pour payer ses dettes.
Galonné débuta par rétablir le bail des fermes et secourir la
caisse d'escompte, qui recouvra son capital de garantie, reprit
dès lors ses payements, revisa ses statuts et augmenta son
créflit. Il fit aussi payer aux rentiers ce qui leur était dû, afin
deraffermir la confiance ; puis, sans s'inquiéter de 345 millions
empruntés seulement depuis la retraite de Necker, il ferma un
emprunt qui était en cours de souscription et ne se couvrait
pas, pour en créer un autre de 100 millions en rentes viagères,
à des conditions plus favorables pour les souscripteurs (décem-
bre 1 783) . Il disait qu'on devait se confier à la paix et au retour
obligé des affaires, qu'on s'exagérait le mal; qu'on serait plus
tard en mesure de le guérir; qu'il fallait pourvoir au présent,
et que le cours naturel des choses donnerait le moyen de pour-
voir à 1 avenir. Son aisance et sa sécurité ne furent pas sans
effet sur le public ; le nouvel emprunt fut souscrit sans peine
et fit une prime de 1 1 pour 100. Galonné prit quelques mesures
habiles qui furent bien accueillies. Il obtint du conseil qu'on
laissât les états de Bretagne élire librement leurs députés. Il se
concilia ainsi les Bretons, qui l'avaient jusque-là détesté, et ils
votèrent le doublement de leur don gratuit.
Le système, quoique imprudent, eût pu se défendre ou s'ab-
soudre par une grande prospérité publique et par l'ordre ou
l'économie dans les dépenses. Galonné eut le tort de vouloir
plaire à la reine, aux princes, aux grands, aux financiers, et
celui de ne pas exécuter avec assez de suite et de fermeté les
détails d'un plan trop superficiellement conçu. Il travaillait
avec précipitation, sans rien coordonner ni approfondir ; il
négligeait les détails et commettait force imprudences. Au lieu
de réduire peu à peu les dépenses, il les augmenta d'une ma-
nière inconsidérée. Il acheta Saint-Gloud des deniers de l'Etat
et le paya plusieurs millions pour la reine qui le désirait. Gomme
le roi hésitait à autoriser cet achat, il le gagna en acquérant pour
[1784] LA COUR ET BEAUMARCHAIS. 85
lui Rambouillet, dont le prix était plus élevé. Le Parlement
n'enregistra ces acquisitions qu'en murmurant. Galonné lacilita
encore les échanges et les aliénations de domaines désirés par
les princes et les grands seigneurs. Il augmenta les pensions
de toute espèce et les intérêts dans les fermes. Il fit des avan-
tages aux financiers pour conclure des baux et des marchés ; il
rétablit des offices doubles supprimés. Pour favoriser la spécu-
lation, il voulut créer une nouvelle Compagnie des Indes, quoi-
que le commerce des colonies prospérât depuis la chute de
Tancienne, et n'eût aucun besoin de cette création. Il entreprit
des travaux importants dans toutes les grandes villes, principa-
lement à Paris. Il multiplia les compagnies par actions, ce qui
donna une impulsion factice à l'agiotage. Enfin, il multiplia si
bien les ordonnances au porteur, que dans la seule année 1785
il fit pour 136 millions d'acquits au comptant, égalant ou même
dépassant la plus mauvaise année de Louis XV et de madame
de Pompadour.
Il soutenait tous ses artifices par son aplomb, son luxe, sa
désinvolture de grand seigneur, sa facilité de travail réelle ou
affectée. Il cherchait la célébrité. Il se montrait partout ; il avait
un salon, avec des amis et des affidés qui le prônaient. Il était
prodigue sans être généreux. Il avait gagné la reine et la com-
tesse de Polignac. Il s'était rendu à la fois agréable et néces-
saire au roi, qui était fasciné sans être convaincu, et ne voyait
pas ou ne voulait pas voir que la plupart des nouveaux édits
contredisaient les anciens.
III. — Pendant que la reine et les princes tendaient à s'af-
franchir des gênes de la représentation et de l'étiquette, la cour
aussi changeait d'allures. Les Mémoires du temps constatent
que les anciennes distinctions s'efi^açaient et qu'une sorte d'é-
galité relative commençait à s'y introduire. La jeunesse, dédai-
gneuse des choses du passé, allait étourdiment aux idées et aux
modes nouvelles '. Les courtisans prenaient la liberté déparier
de politique au roi et à la reine ; ils se posaient en donneurs
de conseils; quelques-uns ambitionnaient des ministères. Ainsi
l'agitation politique commençait par en haut; seulement elle
descendait plus bas qu'on ne voulait le voir.
Il est vrai que les formes sous lesquelles elle se présentait
1 Mémoires de Ségur, t. I.
86 LIVRE QUARANTE-QUATRIEME.
pouvaient faire une certaine illusion. On s'était engoué de bien-
faisance et de philanthropie. Il semblait, observe Sallier, que
ce fût chose nouvelle et jusque-là ij^norée. On s'occupait de
réformer la procédure, l'instruction criminelle, les prisons, les
hôpitaux; d'améliorer le bien-être des paysans, de ramener le
goût de la nature et celui des champs. C'était à qui ferait parade
de son amour de l'humanité. On encourageait les savants qui
étaient, comme Vicq d'Azyr et l'abbé Rozier, entrés dans cette
dernière voie. Les sciences n'étaient pas encore populaires,
mais elles étaient représentées par des noms célèbres ; les sa-
vants commençaient à devenir des personnages, et le grand
monde s'enthousiasmait pour leurs découvertes. L'invention
des ballons, en 1783, produisit un effet surprenant. Les pre-
mières ascensions en aérostat, entre autres celles du physicien
Charles au Chartip de Mars, furent des événements. La société
parisienne ne se contentait pas d'admirer les savants ; elle s'in-
fatuait pour les charlatans, comme les Cagliostro et les Mes-
mer, dès qu'ils paraissaient s'appuyer sur quelques principes
scientifiques, L'étonnement causé par des découvertes iaatten
dues disposait les esprits à la recherche du merveilleux.
Un autre événement agita tout Paris : ce fut la première
représentation du Mariage de Figaro, en 1784. La censure s'y
opposait. Beaumarchais, déjà célèbre par ses aventures, ses
Mémoires et le succès du Barbier de Séville, intrigua si bien
qu'il fit jouer sa pièce en petit comité à la cour. La reine et le
comte d'Artois finirent par obtenir de Loviis XVI un consente-
ment qu'il ne savait pas refuser longtemps. Figaro parut au
Théâtre-Français et eut cent représentations pre^que consécu-
tives. La plus grande part de ces succès fut due incontestable-
ment à la verve audacieuse avec laquelle l'auteur livrait au
ridicule public les vices des courtisans et des grands seigneurs.
Beaumarchais montrait l'esprit plébéien aux prises avec une
noblesse insolente, corrompue et ne se doutant pas qu'on riait
d'elle. Le Théâtre-Français, quoique en décadence, navait
rien perdu de son prestige et de son influence. Jamais au con-
traire il n'avait été plus couru ; il était devenu une sorte d'arène
où les opinions se manifestaient avec une liberté illimitée. Le
parterre saisit, applaudit toutes les allusions possibles; il s'em-
para de l'occasion qu'on lui donnait de flageller les vices de la
cour et des grands. La haute noblesse fut chaque soir mise au
pilori. Tout Paris s'occupa de la nièce et des polémiques aux-
[1785] AFFAIRE DU COLLIER. 87
quelles elle donna lieu. Un emprisonnement de quelques jours,
inflioé à Beaumarchais pour avoir répondu trop vivement à
une attaque anonyme du comte de Provence, ne fit qu'ac-
croître sa popularité.
Tous les scandales devaient trouver un écho, même un écho
qui les grossit, et ils abondèrent. Un Rohan, le prince de Gué-
ménée, fit une banqueroute scandaleuse. Peu après, un autre
Rohan, Louis, archevêque de Strasbourg et cardinal, prélat
courtisan et corrompu, devint, par sa crédulité, victime d'une
intrigue qui compromit la reine publiquement. Ambitieux d'ar-
river au ministère et désirant se concilier la foveur de Marie-
Antoinette ou plutôt conjurer son inimitié qu'il avait encourue,
il acheta pour elle un collier de 1,600,000 livres et se laissa
duper par une intrigante, la comtesse de la Motte-Valois, qui
lui promit de le remettre en son nom. Il était criblé de dettes,
avec des revenus ecclésiastiques qui montaient h 1,200,000 li-
vres de rente. Il ne put payer le premier terme, et les joailliers
s'adressèrent au roi. Vergennes et Miromesnil conseillèrent
d'étouffer Taffaire. Louis XVI aima mieux suivre le conseil de
deux familiers de la reine, l'abbé de Vermont et Breteuil, qui
voulaient perdre le cardinal. Il donna l'ordre de l'arrêter et il
l'envoya à la Bastille. Les Rohan se récrièrent ; le public, igno-
rant ce qui s'était passé, crut à un abus de pouvoir et à un acte
de vengeance de Marie-Antoinette.
Le cardinal demanda à être jugé par le Parlement; le clergé
et le pape protestèrent contre ce qui leur semblait une viola-
tion des privilèges ecclésiastiques. Le procès eut lieu néan-
moins. L'instruction révéla une incrovable série de scandales:
l'accusé exploité par des escrocs auxquels il s'était niaisement
livré, et ces escrocs faisant jouer à la reine un rôle supposé de
vénalité et de galanterie. Au bout de dix mois, le procureur
général requit une condamnation. Le roi et la cour la vou-
laient. Le Parlement condamna les principaux coupables :
madame de la Motte à la marque et à la réclusion ; son mari,
qui avait vendu en Angleterre les diamants du collier, à la ré-
clusion, et Villette, qui avait contrelait la signature de IMarie-
Antoinette, au bannissement ; mais il acquitta le cardinal à une
majorité de cinq voix. La reine était si impopulaire que cet
acquittement fut accueilli pardes applaudissements publics. On
voulait à tout prix qu'elle fût coupable. On trouva même mau-
vais que Louis XVI usât d'un droit incontestable en exilant
88 LIVRE QUARA^-TE-QUATRIÈME.
Louis de Rohan dans une de ses abbayes, en exiVeant qu'il se
démît de ses fonctions de grand aumônier, et en lui défendant
de paraître à la cour, disgrâce aussi nécessaire que méritée
(1786).
Le résultat de ce procès fut donc un immense scandale pour
le haut clergé, pour la cour et enfin pour la reine, quoiqu'on
ne pût douter de son innocence.
IV. — Les entreprises ambitieuses de son frère Joseph II
contribuèrent à augmenter son impopularité. Heureusement
les affaires étrangères étaient alors les mieux conduites de
toutes. Vergennes, observateur froid et laborieux, fort au cou-
rant de toutes les questions et de tous les intérêts, poursuivit
et obtint des résultats utiles, sinon brillants. Sage dans ses cal-
culs et ennemi des bouleversements, il sut déjouer les ambi-
tions des puissances continentales qui recherchaient des agran-
dissements de territoire.
Joseph II continuait d'être à cet égard le plus dangereux
pour nous de tous les princes de l'Europe. La mort de sa mère
Marie-Thérèse, en 1780, lui avait ôté un frein puissant. Sa
promptitude à concevoir des plans et la force de volonté qu'il
mettait à les poursuivre, en dépit de la mobilité capricieuse de
son esprit, obligeaient à compter avec lui. On a dit de lui, et
avec raison, qu'il ne fit que conspirer contre le repos de ses
voisins et celui de ses sujets.
Il eut le talent, pendant que les grandes puissances étaient
occupées de la guerre d'Amérique, de faire nommer son frère,
l'archiduc Maximilien, archevêque-électeur de Cologne; il y
gagna de faciliter les communications de l'Autriche avec la
Belgique. Il entreprit aussi d'affranchir ce dernier pays de ser-
vitudes que les traités lui avaient imposées au profit de la Hol-
lande. Il obtint, au mois de janvier 1782, l'évacuation de ce
qui restait des places de la Barrière, déjà démolies à demi par
les Français pendant les campagnes du maréchal de Saxe. Il
présenta ensuite aux Etats généraux des réclamations sur les
limites de la Flandre et la navigation de l'Escaut; des confé-
rences se réunirent à Bruxelles pour régler des questions liti-
gieuses qui remontaient à plus de cent ans. La Hollande,
brouillée avec l'Angleterre, son ancienne protectrice, sollicita
la médiation de la cour de Versailles.
Joseph II offrit de renoncer à ses prétentions moyennant
[1784-1785] JOSEPH II. VERGENNES. 89
l'ouverture de l'Escaut, qui permettrait à la Belgique de com-
mercer librement avec les Indes, et ajouta qu'Anvers serait
déclaré port franc; mais il posa ces conditions comme ulii'ma-
tum. La fermeture de l'Escaut avait été établie par le traité de
Westpbalie en faveur de la Hollande. La Belgique en souffrait
d'autant plus qu'elle ne pouvait prendre sa part de l'extension
des débouchés que l'indépendance des Etats-Unis créait pour
tous les Etats de l'Europe ; elle se plaignait même que ses
voisins ne cessassent d'aggraver la rigueur des anciennes stipu-
lations. Joseph II, n'obtenant rien, envoya un bâtiment forcer
le passage. Le bâtiment fut canonné et arrêté par les Hollan-
dais, le 4 octobre 1784.
La France devait-elle se porter médiatrice, ainsi que le de-
mandaient les Etats généraux? Vergennes représenta qu'on ne
pouvait abandonner la Hollande, notre alliée dans la guerre
d'Amérique, sans la rejeter dans les bras des Anglais, et par
conséquent détruire l'œuvre des traités récents. Louis XYI de-
manda à l'Empereur d'abandonner ses dernières prétentions et
de revenir simplement aux questions posées dans les confé-
rences de Bruxelles. En même temps il forma deux armées,
en Flandre et sur le Rhin. Joseph II et son ministre Kaunitz
craignirent d'engager une guerre que toutes les puissances,
également désireuses du maintien de la paix, leur eussent im-
putée. L'Empereur, cédant aux instances personnelles de
Louis XVI , consentit à ce que les conférences fussent trans-
portées à Versailles.
A Versailles il éleva de nouvelles prétentions. 11 demanda
Maestricht avec un territoire sur la Meuse , pour assurer ses
communications entre Anvers et Cologne. Ni !a Hollande ni la
France ne voulurent lui abandonner une place aussi forte qui
l'eût rendu maître du cours de la Meuse. Il fut obligé de se
contenter du rétablissement des anciennes limites de Ja Flan-
dre et de la cession de deux forts sur l'Escaut. Seulement il
exigea que les Hollandais lui fissent des excuses pour le coup
de canon qu'ils avaient tiré, et payassent une indemnité pour
les dommages qu'ils avaient causés en lâchant les écluses. Ces
dommages étaient considérables. Vergennes ne put décider les
Hollandais à les payer qu'en prenant une partie de l'indemnité,
quati-e millions et demi de florins, à la charge de la France
(8 novembre 1785). En compensation de ce sacrifice, il leur lit
signer un traité de commerce qui nous était avantageux.
90 LIVRE QUA^lA^"TE-QUATRIEME.
Joseph II n'attendit jamais la fin d'une entreprise pour en
aborder une autre. Il avait eu une entrevue, en 1780, avec
Catherine II, à Mohilew. La czarine cherchait à s'agrandir en
Turquie ; il prit le parti de s'associer à ses vues en convoitant
pour lui-même les provinces danubiennes. L'Europe fut alors
menacée de voir se renouveler de ce côté la politique qui avait
abouti déjà à un partage de la Pologne. La France, ne pou-
vant souffrir d'avoir laissé faire ce partage, devait empêcher
celui de la Turquie.
Les envahissement de la Russie inquiétaient tout le monde.
Cette puissance avait le grand avantage de ne rien craindre
chez elle et de disposer de toutes ses forces pour l'agression.
Elle avait acquis déjà de vastes territoires en Pologne et sur la
mer Noire, Elle faisait la loi à ce qui restait de l'ancien rovaume
de Pologne, et ce royaume devait cesser d'exister le jour oîi
elle voudrait l'effacer de la cai'te'. Elle menaçait la Suède.
Elle avait avec la Turquie pour le commerce, pour les fron-
tières, pour la protection de la religion grecque et vingt autres
sujets, des démêlés perpétuels dont elle pouvait faire à son gré
autant de casas belli. Elle possédait, il est vrai, peu de res-
sources financières, et son crédit était nul. Elle était sujette
aussi à beaucoup de désordres intérieurs et à des révoltes fré-
quentes dans plusieurs de ses provinces. Mais elle n'avait pas
le même besoin d'argent que les autres puissances, parce que
combattant toujours à l'étranger, elle faisait ordinairement vi-
vre ses troupes aux dépens de l'ennemi ou des pays intermé-
diaires, comme la Pologne et les Principautés danubiennes, et
quant aux révoltes intérieures, l'immensité de son territoire et
le caractère peu homogène de ses populations en restreignaient
les effets forcément. Enfin, la czarine cherchait à occuper ses
gardes, sa noblesse, ses armées, et les sacrifices d'hommes lui
coûtaient peu*.
Catherine II, qui avait exploité l'ambition de Frédéric le
Grand pour s'agrandir en Pologne, exploita celle de Joseph II
pour s'agrandir en Turquie. Dés qu'elle se fut assuré sa conni-
vence tacite, elle fit reconnaître par le sultan l'indépendance
des tribus tartares de la Crimée et du Kouban, pour ce qui
n'était pas de la religion. Puis elle força une partie de ces tribus
de se soumettre à sa souveraineté. Elle allégua la même raison
1 Mémoire de Broglie à Louis XV sur la Dolitiqiie étrangère , 1773.
3 LU,
[1783-1785] AFFAIRES ÉTRAI^GÈRES. 91
qu'elle avait invoquée pour la Pologjne, c'est-à-dire la nécessité
de mettre fin à des troubles continuels qui lui imposaient Fen-
tretien ruineux d'une nombreuse armée sur sa trontière. Quoi-
qu'elle'vît dans le fond avec jalousie les prétentions de l'Au-
triche, elle promit de les soutenir sur le bas Danube ou en
Allemagne.
Le sultan protesta contre l'annexion des tribus tartares à la
Russie. Catherine menaça de la guérite. Joseph II déclara,
en 1783, qu'il s'était engagé par traité à soutenir les préten-
tions de la czarine et à lui fournir cent vingt mille hommes de
troupes autrichiennes. Il se proposait d'occuper les provinces
danubiennes. Vergennes, qui avait longtemps représenté la
France à Constantinople et qui connaissait la faiblesse des
Turcs, donna l'ordre à l'ambassadeur français, Saint-Priest,
d'insister auprès du Divan pour obtenir de lui l'abandon défi-
nitif des deux provinces que les Paisses occupaient de fait.
Saint-Priest réussit à arracher cette cession au sultan, le 8 jan-
vier 1784. Ainsi, grâce à la médiation de la France, la guerre
fut prévenue et l'ambition de l'Autriche déjouée. On reprocha
pourtant à Vergennes de s'être montré dans cette circonstance
trop complaisant pour la Russie et trop peu occupé des intérêts
du Commerce français dans la mer Noire.
Joseph II revint alors à l'idée d'acquérir la Bavière, ou plutôt
de l'obtenir en échange de la Belgique, contrée trop éloignée
du centre de ses Etats et d'une conservation trop difficile.
L'électeur était vieux, sans enfants. Il se laissa persuader de
souscrire à l'échange par un envoyé russe, Romanzoff, qui lui
promit l'érection de la Belgique en royaume sous le nom de
royaume de Bourgogne ou d'Austrasie. Mais le duc de Deux-
Ponts, son héritier futur, refusa de se laisser imposer cette
combinaison. Il se crut lésé, et en appela à la Diète et au roi
de Prusse.
Frédéric avait beaucoup vieilli. Tout occupé de mettre plus
d'unité et plus d'ordre dans ses Etats considérablement agran-
dis, il cherchait le repos. Cependant il ne cessait d'entretenir
une armée de cent quatre-vingt-six mille hommes toujours
prête à passer sur le pied de guerre, et s'il ne pouvait empê-
cher les agrandissements de la Russie, il voulait du moins
empêcher ceux de l'Autriche, plus dangereux pour lui. Il em-
brassa avec chaleur la cause du duc de Deux-Ponts. La France
l'appuya, son intérêt étant de contenir les ambitions de l'Autri-
92 LIVRE QUARANTE-QUATRIÈME.
che et d'entretenir la rivalité des deux grandes puissances alle-
mandes. Joseph II et Calherine désavouèrent toute pensée
d'ap'ir par contrainte, et le projet fut abandonné. Frédéric or-
ganisa, avec l'électeur de Saxe et dix autres princes allemands,
une ligue qui fut signée à Berlin, le 22 juillet 1785, «pour le
maintien des droits constitvatifs de l'Empire» .
Ainsi Joseph II échoua partout, qu'il dirigeât ses vues sur
la Hollande, les provinces danubiennes ou la Bavière. Ver-
gennes réussit à préserver la paix de l'Europe.
V. — Vergcnnes poursuivait un autre but : il voulait assurer
la position maritime et commerciale que la France avait ac-
quise pendant la guerre des Etats-Unis. Assuré déjà du con-
cours de la marine espagnole, il voulait l'être aussi de celui de
la marine hollandaise. 11 prétendait empêcher la Hollande
de retomber sous la dépendance de l'Angleterre, et l'attacher
à la France par des liens durables. Il y réussit, en signant avec
elle un traité de commerce.
Il en négocia un autre avec l'Angleterre, et ce second traité,
signé par Eden et Rayneval, contint une application déjà fort
large de ce que nous appelons aujourd'hui le libre échange.
Les négociateurs s'entendirent pour assurer réciproquement
les plus grandes facilités et les meilleures garanties aux Anglais
commerçant en France et aux Français commerçant en Angle-
terre. On renonça mutuellement à de vieux usages, comme les
droits d'aubaine, de représailles ; enfin on rédigea de nouveaux
tarifs, infiniment plus favorables aux importations réciproques.
Au-si, à partir de ce jour, le commerce entre les deux pays
suivit-il une rapide progression.
L'industrie française avait fait pendant le cours du dix-hui-
tième siècle des progrès considérables, non-seulement dans les
villes, mais encore dans les campagnes. La fabrication des tissus
divers, des toiles fines, des draps, des soieries, des dentelles et
celle des articles de Paris, s'étaient constam.ment développées.
La Normandie avait une industrie cotonnière qui commençait
à lutter avec celle de l'Angleterre. La production agricole et
viticole avait aussi augmenté. Si les chiffres réunis par Arnould
dans sa Balance du commerce sont exacts, notre commerce
extérieur s'éleva, entre les années 1716 et 1789, de cent dix-
huit millions à cinq cent quarante-deux pour l'exportation, et
de quatre-vingt-quatorze à six cent onze pour l'importation.
[1786] TRxlITÉS DE COMMERCE. 93
La France avait donc un double intérêt à multiplier ses
échanges avec l'étranger. Cependant le traité de 1786 souleva
des polémiques très-vives de chaque côté du détroit. Pilt, dont
le but principal était de remplacer pour les produits de Tin-
dustrie anglaise le marché américain par le marché français,
soutint au Parlement que le traité, avantageux aux deux pays,
l'était beaucoup plus à l'Angleterre, parce qu'un pays manu-
facturier gagnait à de nouveaux débouchés dix fois plus qu'un
pays agricole. La plupart des industries françaises se plaigni-
rent d'avoir été sacrifiées. Il est certain que dans les six années
suivantes (le traité, conclu pour douze ans, ne fut exécuté que
jusqu'en 1792) les importations de la France en Angleterre
furent inférieures de vingt-cinq millions aux exportations. La
chambre de commerce de Rouen entreprit une enquête, dont la
conclusion fut que les manufactures anglaises, surtout celles de
cotons et de lainages, avaient sur les nôtres une supériorité
marquée, due à une plus grande accumulation de capitaux, au
progrès récent de l'oatillage et au bon marché du charbon.
L'agriculture anglaise était de son côté supérieure à la nôtre,
sauf la production viticole '.
L'œuvre de Vergennes fut complétée par un troisième traité
de commerce, signé au mois de janvier 1787 avec la Russie.
Jusque-là on n'en avait fait aucun avec cette puissance. Nos
relations avec elle prirent plus d'activité, et il devint plus aisé
de se passer des intermédiaires.
Le gouvernement profita de la paix et des bonnes relations
avec l'Angleterre pour creuser le port de Cherbourg, afin de
réaliser le vœu formé par Colbert d'avoir un port militaire et
des arsenaux dans la Manche. Louis XVI alla en personne
visiter les travaux, assisté de Fleurieu, alors directeur des ports
et des arsenaux (juin 1786), et se fit une obligation d'inspecter
les moindres détails des armements maritimes.
On organisa dans le même temps un voyage de découvertes
autour du monde. Deux frégates furent mises sous les ordres
de la Pérouse, dont le roi rédigea lui-même les instructions
avec Fleurieu. Ces instructions étaient aussi variées qu'éten-
dues. La Pérouse devait parcourir l'Océanie et les mers du
Nord, se montrer partout où avaient passé les navigateurs an-
glais, reconnaître les découvertes déjà faites, les rectifier, les
* Dansin. Observations sur le traité de commerce de 1786.
94 LIVRE QUARANTE-QUATRIÈME.
compléter, en faire de nouvelles, recueillir des informations
de toute espèce et signaler les points commerciaux avantageux
pour la France dans le monde peu exploré de l'Océanie, des
Aléoutes, du Japon, de la Chine et des îles d'Asie. Il emmenait
avec lui une mi-;sion de savants. Malheureusement il disparut
en 1788, la troisième année du voyage, dans les glaces de la
mer du îNord.
YI. — Les finances étaient le côté fâcheux de la situation.
On ne vivait que d'anticipations et d'emprunts, d'emprunts
surtout. Galonné en fit un chaque année. Celui de 1783 avait
été de cent millions. Celui de 1784 fut de cent vingt-cinq, avec
des conditions plus favorables pour les preneurs ; car le rem-
boursement devait avoir lieu en vingt-cinq ans avec primes. Le
Parlement n'enregistra qu'après avoir présenté des remon-
trances. Calonne avait le tort de promettre dans chaque préam-
bule de ses édits des économies qu'il ne réahsait pas, une libé-
ration complète du trésor pour l'année qui devait suivre, et la
prospérité la plus certaine pour l'avenir. Il avait institué une
caisse d'amortissement à l'exemple de l'Angleterre ; cette caisse
ne fonctionna pas. Il voulut régler les marchés de bourse, à
cause des plaintes que soulevait l'agiotage ; il n'aboutit qu'à
produire une baisse des fonds.
Au mois de décembre 1785, il émit un nouvel emprunt de
quatre-vingts millions, se fondant sur la disette, sur la cherté
des vivres qui avait été extrême toute l'année, et sur la quan-
tité des secours qu'il avait fallu distribuer. Le Parlement,
alarmé, fit à deux reprises les remontrances les plus fortes, et
reçut deux fois l'ordre d'enregistrer. Il obéit, mais en modi-
fiant l'édit. Le roi le cita à Versailles, tint un lit de justice, et
fit biffer en sa présence les modifications introduites. On reve-
nait ainsi à l'omnipotence financière du dernier règne.
Calonne ne renonça pas aux emprunts ; seulement il s'y prit
d'une autre manière, afin d'éviter des luttes certaines. Re-
nonçant à publier de nouveaux édits, il rouvrit des emprunts
fermés; il fit emprunter trente millions par la ville de Paris
pour le compte de l'État. En février 1787, il demanda soixante-
dix millions aux actionnaires de la caisse d'escompte. Cette
caisse prospérait; il lui donna un privilège de trente ans et
porta son capital de trente millions à cent pour étendre ses
services, en y mettant pour condition que les soixante-dix mil-
[1786] ENfRARRAS DES FIZnANCES. 65
lions nouveaux seraient versés au trésor. Mais c'étaient là des
expédients. Les fonds éprouvaient une baisse continue; Galonné
avait inutilement consacré quelque argent à en faire acheter
pour les relever ou les soutenir. Les recettes diminuaient. Le
troisième vingtième finissait le 31 décembre 1786. Il fallait ab-
solument aviser et changer le système.
II le fallait d'autant mieux qu'on n'avait cessé nulle part de
discuter les affaires publiques et surtout celles de finances.
Après le bruit qui s'était fait autour de Necker, il n'était plus
possible que le silence revînt. Les banquiers, les gens d'af-
faires s'étaient habitués à donner leur avis; les rentiers, tous
les jours plus nombreux, suivaient avec une attention particu-
lière les actes du gouvernement. En intéressant plus de monde
à la fortune publique, on avait créé des exigences avec les-
quelles on était forcé de compter.
Necker publia sur V administration des finances un ouvrage
capital, le premier, ce semble, qui présentât un tableau com-
plet des ressources du pays, de leur meilleur emploi possible
et du développement qu'elles pouvaient prendre. II y fit natu-
rellement son apologie, et il critiqua les actes de Galonné avec
son ton déclamatoire ordinaire. Gar il avait l'honnêteté et la
conscience bruyantes. II se drapait dans sa dignité person-
nelle, dans son patriotisme, c'est-à-dire son zèle pour le bien
public; il attaquait la courtisanerie et déclarait vouloir mon-
trer « à ceux dont Toeil n'est jamais frappé que par l'éclat du
rang et des dignités, qu'il existe encore une autre grandeur,
celle du caractère et de la vertu.» Il se plaignit qu'on para-
lysât les assemblées provinciales ; on leur avait, en effet, inter-
dit de publier leurs procès-verbaux. «Sans doute, écrivait-il,
les regards publics importunent ceux qui gèrent les affaires
avec nonchalance, mais ceux qu'un autre esprit anime vou-
draient multiplier de toutes parts la lumière.» Les ministres
considérèrent un pareil livre comme un acte de trahison. Le
roi se sentit blessé ; il déclara qu'il ne voulait plus «faire de son
royaume une république criarde sur les affaires d'Etat, comme
est la ville de Genève et comme il est arrivé pendant l'adminis-
tration de M. Necker \» Vergennes, Breteuil, Ségur, Ga-
lonné, demandèrent que Necker fût exilé. Louis XVI n'osa
aller jusque-là, mais son ressentiment fut d'autant plus vif que
' Ssulavie, t. IV, cL. xxxv.
96 LIVRE QUARANTE-QUATRIEME.
l'ouvrape eut un pro 'igicux; succès, Droz affirme qu'il s'en
vendit, tant en Europe qu'en France, quatre-vingt mille
exemplaires.
Galonné, jugeant avec raison les mesures de détail impuis-
santes et usées, conçut, avec son imagination que les grands
partis n'eftrayaient pas, un vaste plan de réformes radicales
oiî la politique tenait autant de place que les finances. « On ne
peut, disait-il dans son rapport au roi, rétablir solidement les
finances que par la réformation de ce qu'il y a de vicieux dans
la constitution actuelle Ce qui est nécessaire pour le salut
de l'État serait impossible par des opérations partielles, et il
est indispensable de reprendre en sous-œuvre l'édifice entier
pour en prévenir la ruine. »
Il rédigea donc un projet où s'amalgamèrent les mesures
financières et les mesures politiques, les première? réalisant
des vœux qui remontaient à Colbert et à Yuuban, les secondes
quelques-iines des idées de Turgot et de Necker. Il aborda les
difficultés de front, et avec sa confiance ordinaire il les exagéra,
comme pour exagérer le mérite qu'il aurait à triompher d'ob-
stacles devant lesquels ses prédécesseurs avaient échoué.
C'était son habitude de grossir, non d'atténuer la portée de
ses actes.
Il attaqua directement les abus, ou plutôt le premier de
tous, l'inégalité des charges. Il proposa de créer un impôt fon-
cier général et permanent, exclusif de tout privilège, sous le
nom de subvention territoriale. C'était l'idée de Yauban, idée
vers l'application de laquelle on gravitait depuis longtemps, et
dont les cinquantièmes et les dixièmes avaient déjà été l'appli-
cation partielle. C'était aussi celle de Turgot. Galonné se flat-
tait de la réaliser définitivement.
Mais il fallait prévoir plusieurs sortes de résistances, celle
des intéressés qui défendraient leurs privilèges ; celle des corps
ennemis des innovations, comme les parlements, ou résolus,
comme le clergé et les états provinciaux, à maintenir leur an-
cien droit de voter leurs propres contributions; enfin celle
de tous les contribuables qui devaient s'alarmer de la créa-
tion d'un nouvel impôt. Galonné, pour parer à ces obliga-
tions et détruire ces résistances, imagina un système de dis-
positions très-compliquées. Il proposa d'exempter les classes
privilégiées, clergé, noblesse et magistrature, de la capitation,
ce qui constituerait en leur faveur une sorte d'indemnité. Il
(1786J GALONNE ET LES ABUS. 97
proposa ensuite d'e'tendre à tout le royaume l'institution des
assemblées provinciales, dont l'utilité et la popularité, après
ce qui s'était passé dans le Berry et la haute Guyenne,
n'étaient plus douteuses. Il les multipliait même beaucoup, car
il créait trois sortes d'assemblées superposées, pour les pa-
roisses, les districts et les provinces. A la masse des contri-
buables, il offrit comme appât quelques adoucissements dans le
régime des tailles et des gabelles, l'abolition de la corvée des
routes et des facilités pour le commerce intérieur. Enfin il
remaniait le budget en supprimant vingt millions de dépenses,
en augmentant l'impôt du timbre et en annonçant une inféoda-
tion de domaines sur une large échelle.
A ces mesures, Galonné en ajoutait une autre qui n'avait
guère de rapport avec elles, mais qui devait produire un
grand effet, en donnant une haute idée de sa propre puissance
et de ce que nous appellerions aujourd'hui le libéralisme de
ses vues. II proposait de rendre un était civil aux protestants.
Louis XVI y était depuis longtemps résolu ; ledit était préparé,
mais divers motifs en avaient retardé la promulgation.
Un plan aussi hardi causa naturellement beaucoup d'émo-
tion etde surprise. Il trouva non-bculement des adhérents, mais
des admirateurs et des prôneurs enthousiastes à la cour, témoin
le baron de Besenval. Galonné eut le mérite de comprendre
qu'il était de toute nécessité que le gouvernement prît une
initiative résolue, et rompit avec ce qu'on appelait non sans
raison \ei préjugés. Il relevait les finances; il enlevait définiti-
vement aux classes supérieures leur privilège territorial depuis
longtemps battu en brèche ; il complétait l'uniformité adminis-
trative; il effaçait d'un trait de plume des institutions suran-
nées qui avaient perdu leur vitalité ou n'en avaient conservé
qu'autant qu'il fallait pour entraver la marche du gouverne-
ment, et il créait partout des assemblées qui donnaient au
pays le moyen de participer à ses propres affaires. G'était donc
là une grande et féconde conception. Mais il y avait un incon-
vénient réel à présenter en bloc un trop grand nombre de
projets de lois, dont chacun eût été discutable isolément, et
parmi les objections il s'en présentait de très-lortes. C'était une
inconséquence de créer le privilège pour la capitation, quand
on le supprimait pour la contribution foncière. G'était aussi un
acte illibéral que de détruire les derniers vestiges conservés
jusque-là de l'ancien droit dti voter Imioôt. On alléguait en
VII. 7
98 LIVRE QUARANTE-QUATRIEME.
vain que ce droit se réduisait à peu de chose, que les assem-
blées du c\erryé étaient vues avec peu de faveur, et que les
états provinciaux n'étaient appuyés que par les provinces qui
en jouissaient.
Il ne fallait pas songer à présenter de pareils édits aux par-
lements sans y soulever des tempêtes. Galonné y songea d'au-
tant moins que les dispositions de la magistrature lui étaient
personnellement hostiles, et qu'il les avait envenimées par ses
querelles avec les cours de Paris et de Bordeaux. Il imagina de
proposer au roi la convocation d'une assemblée de notables,
pareille à celles qui avaient eu lieu sous Henri IV et sous
Louis XIII. Il se fût effravé lui-même, ainsi que Louis XVI,
d'une réunion d'états généraux. Il pensa qu'une assemblée de
notables, tous choisis par le roi, aurait le même effet; qu'elle
serait vue avec faveur; qu'elle donnerait par son vote lauto-
rité nécessaire aux nouveaux édits ; que le Parlement n'oserait
dès lors refuser l'enregistrement, et que s'il le refusait, on
pourrait l'y forcer par un lit de justice qui serait cette fois cou-
vert d'applaudissements universels. Le roi se récria d abord à
la vue du déficit, à l'idée d'une assemblée et à certains détails
du plan; mais on finissait toujours par le gagner en flattant
son amour du bien. L'idée d'imiter Henri IV le séduisit. Ga-
lonné dut s'assurer encore le concours de Vergennes et de
Miromesnil. Vergennes, circonspect et peu libéral, hésita
beaucoup avant de se prononcer. Galonné lui représenta qu'il
était acculé à un abîme, et fit luire à ses yeux l'idée d'annuler
le Parlement, devenu l'épouvantail des ministres. Miromesnil,
dont l'inaction était devenue proverbiale, garda le silence et
parut approuver. Le reste du conseil ne fut pas consulté. Le
secret fut gardé comme s'il se fût agi d'un complot. Les autres
secrétaires d'État n'eurent connaissance des édits qu'avec le
public.
Le 29 décembre 1786, Louis XVI convoqua les notables, à
la date du 29 janvier suivant, « pour le soulagement du
peuple, l'ordre des finances et la réformation de plusieurs
abus » . L'assemblée compta cent quarante-quatre membres,
savoir sept princes du sang, quatorze archevêques et évêques,
trente-six ducs et pairs, maréchaux de France et gentilshom-
mes, douze conseillers d'État et maîtres des requêtes, trente-
huit magistrats de cours souveraines, douze députés des pays
d'états, et vingt-cinq officiers municipaux des grandes villes.
|1786] CONVOCATION DES NOTABLES. 99
Ainsi la noblesse se trouva en forte majorité et le tiers ne
compta qu'un petit nombre de membres. Il est vrai qu'on
avait écarté toute idée d'vine représentation nationale ; les no-
tables n'étaient nullement regardés comme des mandataires
du pays. On voidait simplement une extension du conseil, un
conseil plus étendu, enfin des approbations qui eussent un ca-
ractère plus considérable. Dans ce but, Galonné, avec une
générosité égale à sa confiance, appela à taire partie de l'as-
semblée, non-seulement des personnages connus et populaires
en leur qualité de pbilautbropes, comme le prince de Beauvau,
les ducs de Nivernois, de la Rochefoucauld et de Bétliune-
Charost, mais plusieurs de ses ennemis déclarés, comme l'ar-
cbevéque de Toulouse. Il mit sa conscience à taire des choix
« convenables par la moralité, le talent et l'importance per-
sonnelle '. » Il prit même le soin d'exclure toute personne rem-
plissant une charge à la cour.
Galonné était plein d'assurance. Les discussions ne l'ef-
frayaient pas. Il pouvait craindre quelques intrigues, mais
aucune hostilité de partis, puisque les partis n'existaient pas.
Il pécha, il est vrai, par imprévoyance. Il ne s'aperçut pas que
l'aveu brusquement lancé d'un déficit était un cri de détresse
jeté en public et la condamnation de sa propre gestion. Il ne
se douta pas non plus que les notables dussent se demander
s'ils avaient un mandat pour voter des impôts.
La cour fut loin de partager sa confiance ; elle sentait la foi-
blesse du roi. Les vieux courtisans regardaient toute assemblée,
quelle qu'elle fût, comme une diminution de 1 autorité royale;
ils ne manquèrent pas d'invoquer la tradition de Louis XIV et
de dire que Louis XVI donnait sa démission. Les ennemis de
Galonné se félicitèrent de penser qu'il courait à sa chute ; ses
amis, dont le nombre diminuait, parurent peu disposés à le
suivre dans une expérience risquée. La majorité du public se
renferma* dans une attentive curiosité.
Les ministres firent pour l'assemblée un règlement plein de
précautions défiantes. Ils la divisèrent en sept bureaux, qu
délibéraient chacun séparément sous la présidence d'un prince
et n'avaient aucunes réunions communes. Les voix se comp-
taient par bureaux et non par têtes.
L'ouverture, annoncée pour le 29 janvier, fut retardée jus-
1 Correspondance de Lafiiyette.
«7.
100 LIVRE OUARANTE-QUAIRIEME.
qu'au 22 février, parce que le travail pre'paratoire n'était pas
terminé. La mort de Vergennes eut lieu dans cet intervalle, et
comme Miromesnil affectait une circonspection silencieuse.
Galonné demeura seul pour défendre son projet et représenter
le roi.
VII. — L'assemblée s'ouvrit à Versailles le 22 février 1787.
Galonné prit la parole avec son aisance ordinaire. Il présenta
ses projets comme l'œuvre du roi, qui en voulait le succès; il
affecta de tourner en ridicule l'économie, telle que Necker
l'avait entendue. Il avoua carrément et sans détour un déficit
qu'il déclara être très-ancien et remonter au moins à l'époque
de Law; il se fit de celte ancienneté un arjjument pour y parer
sans délai, et il annonça pompeusement cette réforme dabus
que de grands rois n'avaient pas su faire. — « Que restc-t-il,
s'écri;iit-il, pour la réformation des finances? Les abus. Oui,
c'est dans les abus mêmes que se trouve un fonds de richesses
aue l'Etat a le droit de réclamer. »
Les notables, quoique bien disposés et sachant gré au roi
de la franchise avec laquelle il s'adressait à eux ' , parurent
étonnés que le ministre leur demandât de l'argent sans parler
de rendre des comptes, et proposât une réforme des abus, c'est-
à-dire une réforme de la société et de l'Etat, à l'unique point
de vue des ressources financières qu'on pouvait en tirer.
L'extension des assemblées provinciales fut d'abord ap-
prouvée dans les bureaux. Ces assemblées, soumises à des
règles d'élection analogues à celles que Turgot avait imaginées,
devaient se réunir cbaque année, répartir les charges, proposer
les chemins, les canaux, les ateliers de charité, faire connaître
les besoins des provinces, sans avoir toutefois ni juridiction ni
pouvoir d'exécution. On convint que les trois ordres y délibé-
reraient en commun, que le vote y aurait lieu par tête; que le
tiers y jouirait d'une représentation double et pourrait même
avoir deux voix sur trois. Seulement les présidences seraient
réservées à titre d'honneur aux membres du clergé et de la
noblesse.
La subvention territoriale n'obtint pas la même faveur. On
repoussa comme impraticable l'idée de la percevoir en nature,
et avant d'en autoriser la perception en argent, on demanda la
1 LafayeUe à WasLington, leure du 13 janvier 1787.
L'ASSEMBLEE DES :qOTABLES EN 1787. 101
communication du budget et l'évaluation exacte du déficit.
Galonné soutint que l'assemblée n'avait qu'un avis à donner et
que cet avis portait sur la forme du nouvel impôt, non sur le
fond. Les notables répondirent qu'au moins devaient-ils être
éclairés pour motiver leur avis. La moindre expérience des
assemblées eût fait prévoir une pareille demande. Le comte de
Provence , frère du roi et président d'un bureau , insista pour
que le budget fût communiqué. Les notables, continuant la
discussion sous réserves, demandèrent encore que la subven-
tion eût une quotité fixe et une durée limitée, clauses que les
parlements présentaient toujours pour l'enregistrement des
vingtièmes. Ils voulurent réserver le vote des corps privilégiés
et des pays d'états. Ils combattirent l'idée d'un impôt perpé-
tuel qui serait affranchi de tout vote préalable. Enfin ils rele-
vèrent le peu d'utilité qu'il y avait à exempter les ordres privi-
légiés d'une ancienne taxe, la capitalion, pour leur en imposer
une nouvelle, la subvention. Ces discussions n'ont plus aujour-
d'hui qu'un intérêt historique; il faut pourtant s'y arrêter, car
les temps qui ont précédé les révolutions ne sont pas moins
curieux que les révolutions mêmes.
L'imprévoyance de Galonné éclatait. Il s'était persuadé que
les notables, reconnaissants d'être convoqués, lui prêteraient
un concours docile et confiant. Il ne s'était pas même douté
que son peu de considération personnelle pût lui nuire en face
d'hommes dont le plus grand nombre joignaient à une situa-
tion très-indépendante la droiture et la hauteur du caractère.
Il ignorait si bien ce qu'était une assemblée, que ses ennemis
lui jouèrent le tour spirituel de mettre une critique qu'ils pu-
blièrent de lui sous le nom du ministre anglais, M. Pitt.
Il voulut négocier. Il eut une conférence avec Brienne, qui
passait pour le chef du clergé. Il se rendit à une réunion par-
ticulière que le comte de Provence tint chez lui et à laquelle
furent appelés six membres de chaque bureau. Mais sa dexté
rite de langage, que tous les contemporains s'accordent à
vanter, lui servit peu. On lui demanda des comptes en règle.
La nécessité des états généraux pour créer un impôt nouveau
fut soutenue vivement par des prélats présidents d'états provin-
ciaux et par des magistrats qui invoquaient le droit ancien de
la France.
Il fallut que le roi intervînt et rappelât à l'assemblée par un
message, qu'elle avait uniquement à se prononcer sur la
102 LIVRE QUARANTE-QUATRIEME.
forme de l'impôt. Elle se prononça pour la perception en ar-
gent, mais persista à demander des comptes.
En attendant qu'on les lui fournît, elle examina les autres
parties du projet. Elle accepta la liberté du commerce inté-
rieur pour les grains, et le plan pour l'abolition des corvées,
que Galonné proposait d'ailleurs de remplacer par une taxe
pesant uniquement sur les roturiers. Elle demanda que les
changements à introduire dans la taille fussent soumis à l'exa-
men préalable des assemblées provinciales. Elle présenta diffé-
rentes propositions au sujet des douanes et des gabelles. Ces
discussions prirent cinq ou six semaines, sans qu'il fût possible
dele« abréger. Le projet ministériel en sortit modifié et amendé
dans toutes ses parties.
Le public ne tarda pas à discuter à son tour. On ne parlait
que des abus. Beaucoup de gens soutenaient que le déficit était
imaginaire, puisqu'on ne donnait pas de comptes; que la cour
l'invoquait comme un prétexte pour obtenir un impôt. L'argent
abondait à Paris, l'agriculture et l'industrie semblaient pro-
spérer; ces circonstances fortifiaient les soupçons. La cour
n'était rien moins que populaire ; les notables le devinrent. Le
public s'habitua à les considérer comme ses défenseurs. Leur
rôle grandit. Necker leur adressa des notes, en réponse aux
attaques que Galonné avait lancées plus ou moins directement
contre lui.
Galonné, après avoir fait les efforts les plus inutiles pour
persuader et entraîner l'assemblée, voyant qu'elle relevait tout
ce que ses assertions avaient de léger, d'insuffisant ou de con-
tradictoire, désespéra de la satisfaire, et prit un parti qui
donna une nouvelle preuve de son peu d'expérience et de per-
spicacité. Il en appela au public. Il publia son projet avec un
nouvel exposé de motifs qui fut rédigé par le célèbre avocat
Gerbier, et qui comprenait son apologie. Il l'envoya partout,
le fit crier dans les rues et l'adressa à tous les curés de cam-
pagne. Les notables y étaient représentés comme animés de
vues contraires aux intérêts du peuple. Ils s'en plaignirent au
roi. Louis XVI, peu satisfait de la démarche de Galonné, s'ex-
prima sur son compte en termes qui pouvaient être pris pour
un désaveu; il autorisa les notables à publier de leur côté leurs
procès-verbaux. De cette façon le public fut mis tout à feit de
la partie. La querelle, en changeant de terrain, changea de
caractère. Les attaques devinrent personnelles et passionnées.
[1787] DISGRACE DE GALONNE. 103
Aucune accusation ne fut pins ménagée à Galonné. On lui re-
procha d'avoir dissipé et même pillé les fonds publics. On de-
manda son renvoi et la convocation des états généraux.
Il se trouva tout à coup isolé, abandonné des autres minis-
tres, de la cour, même de ses plus chauds partisans. Miroines-
nil, le seul de ses collègues auquel il eût fait confidence de ses
plans, s'enferma dans un silence significatif, et passa pour se-
conder sous main l'opposition des magistrats. Breteuil, ad-
ministrateur de la maison de la reine, travailla contre lui.
Louis XVI le soutint d'abord, pour ne pas paraître céder à la
pression d'une assemblée. Il lui accorda le renvoi de Miromes-
nil et son remplacement par le président Lamoignon. Mais
Galonné voulut aussi obtenir celui de Breteuil. La reine alors
s'indigna, et ce fut lui qui dut quitter le ministère, le 8 avril-.
Il tomba donc, non pour avoir conçu un plan qui, malgré
ses imperfections, eût mérité un meilleur sort, mais par sa folle
confiance en lui-même et par son inexpérience complète des
assemblées. Quand il fut tombé, ses ennemis s'acharnèrent
sur lui, chose inévitable, le traînèrent dans la boue, et allè-
rent jusqu'à lui reprocher des vices que ses défauts mêmes
excluaient.
Brienne, qui adressait des avis secrets au roi depuis l'ouver-
ture de l'assemblée, attendait sa succession. Mais Louis XVI
éprouvait vme instinctive et louable aversion pour les évéques
de cour intrigants et corrompus, et il voulait garder la tradi-
tion de Louis XIV, qui avait exclu systématiquement les prélats
de ses conseils. Brienne se servit alors du crédit qu'il s'était
ménagé auprès de la reine pour faire appeler à la direction des
finances un vieux conseiller d'Etat, Fourqueux. L'assemblée
fut peu satisfaite de ce choix, et voyant que les projets de Ga-
lonné n'étaient pas retirés, elle crut que Fourqueux serait sim-
plement un prête-nom; que Galonné continuerait de tout con-
duire. On demanda au roi d'exiler ce dernier. Le roi refusa
d'abord, puis s'y décida quand on lui eut démontré qu'il s'était
servi d'effets publics pour soutenir des spéculations de jeu.
Le public désignait Necker comme le seul homme capable
de trancher le nœud de la question financière. Necker, se
voyant mis en cause par les assertions de Galonné, les avait
relevées avec autant de fierté que d'aigreur.
Il voulut donner à son tour les chiffres des divers emprunts
et l'évaluation du déficit. Il déclara avoir emprunté pour son
104 LIVRE QUARANTE-QUATRIEME.
compte plus que Galonné ne le disait, et il s'en fit un me'rite,
y voyant la preuve qu'il avait eu plus de crédit. Les notables
et le public, hors d'état de jufjer une contestation dont ils ne
possédaient pas toutes les pièces, le crurent sur parole, quoique
ses évaluations fussent très-générales et de la nature de celles
de son compte rendu '. Le roi fut irrité du scandale de cette
polémique. Défense fut faite de rien imprimer désormais sur ce
sujet, et Necker reçut l'ordre de s'éloigner de Paris immédia-
tement.
Le 23 avril, Louis XVI se rendit à l'assemblée, dont les
acclamations le remercièrent du renvoi de Galonné, lly aj)porta
l'édit modifié dans quelques-unes de ses parties, plus ou moins
conformément aux vœux exprimés. Restaient les deux points
essentiels, la subvention et le timbre, sur lesquels les notables
ne s'étaient point prononcés. L'assemblée montra peu d'em-
pressement, comme si elle eût attendu un contrôleur général
sérieux et capable de porter le poids de la discussion. Les
ministres Montmorin et Lanioignon, qui avaient remplacé
Vergennes et Miromesnil, supplièrent le roi de rappeler
Necker. Il y consentait malgré ses répugnances, quand Bre-
teuil lui représenta que le rappel d'un honnne qu'il venait
d'exiler serait considéré comme un acte d'insigne faiblesse, et
insista carrément pour le choix de Brienne, dont il fit valoir le
crédit au sein de l'assemblée. Louis XVI céda, en témoignant
un découragement profond (l*' mai).
Brienne avait une vanité et une ambition effroyables. Il
n'était entré (Jans les ordre> et n'y était resté que pour devenir
plus facilement premier ministre.
Il avait, dit madame de Staël , grâce à son costume sacer-
dotal, l'extérieur réfléchi d'un homme d'Etat. Ses grandes
manières, son esprit vit et tranchant, une certaine facilité su-
perficielle, enfin le soin qu'il avait pris de faire beaucoup van-
ter son administration du Languedoc, lui avaient conquis à la
cour une réputation qu'il étendit encore plus loin; mais il ne
la soutint pas. Il avait les détauts de Galonné, ses goûts fri-
voles, ses habitudes de plaisir, sa confiance présomptueuse; il
avait de moins la fécondité de l'esprit et le talent de plaire. On
lui trouva pourtant un mérite, celui de l'avoir renversé.
11 refusa le cojicours de Necker, le sachant trop ambitieux
* Droz Histoire de Louis XVI, t. I.
|1787] nu EN NE. 103
pour demeurer à la seconde place. Il prit le titre de chef du
conseil des finances, et y modifia, avec l'aide de plusieurs di-
recteurs généraux, le plan proposé aux notables. Il fixa le
chiffre de la subvention à quatre-vingts millions; en revanche,
il rétablit la capilalion pour tout le monde. Il promit quarante
millions d'économies annuelles au lieu de vingt, en les faisant
porter particulièrement sur la maison du roi. Enfin, il com-
muniqua aux notables les états de finances, qu'il avait naguère
demandés en leur nom.
Maïs les notables, mis en présence de ces états, éprouvèrent
un embarras qu'ils n'avaient pas soupçonné. Rien n'était moins
clair; la forme des budgets ne ressemblait pas à celle qui a été
adoptée depuis et qui est en usage dans les gouvernements
libres. Tout ce qu'ils purent voir, c'es.t que le déficit annuel
réel flottait entre cent dix nullions, évaluation de Galonné, et
cent quarante, évaluation de Necker. Ils finirent alors par s'en
remettre au roi pour les deux édits de !a subvention et du
timbre, c'est-à-du'e par s'abstenir, en se déclarant sans mandats
pour engager le clergé et la noblesse dans le sacrifice de privi-
lèges qui constituaient une propriété.
Ils émirent encore dans leurs bureaux de nouveaux vœux.
Ils demandèrent que le contrôleur général fût soumis à la sur-
veillance non-seulement du conseil des finances, mais de
quelques personnes indépendantes du gouvernement et de la
cour. Ils insistèrent pour que les états du trésor fussent publiés
annuellement. Un des bureaux demanda que l'assemblée fût
convoquée tous les ciufj ans.
Les notables éprouvaient une répugnance invincible pour la
création de nouveaux impôts ; ils espéraient que ces im[)ôts ne
seraient pas nécessaires, et ils ne voulaient pas que le gouver-
nement leur en fit endosser la responsabilité. Ils pensaient
qu'avec des réformes sérieuses, une administration meilleure,
et en obtenant la baisse de l'intérêt, on pourrait arriver à dimi-
nuer la dette et les charges. Dans tous les cas, ils sentaient
que de grandes mesures n'étaient possibles que de la part d'as-
semblées ayant des mandats. La Fayette, qui devait à sa pré-
coce réputation un certain franc-parler, prononça dans le bu-
reau que présidait le comte d'Artois, les mots d'états généraux
et même d'assemblée nationale. On s'en exprimait peu et avec
des précautions oratoires, pour ménager la cour; on n'en sen-
tait pas moins qu'on en viendrait là.
106 LIVRE QUARANTE-QUATRIEME.
La reine et les princes pressèrent le roi d'en finir. Brienne
fit peu d'efforts pour retenir une assemblée en présence de la-
quelle il avait changé de rôle et qui pouvait le gêner dans son
rôle nouveau. Louis XVI, s'emparant de la vague acceptation
obtenue, congédia les notables. La séance de clôture eut lieu
le 27 mai. Brienne vanta les administrations provinciales désor-
mais constituées. C'était le seul résultat qui fût acquis.
Brienne avait sauvé tant bien que mal une situation compro-
mise par Galonné. Mais l'adhésion, dans la forme où on lavait
obtenue, ne tranchait rien. Restait l'aveu qu'on avait fait d'un
déficit énorme et de prodigalités imprévoyantes. Restait la
condamnation des anciens errements financiers. «Le roi, dit
Lamoignon dans la séance de clôture, a solennellement promis
que le désordre ne reparaîtrait plus dans les finances. » Enfin,
on avait traité les privilèges d'abus, et prononcé ainsi contre
eux une condamnation dont il n'était plus possible de les
relever.
On a reproché aux notables de n'avoir rien résolu et d'avoir
éludé la grande question de la répartition égale de l'impôt. Le
reproche est fondé ; l'assemblée avorta. On a pu considérer ses
réserves comme des fins de non-recevoir pour repousser des
sacrifices qui l'atteignaient. On a pu critiquer son langage em-
barrassé, quelquefois déclamatoire, et sa disposition injuste à
faire retomber sur Galonné toute la responsabilité du passé.
Mais le plus grand tort des notables fut d'être sans pouvoirs et
dès lors sans force. Il leur était difficile d'exercer une initiative.
Furent-ils coupables de s'être jugés sans mandat? Les plus
reprochables ne furent-ils pas ceux qui les convoquèrent dans
la pensée d'obtenir d'eux une ovation et des adhésions bruyantes,
sans voir que la question devait être portée nécessairement
devant d'autres juges ?
La plus grande responsabilité de Tavortement pèse sur la
cour et sur Galonné. Malheureusement Brienne ne fut pas plus
adroit. Il crut que l'assemblée une fois dissoute, son souvenir
s'effacerait, comme «i le public eût pu se désintéresser de
questions qu'on avait soulevées devant lui sans les résoudre.
Il ne vit pas que les notables, retournant dans les provinces,
allaient y exprimer leurs mécontentements ou leur inquiétude,
et y faire connaître ce qu'ils avaient appris. La Fayette en
jugeait mieux quand il écrivait à ses amis d'Amérique que
l'assemblée s'était conduite avec fermeté et patriotisme, et
[1787] LES NOUVEAUX IMPOTSi iOT
qu'elle avait répandu «l'habitude de penser aux affaires pu-
bliques ' » .
VIII. — Aussitôt les notables congédiés, Lamoignon proposa
d'envoyer les édits au Parlement, pour les faire enregistrer
collectivement et sans délai. Il pensait que l'adhésion telle
quelle obtenue de la part des notables préviendrait toute oppo-
sition de la part des magistrats, et que s'ils en faisaient une,
on serait dans une condition excellente pour leur forcer la
main, parce qu'on aurait les applaudissements du public.
Lamoignon étaitunespritvain et superficiel. Gomme Brienne,
il se croyait né pour gouverner, fort de sa science judiciaire et
de l'ardeur avec laquelle il avait embrassé quelques-unes des
idées de l'école philosophique. Mais il ne sut pas mieux agir
que lui. Encore moins sut-il parler en homme d'Etat; il acquit
même par ses maladresses fréquentes de langage une notoriété
compromettante.
Brienne fut moins confiant que le nouveau chancelier, et sa
circonspection s'explique; car, a dit M. Mignet, il n'avait que
de mauvais partis à prendre. Il aima mieux faire enregistrer les
édits successivement, en commençant par ceux qui devaient
soulever la moindre opposition. L'édit sur le commerce des
grains fut enregistré le 17 juin, celui qui supprimait la corvée
le 22, et celui qui établissait les assemblées provinciales le 27.
Le Parlement ne fit ni objections ni réserves.
L'édit du timbre vint ensuite, en attendant celui de la sub-
vention. Comme il s'agissait d'un nouvel impôt, le Parlement
demanda qu'on lui en démontrât la nécessité et qu'on lui com-
muniquât les états de finance. On lui répondit, ce qui était
vrai , que cela ne s'était jamais fait, qu'il sortait de ses attribu-
tions, et que tout ce qu'on avait pu communiquer de ces états
avait été soumis aux notables. Mais c'était lui refuser les pièces
du procès. Dès lors il se déclara incompétent. Un conseiller,
Sabatier de Castres, dit : « Ce ne sont pas des états qu'il nous
faut, ce sont des états généraux. » La proposition fut acclamée,
non, comme on l'a prétendu, à cause de la surprise qu'elle
causa, mais parce que l'idée qu'elle exprimait se traduisait de
jour en jour davantage en vœu populaire. Dans une séance à
laquelle assistaient les princes et les pairs, dont la présence
* Lettre de Lafayette à Jay, mai 1787,
108 IJVRE QUARANTE-QUATRIEME.
ajoutait à la solennité ordinaire, il fut décidé à la majorité des
voix que les remontrances exprimeraient le vœu de la convo-
cation des états fjénéraux (16 juillet). Les membres de la mino-
rité étaient au fond du même avis; ils reculaient seulement
devant la crainte d'enjjajjer leur responsabilité.
Le roi modifia quelques détails de Tédit du timbre, en limita
la durée à dix ans, et le renvoya au Parlement avec le projet
de subvention. Le Parlement persévéra dans sa hVne de con-
duite, et déclara, par un arrêt, «que la nation, représentée
par les états généraux, était seule en droit d'octroyer au roi les
subsides dont le besoin serait évidemment démontré» .
On a dit de cet arrêt que ce fut celui du destin. Le vœu
exprimé timidement et incidemment par les notables, inséré
ensuite dans des remontrances, prenait la forme la plus solen-
nelle; car le Parlement était alors la plus grande autorité mo-
rale qu'il y eût en France, et de plus il avouait l'insuffisance
de son contiôle et l'impuissance de ses censures. Quelque im-
portance qu'il attacbàt à ses attributions traditionnelles, il re-
connaissait que la situation exigeait un remède exceptionnel. Il
déclarait perdue l'espérance de la jjuérir par les voies ordinaires.
Un tel arrêt était le premier tintement de la clocbe qui allait
sonner la Révolution. Cependant le Parlement n'était ni impré-
voyant ni aveugle, comme on le lui a reprocbé. C'est à d'au-
tres, c'est au gouvernement, c'est aux ministres que doivent
être adressés de pareils reproches. En proclamant que la nation
avait seule le droit de s'imposer elle-même, il ne fit qu'expri-
mer un principe traditionnel de la monarchie, principe que
le gouvernement n'osait pas contester, même quand il en élu-
dait l'application. Le Parlement savait qu'il diminuait son rôle
politique ; mais il y avait dans ce sacrifice une certaine noblesse
que ses ennemis eussent dû comprendre et que plusieurs d'entre
eux eussent mieux fait d imiter. Quoi qu'on puisse dire contre
l'ancienne magistrature, elle eut l'incontestable honneur de
parler et d'agir seule alors avec dignité et avec un esprit d'ini-
tiative aussi éloigné des témérités que de la routine.
On faisait d'ailleurs et assez haut dans le sein de l'assemblée
de curieux calculs. D'Eprémesnil, dont la voix éloquente,
pleine d'ardeur et d'entraînement, exerçait une sorte de fasci-
nation, prétendait associer le contrôle du Parlement à celui des
états généraux, de manière à les rendre indissolubles et à les
fortifier l'un par l'autre. D'autres conseillers, Duport et Fré-
[1TS7J RÉSISTANCE DES PARLEMENTS. 109
teau, voyaient plus loin et croyaient que des changements con-
sidérables dans les bases mêmes du gouvernement étaient deve-
nus nécessaires. Duport était un des membres les plus jeunes,
mais c'était aussi un des esprits les plus sérieux, les plus puis-
sants et les plus originaux. Sans rival dans la compagnie comme
criminaliste et publiciste, il dirigeait à son gré les chambres
des enquêtes, composées de jeunes magistrats qu'irritaient les
pamphlets minislériels et qui se montraient, dit Sallier, tou-
jours prêts à aller en guerre.
Après l'arrêt, le Parlement fut mandé à Versailles, où un lit
de justice eut lieu le 6 août. Le roi voulut que les deux édits du
timbre et de la subvention fussent enregistrés sous ses veux, de
sa propre autorité. Le Parlement, étant rentré au palais, déli-
l)éra sur les actes du lit de justice, et déclara l'enregistrement
illégal. Jamais la foule ne s'était pressée si nombreuse et si
inquiète autour de la salle des séances. Les résultats des déli-
bérations étaient épiés avec une telle avidité qu'ils étaient im-
médiatement connus et répétés au debors par tous les échos.
Ce jour-là le public couvrit d'acclamations à leur sortie les
magistrats et les pairs qui siégeaient avec eux, D'Eprémesnil,
le héros du jour, fut porté en triomphe. On s'arrachait les édits,
les pamphlets, pour les lire en plein air dans les groupes. Les
sociétés privées, les sj)ectacles, les promenades, tout était en
effervescence.
Brienne ne comprit pas cette agitation ou ne voulut pas la
comprendre. Apres avoir foit une promesse vague de convo-
quer les états, promesse qu'il désavoua aussilôl, il publia le
9 aoiit un règlement sur les dépendes de la maison du roi; il
fit valoir un retranchement de 900,000 livres obtenu sur celle
de la reine, et la suppression de plusieurs grandes charges lu-
cratives dont on avait exigé que certains favoris se démissent.
Il s'imaginait (|ue ces nouvelles produiraient un grand effet;
elles n'en produisirent aucun. Que faisaient quelques écono-
nnes de détail en présence du déficit et des nouveaux impôts,
quand 1 idée de convoquer des états avait été jetée comme une
iraiiiée de poudre? Les nouveaux impôts soulevaient les plus
violentes clameurs. Le peuple de Paris donnait à la reine le
surnom de madame Déficit. Le 13, Duport demanda la mise en
accusation de Galonné, et obtint un arrêt qui ordonnait d'in-
former sur les dilapidations et les abus d'autorité commis par
l'ex-contrôleur général.
110 LIVRE QUAr.ANTE-QUATRîEME.
Le Parlement fut, suivant l'usage, puni de sa résistance par
l'exil. Il fut envoyé à Troyes. Les deux édits du timl)re et de la
subvention furent portés à l'enregistrement de la chambre des
comptes et de la cour des aides. Les frères du roi reçurent Tor-
dre de les y présenter. Le comte de Provence, qu'on savait
avoir agréé plusieurs demandes des notables, fut acclamé sur
son passage; le comte d'Artois fut au contraire hué, parce
qu'on lui reprochait ses liaisons avec Galonné. Les deux cours
déclarèrent qu'elles enre^jislraient comme contraintes, lilles
demandèrent le rappel du Parlement. «Nous devons à la nation
et au roi, dit le premier président des comptes, fidélité et fran-
chise. » Le Ghâtelet s'associa à ces protestations.
Brienne ne vit là qu'une raison pour se faire nommer prin-
cipal ministre. Il soutint, ce qui d'ailleurs était vrai, qu'il fal-
lait mettre plus d'unité dans le gouvernement. Il réalisa ainsi
son ambition, qui était d'égaler la fortune de Mazarin. Ségur
et Castries, ne pouvant accepter qu'il fût au-dessus d'eux, don-
nèrent leur démission. Il les remplaça, le premier à la guerre
par son propre frère le comte de lirienne, le second à la marine
par le comte de la Luzerne, gouverneur de Saint-Domingue.
Le Parlement déclara qu'il obéirait à l'ordre d'aller à Troyes,
mais qu'il y rendrait la justice, son droit étant de juger partout
où il se trouvait. Il déclara encore formellement que les minis-
tres ne pouvaient disposer «des personnes par des lettres de
cachet, ni des propriétés par des lits de justice, ni des affaires
civiles et criminelles par des évocations et des cassations, ni
suspendre le cours de la justice par des exils particuliers ou des
translations arbitraires. »
Le Parlement était à peine arrivé à Troyes qu'il reçut les
adresses et les compliments de tous les bailliages de son res-
sort, puis de tous les tribunaux de France. Jamais exil de la
magistrature n'avait produit un tel effet. Les parlements de
province embrassèrent sa cause avec une extrême ardeur, et
rendirent arrêt sur arrêt. «Tous, dit Droz, s'élevaient contre
les actes arbitraires et contre l'énormité des charges publiques;
tous demandaient le rappel des magistrats, la convocation des
états généraux et le procès de Galonné. » Les délibérations de
la cour de Paris venaient d'être cassées ; celle de Rennes dé-
clara que ces délibérations méritaient le respect, que l'amour
de la justice les avait dictées, qu'elles étaient des actes légi-
times et généreux. On remarqua la véhémence des cours de
[1787] CONCESSIONS DE BRIENNE. 111
Grenoble, de Toulouse, de Besançon. Celle-ci disait: «Les
coups d'autorité sans cesse renouvelés, les enregistrements
forcés, les exils, la contrainte et les rigueurs mises à la place
de la justice, étonnent dans un siècle éclairé, blessent une
nation idolâtre de ses rois, mais libre et fière, glacent les
cœurs , et pourraient rompre les liens qui attachent le souve-
rain aux sujets et les sujets au souverain. »
Plusieurs de ces parlements s'opposèrent aux assemblées
provinciales, en réclamant le maintien des états provinciaux,
qui avaient des droits plus étendus, et leur rétablissement là où
on les avait supprimés. La cour de Bordeaux voulut empêcher
l'assemblée de Limoges de se réunir. On la punit en l'exilant
à Libourne. Elle s'y rendit en protestant.
Brienne fit casser tous ces arrêts par des arrêts du conseil. Il
se hâta cependant de conclure une réconciliation. Il négocia,
et il fit toutes les avances. 11 sacrifia ou réduisit à peu près à
rien l'édit du timbre. Il offrit également d'abandonner la sub-
vention, si le second vingtième, qui expirait au 1" janvier de
l'année courante, était prorogé pour cinq ans. Le Parlement
débattit ces conditions. Une minorité ardente soutint qu'on ne
pouvait y souscrire sans inconséquence, après s'être déclaré
incompétent en matière de nouveaux impôts. Mais la majorité
considéra que le vingtième était un ancien impôt, qu'il s'agis-
sait uniquement de le proroger pour un temps fixé, et que cela
était conforme aux droits et aux précédents de la compagnie.
Les conditions furent donc acceptées. Le Parlement revint à
Paris à la fin de septembre. Il y rentra au milieu des acclama-
tions populaires. On tirait chaque soir des fusées autour du
palais; on forçait les habitants du quartier à illuminer. Il fallut
rendre des arrêts pour faire cesser ce désordre.
Ainsi il ne resta rien du plan financier de Galonné. Brienne
dut chercher d'autres moyens de parer au déficit; ceux qu'il
employait n'étaient que dilatoires, et les questions soulevées
n'étaient pas résolues.
IX. — Les puissances étrangères mirent nos embarras à
profit. La mort du grand Frédéric, le 17 août 1786, compromit
aussi la paix de l'Europe ; car il avait exercé dans les dernières
années de sa vie une sorte d'arbitrage ou de pouvoir modéra-
teur. Son neveu Frédéric-Guillaume, qui lui succéda, n'avait
ni ses talents ni sa renommée.
112 LIVRE QUARA?sTE-QUATRIÈME.
Joseph II reprit la poursuite de ses projets ambitieux. Il
se rapprocha de Catherine, et raccompapjna dans le voya^je
qu'elle fit en Crime'e au commencement de Tan 1 787. Ce voyage
causa dans toute TEurope une alarme naturelle. On crut que
les deux souverains méditaient un partage de la Turquie. Le
cabinet français ofd it ses bons offices au Divan et agit dans un
sens pacifique. Le mini-,tère anglais fit le contraire, engagea le
Divan à prévenir des projets dangereux et à déclarer les hosti-
lités à la Russie. En même temps il arma contre Catherine
Gustave m, prince belliqueux et entreprenant, qui prétendait
reconquérir les districts de la Finlande possédés par les Russes.
Nous rencontrions alors à peu près partout la rivalité de
l'Angleterre. Le second Pitt s'y était emparé du gouvernement,
avait constitué un ministère puissant aj)puyé par une majorité
sérieuse, et avait enfin réparé par de sages mesures des finances
compromises. H avait ramené la confiance, rétabli et développé
le commerce d'outre-mer avec l'Amérique devenue libre, pro-
fité de Taccroissement énorme des revenus de l'Inde. Il cher-
chait à prendre une revanche sur la Finance, et il jugeait la
situation du cabinet de Louis XVI avec la sagacité et l'expé-
rience que pouvait avoir alors un Anglais.
Il nous prépara un échec diploniati(|ue en Hollande.
Là Hollande était en déclin depuis soix-inte ans. «Elle a
peur de tout, disait Broglie en 1773, souffre tout, se plaint de
tout, et ne se garantit de rien ' . » Ses pertes dans la guerre d'A-
mérique avaient achevé de mettre sa faiblesse à nu. Les chefs
du vieux parti républicain ou de l'aristocratie marchande de-
meuraient attachés à la France ; mais les Anglais combattaient
de tous leurs efforts notre influence à Amsterdam. Le stat-
houder Guillaume V, appuyé par eux et par le nouveau roi
de Prusse, dont il avait épousé la sœur, entreprit d'augmenter
ses attributions et de fortifier sa prérogative. Après de longues
contestations que les envoyés français et prussien Rayneval et
Gœrtz ne parvinrent pas à apaiser, un incident insignifiant
amena une prise d'armes. La princesse d'Orange, femme du
stathouder, se crut insultée par la province de Hollande et ré-
clama le secours des garnisons prussiennes les plus voisines.
Montmorin, successeur de Vergennes aux affaires étran-
gères, offrit aux belligérants la médiation de la France, et
proposa au conseil du roi de l'appuyer par la formation d'un
* Mémoire sur la politique étrangère en 1773. Correspondance de Louis XV,
(17871 AFFAIRES DE HOLLANDE. 113
camp de vingt mille hommes à Givet, sous les ordres de
fouillé. Galonné avait adopté cette idée. Brienne y renonça,
parla crainte de compliquer ses embarras financiers et de s'ex-
poser à une guerre ; car les Anglais ne cachaient pas leur
jalousie de nos armements. Leur envoyé à la Haye, Harris,
plus tard lord Malmeshury, agissait ouvertement contre nous.
Ségur et Castries, qui étaient de l'avis de la démonstration,
ayant quitté le ministère, Brienne l'emporta dans le conseil,
grâce à l'appui de Lamoignon et de Malesherbes, qui venait
de s'y laisser ramener et que le désir de la paix entraîna cette
fois dans une faute regrettable.
Au mois de septembre 1787, quinze ou vingt mille Prus-
siens sortirent de Wesel sous les ordres de Brunswick et enva-
hirent les Provinces-Unies. Les armées prussiennes avaient
entre autres qualités celles d'être toujours prêtes et d'opérer
leurs mouvements avec une célérité surprenante. Les républi-
cains hollandais, d'ailleurs désunis entre eux, ne pouvaient
leur opposer que de mauvaises troupes qui ne surent pas
défendre d'excellentes forteresses. Le stathouder entra à la
Haye en maître et y fit la loi. Les principaux chefs du parti
républicain durent se réfugier en France , où Brienne se con-
tenta de leur offrir l'hospitalité.
Les Anglais avaient fait des armements. On craignit que les
hostilités maritimes des Turcs et des Russes ne leur donnassent
un prétexte pour envoyer une flotte dans la Méditerranée. Le
ministère français éveilla sur ce sujet les craintes de l'Espagne,
qui intervint et fit signer un désarmement réciproque.
Une guerre générale fut conjurée; mais la Hollande re-
tourna sous linfluence de l'Angleterre, fortifiée de celle de la
Prusse. La France se fit accuser de déloyauté ou de faiblesse
pour avoir abandonné ses alliés. On prétend que Joseph H dit :
« La France est tombée, je doute qu'elle se relève. •> La
Fayette, résumant en peu de mots toute cette afiaire, écrivait à
Washington : « Nous avons été surpris ; le roi de Prusse a été
mal dirigé, les Hollandais sont ruinés, et l'Angleterre se trouve
la seule puissance qui ait gagné au marché '.»
X. — Brienne, n'ayant obtenu en réalité qu'une prorogation
du second vingtième, n'avait pas conjuré le déficit. Il revint
aux emprunts, et pour éviter des enregistrements successifs
• LeUre du 9 octobre 1787.
vi:. 8
114 LIVRE QUARANTE-QUATIIIEME.
qui seraient devenus de plus en plus difficiles, il ré5olut
d'émettre par un seul et même édit un emprunt de quatre cent
vingt millions, réalisable en cinq ans. Il y joginit une promesse
de convoquer les états généraux dans ce même délai, en se
réservant le choix du moment. Il prépara ensuite l'édit qui
devait rendre aux non-catholiques l'état civil. Les notables
avaient agréé déjà cette dernière mesure; le clergé ne la com-
battait plus que pour la forme, et l'évêque de Langres, la
Luzerne, lui avait donné hautement son approbation.
Les états généraux inspiraient à la cour beaucoup d'appré-
hensions et de répugnance. On les promit, mais de mauvaise
grâce, avec toutes les réserves et arriére-pensées possibles.
Le Parlement, avec lequel on avait en quelque sorte signé
la paix, montrait des dispositions conciliantes. Cependant
Brienne, qui tenait à paraître agir de son propre mouvement,
évita de conférer et de s'entendre avec ses chefs, comme c'était
l'usage. Louis XA^I alla au palais, le 19 novembre, tenir une
séance solennelle. Lamoignon, animé des mêmes sentiments
que Brienne, parla avec une hauteur maladroite. Il reprocha
au Parlement d'avoir demandé les états généraux; il déclara
que l'initiative de cette convocation devait appartenir au roi
seul; il insista sur ce que la puissance législative appartenait
tout entière à la couronne, sur ce que la réunion des trois
ordres ne pouvait constituer qu'un conseil plus étendu, com-
posé des membres d'une même famille dont le roi était le chef.
Il appela les élats généraux « les grands jours de l'amour des
Français pour leur souverain» . Les édits furent ensuite proposés
et discutés. Le contrôleur général Lambert exposa que le
déficit s'élevait. à cent quarante millions.
Plusieurs conseillers, l'abbé Sabatier, Fréteau, Robert de
Saint-Vincent et d'Eprémesnil, prirent la parole. Robert de
Saint-Vincent, personnage avistère et grave, se plaignit qu'on
vînt encore proposer un emprunt et surtout un emprunt aussi
énorme. Il déclara que c'était une folie de croire que ce serait
le dernier ou que les besoins iraient en décroissant. Toutes les
promesses antérieures étaient vaines. On faisait des plans pour
cinq ans, et il n'y avait pas de contrôleur général qui put
durer ce temps. L'unique remède était dans une convocation
d'états, et il la fallait aussi prochaine que possible. Si l'on
attendait, le mal empirerait. On y serait d'ailleurs forcé avant
deux ans, après avoir perdu un temps inutile en intrigues
[19 NOVEMBRE 1787] LE ROI AU PARLEMEîST. 115
péparatoires. Sa conclusion était de voter Temprunt pour un
an seulement.
Malgré ces discours, la majorité était disposée à voter les
édits, lorsque Lanioignon donna maladi'oitement au roi le con-
seil d'en requérir l'enregistrement. La surprise fut générale.
Le duc d'Orléans se leva et dit d'un air troublé : « Mais, sire,
cet enregistrement est illégal. » Louis XVI, non moins trou-
blé, répondit : « Si, si, il est légal parce que je le veux. » Le
duc requit alors qu'il fût constaté qu'il avait heu du très-exprès
commandement de Sa Majesté. Louis XVI sortit de la salle.
Le Parlement déclara qu'on n'avait pas été aux voix, et « qu'il
n'entendait pi^endre aucune part à la transcription ordon-
née sur ses registres ' . »
Le roi, de retour à Versailles, se fît apporter les registres et
ordonna d'en biffer la déclaration. Le duc d'Orléans fut exilé à
sa maison de Villers-Gotterets. Les conseillers Sabatier et Fré-
teau furent emprisonnés, non pour leur langage, qui avait été
plein de modération et de déférence; mais parce qu'on les
soupçonna d'avoir formé un complot avec le duc.
Ce dernier se trouva tout à coup posé en chef de parti. On
ne crut pas possible que le premier prince du sang eût fait de
l'opposition sans être à la tète d'un complot. Les ministres en
jugèrent ainsi, et le public en jugea comme eux. On voyait
alors des complots partout, explication dont les gouverne-
ments sont trop portés à abuser quand leurs actes ne réussis-
sent pas. La vérité est que le duc d'Orléans était inconséquent
et ne calculait jamais ses démarches. Il avait pris l'habitude de
se plaindre de la cour sans avoir réussi à s'en détacher. Il fuyait
les occupations sérieuses. Il ne s'était fait de célébrité que par
son luxe et ses débauches. Il avait naguère étalé son amour de
l'argent et bravé le mécontentement des Parisiens, en spécu-
lant sur les terrains du Palais-Royal et en construisant les ga]v--
ries actuelles, malgré les propriétaires des rues voisines. Il
avait le tort de se laisser conduire par des intrigants qui abu-
saient de sa crédulité et mettaient son immense fortune à con-
tribution. Il ne soutint pas son rôle; à peine arrivé à Villers-
1 Annales françaises de Sallier. Sallier était membre du Parlement. IJ con-
naissait à merveille l'esprit de son corps, qu'il ne flatte pas et dont il caractérise
les fautes. C'est le guide le plus sûr pour cette époque de notre histoire où il
a été témoin et acteur.
8.
116 LIVRE QUARA^^TE-QUATRIE.ME.
Cotterets, il écrivit à la reine pour solliciter son rappel à la
cour.
Le ParlemenI , désirant éviter un conflit, commença par
faire des représentait ions d'un ordre f;éi éral au sujet de la
sûreté personnelle , c'est-à-dire delà liberté individuelle, nu'il
déclarait la première des propriétés. 11 attendit jusqu'au 27 dé-
cembre pour réclamer la délivrance fies prisonniers : il le fit
d'ailleurs en termes fort vifs; car il piélcndit qu'on ne pouvait
violer les lois fondamentales sans ébranler, comme disait
Bossuet, les fondements de la terre et préparer la chute des
empires. Louis XVI répondit : « i\Ion Parlement ne doit pas
solliciter de ma justice ce qu'il doit attendre de ma bonté. »
Le 4 janvier 1788,1e Parlement prit, sur la motion de Duport,
un arrêté portant que les minisires abusaient de l'autorité du
roi, que les lettres de cachet étaient nulles et illégales. Dans
les remontrances du 9 , il ajouta : « La bienfaisance des rois ,
c'est la justice. » L'arrêté fut supprimé. Le Parlement prépara
d'autres remontrances plus explicites, celle du 11 avril, où se
déclarant loi vivante aux pieds du trône, il proclama la liberté
un droit imprescriptible et la justice un devoir universel.
Vérités que le gouvernement s'ob,-5tinait à nier, tout en recon-
naissant par une inconséquence remarquable les inconvénients
de l'arbitraire et en annonçant sa résolution d'en user fort peu.
La nouvelle réponse que les ministres mirent dans la bouche du
roi n'était pas plus adroite que la première : « Mon Parlement
doit s'en reposer avec respect et dans le silence sur ma sagesse.»
Cependant le duc d'Orléans fut rappelé au bout de quelques
semaines, et l'emprisonnement des deux conseillers commué
en un simple exil.
Dans l'intervalle de ces discussions , l'édit qui accordait un
état civil aux non-catholiques fut enregistré à une très-grande
majorité.
Les parlements provinciaux mirent aussi beaucoup d'énergie
dans leurs remontrances; celui de Toulouse se distingua par
son ardeur et sa vivacité. Contre les emprisonnements arbi-
traires, ils furent unanimes. Il le furent moins sur le troisième
vingtième et les assemblées provinciales. Cotte divergence de
vues, d'ailleurs plus apparente que réelle, fut exploitée par les
ministres, qui s'en firent un argument contre le-, inconvénients
d'un contrôle trop morcelé et trop contradictoiie.
[1787] LES ASSEMBLÉES PROVINCIALES. 117
XI. — La mise en activité des assemblées provinciales était
pour toutes les parties de la France une autre cause d'agita-
tion.
Galonné avait décidé que pour la première fois leurs mem-
bres seraient nommés par le roi; qu'ils nommeraient les mem-
bi'es des assemblées d'élections, et ces derniers à leur tour les
membres des assemblées de paroisses. Plus tard on procéderait
à l'inverse. Les membres des assemblées de paroisses seraient,
sauf le seigneur et le curé qui en faisaient partie de droit,
nommés par tous les habitants payant dix livres de contributiorj.
foncière et personnelle. Puis ce seraient eux qui nommeraient
les membres des assemblées d'élection, et ces derniers ceux
des assemblées provinciales. Le tout, sauf modifications ulté-
rieures. Les notables avaient approuvé.
Dans la pratique, plus d'une difficulté se présenta. On s'était
proposé d'abord d'avoir autant que possible une assemblée par
généralité, parce que les généralités formaient des circonscrip-
tions d'étendue moyenne; mais cette division ne répondait pas
toujours bien aux traditions des populations ni à leurs besoins
actuels. Ainsi la généralité de Tours comprenait la Touraine,
l'Anjou et le Maine, qui avaient autant de traditions et de
capitales différentes. Celle de Moulins comprenait avec le
Bovsrbonnais une partie du Nivernais et de la Marche. Plusieurs
petites provinces, comme l'Anjou, la Marche, la haute xVu-
vergne, le Périgord, demandèrent à avoir leurs assemblées
particulières. De là des prétentions qu'on fut également em-
barrassé de combattre ou de satisfaire, et une difficulté qui
retarda la réunion de quelques assemblées, ou, quand elles
furent réunies, les paralysa '.
La Bretagne, le Languedoc et la Franche-Comté repous-
sèrent la nouvelle institution, parce que les assemblées avaient
moiûs de liberté et d'autorité que leurs anciens états. Dans le
Dauphiné, le Parlement n'enregistra l'édit de création qu'en
réservant le droit des états et en s'attribuant la connaissance
des règlements de l'assemblée. Celle-ci ayant ouvert ses séances
sous la présidence de l'archevêque de Vienne, Pompignan, le
Parlement, qui n'avait pas eu connaissance de ses règlements,
lui défendit de se réunir. L'arrêt fut cassé ; il fit des remon-
trances. Brienne le cita par lettres de cachet à Versailles, pour
y répondre de sa conduite.
* DeLaverjjne, Assemblées provinciales.
118 LIVRE QUARA]NTE-QUATRIEME.
Le parlement de Bordeaux, exilé à Libourne pour s'être
opposé pareillement à la tenue de l'assemblée du Limousin, fut
celui qui fit les remontrances les plus vives. Il ne voulait voir
dans le système qu'un moyen détourné pour établir de nou-
veaux impôts; il soutenait que la constitution des anciens états
de Guyenne ne pouvait être modifiée que par une décision des
états généraux de France. Il demandait en attendant qu'on les
convoquât dans les formes d'autrefois. La ville de Bordeaux,
où la richesse avait développé le goût de l'indépendance, et
tous les corps de la province , l'appuyaient.
Ainsi les assemblées provinciales ne purent s'ouvrir partout.
En revanche, celles qui se réunirent firent des travaux utiles
et eurent des discussions étendues. Non-seulement elles discu-
tèrent tous les détails locaux de l'administration, des impôts,
du commerce et surtout de l'agriculture; mais elles répondi-
rent aux questions que leur adressa le gouvernement.
Douze cents propriétaires environ y prirent part. Aucune
lutte n'eut lieu entre les trois ordres, et malgré la diversité des
opinions, les dispositions s'y montrèrent conciliantes. Les
membres des ordres privilégiés s'imposèrent quelquefois des
sacrifices particuliers (assemblées de Caeu et d'Alençon) ; la
noblesse de Bourgogne se prononça pour l'égalité des charges.
Nul doute que le système n'eût eu des effets plus considérables
s'il eût été appliqué plus tôt et plus complètement. Réduit à
une sphère restreinte et encore embarrassé de rouages un peu
compliqués , tels que les syndicats et les commissions intéri
maires, il donna des résultats heureux; il forma la plupart des
rédacteurs des cahiers de 89 et les hommes les plus éclairés de
l'Assemblée constituante.
On était généralement d'avis qu'il feUait développer l'insti-
tution en établissant l'élection directe, et en attribuant aux
assemblées autant de droits que les états des provinces en
avaient jamais exercé. On se disait encore qu'une représenta-
tion du pays entier au moyen des états généraux ne pouvait
manquer de s'établir; que le pouvoir oriental ou asiatique
formait un contraste trop grand avec la liberté de penser et
d'écrire qui existait dans la nation'. La Fayette ajoutait, dans
ses lettres à Washington, que les embarras financiers hâte-
raient la réunion de l'Assemblée nationale, et il s'imaginait que
* Lettres de Lafayette. Discours de Pompignan à l'assemblée provinciale
du Duiipliiut.-,
[mai 1788] EDITS DE LAMOIGNON. ll'J
la France, dotée de cette assemblée, laisserait loin derrière
elle les autres nations de l'Europe '.
XII. — Pendant que Torage grondait, Brienne s'occupait
d'accroître sa fortune. L'archevêché de Sens était vacant; il
se le fît donner, à cause des revenus qui étaient très-supé-
rieures à ceux de l'archevêché de Toulouse. Il posséda dès
lors en bénéfices ecclésiastiques six cent soixante-dix-huit mille
livres de rente. Cette avidité acheva de le discréditer et fit mieux
ressortir le désintéressement, d'ailleurs un peu fastueux, de
Necker.
Il ne se pressa pas de prendre un parti au sujet des états
généraux. Il voulut gagner du temps, sachant les répugnances
de la cour. Mais pour le Parlement, c'était autre chose. La
guerre avait été imprudemment rallumée; il fallait l'éteindre.
On ne pouvait laisser se prolonger entre le Parlement et le
ministère, soutenant l'un la cause de la liberté, l'autre celle de
l'arbitraire, une discussion ou plutôt un dialogue dans lequel
le public était pris comme à partie. D'ailleurs, si l'emprunt en-
registré d'autoi'ité avait été émis, les preneurs ne venaient
pas.
Brienne eut l'idée d'en revenir au système de Maupeou,
contre lequel il avait protesté autrefois. Mais Lamoignon, qui
avait protesté aussi, rappela que Maupeou avait laissé des sou-
venirs odieux; que le Parlement reconstitué par lui n'avait pas
tardé à manifester des prétention» plus ou moins semblables à
celles de l'ancien; enfin il objecta que le roi ne pouvait donner
un démenti public à l'un des premiers actes de son règne et au
plus populaire.
Il imagina donc un système nouveau plus rationnel , qui
consistait : 1° à réduire les ressorts trop étendus en créant des
grands bailliages; 2° à ôter au parlement de Paris ses attribu-
tions politiques, pour les transférer à cette cour plénière, dont
l'idée était ancienne comme le nom et qui serait enfin consti-
tuée sur de sérieuses bases.
Le plan, lentement élaboré et modifié à plusieurs reprises,
ne transpira pas tout entier. Mais les magistrats surent que le
ministère préparait des projets, qu'il tenait prêtes des lettres
de cachet, et que le parti était pris de fermer le palais lors de
* LafayeUe à Washington , lettres du 4 février et 18 mars 1789.
120 LIVRE QUARAiNTE-QUATRIEME.
la publication des décrets, de manière que le Parlement ne
pût s'assembler ni rien décider en corps. Dés lors, la lutte
journalière prit un caractère particulier d'aigreur. Un arrêt
s'étant servi du mot de despotisme ^ les ministres répondirent
en déclarant qu'on ne laisserait pas se former d'aristocratie.
Les pairs affectaient alors d'assister aux séances. Les plus
assidus étaient les duc de Luynes, d'Aumont, de la Roche-
foucauld, d'Uzès, de Villars-Brancas, de Prasiin, de Fitz-
James, de Luxembourg-Piney, de Charost, ce dernier jouissant
d'une grande popularité, enfin le duc de Glermont-Tonnerre,
évéque de Chàlons.
Les gouverneurs de provinces reçurent l'ordre de se tenir à
leur poste le 8 mai, et Lamoignon députa dans les villes de
parlements des conseillers d'Etat, porteurs de lettres cachetées
qu'ils devaient ouvrir ce jour-là. Une imprimerie secrète,
installée à Versailles, y prépara des oidonnances. Le 3, un
des ouvriers lança par une fenêtre un avis qui fut porté chez
Duport. Le Parlement en. eut connaissance pendant la séance
à laquelle les pairs assistaient. DEprémesnil, ne pouvant incri-
miner des ordonnances non rendues, dont on ne connaissait
que vaguement les dispositions, proposa de rédiger une décla-
ration des principes fondamentaux de la monarchie.
En conséquence, dès le lendemain, le Parlement, alarmé
« des motifs qui portaient les ministres à vouloir anéantir les
lois et les magistrats » , déclara unanimement « que la France
était une monarchie gouvernée par le roi, suivant les lois » ;
que les lois fondamentales consacraient, outre l'hérédité du
trône dans la maison régnante, « le droit de la nation d'accor-
der librement des subsides par l'organe des états généraux
régulièrement convoqués et composés; les coutumes et caj)itu-
lations des provinces; l'inamovibililé des magistrats » ; le droit
des cours d'enregistrer les édits; le droit de chaque citoyen de
n'être jamais jugé que par ses juges naturels, et celui de n'être
jamais arrêté arbitrairement.
Les remontrances qui furent rédigées après l'arrêt en accu-
sèrent la portée, malheureusement avec la passion et les excès
de langage qu'on n'évitait plus. Elles ne parlaient que du des-
potisme, de la nécessité de le prévenir et d'empêcher que les
ministres étendissent leur pouvoir sous le nom du roi. Le Par-
lement, qu'on croyait frappé de léthargie, s'était éveillé, et
n'avait vu pour la nation qu'une ressource : la nation elle-
ARRESTATION DE D'ÉPRÉMESNIL ET M ON TS ABERT. 121
même. On ajoutait que le roi avait déjà fait paisiblement de
grands pas vers la justice et la nation vers la liberté; enfin
« que les magistrats devaient cesser d'être avant que la nation
cessât d'être libre. »
Le roi cassa l'arrêt, et il ordonna l'arrestation de d'Eprémesnil
et de Montsabert. Ce dernier était un jeune conseiller, qui avait
dénoncé quelques jours auparavant des abus dans le mode de
perception des vingtièmes. Avertis à temps par un secrétaire
d'État, ils se réfugièrent tous les deux au palais. Les chambres
demandèrent aussitôt qu'on tînt une assemblée générale et que
l'on convoquât les pairs. La cour, toutes chambres réunies,
déclara les deux magistrats « sous la sauvegarde du roi et de
la loi » , et le premier président se rendit à Versailles avec une
députation pour solliciter leur liberté.
La journée se passa ainsi, les magistrats demeurant sur leurs
sièges pendant qu'une foule émue entourait le palais; les pairs
étaient nombreux, malgré la défense que le roi lexir avait faite
d'obéir à la convocation. La députation revint très-tard de
Versailles; on avait allégué un vice de forme pour ne pas la
recevoir. Dans la nuit, un détachement de gardes fi-ançaises
arriva. L'aide-major d'Agoult apportait l'ordre du roi d'ar-
rêter les deux conseillers dans la grand'chambre ou ailleurs.
Introduit dans ime salle silencieuse et mal éclairée, en pré-
sence de cent vingt magistrats auxquels s'étaient joints des
prélats et des maréchaux, il éprouva un instant d'hésitation.
La cour voulut délibérer sur l'ordre; il insista pour sa prompte
exécution. Les assistants se levèrent en s'écriant : « Nous
sommes tous d'Eprémesnil et Montsabert. « Il sortit pour aller
chercher de nouvelles instructions. Le Parlement ne put
envoyer une seconde députation à Versailles, car toutes les
issues étaient gardées. Le lendemain, à onze heures du matin,
d'Agoult rentra, assisté d'un officier de robe courte qu'il somma
de lui désigner les deux conseillers. D'Eprémesnil se leva et
dit : «Je suis le magistrat que vous venez cherchez à main
armée jusque dans le sanctuaire de la loi. » Il protesta hau-
tement contre les ordres qu'il dit avoir été surpris au roi, et il
suivit les gardes-françaises. ^Montsabert fit de même. Ils furent
emmenés, l'un à Sainte-Marguerite, l'autre à Pierre-Scize. Le
Parlement arrêta qu'on représenterait au roi qu'il eût été
attendri, s'il eût pu être témoin du triste et morne silence de
l'assemblée et de la noble fierté des magistrats enlevés, fierté
122 LIVRE QUARANTE-QUATRIEME.
partagée par tous les pairs et magistrats présents, comme si
cette disgrâce eût été personnelle à chacun d'eux '.
XIII. — Le Parlement fut mandé à Versailles le 8 mai. Le
roi lui reprocha qu'il n'y eût pas d'écarts auxquels il ne se fût
livré depuis une année. Puis le garde des sceaux lut six édits
dont il requit l'enregistrement sans discussion.
Le premier de ces édits créait quarante-sept grands bail-
liages pour diminuer les ressorts trop étendus , rapprocher la
justice des justiciables et la rendre moins coûteuse. Ces grands
bailHages devaient juger tous les procès civils dont l'objet
n'excédait pas vingt mille livres, et les procès criminels où les
accusés n'étaient ni ecclésiastiques ni nobles. On réduisait dès
lors le nombre des conseillers des parlements, surtout à Paris,
où l'on ne conservait que la grand'chambre et une chambre
des enquêtes. Le second édit supprimait tous les tribunaux
d'exception, c'est-à-dire les juridictions administratives. Le
troisième simj)lifiait la procédure et réformait la législation cri-
minelle en donnant plus de garanties aux accusés. Un autre
enfin, le plus important, rétablissait, c'était le terme employé,
une cour plénière, chargée seule de l'enregistrement des lois
pour tout le royaume. Cette cour était composée de membres
nommés à vie et inamovibles, savoir le chancelier ou le garde
des sceaux, les princes et les pairs, quelques officiers de la
couroniie, deux archevêques, deux évêques, deux maréchaux,
deux gouverneurs, deux lieutenants généraux, quatre persoimes
qualifiées, dixconseillers d'Etat, la grand'chambre du Parlement
de Paris, un membre de chaque Parlement de province, deux
membres de la chambre des comptes et deux de la cour des
aides. Elle devait enregistrer les impôts nouveaux , sous la
réserve de l'avis des états généraux. Quant aux emprunts, le
roi se réservait de les faire de sa seule volonté et sans vérifica-
tion préalable. La cour plénière pouvait rédiger des remon-
trances, mais le roi, après en avoir pris connaissance dans des
formes déterminées, demeurait maître de passer outre. En cas
de désobéissance ou de forfaiture de la part des parlements,
c'était elle qui jugeait et sans appel. Tous ces édits furent pré-
sentés par le garde des sceaux comme devant rassurer la tran-
quillité publique ébranlée ^
* Soulavie, t. VI, cb. ix.
[1788] LA COUR PLÉNIERE. 123
Lamoîgnon combinait, comme Maupeon , une réforme judi-
ciaire préparée et désirée, avec une réforme politiqiie. Il y
avait pourtant entre ces édits et le coup d'Etat de jMaupeou
d'importantes différences. Il ne détruisait pas les parlements;
il se ])ornait à réduire leurs attributions et à diminuer le nom-
bre de leurs membres; il évitait aussi de procéder par les em-
prisonnements et les lettres de cachet. En second lieu, il n'en-
levait le contrôle politique aux corps judiciaires que pour le
transférer à une institution spéciale, la cour plénière, innova-
tion qui avait un côté heureux, celui de créer un corps poli-
tique indépendant de la justice. Le mal était que la cour
plénière ne pouvait passer pour la représentation du pays, et
qu'elle ne dispensait pas de recourir à cette représentation.
Elle n'avait de plus ni indépendance ni autorité; il n'était pas
juste de la comparer, comme quelques-uns le firent, à une
chambre des lords. Enfin Brienne et Lamoignon ne manquèrent
pas de répéter dans le préambule de leurs édits les théories
ressassées par les ministres, à savoir que le roi exerçait seul la
puissance souveraine, ne la partageait avec personne et n'en
devait compte qu'à Dieu; que les états généraux ne pouvaient
être pour lui qu'un conseil plus étendu; qu'il demeurait tou-
jours V arbitre souverain de leurs représentations et de leurs
doléances. Avec de pareilles déclarations, la cour plénière ne
parut qu'un moyen réservé, dont le roi et les ministres enten-
daient se servir pour éluder ou annuler l'action des états géné-
raux.
Il n'y eut qu'une voix contre les nouveaux édits, parce qu'il
était impossible de se méprendre sur leurs deux véritables
objets, l'amoindrissement des parlements trouvés gênants, et des
réserves pour l'avenir en faveur du gouvernement absolu et
personnel.
Ce fut en quoi Brienne s'abusa et mérita d'être appelé le
Maupeou impuissant de Louis XVI. Il resta, en effet, au-
dessous de son modèle, dont il n'eut ni l'audace ni la fran-
chise brutale. Sa prétention de rétablir avec la cour plénière
une des antiqties institutions de la monarchie, était puérile et
fausse. Les cours plénières tenues par les anciens rois, outre
qu'elles étaient tombées en désuétude depuis plusieurs siècles,
n'avaient jamais eu d'attributions déterminées, ou si elles en
avaient eu, personne ne savait lesquelles, Brienne s'était ima-
giné éviter l'accusation de nouveauté; il ne réussit qu'à se
124 LIVRE QUARANTE-QUATRIÈME.
rendre ridicule, un des plus grands maux, dit Montyon, dont
puisse être atteint un gouvernement, parce que le ridicule
conduit au mépris et le mépris à l'insubordination.
Brienne et Lamoignon s'abusaient aussi sur leur autorité
personnelle et sur leur popularité. « Brienne, dit Soulavie, fut
pendant son ministère persuadé que sa réputation d'ami de la
philosophie déguisait ses procédés arbitraires dans le gouver-
nement , et que ses ordres désespérants devaient être pris en
bonne part, en vertu de ses plans philosophiques. » Il s'ima-
ginait donc cire libéral parce qu'il était sans principes et qu'il
avait réalisé quelques idées de ses prédécesseurs, plus ou moins
stériles avant lui, comme celle des assemblées provinciales.
Lamoignon s'exagérait de la même manière la portée et l'elfct
de ses réformes judiciaires. Elles répondaient sans doute à un
vœu des notables. Malesherbes s'y était associé. Elles étaient
sages sur plus d'un point, mais elles étaient loin de l'être sur
tous. Pourquoi soumettre les membres des deux premiers
ordres à une autre juridiction criminelle que celle du tiers
état, c'est-à-dire constituer un nouveau privilège aussi inutile
que blessant? Pourquoi, si l'on devait modifier le système
vicieux des anciennes circonscriptions, créer un tel nombre de
grands bailliages que le but principal de cette création parût
être d'avoir des places à offrir?
Le public ne vit que le mauvais côté des changements aibi-
traires qu'on lui imposait en bloc, et parmi lesquels il n'avait
pas même la faculté de faire un choix. Les parlements étant
privés de leurs droits politiques , et personne ne prenant au
sérieux le contrôle de la cour plénière, on se rejeta sur celui
des états généraux comme le seul possible et le seul efficace '.
Ainsi Brienne n'aboutit qu'à rendre les états généraux inévita-
bles et plus périlleux qu'ils ne l'auraient été autrement; car ils
devaient se trouver chargés par le fait de cette réforme de la
constitution que le gouvernement avait voulu et n'avait pas su
faire.
XIV. Le Parlement repoussa les édits. Le roi voulut que
* Mirabeau écrivait peu auparavant (lettre àMontmorin du 18 avril 1788) :
« Je ne ferai jamais la guerre aux parlements qu'en présence de la nation. Là
et seulement là ils peuvent être rendus et réduits à leur caractère de simples
ministres de la justice. » Il voulait qu'on les gardât comme instrument de
contrôle , jusqu'à ce qu'on en eût établi un autre qui fût meilleur.
M7S8] OPPOSITION DES PARLEMENTS ET DU CLERGE. 125
la courplénière s'assemblât aussitôt. Les membres de la (jrand'
chambre refusèrent d'en faire partie. Comme on avait fermé le
palais et qu'il leur était interdit de délibérer sur les affaires
publiques, chacun d'eux envoya individuellement sa protesta-
tion au (jarde des sceaux. Lamoignon insista; ils déclarèrent
qu'ils persévéreraient dans leur refu-, jusqu'au dernier soupir.
On savait que les dispositions des pairs étaient les mêmes, on
évita donc de les convoquer, et l'ouverture de la cour plénière
fut ajournée forcément.
La haute magistrature se montra unanime. Le fils et le
pendre du garde des sceaux afl^cterent de ne pas se séparer
de la grand'chambre. La chambre des comptes et la cour des
aides protestèrent. Le Châtelet refusa de prendre connaissance
des édits quand on les lui porta; il motiva son refus sur la vio-
lation des lois et l'avilissement de la magistrature. Dans les
villes de parlement, les commandants reçurent l'ordre de faire
transcrire les édits au palais de justice; presque partout les
magistrats s'absenlèrent. Les quatre-vingt-six membres du
parlement de Rouen prirent entre eux l'engagement solidaire
de la résistance. A Rennes, le gouverneur fut obligé de se faire
accompagner de la force armée. Les magistrats acceptants
étaient traités d'infâmes et de traîtres à la patrie.
La création des bailliages fut le seul point sur lequel l'opi-
nion se partagea. Elle était avantageuse à quelques villes et à
l'ambition des juges inférieurs. Les intendants exploitèrent
ces circonstances. Cependant trois ou quatre tribunaux en tout
donnèrent une adhésion sans réserve; car on avait l'exemple
des créations de Maupeou qui n'avaient pas duré , et les chan-
gements actuels paraissaient autrement désespérés. Les protes-
tations affluèrent ; les avocats cessèrent de plaider. La justice
entière fut mise en désarroi.
Brienne eut l'idée de s'adresser au clergé pour lui demander
un sacrifice pécuniaire et un appui. Il considérait que le clergé,
dont il avait autrefois présidé les assemblées, devait se ratta-
cher à lui comme à un intermédiaire conciliant entre l'Eglise et
les philosophes. Là encore sa déception fut complète. Le
clergé ne l'estimait pas. La fraction plus particulièrement pré-
occupée des intérêts religieux lui était hostile; elle avait déjà
vivement agi auprès de Louis XYI pour empêcher qu'il fût
nommé archevêque de Pans. Une autre fraction, qui commen-
çait à s'élever sous la direction de ïhémines, évêque de Blois,
J26 LIVRE QUxVRA^'TE-QUATRlEME.
comprenait la nécessité de changer de système, de ne plus s'en-
fermer dans d'éternelles doléances contre l'esprit du siècle,
dans la défense des franchises ecclésiastiques et l'hostilité tra-
ditionnelle contre les parlements. Les prélats qui avaient pris
part aux assemblées provinciales ou à celle des notables, sen-
taient que pour défendre la consfitutioii du clergé, que détrui-
saient les plans de Galonné, il fallait combiner cette défense
avec celle des autres libertés publiques également menacées.
Enfin il se faisait contre les prélats de cour, habitués à con-
duire les délibérations du clergé , une réaction puissante dont
ils ne se doutaient pas.
L'assemblée de 1788 parla donc un nouveau langage, et ce
symptôme-là n'était pas à coup sûr un des moins significatifs.
«Notre silence, dit-elle dans ses remontrances du 15 juin,
serait un crime dont la nation et la postérité ne voudraient
jamais nous absoudre. » Elle protesta contre l'édit de justice
du A mai; elle déclara que si l'organisation de la magistrature
devait être modifiée, elle ne pouvait l'être que par les états
généraux. Elle ajouta que les remontrances étaient du devoir
des cours; que le roi s'était imposé l'obligation de les entendre;
que la cour plénière ne rcpi'ésentait rien, qu'elle « rappelait
un ancien trône sans rappeler les ancieiines idées » ; que si
l'uniformité était une chose bonne, le respect des lois existantes
et celui des contrats anciennement faits avec les provinces était
chose meilleure encore. « Le peuple français n'est pas impo-
sable à volonté. Les Francs sont un peuple libre. » L'ancien
droit du royaume s'est conservé tout entier dans les pays d'é-
tats. Le clergé dans ses assemblées en offre aujourd'hui les
principes et les formes; il les a toujours conservés et réclamés,
non comme des privilèges, mais comme des restes des anciennes
franchises de la nation. Si ces franchises sont suspendues, elles
ne sont pas détruites. Si les parlements ont vérifié de leur auto-
rité particulière les impôts, ils ont eu pour le faire un titre
coloré. La nation les a appelés des états raccourcis au petit
pied. Enfin le clergé, « portant la vérité au pied du trône » ,
adressait au roi ses prières et ses supplications. « Le trône et
l'autel, disait-il, reposent sur les mêmes bases et ont les mêmes
ennemis. »
Brienne fut accablé de ces remontrances. Il n'obtint pas
même du clergé la faible contribution à laquelle il avait limité
sa première demande d'argent.
[17S8] AGITATION' DE LA BRETAGA'E ET DU DAUPHINE. 12T
La noblesse n'était pas moins animée. Elle fit partout des
représentations. Elle soutint les parlements. Elle demanda le
maintien ou le rétablissement des états provinciaux et des libertés
provinciales.
A Rennes, la commission intermédiaire des états de Bre-
tagne protesta. Tous les gentilshommes qui se trouvaient dans
la ville signèrent une adresse et la présentèrent au gouverneur,
le comte de Tbiars, pour qu'il la transmît au roi. Ils y accu-
saient les ministres d'ébranler le trône , de vouloir remplacer
les magistrats, obstacles à leur volonté, par des magistrats
amovibles, c'est-à-dire courtisans et placés sous leur dépen-
dance; ils déclaraient que la cour plénière, condamnée par
l'opinion publique, ne se réunirait pas, Thiars reçut l'ordre de
faire entrer des troupes dans la ville. L'effervescence ne fit
que croître; le peuple avait pendu l'intendant en effigie. Les
officiers des régiments de Penthièvre et de Rohan manifestaient
leur répugnance à agir contre le parlement. Les magistrats
exilés par lettres de cachet déclarèrent qu'ils obéiraient pour
éviter l'effusion du sang, et calmèrent eux-mêmes cinq cents
gentilshommes qui accouraient pour les défendre.
Le ministres ayant menacé de frapper les perturbateurs de
l'ordre public, la commission intermédiaire des états renvoya
ce titre aux ministres. Douze cents gentilshommes environ
s'assemblèrent à Saint-Brieuc ety signèrent un mémoire contre
les édits, contre la violation de lois, contre l'exil du parle-
ment de Rennes. «Sire, disaient-ils au roi, hâtez-vous de
retirer ces édits que tout le royaume s'accorde à nommer
désastreux, inconstitutionnels. Retirez-les, qu'ils soient efl-acés
de votre règne et de la mémoire des hommes. Votre Majesté
est trop juste pour ne vouloir pas régner par les lois. » Douze
députés portèrent le mémoire à Paris pour le remettre à
Louis XVI en personne; ils avaient pour instructions de ne voir
ni Brienne ni Lamoignon. A peine arrivés, ils furent envoyés à
la Bastille. Les gentilshommes breton^ dressèrent un second
mémoire et firent partir dix-huit nouveaiîx députés. Ne recevant
pas de nouvelles assez promptes de ces derniers, ils en firent
partir cinquante autres, enlet chargsani de réclamer la liberté
de tous les Bretons exilés ou emprisonnés, le rétablissement du
parlement et une satisfaction poui ia violation de la constitu-
tion provinciale.
Le Dauphiiié fut le théâtre de scènes qui eurent encore plus
128 LIVRE QUARxVNTE-QUATRlEME.
de portée, A Grenoble comme à Rennes, les édits avaient été
enrepiatrés militairement et des ordres d'exil transmis aux
membres du parlement. Les habitants sonnèrent le tocsin, qui
retentit de clocher en clocher dans les montagnes. Les paysans
accoururent, brisèrent les voitures des mapislrats prêts à partir
et les retinrent de force. Les soldats hésitaient à tirer sur le
peuple. Les paysans dauphinois envahirent Thôtel du gouver-
neur, le duc de Clermont-Tonnerre, et le menacèrent de le
pendre au lustre de son salon s'il ne leur livrait pas les cleb
du palais de justice. Il dut céder; ce furent encore les magis-
trats réintégrés qui calmèrent les esprits. Mais on ne s'en tint
pas là. Une assemblée, composée de membres des trois ordres,
se réunit spontanément à Thôtel de ville pour adhérer aux pro-
testations du parlement. Tz'ois cents gentilshommes jurèrent
sur leurs épées de défendre les droits du Dauphiné, et les prin-
cipaux habitants furent invités à venir délibérer « sur l'état
actuel de la province et de tout le royaume » .
Le 21 juillet, six cents députés se réunissaient au château
de Vizille. Le gouvernement n'osa s'v opposer, sachant que les
troupes n'étaient pas bien disposées et que le peuple l'était
mal. Il se contenta d'exiger que l'assemblée se tînt hors de Gre-
noble, et de la faire surveiller ou protéger par vingt mille
hommes placés sous les ordres du maréchal de Vaux, succes-
seur de Clermont-Tonnerre.
Un homme nouveau s'y révéla tout à coup. Mounier, juge
royal à Grenoble, avait été l'organisateur de l'assemblée de
Vizille, il en devint le secrétaire et ce fut lui qui la dirigea. A
trente ans, il possédait déjà l'autorité personnelle que donnent
une probité éprouvée et la fermeté connue du caractère. Il sut
y joindre bientôt l'ascendant supérieur que donnent une vue
nette des choses, une volonté décidée, la conviction de ce
qu'il faut obtenir, et celle du point où l'on doit s'arrêter.
L'assemblée, après avoir commencé par substituer à la corvée
des chemins un impôt payé également par les trois ordres,
décida qu'elle demanderait au roi, « dans de très-respec-
tueuses représentations» , les anciennes libertés delà province,
c'est-à-dire le maintien du parlement et le rappel des états
supprimés par Richelieu. Elle ajouta que si ces anciennes
libertés devaient être modifiées et revêtir des formes nouvelles,
ce ne pouvait être que par le concours des trois ordres et le
vote préalable des états généraux. Enfin elle émit lavis que
[1788] BEARN ET FRANCHE-COMTÉ. 129
dans les états soit provinciaux, soit généraux, tous les députés
devaient être élus , le tiers avoir une représentation double et
les votes se compter par têtes. Elle s'ajourna jusqu'au 1" sep-
tembre pour attendre la réponse du roi. Le vote fut unanime;
les trois ordres montrèrent un égal empressement, et l'assem-
blée déclara en se séparant que si elle soutenait les droits par-
tic: liers de la province, « elle n'abandonnait pas ceux de la
nation » .
Ainsi , lorsque le gouvernement prenait des mesures qui
mettaient le royaume en comlnislion, qu'il flottait ensuite irré-
solu entre leur retrait et leur maintien, et que le ministère ne
savait plus imprimer de direction, une voix s'élevait du sein
même du pays pour dire ce qu'il fallait faire. Ce jour-là, le
pouvoir s'était déplacé. Le pays allait entreprendre lui-même
la révolution que les ministres étaient incapables de diriger.
Les décisions de Vizille retentirent dans toute la France.
Le Béarn fut la première province où les scènes de Grenoble
eurent de l'écho. Le parlement de Pau avait été interdit et
exilé. Le 19 juin, le peuple de la ville s'ameuta, courut au
palais de justice, en brisa les portes et demanda le rappel des
magistrats. Le commandant dut céder. Les magistrats remon-
tèrent sur leurs sièges, et, comme à Grenoble, ce furent eux
qui dissipèrent les attroupements. Le syndic des états de Béarn
déposa au greffe une protestation contre les édits; la noblesse
rédigea une adresse au roi. Le duc de Guicbe, que la cour
savait populaire dans la province, y fut envoyé pour calmer les
esprits. Les gentilshommes vinrent se présenter à lui , suivis
d'un cortège nombreux de montagnards et précédés du berceau
de Henri IV qu'on gardait comme une relique au château de
Pau. «Nous ne sommes point des rebelles, disaient-ils, nous
réclamons notre contrat et la foi des serments d'un roi que
nous aimons... Qu'il tienne tout de notre amour, et rien de la
force. Notre sang est à lui et à ia patrie. »
Si Brienne put se vanter qu'il n'y eût de troubles que dans
trois provinces, il y eut de l'agitation dans toutes. Le parle-
ment de Besançon fut interdit et exilé comme les autres, il
avait réclamé les anciens états de la Franche-Comté , dans les
formes et les conditions où on les convoquait avant la réunion
du pays à la couronne en 1676. Le 14 juin, cent gentilshommes
francs-comtois s'assemblèrent pour protester et pour adresser
au roi le même vœu. Quelques jours après, la noblesse de la
vu. d
130 LIVRE QUARA>'TE-QUATRIE.ME.
pénëralité de Bordeaux demanda les anciens états de la
Guyenne. On eût dit qu'un mot d'ordre eût été donné.
XV. — Brienne gardait son sann-froid et même une cer-
taine assurance. Cependant il avait é[)uisé les sévérités. Il avait
exilé presque tous les parlements. Il en avait cité un tout
entier, celui de Pau, à Versailles pour y rendre compte de sa
conduite. Il avait recouru vainement à des pamphlets agressifs
contre ses adversaires et à de vastes déploiements de troupes.
L'armée obéissait à regret; les officiers, qui appartenaient en
grand nombre à la noblesse, en partageaient les sentiments.
Le roi, quoiqu'on s'efforçât de lui dissimuler les résistances, eût
révoqué les mesures prises, s'il n'eût été arrêté par la crainte
de se déjuger. Il passait ses journées à la chasse, cherchant
dans la fatigue physique une diversion à ses ennuis. Breteuil,
le conseiller intime de la reine et l'auteur de l'élévation de
Brienne au nlini^tere, donna sa démission à l'occasion des
poursuites contre les députés bretons.
Brienne, que INIarmoutel représente irrésolu dans sa témérité
et pu-illanime dans hon audace, se vit dans l'impuissance de
soutenir les édits. Il s'était vanté d'avoir tout prévu, même la
guerre civile, et il était hors d'état de la faire. Il ne pouvait songer
à l'emploi de la force, puisqu'il n'était plus maître de l'armée.
Il annonça, le 8 août, que les états généraux seraient convo-
qués pour le 1" mai de l'année suivante, et que la cour
plénière serait suspendue en attendant. La déclaration porta
que le roi voulait remettre à la nation l'entier exercice de ses
droits et désirait se rapprocher de ses sujets.
C'était reconnaître avec netteté et franchise que le temps des
demi-mesures était passé. Malheureusement on le reconnais-
sait un peu tard, et quand on avait eu la main foicée. Il était
clair que le roi, adoptant tour à tour les partis qu'on lui iaisait
prendre et souvent les plus opposés, n'avait aucune volonté.
Quant à Biienne, il achevait de se déconsidérer par l'aveu de
son impuissance.
Tous les hommes sensés sentaient que la France était aban-
donnée à elle-même. «Je le dis sans haine et sans prétention,
écrit Sallier, je le dis avec la douleur que doit inspirer à tout
homme de bien le sentiment des malheurs afireux que la révo-
lution a versés sur l'humanité; aucune vue d'intérêt public,
aucune pensée d une politique grande et sage ne dirigea les
[août 1788] CHUTE DE BRIENNE. 131
conseils de Louis XVI'. » « La crise, dit Marmontel , n'est
arrivée que p;ir Timprudence de ceux qui se sont obstinés à la
croire impossible. »
Le mouvement lancé, on eût pu le diriger encore en met-
tant à profit l'accord que les trois ordres avaient montré dans
les assemblées provinciales; on eût pu calmer les pays d'états
en donnant à leurs nouvelles assemblées autant de libertés
qu'en avaient eu les anciennes; on eût pu faire appel aux dé-
vouements, et tracer aux états généraux un programme dont
les remontrances libérales du clergé ou du Parlement conte-
naient les bases. Mais Brienne n'avait nullement l'autorité
nécessaire, et n'y songea même pas.
Dès qu'il eut fixé la date de la convocation des états géné-
raux, il adressa à toutes les municipalités et à toutes les acadé-
mies une invitation de faire des recherches sur la constitution,
la forme et les droits des anciennes assemblées. Le gouverne-
ment, qu'on accusait de rompre avec les traditions, prétendai'
au contraire y revenir scrupuleusement. En réalité, il faisait
encore acte d'imprévoyance. Il montrait ne pas bien savoir ce
qu'il voulait faire. Il soulevait des polémiques tellement irri-
tantes, que Brienne fut accusé d'avoir cherché perfidement à
mettre aux prises les passions rivales des trois ordres.
Ces dangers n'échappèrent pas aux esprits clairvoyants.
Malesherbes, qui s'était laissé rappeler au conseil par Lamoignon
et avait travaillé aux réformes judiciaires, mais qui se bornait
à donner des avis sur les questions politiques, comme pour
dégager sa responsabilité, exprima ses craintes dans plusieurs
mémoires qui furent soumis au roi. Il y rappela que l'Angle-
terre avait laissé faire la révolution d'Amérique sans en com-
prendre le danger; il montra les Pays Bas autrichiens mis
récemment et tout à coup en effervescence par des mesures
dont les mimstres de Joseph II n'avaient pas calculé la portée.
Il soutint qu'inspirer la confiance était nécessaire , et qu'il
fallait une franchise complète pour la commander. Il conseilla
de remplacer les étals généraux, vieille machine aux rouages
embarrassés, par V assemblée nationale, qui devait être le cou-
ronnement des assemblées provinciales, et qui, étant formée de
leurs délégués, éviterait le trouble des élections populaires. 11
' Annales françaises , livre vni.
132 LIVRE QUARANTE-QUATRIEME.
représenta aussi la nécessité de définir et de délimiter exacte-
ment les pouvoirs '.
Un plan semblable, dont l'auteur était Dufresne Sainl-Léon,
fut présenté à Brienne par Morellet. Il y étciit dit que les pio-
messes du roi auraient toujours peu d'effet, parce que leur
réalisation tenait à des ministres qui changeaient; qu'il fallait
pour le peuple une garantie de ces promesses , et que la
garantie d'une assemblée nationale était bien plus sûre que
celle des états généraux.
Mais Brienne vivait au jour le jour. Il croyait que l'annonce
des états et la suspension de la cour plénière suffiraient pour
satisfaire le public. On lui a prêté ce mot, qui exprime bien sa
situation : « Il y a tant de hasards, et il n'en faut qu'un pour
nous sauver. »
Il avait aussi des préoccupations plus urgentes. Les fonds
allaient manquer au trésor. Le 16 août, il fit brusquement
signer au conseil un arrêt par lequel le trésor ne payerait mo-
mentanément que trois cinquièmes en espèces et deux cin-
quièmes en papier. Avant d'en venir là, il avait pris l'argent
qui se trouvait dans la caisse des invalides et celui des loteries
de charité. La situation de la caisse d'escompte devenait cri-
tique , car elle était créancière du trésor et ne pouvait se faire
payer. Le 18 août, Brienne, malgré les administrateurs, pro-
nonça la suspension de ses payements en numéraire et donna
un cours forcé à ses billets. Il arguait du privilège que Galonné
lui avait vendu. La consternation fut au comble. La cour
s'épouvanta. La reine et le comte d'Artois demandèrent au
roi le renvoi du malencontreux ministre.
Brienne fit proposer le contrôle général à Necker, qu'il
avait écarté jusque-là , mais que la France entière croyait le
seul homme capable de sauver les finances. Necker, ne vou-
lant ni s'associer à un ministre déconsidéré , ni dépendre d'un
supérieur, demanda à être nommé directeur général des
finances et ministre d'Etat, avec la surveillance des autres
départements ministériels.
Louis XYI, qui ne pouvait lui pardonner d'avoir attaqué
les ministres précédents et pris le public pour juge, le re-
gardait presque comme un ennemi et un révolutionnaire.
11 céda pourtant à la nécessité et se résigna. Brienne dut
1 Boissy d'Anglas, Vie de Malesherbes.
[1788] SECOND MINISTÈRE DE NEGKER. 135
quitter la place. On Tindemnisa en lui promettant pour lui-
même le chapeau du cardinal que la reine envoya solliciter à
Rome , pour son neveu la coadjutorerie de rarchevéché de
Sens, et pour les autres membres de sa famille des places et
des grâces. Ces faveurs le consolèrent. Il e'tait déjà accablé de
pensions et de bénéfices. En se retirant, il s'écarta de Ver-
sailles le moins qu'il put, et essaya d'y entretenir des intelli-
gences; cependant on l'obligea bientôt à s'éloigner tout à fait,
et il alla passer quelque temps en Italie.
La nouvelle de sa retraite causa une explosion de joie à
Paris. Les prisonniers bretons illuminèrent à la Bastille. Cette
joie populaire dégénéra en désordres. Chaque soir le peuple se
répandait dans les rues. On forçait d'illuminer les maisons; on
cassait les vitres de ceux qui résistaient; on quêtait pour des
fusées. La police dut intervenir. Le peuple s'arma de cannes
et de massues. Les agitateurs promenèrent un mannequin qui
représentait l'archevêque de Sens, et lui firent faire amende
honorable devant le Parlement. On voulut incendier les corps
de garde. Les soldats se défendirent et le sang coula.
Dans les provinces, l'effet produit fut le même. Grenoble
illumina. Il n'y eut guère de ville, si petite qu'elle fût, où la
rentrée de Necker ne fût saluée avec des transports d'allé-
gresse.
XVI. — Necker revint ainsi au pouvoir porté par la voix
publique et comme un sauveur. Paris se remplit de brochures,
d'estampes, d'allégories, dont il était le héros. On ne voyait
pas encore tout le danger de la crise politique, bien que l'agi-
tation produite au sein des classes supérieures descendît de
degré en degré jusque dans les rangs populaires. Mais on était
en pleine crise financière, et les intempéries des saisons, qui
avaient sévi cette année d'une manière exceptionnelle dans le
rayon de Paris, faisaient craindre une crise des subsistances.
Toutes les affaires étaient suspendues. On souffrait déjà de la
disette, de la cherté et de la misère.
Qu'allait-on faire des édits? Les maintenir était un danger;
les retirer semblait une faiblesse. Lamoignon proposa de
renoncer à la cour plénière et de conserver le reste , sauf
quelques modifications. Dans ce but, il annonça un lit de jus-
tice et il convoqua la grand'chambre du parlement de Paris.
Mais le temps des moyens termes était passé. Les magistrats
134 LIVRE QUARANTE-QUATRIÈME.
tinrent une réunion privée le 13 septembre; ils y convinrent
de rester fidèles à leurs serments et de protester contre toute
mesure qui ne serait pas l'œuvre des états généraux. Lamoi-
gnon n'était à leurs yeux qu'un apostat et un traître. Necker
demanda au roi son renvoi et fut appuyé par la reine. Lamoi-
gnon résista; car étant resté étranger à quelques actes de
Brienne, ou du moins se disculpant d'y avoir participé ', il pré-
tendait que sa responsabilité était dégagée. On finit par acheter
sa retraite avec de l'argent et des emplois pour sa famille
(M septembre). Les sceaux furent donnés à Barentin, premier
président de la cour des aides, magistrat honnête, qui avait
défendu l'bonneur de son corps. On rappela les parlements
exilés. On annula les édits et on révoqua les lettres de cachet
envovées aux Bretons. Ceux de ces derniers qui se trouvaient
à la Bastille furent mis en liberté.
La retraite de Lamoignon fut saluée par la même joie popu-
laire et les mêmes désordres que celle de Brienne. On fit des
démonstrations devantla statue de Henri IV, le seul des Bour-
bons, disait-on, qui eût aimé le peuple. On arrêtait les pas-
sants pour leur faire crier : Tive Henri IV et au diable Lamoi-
gnon! Une quantité de vagabonds et de malheureux, accourus
des campagnes environnantes pour chercher des secours à
Paris, se mêlaient activement aux troubles. Le commandant
du guet chargea la foule avec ses soldats le sabre au poing. Des
bandes , où les femmes furent les plus ardentes , coururent
brûler sa maison ainsi que celles des deux ministres disgraciés.
Les troupes tirèrent dans la rue Saint-Dominique et dans la rue
Meslay. Le duc d'Orléans se montra et fut acclamé , ce qui
donna à ses ennemis l'occasion de dire qu'il avait payé les
ém entiers.
Le Parlement, réinstallé le 24 septembre, ouvrit une
enquête au sujet des troubles, mais il la fit avec mollesse et en
recherchant les foutes des militaires chargés de la répression.
Il ferma les yeux sur le danger de manifestations dirigées
contre des ministres qu'il avait combattus, et il parut ménager
sa popularité. La passion politique était partout; elle avait
envahi l'enceinte du palais. Les magistrats étaient devenus un
parti; ils avaient lutté; ils étaient animés de la chaleur de la
lutte. Ils accablaient ^vecker d'éloges et d'encens. Un conseil-
i Mémoires de Bezenval, de Marmontel.
[1788] POLITIQUE DE INECKER. 135
1er, Fitz-Gerald, fit mettre Brienne et Lamoignon en accusa-
tion.
Necker avança l'ouverture des états généraux et la fixa au
mois de janvier suivant. L'avis commun, même de ceux qui
avaient vu la convocation avec regret, était qu'il fallait s'exé-
cuter sans délai, et ne pas prolonger une attente ï:iécessaire-
ment pleine d'agitation '. Seulement le Parlement, en enregis-
trant l'édit de convocation, ajouta qu'on suivrait les formes
de 1614 pour ne pas s'écarter de la tradition, et couper court
à tout projet d'innovation. Cette décision imprudente, pro-
posée par Robert de Saint-Vincent, fat prise un peu à la hâte,
malgré une très-vive résistance de Duport et de quelques
autres magistrats.
Les parlements de province firent leur rentrée comme celui
de Paris, au milieu d'ovations qui montrent à quel point
l'esprit d'indépendance s'était répandu. A Dijon, la Liberté fut
promenée sur un char antique, et une jeune fille représentant
la Patrie décerna une couronne civique au premier pré><ident.
Necker s'occupait jour et nuit de parer à la disette, aug-
mentée par la rigueur d'un hiver précoce, et de pourvoir aux
besoins financiers. Il interdit l'exportation du blé, proposa des
primes pour l'importation, et rendit quelque activité au com-
merce, qui s'abstenait. II pourvut à tout sans secousse, sans
bruit, et sans recourir à aucune mesure extraordinaire. « La
banqueroute, dit Montyon, bon juge en pareille matière, et
juge prévenu contre lui, semblait inévitable; cependant elle fut
évitée sans coup de force, sans contrainte, sans impôts, sans
emprunts, sans ces billets d'Etat si effrayants, si funestes, dont
il ne fut fait aucun usage et qui môme ne parurent point. Il fut
pourvu à tous les besoins séparément et pour le moment. » Le
principal secret de Necker fut d'inspirer la confiance. Il prêta
à l'Etat deux millions de sa propre fortune; avec cela il obtint
d'autres prêts; il négocia des atermoiements. Tous les paye-
ments se firent en argent avec une régularité ponctuelle; les
fonds publics montèrent en un seul jour de 30 pour 100.
Malheureusement sa sûreté de coup d'œil et de décision
n'allait guère au delà des questions d'affaires. Devenu en tait
premier ministre , il ne prit pas plus que ses prédécesseurs
ï C'était, entre autres, l'avis de FerranJ, de MalesberLes et de Ballly.
Sallier, Annales françaises.
136 LIVRE QUARAr^TE-QUATRIEME.
l'initiative nécessaire pour imprimer une direction aux événe-
ments; il fut même timide là où ils avaient été téméraires. On
a pu dire de lui qu'il ordonnait aux choses de s'arranger toutes
seules.
La convocation des états généraux ne lui déplaisait pas. Car
il comprenait le danger « de principes d'administration qui
changeaient au gré des ministres et de ministres qui changeaient
au gré de l'intrigue » . « Aucune idée générale, ajoutait-il, n'a-
vait le temps de s'établir; aucun bienfait ne pouvait se conso-
lider. » Mais absorbé par d'autres soins, il n'attacha, ses décla-
rations le prouvent, qu'un intérêt secondaire aux questions
préliminaires qu'il eût fallu régler, comme la composition de
l'assemblée, la forme de ses délibérations, la loi électorale.
L'exemple de ce que Mounier avait fait dans le Dauphiné eût
dû l'éclairer; il ferma les yeux. Il attendit que l'opinion publi-
que se prononçât sur chacune des questions non résolues.
Peut-être aussi craignait-il de heurter la cour, dont il était peu
aimé, et le roi, qui adoptait ses plans, mais avec plus de doci-
lité que de confiance.
Cependant la seule annonce des états et la déclaration du
Parlement qu'ils auraient lieu dans les formes de 161-4, soule-
A'aient des débats graves et irritants.
Il s'agissait d'abord de savoir si le tiers aurait une représen-
tation double de celles des autres ordres. Le doublement n'était
pas un fait nouveau. On citait plus d'un précédent. Il existait
dans les états du Languedoc. Il avait été admis par les nota-
bles de 1787 pour les assemblées provinciales. On invoquait en
sa faveur des arguments irrésistibles, le progrès des lumières,
l'intérêt des grandes villes, ceux des capitalistes, du commerce,
de l'industrie puissamment développée depuis un siècle et demi.
On disait que le tiers ne formait plus un corps à part, ayant
des intérêts distincts; que ses intérêts, en se multipliant, étaient
devenus non-seulement ceux de l'immense majorité de la na-
tion, mais ceux de la nation elle-même. On di.-,ait qu'il renfer-
mait vingt-cinq millions de Français, et que les deux autres
ordres n'en comptaient guère que deux cent mille. On ajou-
tait que sans une double représentation il serait sacrifié aux
ordres privilégiés et opprimé par eux; qu'avec elle il était à
peine leur égal, les ecclésiastiques et les nobles ayant l'avan-
tage de la foi'tune, du rang et du crédit. On disait encore que
le bas clergé et la petite noblesse tenaient dans les états une
[1788] LA QUESTION DU VOTE DES ORDRES. 137
place excessive, ce qui constituait en leur faveur un privilège
tout à fait abusif.
Quant à revenir aux règles suivies en 1614, on observait
qu'elles n'avaient pas été les mêmes que celles des assemblées
précédentes; que dès lors elles ne pouvaient faire autorité. On
constatait que les États tenus pendant la minorité de Louis XIII
avaient avorté; que leurs doléances avaient été négligées ou
n'avaient eu que des effets éloignés; on était frappé des luttes
qui avaient éclaté entre les trois ordres, du rôle restremt auquel
le tiers avait été réduit , enfin de l'intervention ambitieuse que
le Parlement avait prétendu exercer. Depuis cent soixante-
quinze ans tout avait changé. Plus on s'efforçait de se rattacher
au passé, plus un retour pur et simple à ce passé paraissait
impossible. La prétention du Parlement de revenir aux formes
de 161-4 semblait une insulte pour le tiers. Elle n'eut pas plus
de succès que n'en avait eu l'idée de rétablir la cour pléniere.
En général le clergé et la noblesse se prêtaient à la double
représentation du tiers. Mais la question en soulevait une
autre, celle de savoir si les ordres voteraient chacun séparé-
ment, ou s'ils se réuniraient dans une chambre commune,
auquel cas il était difficile que le vote eût lieu autrement que
par tète. Avec ce dernier système le tiers était à peu près sûr
de la majorité, puisqu'il lui suffisait d'obtenir dans les autres
ordres quelques voix qui ne pouvaient lui faire défaut.
Les partisans du vote par ordres, autrement dit des trois
chambres, soutinrent qu'il n'y avait pas d'autre moyen de con-
server au clergé et à la noblesse une influence sérieuse , et que
le tiers ne courait aucun danger d'être opprimé, puisqu'il pos-
sédait la garantie du veto, j)ar lequel chaque ordre pouvait
s'opposer à ce qu'avaient voté les deux autres. La séparation,
établie en principe, n'excluait d'ailleurs nullement les délibé-
rations et les décisions communes dans les cas nécessaires. On
fit à ce système Tobjection qu'il condamnait les états à un rôle
négatif et à l'impuissance des diètes polonaises. Mounier,
Malouet, Lally-Tolendal n'eurent aucune peine à démontrer
qu'avec trois chambres et le veto on n'arriverait jamais à faire
une loi. Il faudrait des lors désespérer des réformes constitu-
tionnelles qu'on attendait de l'Assemblée, et qu'elle seule était
capable de réaliser.
L'idée de créer deux chambres comme en Angleterre se pré-
sentait naturellement. Mais si l'Angleterre nous offrait l'exemple
138 LIVRE QUARANTE-QUATRIÈME.
de la liberté politique, il n'en régnait pas moins contre elle des
préiiijjés très-défavorables. On se défiait d'une imitation trop
complète; sa constitution n'était même pas toujoui's bien com-
prise. Mouriier, se fondant sur ce qui s'était passé dans le Dau-
phiné, où les trois ordres s'étaient unis pour modifier leur oi^ja-
nisation en vue de besoins nouveaux, pensait qu'une innovation
aussi considérable que la dualité des chambres ne pouv.iit se
faire par un décret royal et devait éti'e réservée aux états con-
stituants.
D'ailleurs, au-dessus de ces questions de formes une aufre
s'élevait qui les dominait toutes, celle du privilège des deux
ordres supérieurs. La France se levait pour le repousser; elle
voulait l'égalité civile et politique sans restriction; elle la vou-
lait avec la violence de ces passions trop contenues qui sentent
enfin l'heure d'éclater.
XVII. — Ce qui a donné à la Révolution une force terrible,
c'est qu'elle a attaqué- la société plus que le gouvernement.
Elle a été, pour employer nos expressions modernes, plus sociale
que politique.
La société française ne comprenait pas seulement des distinc-
tions de classes et des différences naturelles de i^ang et de for-
tune; elle comprenait encore une infinité de distinctions artifi-
cielles qui se multipliaient tous les jours, tandis que les habitudes
de la vie, l'éducation plus répandue et plus uniforme, la com-
munauté des intérêts, souvent même celle des opinions, tendaient
à établir un niveau commun. Peut-être n'y avait-il pas de pays
où les hommes se ressemblassent plus qu'en France ; c'était
précisément une des raisons qui rendaient les distinctions chères
aux uns, odieuses aux autres, et les froissements d'amour-propre
plus nombreux. Les classes, dit M. de Carné, se rapprochaient
pour se détester, parce que leurs préjugés les empêchaient de
se confondre. Rivales autrefois, elles devenaient ennemies.
En Angleterre, la noblesse, sacrifiante la réalité de la puis-
sance des privilèges surannés, s'était transformée en une aris-
tocratie politique ouverte, fortement associée à la grandeur du
pays; les classes différentes s'étaient mêlées et pénétrées; elles
subissaient les mêmes charges et jouissaient à peu près des
mêmes droits. On n'avait gardé que le privilège de la pairie.
En France, la noblesse n'avait pas suivi la même voie; elle
n'avait pas cessé de perdre en force et de gagner en nombre.
[1788] LA QUESTION SOCIALE. L'ÉGALITÉ. 139
En admettant dans son sein beaucoup de familles anoblies et
même anoblies récemment, elle avait agfjravé l'odieux de ses
privilèges, honorifiques ou autres. Elle s'était elle-même divi-
sée; car elle comprenait des éléments divers, peu homogènes,
qui s'observaient avec jalousie. Le clergé n'était pas plus uni;
les curés et les vicaires de campagne étaient loin d'avoir les
mêmes idées ni les mêmes intérêts que les prélats et surtout les
prélats de cour.
Nulle part les rivalités de classes n'éclataient d'une manière
plus fâcheuse que dans l'armée et la marine. Les places d'offi-
ciers étaient généralement réservées aux nobles, par la raison
que la noblesse ne leur permettait que les emplois militaires.
Cependant il avait toujours fallu y admettre des roturiers, prin-
cipalement en temps de guerre; car alors les nobles ne suffi-
saient pas. On avait eu ainsi dans la marine deux classes ri-
vales d'officiers , les officiers rouges qui étaient nobles, et les
officiers bleus qui ne l'étaient pas. Les ministres de Louis XYI
eurent la malencontreuse idée d'exiger des officiers de terre ou
<ie mer (ordonnances de 1781 et de 178G) la preuve de quatre
quartiers de noblesse, s'ils n'étaient fils de chevaliers de Saint-
Louis. Ces ordonnaiiCes soulevèrent tant de récriminations, que
les chefs de l'armée en réclamèrent aussitôt la suppression
comme urgente '.
On avait aussi exigé pour les présentations à la cour, afin
d'écarter des sollicitations importunes, la preuve de plusieurs
générations de noblesse. Nouvelle source de plaintes et de
récriminations.
Les froissements et les querelles éclataient encore là où les
ordres se trouvaient en présence ou plutôt en conflit. Aux états
de Bretagne, en J757, une querelle entre les nobles et les dé-
putés du tiers avait amené ime longue série de duels. Les
duels y recommencèrent en 1788 dans des circonstances ana-
logues. La distinction des ordres entretenait des luttes que la
discussion en commun eût au moins amorties.
La question des privilèges était délicate et avait quelque
chose d'irritant. Parmi les memhres des deux premiers ordres
plus d'un résistait aux sacrifices qu'on lui demandait; il n'était
pas rare de voir des nobles défendre leur immunité d'impôt
1 Mémoires de Grimoard, 1788. Grimoard était un des officiers supérieurs
que le roi chargeait de ses missions particulières.
140 LIVRE QUABANTE-QUATRIEME.
comme un droit sacré. Cependant la force de l'opinion était
telle que le clergé et la noblesse se montrèrent dans les assem-
blées provinciales prêts à faire de grandes concessions, au moins
quant aux privilèges financiers '. Le gouvernement, là comme
ailleurs, ne prit l'initiative d'aucun plan, d'aucun système. S'il
toucha aux privilèges, ce fut toujours en y mêlant un intérêt
fiscal, et le désir de détruire des résistances fondées sur des
droits, c'est-à-dire sur des libertés. 11 n'entreprit nullement de
satisfaire le besoin d'égalité qui tourmentait le pays : il se fit
même accuser de vouloir maintenir la distinction des ordres
pour les opposer les uns aux autres.
Le débat une fois posé sur ce terrain, la toute-puissance du
tiers se révéla, plus grande encore qu'on ne le soupçonnait.
On s'aperçut que la classe moyenne s'était élevée piir ses pro-
pres forces, en dehors de la cour et du gouvernement; qu'elle
possédait des fortunes considérables commerciales, industrielles
et mêmes territoriales; qu'elle remplissait à peu près tous les
emplois exigeant des lumières et du talent. Elle comptait dans
son sein les gens de loi, les avocats, dont le rôle avait grandi,
le corps des ingénieurs, qui s'était formé, La plupart des offi-
ciers des armes savantes, du génie et de l'artillerie, lui appar-
tenaient. L'enseignement de TUniversité, en dépit de ses
défauts, de la part trop faible qu'il faisait aux sciences et de
la part trop forte qu'il faisait à la déclamation et à l'histoire
ancienne, avait augmenté l'instruction movenne. Une généra-
tion ardente s'était élevée qui sentait sa valeur et brûlait d'en-
trer dans l'arène. Ce furent les écrivains de cette jeune géné-
ration qui prirent la plume pour traiter les questions soulevées
parla convocation des états généraux, et leur première atta-
que fut dirigée contre les privilèges dont ils ne jouissaient pas.
XVIIL — Necker, voyant que la question de la double repré-
sentation du tiers et celle du vote par tète étaient vivement
débattues, reculant d'ailleurs devant la responsabilité de les
résoudre lui-même, eut l'idée de rappeler les notables et de
leur demander un avis. Pendant les délais de la convocation,
les municipalités, les corporations, les commissions intérimaires
des administrations provinciales , envoyèrent une foule d'a-
dresses favorables au doublement du tiers et préjugeant la solu-
1 Ils l'annoncèrent dans les conférences préparatoires aux états généraux.
[hovembre 1T88] RAPPEL DES NOTABLES. 141
tion. Des comités organisés à Paris imprimaient le mouvement.
Ce mouvement échappait à ceux qui l'avaient lancé et qui
s'en étaient crus maîtres.
Le Parlement, déchiré par des pamphlets agressifs, accusé
d'impuissance et traité d'institution vieillie, essaya de recon-
quérir sa popularité et de reprendre la conduite des événe-
ments. Il rendit, le 5 décembre, à la majorité de six voix, un
arrêt interprétatif de sa déclaration du 24 septembre. Il expli-
qua qu'en demandant le retour aux formes de 1614, il n'avait
rien entendu statuer sur le nombre des députés, nombre qu'au-
cune loi ne fixait et qui devait être déterminé suivant « la raison,
la liberté, la justice et le vœu général » . Il supplia aussi le roi
de consacrer d'avance plusieurs principes fondamentaux, tels
que la périodicité régulière des Etats généraux; la répartition
égale des impôts; la responsabilité des ministres, que les
états pourraient mettre en accusation et dont le jugement lui
serait réservé ; l'incapacité pour les cours souveraines de
concourir à l'exécution d'aucune loi que les Etats n'auraient
pas consentie; enfin, la liberté individuelle et la liberté de la
presse, celte dernière sous la responsabilité personnelle des
auteurs. Sages demandes qu'allaient reproduire les cahiers des
bailliages, mais auxquels le public fit peu d'attention, parce
qu'il regardait le rôle politique des anciens corps judiciaires
comme fini. Le roi eut le tort de n'en pas tenir plus de compte.
Il répondit sèchement , comme s'il eût été heureux de triom-
pher du discrédit du Parlement et de ses contradictions appa-
rentes ou réelles, que les états régleraient tous ces points.
Les notables, dont les séances s'étaient ouvertes le 6 novem-
bre, n'eurent pas plus d'autorité ni de succès. Ils appartenaient
presque tous aux deux ordres supérieurs , qu'ils ne représen-
taient même pas, et ils n'avaient que des avis à donner. Ils
demandèrent à l'unanimité le maintien des usages anciens, en
tant que ces usages ne seraient pas incompatibles avec les
besoins nouveaux. Le prince de Conti, jusque-là connu par son
opposition , protesta dès le premier jour contre tous les systè-
mes, c'est-à-dire contre toute prétention de modifier la constitu-
tion traditionnelle. Un seul bureau se prononça pour le dou-
blement du tiers, et encore à la majorité d'une voix. Les
Etals généraux devaient, disait-on, représenter la France et
l'ensemble de ses intérêts, non le chiffre de ses habitants, ni
des professions différentes ou des intérêts particuliers. Avec
142 LIVRE QUARANTE-QUATRIÈME.
une représentation double, le tiers arriverait à rlicter toutes les
décisions; le calcul était certain. Le résultat serait la fusion des
ordres dans une assembU-e unique, système plein de dan^jerset
propre aux surprises. Si Ton ouvrait la porte aux innovations,
où devait on s'arrêter? Si Ton cbercbait des exemples étran-
gers, où les prendrait-on? En Amérique, en Angleterre, dans
l'bistoire ancienne?
Les notables se bornèrent donc à admettre une loi électorale,
d'ailleurs fort large, n'imposant aux électeurs d'autre> condi-
tions qu'un domicile reconnu et le payement d'une contribu-
tion, et à accepter le principe de l'égalité des impôts, mais en
réservant le mode de répartition. Ils accusèrent les écrivains
du tiers d'envenimer le débat et d'attaquer la propriété en
déclamant contre les droits féodaux. Ils soutinrent que ces écri-
vains étaient au sem même du tiers une minorité , sans mission
et sans titre pour parler en son nom.
Ainsi les notables, qui, dix-buit mois plus tôt, s'étaient pro-
noncés pour introduire, la liberté dans le gouvernement, ne
semblèrent plus occupés r|ue de défendre la position très-atta-
quée des ordres supérieui's. Le public, qui s'était attendu à les
voir opiner pour le doublement du tiers et même pour le vote
par tête, éprouva une déception complète '. On les accusa d'être,
comme le Parlement, en arrière de l'opinion, de ne pas com-
prendre les besoins du temps, et de défendre le privilège parce
qu'ils appartenaient aux ordres privilégiés *.
Conti présenta au roi après l'assemblée une pétition signée
de cinq des princes du sang; les deux autres, le comte de Pro-
vence et le duc d'Orléans, s'étaient abstenus. Ces princes dénon-
çaient ce qu'ils appelaient un système d'insubordination rai-
sonnée et le mépris des lois de l'Etat. Ils représentaient toute
altération des droits essentiels des deux premiers ordres comme
compromettant l'équilibre ancien des forces de la nation, ce
qui devait laisser le despotisme et la démocratie sans contre-
poids. Dans le cas où ces droits seraient méconnus, ils mena-
çaient de faire une scission, et d'appeler le peuple à la guerre
civile en donnant le signal du i-efus de l'impôt. Ainsi avaient
* Mémoires de Marmontel.
2 La tradition a condamné en bloc les notables comme le Parlement, parce
qu'elle ne distingue pas et ne s'arrête qu'au résultat final. Mais rien ne serait
plus injuste et plus laux que d'étendre cette condamnation aux actes antérieurs.
|1788] LE DOUBLEMENT DU TIERS. 143
ag^i autrefois les princes du sang leurs prédécesseurs, sous
Louis XI et pendant la Fronde.
Ces dispositions étaient loin d'être partagées par toute la
noblesse. Sans parler de la minorité du cinquième bureau, qui
avait déclaré que maintenir les privilèges des ordres « c'était
marquer les membres du tiers d'un signe d'bumiliation qui
entretiendrait une jalousie et une division éternelles » , trente
ducs et pairs adressèrent au roi leur renonciation à leurs privi-
lèges pécuniaires. Mais rien ne put compenser l'effet produit
par la démonstration des princes du sang. Ces princes arbo-
raient manifestement leur drapeau et se metlaient en travers
du vœu public. Aussi leur déclaration fut-elle accueillie comme
un de ces premiers coups de feu qui se tirent de loin avant le
combat. On se dit que s'il fallait combattre, on combattrait,
mais qu'on était sûr de la victoire; que c'était là le langage de
cinq gentilshommes mécontents, et rien de plus.
Les adresses en faveur de la double représentation du tiers
tombèrent comme une pluie. L'émoi gagna jusqu'à la petite
bourgeoisie, babiluellement indifférente. Les cafés, les lieux
de réunion prirent un aspect tumultueux. On y déchirait publi-
quement le réquisitoire des princes. On y colportait des péti-
tions, quelques-unes de la dernière violence, vérilables appels
à la révolte. On s'y jetait avec fureur sur des brochures où il
n'était plus question que du despotisme, des chaînes de la féo-
dalité, de la dégradation de la nation qui était souveraine, de
^ab^uidité des abus appelés usages, du réveil du peuple '. On
citait les paroles de Catilina dans Salluste : « Quin igitur exper-
giscimini; en illa, illa quam optastis libertas. »
La fameuse biochure de l'abbé Sieyès éclata comme le
canon d'alarme. Qu'est-ce que le tiers état? Rien. Que doit-il
être? Tout. Factum ardent, rempli d'attaques contre l'oisiveté
et la fainéantise des classes supérieures, mais enflammé de la
passion du jour, concluant qu'il n'y avait pas d'accord pos-
sible entre les trois ordres, que leur distinction était contraire
à la raison, et qu'il appartenait au tiers de décréter à lui seul
la réunion d'une assemblée constituante. L'elfet fut celui d'une
traînée de poudre. Un premier club s'organisa aussitôt. Servan
demanda une déclaration des droits de l'homme et du citoyen.
On se mit à faire des programmes pour les assemblées de bail-
' Rabaut Saint-Etienne, Histoire de la Constituante.
14i LIVRE QUARxlNTE-QUATRlÈ.ME.
liapes et la rédaction de leurs cahiers. Le mot d'ordre fut de
nommer des députés patriotes.
On avait laissé à la presse une fi^rande liberté. Des écrits de
toute nature s'imprimaient et >,e disfrihuaient gratuitement. Le
Parlement s'alarma. Le premier président, d'Ormesson, repré-
senta (le 22 décembre) le danger que couraient les lois, aussi
bien les lois civiles que les lois politiques; il dénonça l'anar-
chie. « On croit, disait-il, conduire l'État à une réforme, et
on ne le conduit qu'à sa ruine. » Mais on n'osait sévir, tant on
se sentait débordé. On ne fit que des poursuites insignifiantes.
Jusque-là Necker avait pratiqué ce que M. de Larcy appelle
« l'abstention dans le doute » . 11 s'était imposé la loi, il nous
l'apprend lui-même , de ne plus faire le même bruit que dans
son premier ministère. 11 voulait prendre Vopinion publique
pour boussole. Quand il la vit s'exprimer d'une manière aussi
formelle, il jugea que la double représentation du tiers était
une nécessité, et il se prononça pour elle, en déclarant qu'il
suivrait les avis des notables sur tous les points, hormis celui-là.
n C'est une grande erreur, a-t-il écrit plus tard, que de pré-
tendre lutter avec des vieilleries contre toute la vigueur des
principes de la justice naturelle, lorsque cette justice reprend
son élan et se trouve secondée par le vœu général d'une
nation La grande habileté dans les affaires, c'est de se pro-
curer le mérite du sacrifice, avant le moment où ce même
sacrifice ne paraîtra qu'une obligation '. »
Kecker avait raison quand il accusait les notables de s'être
montrés intéressés et imprévoyants, mais il ne s'aperçut pas
qu'il avait lui-même manqué de clairvoyance en les consultant.
Il se fit également illusion sur l'à-propos d'une concession déjà
tardive. 11 s'imagina que le tiers lui aurait une grande recon-
naissance du bienjait. Suivant madame de Staël, sa fille, il
croyait habile de dérober aux députés futurs le bien qu'ils vou-
laient faire, afin de ne pas les lais-er accaparer l'amour du
peuple. Grâce au doublement du tiers, il se flattait d'obtenir
de l'assemblée une répartition plus juste des impôts, une légis-
lation plus éclairée et l'abandon définitif d'usages vieillis. Il
considérait que Galonné et Brienne s'étaient perdus pour avoir
agi à l'aveugle et avoir été personnellement décriés. Il avait
pour lui-même l'optimisme de l'orgueil et celui de l'honnêteté.
^ Sur l'adminisiration de Necker par lui-même, 1791.
[1788] LES DERNIERS ÉTATS PROVINCIAUX. 145
li n'eut pas de peine à engager le roi qui commençait à subir
son ascendant, ni même la reine, à prévenir le vœu de la
nation. Il annonça que Louis XVI serait le restaurateur de la
société française. La cour avait d'ailleurs à l'égard du tiers état
une arrière-pensée : elle se flattait de le gagner et de le trouver
docile, tandis que le langage lier des parlements, l'attitude
insoumise de la noblesse, suz'tout de celle de Bretagne, même
le manifeste menaçant des princes, l'avaient blessée. Elle re-
gardait en arriére plus que devant elle, et ses ressentiments
nuisaient à sa prévoyance.
Le 27 décembre, Necker publia une sorte dédit qu'il inti-
tula le Résultat du conseil. 11 déclara que le tiers aurait une
représentation double, et que le nombre des députés serait
réparti suivant la population des bailliages. Il laissait à l'as-
semblée le soin de faire son règlement, de déterminer la forme
de ses délibérations et de ses votes, et de prendre l'initiative des
grandes lois sur l'administration provinciale, la presse et autres
sujets de cette importance. Il ne disait rien de la nature et de
la forme de ses rapports avec le gouvernement. Il fit suivre
l'édit d'un manifeste où il parlait avec son orgueilleuse emphase
«du bruit sourd de l'Europe favorisant vaguement toutes les
idées généreuses » .
Le club de la Révolution illumina, pendant que les gens de
la cour attaquaient le Résultat du conseil comme une insulte
faite aux notables, et le manifeste comme l'acte insolent d'un
ministre qui donnait ses propres sentiments pour les sentiments
du roi.
XIX. — L'agitation de Paris s'étendait à toute la France.
Les états du Daupbiné s'étaient assemblées à Romans, le
10 septembre, dans les conditions demandées par l'assemblée
de Vizille. Le clergé y compta quarante-huit membres, la no-
blesse cent quatre-vingt-dix, et le tiers plus de quatre cents.
On y arrêta les bases d'une réorganisation qui fut sanctionnée
presque aussitôt par un arrêt du conseil. On convint que l'as-
semblée serait composée à l'avenir de cent quarante-quatre
députés, savoir: vingt-quatre du clergé, quarante-huit de la
noblesse, soixante-douze du tiers, et qu'elle se réunirait tous les
ans. On détermina les conditions de l'électorat et de l'éligibi-
lité; la principale étaituncensde quarante livresd'impôtfoncier,
que Mounier fit admettre malgré les objections d'une partie de la
VII. 13
i;C LIVRE QUARA^'TE-QUATRIEME.
noblesse'. On fit des élections immédiates, et les nouveaux
états s'assemblèi'ent le 1" décembre.
Necker voulait étendre ce système à toutes les provinces,
c'est-à-dire y assurer au tiers une représentation double et
donner aux assemblées des droits au moins égaux à ceux des
anciens états. Seulement il voulait laisser à chaque province la
liberté de faire elle-même ce changement organique, et aux
états généraux le pouvoir de le sanctionner définitivement.
Cette manière de procéder avait un inconvénient. Elle pro-
longeait une agitation qu'on eût pu modérer, et laissait à des
vues très-divergentes la facilité de se produire. Le svstème,
accepté avec empressement à Moulins pour le Bourbonnais, et
à Yalenciennes pour le Hainaut, fut très-conteslé dans la Nor-
mandie et la Bourgogne. En Normandie, un parti qui n'était
pas, il est vrai, unanime, demanda le rétablissement des an-
ciennes libertés et repoussa les libertés octroyées. A Dijon,
soixante-deux membres de la noblesse écrivirent au roi qu'ils
consentaient au partag'e égal des impôts et à l'élection de»
députés du tiers nommés d'office jusque-là, mais qu'ils étaient
prêts à défendre sur toiit autre point les anciens usages de la
province^M^^M'aM dernier soupir.
Dans les états du Languedoc, qui tinrent leur dernière
assemblée à Montpellier, les deux ordres supérieurs renoncè-
rent seulement à leurs privilèges pécuniaires; on eut d'autant
plus de peine à s'entendre sur le principe de l'élection, que le
droit de siéger aux états y était communément attaché à des
évêchés, à des baronnies ou à de» offices municipaux. On finit
par remettre, d un commun accord, la réforme organique à la
décision des états généraux.
Dans la Franche-Comté, il en fut de même, avec cette diffé-
rence que l'accord ne pouvant s'établir, et la lutte prenant une
vivacité exceptionnelle, Necker déclara l'assemblée dissoute et
remit de sa propre autorité la décision aux états généraux. Cette
mesure fut loin de calmer les esprits. La majorité du clergé et
de la noblesse protesta ; la minorité fit une déclaration expresse
dans le sens opposé. Le parlement de Besançon rendit un arrêt
portant que la constitution de la province ne pouvait être mo-
difiée que par la nation franc-comtoise ; qu'elle ne dépendait
donc pas des états généraux du royaume, et que les députés de
* Ce cens variait d'ailleurs suivant que les communes étaient urbaines ou
rurales. Même dans les communes rurales, il n'était pas uniforme.
[1788J TROUBLES DE BRETAG^sE. 147
la Franche-Comté aux états généraux ne pouvaient être légiti-
mement élus que par les états du pays assemblés suivant Tusage
ancien. Ces résistances et ces prétentions causèrent des troubles
que l'embarras et la faiblesse des autorités aggravèrent.
En Provence, les états, qu'on n'avait pas réunis depuis qua-
rante-huit ans, furent tumultueux. Le tiers prétendit à la dou-
ble représentation. Les ordres privilégiés n'y consentirent qu'à
regret et voulurent maintenir leur immunité d'impôt, sauf à
contribuer aux charges publiques par des dons gratuits. On ne
décida rien ; la division alla croissant et les esprits s'échauffè-
rent avec une ardeur toute méridionale.
Mais nulle part l'agitation ne fut aussi forte qu'en Bretagne.
Là tout le monde était en effervescence. La noblesse protes-
tait contre la seconde convocation des notables ; la bourgeoisie
des villes, appuyée par le clergé inférieur, poussait les corps
municipaux de Quimper, de Nantes, à se prononcer pour le
doublement du tiers.
Necker eut soin de n'assembler les états de Bretagne que le
29 décembre, après le résultat du conseil. Ils s'ouvrirent par
l'exposé des vœux des municipalités, savoir, l'égalité absolue
des ordres en matière d'impôt, le doublement du tiers, l'élec-
tion de ses députés à la place de la désignation des maires qui
le représentaient ordinairement, et le vote par tête. Des confé-
rences s'ouvrirent entre des délégués désignés par les trois or-
dres, puis se rompirent aussitôt sur une difficulté de formes
que le tiers considéra comme une fin de uon-recevoir. Il faut
rappeler que le tiers n'envoyait aux états que quarante-deux
membres, el que la noblesse pouvait y envoyer jusqu'à huit ou
neuf cents représentants ; que l'assemblée était donc essentiel-
lement aristocx'atique ; qu'on reprochait aux nobles d'en pro-
fiter pour se voter des subsides nombreux, sous la forme indi-
recte depensionsmilitaires oude subvention à des établissements
d'éducation réservés aux gentilshommes. La réforme de cette
constitution vicieuse avait déjà été demandée, entre autres par
l'avocat Gohier ' .
Necker suspendit l'assemblée pour un mois. Le tiers se retira.
La noblesse refusa de se séparer et adressa au roi des remon-
trances. La municipalité de Rennes décida qu'elle agirait indé-
pendamment des états. Les étudiants formèrent des bandes
* De Garué, [es Etais de Brrlac/ne.
10.
148 LIVRE QUARANTE-QUATRIEME.
pour la soutenir et mirent à leur tête le futur général Moreau.
La noblesse déclara qu'elle était prête aux sacrifices néces-
saires, mais qu'elle combattrait, comme elle avait toujours fait,
pour les droits et usages anciens de la prorince, et accusa le
tiers d'agir inconstitutionnellement. Le Parlement prit des ar-
rêtés inutiles pour dissiper les attroupements. Une collision eut
lieu le 20 janvier 1789. Les nobles, obligés de se réfugier dans
la salle des états, eurent deux gentilshommes tués et deux
blessés. La jeunesse de Nantes accourut prêter main-forte aux
étudiants de Rennes ; on annonça l'arrivée de celle d'Angers et
radhésion de celle de Brest.
Le gouverneur et l'intendant parvinrent à arrêter l'effusion
du sang. Le jour même de l'émeute, Kecker autorisait les re-
présentants des municipalités de la province à s'assembler à
l'hôtel de ville de Rennes pour convenir des demandes qu'ils
présenteraient aux états. La plupart des gentilshommes protes-
tèrent et quittèrent la ville. Les deux ordres supérieurs remon-
trèrent au roi que ces" troubles étaient le prélude d'une révo-
lution; qu'il était urgent de prohiber le port d'armes, les
attroupements, les associations. Ils reprochèrent à îsecker, en
termes violents, d'avoir encouragé le mouvement par sa con-
descendance pour le tiers.
Necker avait eu le tort de ne pas prévoir le péril d'une lutte
entre les trois ordres. Il eut un tort plus impardonnable, celui
de ne pas comprendre, après ce qui s'était passé aux états de
Bretagne, la nécessité de prévenir une pareille lutte dans les
états généraux.
XX. — Il publia, le 24 janvier, le règlement des élections.
Le nombre des députés était de douze cents, un quart pour le
clergé, un quart pour la noblesse, une moitié pour le tiers.
L'élection devait se faire directement pour les hauts dignitaires
ecclésiastiques et la noblesse, à deux degrés pour le clergé in-
férieur, à deux ou trois degrés pour le tiers, suivant l'étendue
des bailliages. Etait électeur tout Français âgé de vingt-cinq
ans et payant une contribution. Là où l'on admettait plusieurs
degrés, les ecclésiastiques devaient nommer un électeur du
second degré sur vingt, les habitants des campagnes et les cor-
porations d'arts et métiers un sur cent, toutefois de manière
que la plus petite paroisse eût au moins deux électeurs du
même degré, et que les habitants des villes ou les corporations
LES CAHIERS DE 1789. 149
d'arts libéraux en eussent au moins deux sur cent. Ces condi-
tions turent léfjèrement moditie'es pour la ville de Paris, qui
obtint le chiffre proportionnellement élevé de quarante repré-
sentants. On arriva ainsi à obtenir une représentation équita-
blenient répartie.
Il n'y eut aucun cens d'éligibilité, et aucune incompatibilité
ne fut établie.
Le travail préparatoire fut d'autant plus long qu'il se com-
pliqua de la rédaction des cahiers. Cette rédaction eut lieu, con-
formément à l'usage ancien, dans les élections, puis dans les
bailliages. Les trois ordres y travaillèrent comme ils l'enten-
dirent, isolés ou réunis ; la liberté qui fut laissée partout em-
pêcha qu'on suivît de règle commune. Cependant la très-grande
majorité des bailliages rédigea trois cahiers distincts.
Ces cahiers exprimèrent les vœux de la France sur toutes les
questions de la politique et de l'administration. Il ne s'agissait
de rien moins que d'une refonte complète des institutions; car
tout ce qui s'était passé depuis deux ans conduisait là.
«Les cahiers de 1789, dit Tocqueville, resteront comme le
testament de l'ancienne société française, l'expression suprême
de ses désirs, la manifestation authentique de ses volontés der-
nières. » Refaire une France nouvelle était une prétention
avouée. C'est pour cela que la date de 1789 sera toujours me;-
morable, quoiqu'on ait trop souvent oublié que la ligne de
démarcation entre l'ancien régime et le nouveau ne pouvait
être si tranchée ni si absolue que le passé dût rester à jamais
un livre fermé.
Une autre raison de l'importance des cahiers de 1789, c'est
qu'ils furent, comme l'observe M. de Poncins, rédigés en pleine
liberté, longuement discutés entre les intéressés et mûrement
réfléchis. Beaucoup de leurs rédacteurs, ayant fait partie des
assemblées provinciales, arrivaient dans les bailliages avec un
esprit pratique et des opinions arrêtées sur les questions à
résoudre. Aussi la délibération se fit-elle paisiblement et avec
une entente remarquable, sauf en Bretagne et en Provence.
Cette entente fut le résultat du rapprochement qui avait com-
mencé à s'opérer entre les ordres dans les assemblées provin-
ciales. Elle fait regretter que l'essai de ces assemblées n'ait pas
été plus complet. Elle prouve que la marche fâcheuse suivie
plus tard par la révolution n'était pas aussi fatale qu'on l'a
cru, et qu'une gueiTe civile pouvait être évitée. Les cahiers
150 LIVRE QUARANTE-QUATRIEME.
sont unanimes sur un grand nombre de questions ; les diver-
gences qu'ils présentent sur quelques-unes sont loin d'exclure
une conciliation. Ajoutons qu'ils renferment les principes de
toutes les grandes questions qui ont été résolues depuis quatre-
vingts ans, et de celles qui sont agitées encore sans être arrivées
à leur solution définitive. On y revient sans cesse et on a raison,
bien qu'il faille en les admirant se garantir des enthousiasmes
exagérés, et ne pas perdre de vue les conditions, les passions
ou les erreurs du temps où ils ont été rédigés.
Ils s'occupent d'abord de poser les bases, d'élever les co-
lonnes de la constitution. Nulle part la monarchie n'y est mise
en discussion, quoique tout le reste le soit. Seulement on éta-
blit la division des pouvoirs, si nécessaire et jusque-là si impar-
faitement entrevue. Le souverain a le pouvoir exécutif et jouit
de l'inviolabilité; la grande majorité des cahiers s'accorde à
demander qu'd gouverne par des ministres responsables, la
medleure, la plus naturelle, la plus efficace des garanties
contre l'arbitraire gouvernemental ou contre l'incapacité de
ministres favoris, deux plaies que le règne de Louis XVI avait
achevé de mettre à nu.
Le souverain partage le pouvoir législatif avec la nation.
Celle-ci exerce son droit par l'intermédiaire d'une représenta-
tion régulière et périodique. Le pouvoir judiciaire est confié à
une .magistrature inamovible, qui n'a point d'aulorité politique
et demeure étrangère à la confection des lois.
L'assemblée représentative doit se réunir à des époques
fixées. Les cahiers varient quant à la durée et aux intervalles
de ces époques. Ses décisions doivent être sanctionnées par la
couronne pour avoir force de loi, mais ne sont assujetties à
aucun enregistrement des parlements. Tout acte émané de la
couronne dans l'intervalle des sessions, doit être considéré
comme acte d'administration provisoire, et dès lors soumis à
l'assemblée dans sa session la plus prochaine, ce qui s'accorde
avec la responsabilité des ministres. Les députés sont inviola-
bles, ce qui garantit leur liberté; ils ne peuvent accepter ni
emploi ni faveur de la cour, ce qui garantit leur indépendance.
Après avoir établi cette sage division des pouvoirs qui est
la base des gouvernements représentatifs, les cahiers abordent
des questions de circonstance. Presque tous insistent sur la
nécessité des mandats impératifs ; ils s'attachent à lier les dé-
putés dans la mesure la plus étroite. Évidemment la pensée
[1789] Y02TTX EXPRIMES. 151
qui domine est la crainte des défections, des surprises. Plus
grande est l'entreprise de changer la constitution, plus on en
redoute Tavortement. On ne voit pas que le mandat impératif
absolu aboutit à une impossibilité; qu'il empêche Taccord entre
les vues et les opinions divergentes ; que le recours aux man-
dants sera presque toujours impraticable.
Beaucoup de cahiers demandent une modification plus ration-
nelle des bailliages, destinés à devenir les circonscriptions
électorales. Le principe de la double représentation du tiers
est admis. Celui du vote par tête est contesté. Le tiers le de-
mande unanimement. Le clergé hésite et varie, la noblesse
est divisée. Quelquefois elle se borne à des réserves ; elle admet
le vote par tête pour l'impôt (noblesse de Clermont en Beau-
voisis). L'essentiel pour elle est de conserver sa constitution
originaire; elle ne veut pas être annulée politiquement. L'idée
d'avoir deux chambres , une chambre hante et une chambre
des communes comme en Angleterre, se fait jour çà et là, mais
vaguement, comme une sorte d'expédient (cahiers de plusieurs
paroisses du bailliage de Nemours).
La nécessité de régler toutes ces questions dès le début est
regardée comme si urgente, qu'un grand nombre de cahiers
enjoignent aux députés de ne voter ni impôt ni emprunt, sous
quelque forme que ce soit, avant l'établissement des bases con'
stitutionnelles.
Sur la question de l'impôt, l'unanimité est à peu près com-
plète. On veut une assiette uniforme et une répartition égale.
Les ordres privilégiés acceptent le principe dans plusieurs pro-
vinces (noblesse de Guyenne, clergé d'Aix) ; quelquefois ils en
font la déclaration expresse (bailliage de Mantes). Souvent, il
est vrai, ils réclament une indemnité ; ainsi le clergé est prêt
à se soumettre à l'impôt commun si l'Etat se charge de sa dette
particulière. Ou bien ils veulent rester maîtres de la réparti-
tion, de peur que l'Etat ne la fasse sans contrôle. En général,
quand le tiers demande l'égalité, la noblesse réclame la liberté;
elle veut prévenir les abus et les ingérences administratives exa-
gérées. C'étaient là, après tout, des préoccupations légitimes,
des désirs qui étaient loin de s'exclure et qu'un gouvernement
franc et à longue vue eût pu concilier. On est d'accord égale-
ment sur le principe de l'abolition des droits féodaux, quoi-
qu'on ne le soit pas sur les conditions du rachat, question, en
«ffet, très-complexe et pleine de difficultés. Les privilèges
152 LIVRE QUAP.ANTE-QUx\.TPtIÈ.ME.
locaux des villes, des bourgs, des corporations, sont résolu-
ment sacrifiés. On peut dire que le principe du privilège est
abandonné ; tout le monde se résigne au sacrifice et au dévoue-
ment, les uns par enthousiasme, d'autres par conviction, tous
par le sentiment de la nécessité. Il n'y eut qu'un privilège dans
lequel la noblesse se reti'ancha et dont elle entreprit une dé-
fense sérieuse, celui dont elle jouissait pour les grades mili-
taires, parce que c'était à ses yeux une question d'honneur.
Pour la liberté individuelle, tous les ordres furent unanimes
et la noblesse se montra la plus ardente. On ne voulait plus de
lettres de cachet ; on exigeait au moins un tribunal qui les au-
torisât dans le cas exceptionnel où elles auraient un but utile.
On réclamait l'inviolabilité du secret des lettres. On demandait
l'abolition de la mainmorte, dernière trace de servitude qui
n'existait plus que sur un point unique du l'oyaume, dans un
district de la Franche-Comté. Au reste, c'étaient là des réformes
accomplies ou près de l'être. Il faut en dire autant de la liberté
de conscience accordée aux protestants ; le clergé lui-même l'ac-
ceptait. Une liberté moins bien établie était celle de la presse.
On en sentait la nécessité, tout en comprenant que le gouver-
nement et la société exigeaient des garanties. En général, les
cahiers demandèrent la suppression de la censure, qu'ils
jugeaient arbitraire et oppressive ; ils croyaient trouver une
meilleure garantie dans la responsabilité des auteurs et des im-
primeurs. A la question de la presse se rattachait celle de l'in-
struction. Étendre etaméliorer l'instruction était le vœu général.
Le clergé demandait qu'on étabht partout des écoles gratuites.
Les laïques s'en occupaient à un autre point de vue. Beaucoup
d'entre eux voulaient un enseignement agricole et industriel.
Quelques-uns demandaient qu'on enseignât les principes élé-
mentaires de la morale et de la constitution. Toutefois on s'en
tenait sur la plupart de ces points à des vues plus ou moins
vagues. On se contentait de signaler un besoin du temps.
Les cahiers touchaient encore à un grand nombre d'autres
objets.
En matière de finances, ils s'accordaient à demander aux
états généraux un contrôle réel et plus efficace que celui des
parlements, particulièrement le vote annuel du budget avec
désignation spéciale des crédits affectés à chaque ministère. Ils
voulaient une liste civile pour le roi, une diminution du nom-
bre des emplois publics , une réduction des pensions à un
[1789] VOEUX EXPRIMÉS. 153
maximum très-bas. Il» proposaient beaucoup de changements
de détail, entre autres la suppression de la loterie et une taxe
sur le luxe. Quelques-uns allaient jusqu'à l'impôt proportion-
nel ou progressif.
Pour l'administration intëi'ieure, ils combattent la centralisa-
tion et ses excès. Ils veulent réduire les attributions du conseil
d'État, supprimer le» intendants. Quelques-uns vont jusqu'à
proposer la suppression des gouverneurs de provinces, des
agents des eaux et forêts, des receveurs et contrôleurs des
finances, des ingénieurs des ponts et chaussées. L'idée domi-
nante est que la province soit maîtresse d'elle-même; qu'elle
nomme autant que possible ses propres fonctionnaires; qu'elle
ait son assemblée ou son administration, librement élue, exé-
cutant les lois faites par les états généraux, obligée de leur
rendre compte, et servant d'intermédiaire entre eux et des
municipalités également électives. Les cahiers s'attachent à
déterminer les attributions de chaque assemblée et leurs rap-
ports communs. On ne soupçonne pas l'inconvénient de confier
l'action à des conseils; on n'a qu'une pensée, celle que le pays
doit faire ses affaires lui-même. D'ailleurs les assemblées de
divers degrés pourront déléguer l'action à des commissaires. Le
gouvernement pourra envoyer de temps à autre des missi domi-
nici ou des maîtres des requêtes en tournée. Enfin, on pourra
confier à des fonctionnaires spéciaux les attributions particu-
lières qu'il y aurait inconvénient à laisser à des conseillers élus,
certains détails de finances par exemple.
Yoilà pour l'ensemble; quant au détail, il est infini. Signa-
lons parmi les vœux celui d'abolir la mendicité; on y parvien-
dra en créant des moyens de travail pour tout le monde et des
institutions de crédit pour les pauvres; celui d'abolir le tirage
pour la milice, tirage en effet plein d'injustice et d'abus; celui
de favoriser la division des propriétés et des exploitations, le
partage des biens communaux , le partage égal des succes-=^
bions, etc.
En ce qui touche la justice, les cahiers demandent l'exécu-
tion de la plupart des réformes préparées par Lamoignon et
dont l'utilité est reconnue, c'est-à-dire la suppression des justices
administratives, et même celle des justices seigneuriales, ces
dernières devant être remplacées avantageusement par des
justices de paix; une distribution de tribunaux meilleure et plus
à portée des justiciables, la diminution des degrés de juridic-
154 LIVRE QUARANTE-QUATRIEME.
tion , la suppression de la vénalité des charges. Les magistrats
devront être choisis par le roi, mais ils seront inamovibles et le
choix portera sur des listes de candidats dressées par les états
provinciaux. On voudrait même que les juges de paix fussent
élus par les justiciables, comme les prud'hommes l'étaient dans
les anciennes coutumes.
A ces demandes s'ajoute celle de l'unité de la législation,
vœu très-ancien dont on s'était rapproché de plus en plus sans
parvenir à le réaliser jamais. On voulait que ce code unique,
si désiré, fût préparé par une commission de jurisconsultes et
voté par les états généraux. Les cahiers se prononcent pour
l'adoucissement des lois pénales, œuvre déjà commencée; ils
insistent sur la justice de l'égalité des peines.
Enfin les cahiers s'occupent de la religion et de l'Eglise,
quoique ceux de la noblesse et du tiers le fassent à un point
de vue particulier. On sent combien il importe que le clergé,
qui politiquement a formé jusque-là un corps à part, se mette
en harmonie avec les "nouvelles institutions. En général on
semble admettre que les réformes à opérer dans l'ordre ecclé-
siastique doivent être l'œuvre de l'Etat : idée qui s'explique
par la situation que le clergé a eue longtemps vis-à-vis de la
couronne, ou par le progrès de l'irréhgion ; en effet, quelques
cahiei's portent les traces d'une hostilité marquée.
D'abord il faut supprimer les abus. On veut une distribution
plus égale et plus juste des revenus ecclésiastiques, certaines
prélatures étant pourvues de dotations princières pendant que
le clergé paroissial demeure dans un état souvent voisin de la
misère. On veut des règles pour la collation des bénéfices et
pour en empêcher le cumul. On veut exiger que les religieux
se soumettent à la conventualité. Les couvents qui n'observent
plus leur règle ou qui n'ont pas un nombre suffisant de moines
et de religieuses seront supprimés. La plupart des ordres mo-
nastiques étaient eu décadence. Un règlement de 17G8 avait
déjà fermé plusieurs couvents; on accusait le clergé de n'être
pas assez sévère pour ces fermetures. On demandait encore la
suppression des quêtes monacales, le rachat des dîmes, tout
au moins leur retour à leur première destination, au soulage-
ment des pauvres.
Dorénavant les assemblées du clergé n'ont plus de raison
d'être. Le clergé lui-même ne les défend pas; composées pres-
que uniquement de prélats de cour, elles ont brillé tristement
(1789] OBSERVATIONS SUR CES VOEUX. 155
par leur impuissance. Il demande à la place la liberté de ses
conciles provinciaux, qui seront chargés de la discipline. Il de-
mande que la collation des bénéfices cesse d'être confiée à l'ar-
bitraire d'un homme, et le soit désormais à un conseil de con-
science. Quelques cahiers parlent encore de la possibilité de
remanier le concordat et de revenir à des élections canoniques.
Il s'était fait depuis longtemps une scission dans le sein du
clergé. Le bas clergé reprochait au clergé supérieur de se dé-
charger trop habituellement des devoirs de son état. Déjà,
en 1765, un grand nombre de curés du diocèse de Chartres
avaient signé une adresse au roi pour obtenir une meilleure
distribution des revenus ecclésiastiques. Les privilèges de nais-
sance étaient devenus aussi impopulaires dans l'Église que dans
le reste de la nation. Les cahiers des trois ordres étaient una-
nimes sur la nécessité d'améliorer le sort des curés et des des-
servants.
En acceptant le droit commun pour l'impôt, le clergé eût
généralement désiré que l'Etat le déchargeât de sa dette. Mais
les cahiers des ordres laïques étaient contraires à ce vœu. Ils
expriment même au sujet des biens ecclésiastiques des disposi-
tions inquiétantes. Tout en repoussant l'idée d'une spoliation,
ils pensent que l'Etat pourra en vendre une partie pour se pro-
curer des ressources.
Tel est le résumé de ces cahiers célèbres, qu'on a tant de
raisons d'invoquer encore aujourd'hui; car jamais la France
ne fut consultée, jamais elle n'eut l'occasion d'exprimer ses
vœux avec autant de liberté.
Et pourtant notons trois choses : 1» Ces cahiers qui deman-
dent le gouvernement constitutionnel sont muets, ou peu s'en
faut, sur ce qu'on peut appeler son mécanisme, sur l'étendue
des attributions de l'assemblée et la nature de ses rapports
avec la couronne. Ici leurs rédacteurs n'ont ni pratique ni ex-
périence; il y a des questions qu'ils ne se posent pas, qu'ils
ne soupçonnent pas même. C'est une lacune excusable, mais
frappante.
2° Ils pèchent par leur universalité. Leur prétention de tout
reconstruire est excessive, pour ne pas dire plus. C'était alors
une erreur générale ; le gouvernement lui-même, les ministres,
Lamoignon, avaient donné Texemple de penser et d'agir ainsi.
Le Parlement seul, plus expérimenté, eut le bon sens ae
signaler ce danger dans ses dernières remontrances. Combien
156 LIVRE QUARANTE-QUATRIEME.
n'est-il pas à regretter que les cahiers n'aient pas posé un cer-
tain nombre de questions fixées d'avance et déterminées par
leur objet, dans lesquelles la Constituante se serait heureuse-
ment renfermée!
Signalons en dernier lieu une disposition fâcheuse à tout
soumettre à la réglementation de l'Etat.
XXI. — Les élections se firent avec beaucoup de liberté.
Necker évita de les influencer et de recommander des candi-
dats. Tous les intérêts étaient en jeu, toutes les ambitions
suscitées. C'était un des moments les plus solennels qu'il y eût
eu dans l'histoire. On était persuadé qu'on allait fixer les des-
tinées de la France, et que les destinées de la France intéres-
saient celles du genre humain.
Cependant les élections furent calmes, excepté sur trois
points : la Provence, la Franche-Comté et la Bretagne.
Les états de Provence, assemblés le 25 janvier, furent très-
orageux. Les nobles possesseurs de fiels et les dignitaires ecclé-
siastiques, qui composaient seuls la représentation des ordres
supérieurs, prétendirent nommer les députés d'après les an-
ciennes formes. Le tiers résista. Mirabeau parla à la noblesse
de liberté et de constitution avec une force calme et sûre d'elle-
même; dès le premier jour la puissance de son génie oratoire
se révéla. Mais il s'adressait à des hommes dont une année de
lutte avait surexcité les passions; en môme temps sa détestable
réputation, ses querelles avec son père, ses débauches, ses
folies, dont la province, on pourrait dire la France entière,
avait été témoin, enfin sa vénalité trop avérée, détruisaient l'au-
torité de sa parole. On lui contesta le titre de son fief, c'est-à-
dire le droit de siéger dans la chambre des nobles. Il se rejeta
du côté du tiers, qui l'adopta, et il adressa aux ordres privilé-
giés une sorte de sommation de renoncer à leurs privilèges. Son
éloquence, dont il savait habilement ménager les effets, lui
valut autant de popularité d'un côté que de colères de l'autre.
Les grandes villes l'accablèrent d'ovations et le désignèrent
pour leur candidat aux états généraux. Le gouverneur de Mar-
seille, en présence d'une émeute causée par la cherté des blés,
eut recours à lui pour l'aider à la calmer. Il en calma une
autre à Aix, où le peuple avait déjà pillé des greniers d'abon-
dance (février 1789). Il fut élu par le liers du bailliage d'Aix et
par celui de Marseille. Les ordres supérieurs de la Provence
LES ELECTIONS DE 1789. 157
finirent par abandonner leurs privilèges, mais seulement lors-
qu'i^s eurent vu les nobles non possesseurs de fiefs et le clergé
inférieur se ranger du côté du tiers.
Dans la Francbe-Comté , Besançon eut une émeute causée
par la protestation du clergé , de la noblesse et du parle-
ment. Le peuple de la campagne commença à conspirer
contre les châteaux. Le haut clergé s'abstint de nommer des
députés.
Necker avait publié un règlement spécial pour les élections
de la Bretagne; il avait consenti que la noblesse et le haut
clergé suivissent les anciens usages de la province, pendant
que le tiers et le bas clergé se réuniraient dans chaque séné-
chaussée pour le choix de leurs représentants. Un millier de
nobles environ s'assemblèrent à Saint-Biùeuc vers la fin d'avril.
Ils renouvelèrent leur déclaration d'agréer une représentation
plus large de l'Eglise et du tiers, ainsi qu'une répartition plus
égale des impôts consentis et votés légitimement; mais ils re-
poussèrent tout autre changement à leur antique constitution
provinciale. Comme ils étaient fondés en droit, le Parlement
les appuya. Ils s'abstinrent et ne nommèrent point de députés.
Ce fut un malheur, et un malheur d'autant plus grand que le
tiers de la Bretagne , animé par ce refus , fit les choix les
plus révolutionnaires. Les députés arrivèrent à l'assemblée
convaincus qu'il fallait se passer du concours des autres
ordres.
Dans le Dauphiné ce fut autre chose. Les états procédèrent
directement avec le règlement de Necker. Les membres de
chacun des ordres s'adjoignirent un nombre égal d'électeurs de
leur choix, puis, forts de cette adjonction, nommèrent leurs
députés, les uns par acclamation, comme jMounier, les autres
au scrutin. Nulle province n'eut une représentation aussi émi-
nente. Après Mounier venaient Glermont- Tonnerre Virieu ,
l'archevêque de Vienne Pompignan, Barnave. L'accord fat si
complet que les trois ordres ne rédigèrent qu'un seul cahier
commun. La réunion des ordres pour une délibération com-
mune dans les états généraux fut le premier des vœux expri-
més. Mounier soutint que la procuration donnée aux députés
ne devait avoir qu'un caractère général; qu'ils ne seraient pas
forcés de délibérer sur les points traités dans le cahier et em-
pêchés de délibérer sur d'autres; qu'enfin ils resteraient maîtres
de décider dans quel cas ils devaient s'adresser à leurs com-
158 LIVRE QUARANTE-QUATRIEME.
mettnnts. Les électeurs, flisait-il, présentent des mémoires, ils
ne sauraient dicter des lois '.
Les élections ainsi faites donnèrent onze cent trente-neuf dé-
putés , savoir : deux cent quatre-vingt-onze pour le clergé,
deux cent soixante-dix pour la noblesse et cinq cent soixante-
dix huit pour le tiers. La majorité libérale se trouva très-forte,
par la raison que le clergé inférieur était nombreux et que Ton
comptait environ quatre-vingts prélats ou grands seigneurs fa-
vorables aux idées nouvelles. En général, la députation fut très-
briguée. Le duc d'Orléans tint à se faire élire comme député
de la noblesse. Jusque-là les princes du sang ne s'étaient ja-
mais soumis à l'élection; mais il n'existait pas de loi qui les en
empêchât.
Malgré le calme général des élections et la sagesse de la plu-^
part des vœux exprimés dans les cahiers, les discussions des
assemblées prépai'atoires inspirèrent aux hommes clairvoyants
des inquiétudes justifiées, tant l'inexpérience était grande et les
pi'étenfions excessives, tant on manquait de la pratique de la
vie publique et de la connaissance des affaires politiques. Paris
était rempli de réunions ou de clubs qui se tenaient partout,
même en plein air. Au Palais-Royal des orateurs improvisés
montaient sur des chaises et se faisaient applaudir par des dis-
cours excentriques. Leur thème ordinaire était la guerre aux
privilé'jes , et à force d'en chercher ils en trouvaient partout.
Malouet, dans l'assemblée du bailliage de Piiom, s'efforça de
prêcher la concorde, la justice, la modéi'ation, le sentiment de
la liberté légale, de préparer, comme il le dit, «l'unité de vues,
de sentiments et d'intérêts dans toutes les classes de la nation » .
Il voulait que chacun se considérât comme membre de la grande
famille. Il vantait Necker d'avoir « recommandé les droits des
peuples à la conscience des rois» .
Les élections terminées, il conseilla, de concert avec d'au-
tres députés, à Necker et à Montmorin de tracer à l'assemblée
le plan de ses travaux, de lui indiquer les sujets à traiter, de
régler d'avance les concessions essentielles qu'on était décidé
à faire et de poser les bornes qu'on ne voulait pas franchir,
afin d'éviter des discussions interminables qu'on ne serait plus
maître de diriger. Malouet, l'archevêque de Bordeaux Gicé et
l'évêque de Langres la Luzerne , demandèrent que le gouver-
' Mouiller, Nouvelles observations sur les Éiats généraux , 1789, p. 234 et
suiv.
[1TS9] MALOUET. MOUNIER. 159
nement s'attribuât la vérification des pouvoii's, sauf à laisser à
l'assemblée celle des élections contestées, ou qu'il fît un règle-
ment pour cette vérification , et qu'il tranchât d'avance la dif-
ficile question du vote par tête ou par ordre.
«Du moment, disait Malouet, qu'en manifestant vos embar-
ras vous êtes obligés d'invoquer les conseils et les secours de la
nation, vous ne pouvez plus marcher sans elle; c'est dans sa
force qu'il faut puiser la vôtre; mais il faut que votre sagesse
gouverne sa force; si vous la laissez agir sans frein et sans
guide, vous en serez écrasés. Il ne faut donc pas attendre que
les états généraux vous demandent ou vous ordonnent; il faut
vous hâter d'offrir tout ce que les bons esprits peuvent désirer
en limites raisonnables soit de l'autorité, soit des droits natio-
naux. Tout doit être combiné et prévu dans le conseil du roi
avant l'ouverture des états généraux... Prenez une attitude,
car vous n'en avez pas '. »
L'évéque de Langres proposa de diviser les états en deux
chambres, dont l'une serait composée de toute la noblesse, en
y comprenant les ecclésiastiques nobles et les nobles élus par
le tiers. 11 invoqua la nécessité de pondérer les pouvoirs : il
représenta le péril d'une chambre unique et l'impossibilité de
trois. Mounier voulait aussi une seconde chambre, mais il la
disait moins nécessaire pour créer la constitution que pour la
maintenir, et il était d'avis qu'elle fût établie par les états (gé-
néraux. Sa raison la plus sérieuse était qu'il craignait d'offrir
aux ordres supérieurs le moyen de se perpétuer par une cham-
bre haute. Il aimait mieux la composer des hommes qui au-
raient rempli les plus grandes fonctions de l'Etat, de manière à
donner à la couronne des conseillers éprouvés et à vie. D'après
son plan, une partie des membres eût été nommée par le roi,
l'autre élue dans des catégories d'éligibles déterminées.
Necker repoussa tous ces conseils. Il craignit de prendre une
trop grande responsabilité vis-à-vis de la nation. Il s'était déjà
exposé à de violentes récriminations en se prononçant sur le
doublement du tiers. Il crut qu'en laissant aux états généraux
le soin de tout régler, il s'acquerrait mieux la reconnaissance
du public. 11 ne vit pas le danger de cette sorte d'abdication.
Partageant l'inexpérience générale, et soutenu, dit Malouet,
par la rectitude de ses intentions et la vanité de ses espérances,
1 Mémoires de Malouet, t. 1", p. 252.
160 LIVRE QUARANTE-QUATRIEME.
il ne comprit pas que la décision, toujours nécessaire aux gou-
vernements, Test encore davantage dans les moments critiques
où l'obéissance n'est plus certaine'.
Or, pendant qu'une inquiétude vague régnait à la cour, que
déjà les vieux courtisans cherchaient à rallier dans l'armée, dans
les parlements les soutiens qu'ils pouvaient avoir, les troubles
commençaient à Paris. La population ouvrière avait beaucoup
augmenté depuis un demi-siècle, et les changements apportés
au ré'rime des corporations l'avaient rendue moins disciplinée.
Mais le danger principal était celui de la population flottante
attirée dans la ville par le besoin d'échapper à la misère.
Le 28 avril, la maison d'un fabricant de papiers peints, Ré-
veillon, fut mise au pillage dans le faubourg Saint-Antoine.
Réveillon fut lui-même poursuivi, n'échappa qu'à grand'peine
et fut brûlé en effigie. La force armée, qui eût pu prévenir
l'émeute , arriva trop tard ; elle dut , pour faire évacuer la
maison, livrer un combat où deux cents personnes périrent. La
foule avait été ameutée avec une question de salaire; peut-être
n'était-ce qu'un prétexte. On trouva les chefs nantis d'argent,
qu'on accusa le duc d'Orléans d'avoir distribué. Cette émeute
était un avertissement que le gouvernement ne comprit pas, 11
ne vit pas que Paris était devenu un foyer d'incendie facile à
enflammer. Il montra même dans les poursuites une faiblesse
telle que le désordre, le sang versé, l'impunité des coupables,
tout retomba sur lui.
Ce tut au milieu de ces incertitudes et sous ces auspices sinis-
tres que les députés des états généraux s'assemblèrent, le 5 mai,
à Versailles, où on leur avait préparé une salle dans le palais.
' Mémoires de Malouet, t. I", p. 280.
LIVRE QUARANTE-CINQUIÈME.
ASSEMBLÉE CONSTITUANTE
PREMIÈRE PARTIE. 1789.
I. — Le 2 mai, les membres des états furent présentés au
roi. Le 5, l'ouverture se fit à Versailles. Les députés se ren-
dii'ent en corps à l'église Saint-Louis. La cour avait pris soin
de régler avec le moindre détail le cérémonial et le costume
des ordres. Celui de la noblesse était éclatant. La procession
eut un caractère imposant de solennité. Le plus vif enthou-
siasme respire dans les écrits contemporains. On espérait la
prospérité, la liberté et la concorde universelles. « C'était, dit
madame de Staël, un spectacle bien nouveau pour des Fran-
çais. » L'évéque de Nancy, la Fare, prononça un discours
plein de sentiments généreux, qui fut applaudi malgré la sain-
teté du lieu.
« Le roi, dit Marmontel, dans tout l'appareil de sa majesté,
accompagné de la reine et des deux princes ses frères, des
princes de son sang, des pairs de son royaume, des officiers de
sa couronne, de son garde des sceaux et du ministre de ses
finances, se rendit à la salle des états assemblés. Il parut avec
une dignité simple, sans orgueil, sans timidité, portant sur le
visage le caractère de bonté qu'il avait dans le cœur, douce-
ment ému du spectacle et du sentiment que les députés d'une
nation fidèle devaient inspirer à son roi. »
Il se contenta de dire en peu de mots que le royaume était
endetté. Il invita les députés à combler le déficit, et loua les
ordres privilégiés de leur disposition à faire des sacrifices pécu-
niaires. Il les pria de n'écouter que les conseils de la sagesse
et de la prudence.
Necker exposa ensuite longuement l'état des finances. Il dé-
clara que le déficit annuel, déjà réduit, s'élevait encore à cin-
quante-six millions; il exposa ses plans pour établir l'équi-
libre. Mais il ne parla pas de la dette flottante, dont le chiffre
vu. 11
162 LIVRE QUARxiNTE-CINQUIÈ.ME.
était énorme. Pour le reste, il se renferma dans des considé-
rations morales assez vagues, exposées avec sa rhétorique
ordinaire ou, suivant sa propre expression, avec une teinte
de sensibilité. Il conseilla aux ordres supérieurs d'abandonner
leurs privilèges pécuniaires, après quoi ils régleraient le mode
de leurs délibérations. Il prouva son inexpérience du gouver-
nement parlementaire par la manière dont il livra les députés
à eux-mêmes, en leur demandant les moyens de fonder d'une
manière solide la prospérité du royaume. « Cherchez-les, Mes-
sieurs, leur dit-il, et indiquez-les à votre souverain. »
Ce discours de Necker eut peu de succès. On trouva qu'il
avait parlé comme il l'eût fait devant une administration pro-
vinciale. Dès le premier jour, l'assemblée comprit qu'elle
n'avait pas en face d'elle un gouvernement résolu et capable
de la conduire.
Le clergé et la noblesse se retirèrent dans deux salles qui
leur étaient réservées. Le tiers demeura dans la salle com-
mune, ayant l'air d'être chez lui et d'attendre les autres ordres.
Il commença par demander que la vérification des pouvoirs se
fît en commun, alléguant que les membres de l'assemblée
devaient être non les députés de tel ou tel ordre, mais les re-
présentants de la nation '.
La noblesse, dont les séances étaient secrètes pendant que
cel'-es du tiers étaient publiques, se hâta de voter que chaque
ordre ferait la vérification séparément. Le clergé prit la môme
décision, mais à une faible majorité et sans repousser une
entente commune. Des conférences s'ouvrirent entre des com-
missaires désignés par les trois chambres. Le clergé et la no-
blesse y annoncèrent l'intention d'abandonner leurs privilèges
pécuniaires ; mais sur la question de la vérification en com-
mun, aucun accord ne fut obtenu. La noblesse tint bon. Le
tiers alors décida, sur la proposition de Mirabeau, qu'il invi-
terait le clergé, a au nom du Dieu de paix» , à s'unir à lui.
Ce premier débat eut le tort de faire perdre un temps pré-
cieux et d'aigrir les esprits. Necker aurait dû prévoir ces dif-
ficultés, les prévenir, et ne pas laisser le vote par tête ou par
ordre suspendu comme un prix de victoire. Il avait cru que
l'union des ordres se ferait vite, et qu'il pourrait alors faire
voter à l'assemblée un plan financier comprenant trois nou-
1 Discours de Chapelier, séance du 13 mai.
LES ETATS DEVIENNE:>}T L'ASSEMBLÉE NATIONALE. 163
veaux emprunts et la consolidation de la dette flottante. Il
attendit ce moment avec impatience. Il témoigna de la sur-
prise et se montra déconcerté.
Le roi, voyant que les conférences entre les ordres n'avaient
pas abouti, ordonna par un message qu'elles fussent reprises
sous la présidence du garde des sceaux, et proposa pour la
vérification des pouvoirs un moyen terme qui eût pu être
accepté sans préjuger absolument la question de la délibéra-
tion en commun. La noblesse commit la faute de n'accueillir
cette proposition qu'en la modifiant. Le tiers repoussa les mo-
difications.
Plusieurs circonstances influèrent sur les dispositions du
tiers et l'encouragèrent à tenir bon. Il avait vu dès le premier
jour la noblesse soulever des chicanes et de misérables ques-
tions d'étiquette. Il délibérait dans la salle commune, en pré-
sence de trdjunes où s'entassait un public nombreux. Malouet
demanda qu'elles fussent évacuées. Volney s'y opposa et sou-
tint que les délibérations devaient avoir lieu en présence de la
nation. Les tribunes exercèrent dès lors une pression marquée
sur les députés. L'agitation des esprits était extrême à Paris e;
même à Versailles. On s'initait de lenteurs qu'on ne com-
prenait pas. Les journaux, fort multipliés, retentissaient de
l'impatience générale. Les orateurs du Palais- Royal accu-
saient la cour de conspiration et dénonçaient déjà l'inaction
de l'assemblée.
D'un autre côté, le gouvernement ne tranchait pas le débat
engagé. La chambre du clergé, pacifique et conciliante par sa
nature, évitait de se prononcer; son excès de prudence la fit
accuser de duplicité. La fraction du parti nobiliaire qui vou-
lait entretenir la division des ordres et réduire les états à l'im-
puissance, fraction plus ou moins dirigée par les Polignac et
quelques personnages de la cour, mit ces hésitations à profit.
Elle l'emporta, et les conférences furent abandonnées définiti-
vement le 9 juin, après un mois de contestations déplorables.
Le 10, dans la chambre du tiers, l'abbé Sieyès, député de
Paris, proposa de sommer les autres ordres de se réunir aux
députés des communes. « L'assemblée, dit-il, juge qu'elle ne
peut plus attendre dans l'inaction les classes privilégiées sans
se rendre coupable envers la nation, qui a droit, sans doute,
d'exiger d'elle un meilleur emploi de son temps. Elle juge que
c'est un devoir pressant pour tous les représentants de la
11.
1(54 LIVRE QUARAINTE-CIISiQUIÈME.
nation, quelle que soit la classe de la nation à laquelle ils
appartiennent, de se former sans autre délai en assemblée
active, capable de commencer et de remplir l'objet de leur
mission. » La sommation proposée fut remplacée par une
simple invitation, mais qu'on formula dans les termes les plus
précis. Le tiers était assuré d'obtenir la majorité sur le nombre
total des députés élus; car il était unanime et il pouvait
compter sur un certain nombre de membres des autres ordres.
Il ne s'agissait donc, comme le disait Sieyès, que de couper le
cable qui retenait le vaisseau au rivage.
Le 12, on entama la vérification des pouvoirs et l'on com-
mença l'appel des bailliages. Le 13, trois curés vinrent se
réunir aux communes ; ils furent reçus avec acclamations. Sept
ou buit autres se présentèrent le lendemain. Dès lors, l'as-
semblée se déclara constituée, et décida qu'elle attendrait les
députés des autres ordres. Elle voulut se donner un nom pour
remplacer celui d'états généraux, qui supposait trois états ou
ordres différents, et après plusieurs jours d'une discussion
orageuse, elle adopta, à la majorité de quatre cent quatre-
vingt-onze voix contre quatre-vingt-dix, celui d'Assemblée
nationale. Ce nom fut proclamé aux cris de Vive le roi! et
bruyamment applaudi par les tribunes. L'assemblée se déclara
encore « une et indivisible » . Elle décida qu'aucun vote ne
pourrait invalider ses actes ; que tout impôt non voté par elle
serait illégal ; enfin qu'elle s'occuperait immédiatement de re-
chercber les causes de la disette et de la misère publique.
Ces motions furent inspirées par Sieyès ; Chapelier et Target
les proposèrent. Sieyès, esprit ingénieux et audacieux, avait
le talent de rédiger en formules des théories qui n'étaient pas
toujours des vérités essentielles, mais qui répondaient aux
besoins et aux passions du moment. Sa parole était austère,
sa logique puissante. Il semblait traiter la politique comme
une science, et la société comme une machine dont le méca-
nismeétaità reconstruire. Il savait d'ailleurs ne se montrer qu'au
moment où il fallait prendre une décision. Les députés se con-
naissaient peu, et n'étaient encore ni divisés en partis ni rangés
en groupes d'opinion. S'ils comptaient parmi eux des admi-
nistrateurs et des légistes expérimentés, l'expérience politique
leur faisait entièrement défaut. Sieyès s'empara d'eux ; ils su-
birent son ascendant et le suivirent où il voulut les mener.
Mirabeau eut moins d'influence au début, à cause de sa
[mai 1T89| SIEYÈS, MIRABEAU, MOUNlEPi. 165
réputation détestable, qui inspirait autour de lui une instinctive
défiance. Représentant d'une des familles les plus anciennes
de la Provence, il s'était vu réduit, par la dureté de son père
et des écarts de jeunesse, à une misérable vie d'aventures dans
laquelle il avait perdu toute considération. Enfermé longtemps
à Vincennes, il en était sorti pour vivre de sa plume, et s'était
mis aux gages des ministres ou de quelques faiseurs. Il avait
alorsécrit trente volumes d'élucubrafionsbàtives, avec la même
verve exubérante que son père, quoique avec un sens plus
juste et une forme plus contenue. Son cerveau bouillonnait, et
ses idées se ressentaient de l'énergie de son tempérament.
L'Assemblée fut promptement frappée de l'habileté ménagée
de son éloquence, calme, vigoureuse, pleine de noblesse, et
quand il le fallait, de chaleur, admirable instrument dont il
avait le talent d'être toujours maître. Quoique défiguré par la
petite vérole, il avait un visage d'une laideur superbe, et la
prétention de déconcerter ses adversaires rien qu'en leur mon-
trant sa hure et sa crinière.
Pourtant ses premiers discours manquèrentdenetteté comme
sa conduite. Sieyès, avec ses décisions tranchantes et son ton
doctoral, l'emporta sur lui. Mirabeau n'eût pas voulu que le
tiers se déclarât la nation, ce qui était une sorte d'usurpation
à l'égard des autres ordres, ni qu'on refusât au roi le pouvoir
de dissoudre l'Assemblée, ce qui était un attentat contre la
monarchie. Mais les auteurs de ces déclarations répondirent
qu'elles étaient nécessaires parce qu'elles étaient défensives, et
qu'on ne pouvait reconnaître au roi le droit de dissolution tant
qu'il n'y aurait pas pour lui obligation établie de convoquer de
nouveau les électeurs dans un temps donné. L'Assemblée leur
donna gain de cause, parce qu'elle était convaincue qu'elle
avait la mission et le devoir de sauver la France du gouverne-
ment arbitraire et personnel.
Mounier était peut-être le seul député qui eût des principes
arrêtés et presque tous justes, avec la trempe de caractère
nécessaire pour les faire triompher. « C'était, dit madame de
Staël, un homme passionnément raisonnable, plus éclairé qu'é-
loquent, mais constant et ferme dans sa route, tant qu'il lui
fut donné d'en choisir une. » Ayant réalisé l'union des ordres
dans le Dauphiné, il s'était flatté d'obtenir le même succès
dans les états généraux; il avait vu à regret naitre des contes-
tations qui devaient mener à la discorde et à la haine. Un
166 LIVRE QUARANTE-CINQUIEME.
groupe d'hommes intelligents, à vues droites et élevées, comme
Malouet, se rattachait à lui. Malheureusement, ces hommes
n'eurent pas au début l'empire qu'ils eussent forcément con-
quis si l'AssemLlée eût commencé par les grandes discussions
politiques. D'ailleurs ils ne se connaissaient pas encore et
n'avaient pas l'expérience parlementaire nécessaire pour savoir
former un parti ; Mounier manquait aussi de quelques-unes des
qualités qu'il eût fallu pour en rallier un autour de lui. «D'un
caractère inflexible comme son esprit, il ne savait, dit M. de
Lavergne, qu'avoir raison. »
Le tiers fut donc réduit pendant un certain temps à faire de
la stratégie. Se sentant l'organe d'une opinion dont la force
n'avait jamais été plus irrésistible, animé de passions que la
lutte envenimait, entouré de périls et de menaces trop réels
pour qu'il n'en fût pas ému, et trop peu pour l'intimider
sérieusement, il prit pour premiers chefs les hommes qui lui
conseillèrent des résolutions hardies.
Ces résolutions devaient augmenter sa force, car elles aug-
mentèrent sa popularité. Elles soulevèrent l'enthousiasme de
Paris. Elles achevèrent d'irriter le public contre les ordres
supérieurs. Les députés sentirent en les prenant qu'ils se cou-
vraient d'un bouclier contre les attaques ouvertes ou cachées
de la cour et contre la menace d'une dissolution.
IL — La chambre de la noblesse, ou plutôt la majorité qui
la dominait, déclara que les décisions des communes portaient
atteinte aux lois fondamentales de la monarchie. Le marquis
de Montesquieu proposa de demander au roi la formation
d'une chambre haute, composée des deux ordres supérieurs;
la proposition fut écartée comme n'étant pas moins contraire
à ces lois. Les orateurs étaient très-passionnés. Ferrières, qui
était de la majorité, nous le prouve. « On déclamait, dit-il,
avec emphase contre les usurpations du tiers. On parlait des
intérêts de l'ordre, des éléments de la monarchie, des formes
constitutionnelles, de la fermeté, de l'attachement aux prin-
cipes, aux usages antiques. » On disait la conservation de la
noblesse nécessaire à celle de la couronne. Comme on déli-
bérait à huis clos, l'esprit de corps, ne trouvant point de con-
tre-poids, entraînait à un langage et à des votes exclusifs et
belliqueux.
Le clergé suivit une marche contraire. Il vota le 19, à
[mai 1789] SERMENT DU JEU DE PAUME. 167
une faible majorité toutefois, Tunion avec les communes.
La cour sentit qu'elle devait enfin se prononcer. On annonça
une séance royale pour le 22, et la salle des états fut fermée
pour qu'on fit les préparatifs nécessaires.
Le bruit d'une dissolution courut. Les propos inconsidérés
des courtisans et de quelques membres de la noblesse parurent
le confirmer. L'assemblée était sans communication du gou-
vernement. Le 20, les députés alarmés voulurent se réunir et
s'entendre. Trouvant leur salle ordinaire fermée sans qu'on les
eût avertis, ils en cherclièrent une autre. Bailly, président
provisoire du tiers, fit ouvrir celle du Jeu de paume, qui était
grande et vaste, mais sans tables ni sièges, avec des murs
tristes et nus. Six cents députés, auxquels la foule faisait cor-
tège, s'v rendirent pour cliercber les moyens de mettre la re-
présentation nationale à l'abri d'un caprice du pouvoir. Ils
étaient fort animés; quelques-uns proposaient de marcher en
corps à Paris.
Mounier, convaincu qu'il fallait absolument déterminer le
caractère et la portée d'un acte aussi considérable que celui
qu'on allait faire, s'empressa de rédiger avec Sieyès une for-
mule de serment dont il pesa tous les termes. Les considérants
portaient que « l'Assemblée nationale étant appelée k fixer la
constitution du royaume, à opérer la régénération de l'ordre
public et à maintenir les vrais principes de la monarchie, rien
ne pouvait l'empêcher de continuer ses délibérations en quel-
que lieu qu'elle fût forcée de s'établir» . Bailly donna lecture
de la formule suivante: «Vous prêtez le serment solennel de
ne jamais vous séparer, de vous rassembler partout où les cir-
constances l'exigeront, jusqu'à ce que la constitution du
royaume soit établie et affermie sur des fondements solides. »
Il monta sur une chaise, et les députés, debout, étendant la
main, jurèrentd'une voix unanime. Un seul refusa. L'Assemblée
vota encore qu'elle ne se séparei'ait pas après la séance royale,
et qu'elle resterait dans sa salle pour y poursuivre ses travaux.
Le tiei^s était impatient de recevoir les membres du clergé
qui devaient s'unir à lui. Comme le 21 il n'avait pas encore
de local à sa disposition, le clergé lui ouvrit léglise Saint-
Louis. Dès qu'il y fut entré, cent quarante-neuf ecclésiasti-
ques, ayant à leur tète Cicé et Pompignan, archevêques de
Bordeaux et de Vienne, s'y présentèrent. D'unanimes trans-
ports les accueillirent.
168 LIVRE QUARANTE-GINQUIÉVIE.
Le roi et la reine s'étaient retirés à Marly pour consacrer
quelques jours au deuil du Dauphin, leur fils aîné. Ce fut là
qu'on discuta le plan de la séance royale. On dut reg^retter
alors de n'avoir pas pris plus tôt, quand on aurait eu le bénéfice
de l'initiative, un parti qu'il fallait prendre maintenant sous le
coup de l'obligation ; car on était mis en demeure par les der-
niers actes du tiers.
Quelques membres du clergé, de la noblesse ou du Parle-
ment conseillèrent de traiter ces actes de rébellion. Mais
c'était décréter la guerre civile et la décréter étourdimenl, par
dépit. C'était ajouter une nouvelle preuve d'imprévoyance à
celles qu'on avait déjà données. C'était défier l'opinion publi-
que après l'avoir surexcitée. Une dissolution n'eût rien résolu;
le lendemain, les difficultés se seraient retrouvées plus graves,
les esprits plus envenimés. Un coup d'Etat eût supposé une
force qu'on n'avait guère et un plan qu'on n'avait pas.
Louis XYI, qui d'ailleurs éprouvait l'horreur du sang, eut la
sagesse de résister à ces -conseils imprudents.
Necker arrêta un projet. Il proposa de déclarer que les trois
ordres délibéreraient et voteraient ensemble sur les questions
d'intérêt commun, non sur les autres; qu'aucun acte des états
n'aurait de force sans la sanction royale ; enfin que les privi-
lèges des ordres supérieurs seraient supprimés, et les mem-
bres du tiers admis à tous les emplois.
Si ce règlement eût précédé toutes les contestations, il eût
été assurément accueilli avec faveur, et les états eussent suivi
une autre marche ; mais au point où l'on était arrivé , la
question du vote se trouvait déjà résolue par plus de huit cents
membres et elle l'était autrement. On allait donc imposer un
mode de délibération déjà repoussé, qui avait encore le tort
d'être compliqué, plein de lenteurs et de contestations. On
allait irriter contre la couronne beaucoup de députés disposés
à la soutenir. L'initiative au sujet des privilèges était louable.
Il eût fallu ne pas s'y arrêter et régler d'autres questions con-
stitutionnelles, comme la périodicité des états généraux et les
rapports de l'Assemblée avec la couronne.
Le conseil commit la faute de modifier ce plan et d'une ma-
nière fâcheuse. Il décida que les trois chambres ne pourraient
se réunir qu'avec l'autorisation royale, et pour régler les ques-
tions qui ne toucheraient en rien à la constitution ancienne des
trois ordres. Il annula les délibérations du tiers comme incon-
[1780] SEANCE ROYALE DU 23 JUIN. 169
stitutionnelles. Enfin, il voulut que la suppression des privi-
lèges pécuniaires et l'admissibilité du tiers aux emplois fussent
subordonnés aux votes du clergé et de la noblesse. Les minis-
tres combattirent vainement ces modifications périlleuses et
inopportunes. L'influence de quelques personnages de la cour
remporta. Necker refusa d'assister à la séance royale.
Cette séance eut lieu le 23. Le roi y exprima des plaintes
vagues, mais empreintes d'une amertume qui contrastait avec
le ton confiant de son premier discours ; il déclara que si on
l'abandonnait, il ferait seul le bien de son peuple. Et il
ajouta: «Réfléchissez, Messieurs, qu'aucun de vos projets,
aucune de vos dispositions ne peut avoir force de loi sans mon
approbation spéciale.» Ensuite le garde des sceaux Barentin
lut un règlement en quinze articles pour les états, règlement
tardif qui fit rassembler la séance aux lits de justice, dans les-
quels on fermait la bouche aux parlements. Barentin ajouta à
cette lecture l'énumération des bienfaits du roi. Ils con-
sistaient à reconnaître la nécessité de rautorisatiou des états
pour tous les impôts, et pour les emprunts jusqu'à concur-
rence de cent millions en cas de guerre ; à promettre la publi-
cation annuelle du budget (états des revenus et dépenses) par
département, et le remplacement de la taille par un impôt
proportionnel. Les états devaient discuter la question de la
conversion possible des privilèges personnels en contribution
pécuniaire, la question des lettres de cachet, celle de la
liberté de la presse, plusieurs réformes proposées pour la jus-
tice et les finances. Enfin on réglait l'organisation des assem-
blées provinciales, qui devaient se composer partout de deux
dixièmes de membres du clergé, trois dixièmes de la noblesse
et cinq dixièmes du tiers, tous élus par leurs ordres, tous déli-
bérant en commun.
Cette déclaration eut devant les états le même sort que le
décret de Lamoignon avait eu devant le Parlement. Elle fut
écoutée avec surprise et stupeur, parce qu'elle ne répondait
plus à la pensée du moment, et que les hauteurs du langage
royal étaient depuis longtemps une arme émoussée. De rares
applaudissements se firent entendre dans les rangs des deux
premiers ordres; la majorité parut mécontente. Le roi se leva,
ordonna aux députés de se retirer et de se réunir le lendemain
dans leurs chambres respectives.
Une partie du clergé et de la noblesse le suivirent. Le tiers
170 LIVRE QUARANTE-CINQUIEME.
resta en séance avec les députés nobles et ecclésiastiques qui
s'étaient déjà unis à lui. Le marquis de Dreux-Brézé, grand
maître des cérémonies, vint rappeler la volonté du roi. « Nous
sommes assemblés, dit Mirabeau, par la volonté nationale.
Nous ne sortirons que par la force'. » Sieyès ajouta : « Nous
sommes aujourd'hui ce que nous étions hier. Délibérons. »
L'Assemblée déclara qu'elle persistait dans tout ce qu'elle
avait arrêté précédemment. Mirabeau fit décréter l'inviolabi-
lité des députés. On ajouta qu'ils seraient à l'abri de toutes
actions personnelles ou même civiles non autorisées par l'As-
semblée, et que les auteurs de tout attentat contre la repré-
sentation nationale seraient infâmes et traîtres à la patrie. Tous
les membres présents cédèrent à l'entraînement, convaincus
qu'ils remplissaient un devoir en restant pour donner à la
France une constitution.
Louis XVI rentrait au palais après cet acte, que Malouet
appelle une violence timide, quand il apprit les résolutions
audacieuses du tiers. La cour en éprouva une surprise d'au-
tant moins explicable qu'elles avaient été annoncées. Ce fut
pour elle comme un coup de tonnerre.
Necker voulut se retirer. Ses préparatifs étaient faits; une
chaise l'attendait dans la cour de l'hôtel du contrôle. Le roi
l'appela et le pria de rester. Un certain nombre de députés,
inquiets de l'effet que produirait sa retraite et cherchant en-
core des moyens de conciliation, coururent à son hôtel, le
supplièrent de ne pas quitter le ministère et triomphèrent de
ses hésitations. Il resta, moitié pour jouir de sa popularité, car
on le portait aux nues, moitié pour prévenir un éclat. Paris et
Versailles étaient en proie à une agitation extraordinaire, et
les nouvelles de certaines provinces très-inquiétantes.
Il représenta au roi qu'un seul parti demeurait à prendre,
celui de vouloir l'union des ordres ; que les prétentions des
ordres supérieurs étaient perdues ; que s'ils se séparaient de la
nation, c'était leur ruine; que dissoudre les états, c'était jeter
la France dans la guerre civile et décréter la banqueroute. On
ne pouvait invoquer l'ancienne constitution, puisque les cahiers
avaient précisément pour objet d'en préparer la refonte et le
renouvellement.
L'archevêque de Bordeaux, Cicé, décida le lendemain ceux
^ La phrase déclamatoire attribuée à Mirabeau paraît avoir été arrangée.
V. Founiier, YEspril dans l'histoire.
[juin 1789] RECNIO>- DES ORDRES. 171
des membres du clergé qui résistaient encore à s'unir aux
communes. Lally-Tollendal, orateur brillant, déjà célèbre par
le talent qu'il avait déployé, sans succès il est vrai, pour faire
réliabiliter la mémoire de son père, s'efforça de démontrer à
la noblesse dans un magnifique discours la nécessité du sacri-
fice : « 11 est, dit-il, une force des choses qui l'emporte sur celle
des personnes. Une grande révolution est commencée, rien ne
l'empêchera. Il ne tient qu'à la noblesse d'y concourir et de
s'y assurer une place d'honneur. » D'Eprémesnil répondit avec
sa fougue ordinaire que le devoir de la noblesse était précisé-
ment d'empêcher les révolutions. Ce fut lui qui l'emporta, et
la proposition fut rejetée après une séance des plus orageuses.
Mais quarante-sept gentilshommes, le duc d'Orléans en tête,
firent scission et se rendirent aux communes ; on comptait
parmi eux les noms les plus illustres. Quelques autres décla-
rèrent qu'ils voulaient en référer à leurs commettants.
Ainsi la réunion s'acheva toute seule avant que le roi et
son conseil eussent pris un parti. Elle s'acheva, il est vrai, au
grondement de l'émeute. L'archevêque de Paris était menacé
dans les rues de Versailles, poursuivi dans son hôtel et forcé
d'adhérer. Necker, sur des avis prudents, fit retirer les troupes
qui entoui^aient la salle des états , de peur d'une collision. L'As-
semblée recevait des adresses chaleureuses. Une députation
du peuple de Paris vint lui promettre assistance. Bailly, tout
entier aux difficultés du moment et jugeant nécessaire de mon-
trer l'Assemblée appuyée par le sentiment public, fit admettre
cette députation, sans se douter qu'il créait un précédent dan-
gereux. Sa droiture, son attitude simple et digne lui donnaient
une grande autorité personnelle, et de président provisoire du
tiers il était devenu en fait le président des états ; mais l'expé-
rience politique lui manquait.
Mirabeau, plus clairvoyant, sentit qu'il fallait se hâter de
calmer l'orage prêt à se déchaîner. Le 27, il exprima l'espé-
rance qu'une lutte était conjurée, et il proposa une adresse aux
Français pour recommander l'ordre public et la concorde.
L'Assemblée ne lui prêta qu'ime oreille distraite, car elle atten-
dait en ce moment même l'arrivée des derniers députés de la
noblesse. Les ordres réitérés du roi et les lettres pressantes du
comte d'Artois avaient triomphé de leur résistance. Ils entrèrent
enfin, déclarant qu'ils se conformaient aux désirs de Sa Majesté.
«Messieurs, dit Bailly en les recevant, la famille est com-
172 LIVRE QUARANTE-CINQUIEME.
plèle. » Versailles s'illumina spontanément dans la soirée.
On se figura, sans le croire, que la révolution était achevée.
La question la plus irritante était résolue, mais elle ne Tétait
pas de manière à câliner l'irritation. Les communes étaient
aigries ; la noblesse vaincue cédait à regret et croyait se sacri-
fier pour le roi. Le clergé suivait les événements. Le roi, pre-
nant coup sur coup des décisions tardives et contradictoires,
ne faisait que donner la mesure de sa faiblesse, peut-être de
ses alarmes. Les concessions qui, faites à temps, eussent sauvé
son autorité, ne servaient plus qu'à la ruiner. Les vieux cour-
tisans gémissaient et s'indignaient.
IIL — Le 30 juin, plusieurs députés demandèrent qu'on se
prononçât sur la valeur des mandats impératifs ; on craignait
que ces mandats ne fussent opposés comme fins de non-recevoir
aux mesures adoptées déjà ou sur le point de l'être. Talleyrand
proposa de les annuler. Sieyès fit décider, ce qui était plus
juste, que chacun aurait la faculté de s'abstenir, et au besoin
d'en référer à ses commettants ; mais que les voix des abstenants
ne seraient pas comptées et que l'Assemblée poursuivrait la
marche de ses délibérations, car la nécessité d'agir était ur-
gente, et en respectant les scrupules légitimes, on éviterait
qu'ils devinssent une arme de parti.
L'Assemblée arrêta ensuite son règlement intérieur et forma
ses bureaux. Mounier, estimant le prix du temps, fit décider
qu'on s'occuperait immédiatement de la constitution, sans pré-
judice des questions urgentes.
On put croire un instant l'accord rétabli. Les dispositions
réciproques semblèrent bienveillantes et courtoises. L'arche-
vêque de Vienne, Pompignan, prélat populaire, fut choisi
pour président. La noblesse continuait bien d'avoir une réu-
nion séparée, mais le nombre des membres de cette réunion
se réduisit en dix jours de cent trente à quatre-vingts.
Malheureusement, le calme de la rue ne se rétablit pas avec
la même facilité. Une première émeute eut lieu à Paris, au
sujet de onze soldats des gardes-françaises que le duc du Châ-
telet, leur colonel, avait envoyés à la prison de l'Abbaye. Ces
gardes, au nombre de trois mille six cents, formaient un régi-
ment privilégié et jouissant d'une grande liberté; la plupart
étaient mariés et mêlés à la vie du peuple. Accablés de séduc-
tions intéressées, ils faisaient cause commune avec lui et avaient
[jDKN 1789] LA COUR ET LA BOURGEOISIE. 173
déjà pris part à plusieurs de ses manifestations. Le 30 juin, un
groupe de plusieurs centaines d'hommes se forma au Palais-
Royal, se grossit rapidement, marcha sur la prison, en enfonça
les portes mal défendues par les dragons qui devaient les
garder, délivra les prisonniers et les promena en triomphe. Le
lendemain, les vainqueurs envoyèrent une députation à l'As-
semblée. Elle refusa de la recevoir. Clermont-Tonnerre, Mou-
nier, Mirabeau, représentèrent qu'on ne pouvait pactiser avec
l'émeute. Mais les députés, craignant de s'aliéner les Pari-
siens, firent une adresse pour recommander l'union et la paix,
et promirent d'implorer la clémence du roi.
Le roi exigea que les coupables fussent réintégrés dans la
prison, après quoi il les libéra et les licencia.
Comme de nouveaux troubles étaient à craindre, il massa
des troupes autour de Versailles et de Paris. Il appela de pré-
férence les régiments étrangers qui étaient les plus sûrs, car
les autres étaient travaillés par le peuple. La venue de ces
régiments produisit un double effet. Le groupe des courtisans
qui agissait sans le roi parla tout haut de s'en servir pour réta-
blir l'autorité de la couronne, pour se débarrasser des nova-
teurs, des philosophes, des partisans du gouvernement anglais.
Les amis de l'Assemblée furent traités de factieux '. Les éner-
gumènes demandèrent une exécution militaire et une dissolu-
tion iuimédiate. C'était la pire des conspirations, car c'était
une conspiration en paroles, avec provocation et défi. Or, le
clergé, la noblesse, les courtisans même étaient entourés d'es-
pions et de domestiques infidèles qui répétaient et, comme on
peut croire, exagéraient les propos tenus.
En même temps la bourgeoisie s'alarma. Elle crut que la
cour préparait contre l'Assemblée des mesures du genre de
celles que Lamoignon et Brienne avaient prises contre le Par-
lement '. Elle interpréta comme une menace la déclaration que
le roi avait faite le 23 juin, de se réserver tout ce qui concer-
nait l'armée. Elle était ardente, enthousiasmée et presque
fanatisée par la victoire du tiers. Elle répétait qu'il fallait en
finir avec le despotisme, la féodalité, l'ignorance et les abus.
Elle s'imaginait être à la veille d'une ère nouvelle, traitait les
résistances de préjugés et frémissait à la pensée d'une dissolu-
Mémoires de Weber.
2 C'était là l'opinion générale. Beaulieu, Essais historiques sur la Révolution.
tome l".
174 LIVRE QUARANTE-GIiNQUlÈME.
tion possible. Les rentiers n'étaient pas les moins passionnés,
parce qu'une dissolution leur semblait la banqueroute. Donc,
recloutant la mauvaise foi de la cour et croyant à des projets
sinistres, la bourgeoisie remua le peuple. Elle prépara Témeute,
qu'elle espérait diriger. De l'argent fut distribué dans les fau-
bourgs par des ambitieux qui comptaient recueillir le fruit de
leurs sacrifices.
On croit que le duc d'Orléans contribua pour de grosses
sommes. L'idée était venue à quelques-uns de ses familiers de
le mettre à la tête du peuple de Paris et de le faire nommer
lieutenant général du royaume ; ils spéculaient sur l'incapacité
de Louis XVI, le caractère réservé du comte de Provence,
l'impopularité du comte d'Artois et du prince de Condé. Ils
disaient que c'était le seul moyen de constituer un gouverne-
ment national sans passer par les désordres inséparables d'une
révolution. Au fond, ils cherchaient à tirer parti des événe-
ments. Le duc ne les dirigeait pas, mais les laissait faire.
Mirabeau, qui apercevait avec sa sûreté de vue les signes
précurseurs de l'orage, interrompit, le 2 juillet, le débat engagé
sur les préliminaires de la constitution, fit un discours éner-
gique contre l'agglomération des troupes, et proposa une
adresse pour supplier le roi de les éloigner. Il représenta les
craintes suscitées partout, une collision devenue imminente, la
fidélité même des soldats mise en péril et pouvant ébranler le
trône. Il demanda que la sûreté de Paris et de Versailles fût
immédiatement confiée à une garde bourgeoise. L'adresse fut
votée, sauf le dernier article , qui parut témoigner trop de
défiance. Le 11, le roi répondit par un message que la pré-
sence des troupes était nécessaire pour l'ordre public. Il offrit
à l'Assemblée de la transférer à Soissons ou à Noyon, et de se
rendre lui-même à Compiègne avec la cour.
Cette réponse était d'une ambiguïté malheureuse. Une trans-
lation près de Compiègne, au milieu d'un camp , ne devait
rassurer personne. On savait que les courtisans reprochaient à
Necker d'avoir convoqué l'Assemblée à Versailles, c'est-à-dire
trop près de Paris.
Le même jour, Necker reçut l'ordre de quitter le ministère
et de s'éloigner de Versailles en toute hâte. Il partit en poste
pour Bruxelles, sans même avertir sa famille. Ses ennemis
l'avaient emporté. Ils l'accusaient de trahison continue depuis
son arrivée aux affaires. Ils lui faisaient un crime de n'avoir
[juillet 1789] RENVOI DE NECKER. TROUBLES A PARIS. 175
pas paru à la séance royale du 23 juin et d'avoir blâmé les pré-
pai-atifs militaires.
Le 12, on apprit à Paris son renvoi et celui des autres mi-
nistres, Montmorin, Saint-Priest et la Luzerne. On apprit
aussi leur remplacement par Breteuil, le familier de la reine,
la Vauguyon le vieux maréchal de Broglie et Foulon, hommes
de cour ou hommes de résistance.
IV. — Ces choix furent accueillis comme un défi. La cour,
qui avait eu le tort de ne jamais agir, soit pour se concilier les
hommes modérés qui étaient nombreux, soit pour éviter les
débats irritants, soit pour prendre l'initiative d'une des grandes
réformes exprimées dans les cahiers, soit même pour déter-
miner les attributions de l'Assemblée et l'y renfermer ', se réfu-
giait donc dans la pensée des voies militaires. Elle s'éloignait
non-seulement de l'Assemblée, mais des députés qui, comme
les Mounier, les Malouet, les Lally, les Glermont-Tonnerre,
s'étaient groupés autour de Necker dans l'espérance d'une
entente.
L'émeute gronda aussitôt. Le jardin du Palais-Royal, lieu
de plaisir envahi depuis plusieurs mois par les curieux, les
oisits, les étrangers, les agitateurs, les orateurs populaires,
enfin par les jeunes gens pour lesquels la politique était de-
venue un amusement et une passion, se remplit de tumulte.
Camille Desmoulins, un de ces jeunes gens, monta sur une
chaise, fit un appel aux armes et arbora une feuille d'arbre à
son chapeau en signe de ralliement. En un instant les arbres
du jardin furent dépouillés ; chacun des assistants prit la co-
carde verte. On alla chercher dans une boutique de figures de
cire les bustes du duc d'Orléans et de Necker pour les porter
en triomphe.
Des troupes étaient massées aux Champs-Elysées, sous les
ordres du baron de Besenval. Elles demeurèrent d'abord im-
mobiles. Tout à coup une collision éclata, sans qu'on sût com-
ment, entre les dragons du régiment Royal-Allemand et les
gardes-françaises. Le prince de Lambesc, à la tète des dra-
gons, fit une charge par le pont tournant dans le jardin des
Tuileries. Une panique s'ensuivit. Les gardes-françaises, se
i Droz a montré parfaitement qu'il n'y eut pas une semaine, pas un jour où
la cour n'eut pu agir ainsi. Au lieu de cela, elle ne fit rpe céder, à contre-
temps, en montrant sa faiblesse et plus encore son mauvais vouloir.
176 LIVRE QUARANTE-CINQUIEME.
joignant aux bandes populaires, tuèrent trois hommes au ré{}i-
ment de Royal-Allemand, Besen\al, redoutant une lutte plus
pvaye, n'ayant pas d'ordres suffisamment précis et de moins
en moins sûr des troupes, se replia sur Versailles.
Il s'était formé à Paris, spontanément après le 23 juin, un
comité des électeurs pm'isiens qui s'était installé à l'hôtel de
ville à côté des conseillers municipaux. C'étaient des électeurs
de second degré, les vrais commettants des députés de Paris,
autorisés à se croire les représentants ou les délégués des
soixante districts que Necker avait créés pour les élections de
la ville. Ils s'assemblèrent le soir même, se déclarèrent en per-
manence, convoquèrent les districts et les chargèrent d'orga-
niser chacun sur l'heure deux cents hommes de garde bour-
geoise pour maintenir l'ordre en rassurant le peuple contre une
attaque des troupes royales. Tout le monde courut aux dis-
tricts, car le sentiment de cette nécessité était général. La nuit
se passa sur le qui-vive. Les rues étaient éclairées. Plusieurs
milliers d'ouvriers descendirent de Montmartre, où la ville leur
fournissait du travail ou les occupait à des terrassements ' ; ils
incendièrent deux des barrières récemment construites par
Galonné, monuments odieux parce qu'on accusait l'octroi de
faire enchérir les subsistances, et ils se répandirent dans Paris
en le menaçant du feu et du pillage.
Le 13, à Versailles, la séance fut triste et solennelle. Mou-
nier proposa de demander le rappel des ministres disgraciés.
Lally fit un éloquent panégyrique de Necker. L'Assemblée, se
disant interprète de la nation, déclai-a que le contrôleur généi'al
emportait son estime et ses regrets. Plusieurs députés de la
noblesse crurent devoir donner aux actes du tiers une adhé-
sion chaleureuse et sans réserve. «Réunis pour la constitution,
s'écria le comte de Virieu, faisons la constitution : resserrons
nos liens mutuels, renouvelons, consacrons les glorieux arrêtés
du 17 juin. Unissons-nous à cette résolution célèbre du 20 du
même mois. Jurons tous, oui, tous, tous les ordres réunis,
d'être fidèles à ces illustres arrêtés qui seuls aujourd'hui peu-
vent sauver le royaume. » Un autre (la Rochefoucauld ou Gler-
mont-Tonnerre) ajouta : «La constitution sera faite ou nous ne
serons plus. » On résolut de demander une seconde fois au roi
Péloignement des troupes, cause de tout l'effroi, plus la créa-
Les témoignages les plus suis varient entre douze et vingt mille.
[juillet 178G] PRISE DE LA BASTILLE. 117
lion d une garde bourgeoise. Une députation de quatre-vingts
membres, dont faisaient partie tous les représentants de Paris,
porta ce double vœu au château. Elle n'en rapporta qu'une
réponse insignifiante. Alors, sur la proposition de la Fayette,
l'Assemblée déclara « les nouveaux ministres et conseillers du
roi, de quelque rang et état qu'ils pussent être, responsables
des événements. » Elle se constitua en permanence. Une moitié
des députés devait rester dans la salle, l'autre venir la relever.
La Fayette, vice-président, occupa le fauteuil pendant la séance
de nuit.
A Paris, la journée du 13 fut aussi tumultueuse que la nuit
avait été pleine d'inquiétude. Le peuple se porta aux greniers
des Lazaristes et en tira plus de cinquante voitures de grain. Il
pilla le garde-meuble de la couronne et les boutiques d'armu-
riers pour se procurer des armes. On criait que les troupes
allaient arriver; on fermait les boutiques ; on sonnait le tocsin.
Les électeurs appelèrent à l'hôtel de ville le prévôt des mar-
chands Flesselles et les officiers municipaux. Ces derniers
furent obligés de siéger sans défense au milieu du peuple dé-
chaîné, ignorant ce que ferait la cour, risquant d'être désaA^oués
par elle, en butte aux soupçons de duplicité et de trahison. On
se hâta d'organiser la milice bourgeoise, en lui donnant pour
signe de ralliement une cocarde bleue et rouge. On nomma
un comité pour la sûreté et les approvisionnements. Flesselles
cherchait à gagner du temps, promettait des fusils et n'en don-
nait pas.
Cependant des motions furieuses se succédaient au Palais-
Royal. On n'y parlait de rien moins que de prendre et de dé-
molir la Bastille. La bourgeoisie et les électeurs qui la repré-
sentaient estimaient ce projet insensé. On se croyait à peu près
sûr de faire céder le roi, attendu que les troupes refuseraient
de tirer sur le peuple, auquel les gardes-françaises s'étaient
mêlés. Mais comme l'impatience populaire allait croissant, le
comité donna l'ordre de forger cinquante "lille piques. Le soir
les rues furent encore illuminées et parcourues par des pa-
trouilles. Le président des électeurs, Moreau de Saint-Merry,
passa la nuit à côté d'un baril de poudre, prêt à faire sauter
l'hôtel de ville s'il le fallait.
Les dispositions des troupes n'étaient pas douteuses. Elles
ne voulaient pas agir contre la nation. Les officiers avertissaient
la cour de ne pas compter sur elles. Les soldats, séduits par
VII. 12
178 LIVRE QUARANTE-CINQUIÈME.
l'exemple des gardes-françaises, étaient débauchés par les hom-
mes et les femmes du peuple qui venaient fraterniser avec eux.
Le gouvernement les laissait exposés à ce danger et ne leur
donnait aucun ordre. Il s'était imaginé intimider Paris par un
simple déploiement de troupes. Eut-il un autre plan? On le lui
a reproché, sans jamais l'avoir su ; ce qui a permis de dire qu'il
employa la force autant qu'il était nécessaire pour donner la
mesure de sa faiblesse. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'à
partir de ce jour, la cour fut intimidée à son tour. Elle craignit
les défections des soldats. Les courtisans allèrent visiter les régi-
ments qui se trouvaient à Versailles pour entretenir leur fidélité.
Le 14, le mouvement populaire s'accentua. Un en de tra-
hison s'éleva contre Flesselles, qui ne donnait pas les armes
promises. Le comité des électeurs, assiégé dans la salle qu'il
occupait et menacé d'en être expulsé, fut obligé d'ordonner des
barricades et d'autres mesures de défense. Le procureur du roi
de la municipalité, Elhys de Corny, se mit à la tête de la mul-
titude et la conduisit à l'hôtel des Invalides. Ces derniers ouvri-
rent eux-mêmes leurs portes. La foule s'y précipita, s'empara
de vingt-huit mille fusils déposés dans les caves, et enleva tout,
jusqu'aux canons. Les troupes qui se trouvaient à portée ne
bougèrent pas, le roi ayant défendu de verser une seule goutte
de sang. On vit alors des soldats quitter leurs régiments pour
se mêler à la foule. Hommes et femmes les accostaient, les en-
touraient et les faisaient boire. On criait : Vive le roi! vive la
nation ! vive la liberté ! périssent les aristocrates ! Un cri do-
mina bientôt tous les autres, celui de marcher à la Bastille.
La Bastille, vieille forteresse du moyen âge convertie en
prison d'Etat, était odieuse aux faubourgs, qu'elle dominait de
ses huit tours et de sa masse redoutable. Le gouverneur, de
Launay. n'avait avec lui qu'une garnison insignifiante de trente-
deux Suisses et quatre-vingts invalides, sans approvisionne-
ments, tant on avait peu prévu qu'elle fût attaquée. Mais ses
hautes murailles garnies de canons la rendaient imprenable. Les
électeurs, obligés de suivre le mouvement populaire, envoyèrent
xin parlementaire à de Launay et lui demandèrent de ne pas
tirer le premier. Il y consentait. Cependant la foule et le tumulte
grossissaient. Les agents du comité ne purent empêcher les
fusils de partir. Bientôt un coup de canon retentit et donna le
signal du combat.
Il Y avait en avant de la forteresse une première enceinte ,
[juillet 1789] FUREURS POPULAIRES. «79
appelée la cour du gouvernement, entre les fossés et les ponts-
levis. Les assaillants y pénétrèrent malgré les balles et s'v éta-
blirent. Une fois logés là, ils demandèrent que de Launay admît
un certain nombre d'hommes de la garde bourgeoise dans la
place. On parlementa; les délais accrurent l'irritation populaire.
Tout à coup on vit arriver deux bandes, dont une de gardes fran-
çaises, conduite par d'anciens soldats, Elie et Hulin, avec cinq
canons donnés par un des commandants de la milice bour-
geoise. L'attaque, rriéme dans ces conditions, était fort témé-
raire. Mais les assaillants, poussés en avant par une foule com-
pacte, étaient animésd'une véritable fureur. Quelquesdécbarges
leur tuèrent ou blessèrent plus de deux cents hommes, ce qui
acheva de les exaspérer. Pendant ce temps, les invalides, qui
formaient la garnison, voulaient se rendre. De Launay perdit la
tète ; il essaya de mettre le feu aux poudres ; les siens l'en em-
pêchèrent. Forcé par eux d'admettre quelques-uns des chefs
du peuple, il capitula, moyennant la promesse jurée par Elie
et Hulin que tous les défenseurs et prisonniers de la Bastille
auraient la vie sauve.
Mais la multitude furieuse n'obéissait plus à ses chefs. Oa
voyait au milieu d'elle de ces hommes à figure sinistre qui pa-
raissent avec les émeutes, et pour qui les révolutions sont la
liberté du crime. De Launay était à peine arrivé à la place de
Grève , que plusieurs des brigands, c'est le nom qu'on leur
donnait, se jetèrent sur lui. Ils l'arrachèrent aux mains
d'Hulin , lui coupèrent la tète, et l'un d'eux la promena au
bout d'une pique. Le cortège sanglant des vainqueurs envahit
l'hôtel de ville et la salle où le comité des électeurs opposait
depuis plusieurs heures la plus courageuse résistance. Fies-
selles fut enlevé pour être conduit au Palais-Royal, où un tri-
bunal devait le juger comme traître. A peine avait-il passé le
seuil de la porte qu'un coup de pistolet l'étendit roide mort.
D'autres victimes périrent encore dans la bagarre. Plusieurs
des soldats de la Bastille, quelques-uns mêmes des prisonniers
qu'on en tira, furent massacrés. Les autres ne durent leur
salut qu'aux gardes-françaises, qui se sérièrent pour leur faire
cortège. Des bandes féroces et hideuses parcouiurent les prin-
cipales rues de Paris; les têtes de de Launay et de Flesselles
furent portées jusqu'au Palais-Royal. Ce jour-là , la bête féroce
était déchaînée. Gomme le duc de Liancourt le dit au roi, ce
n'était pas une révolte, c'était une révolution.
12.
180 LIVRE QUARANTE-CINQUIEME.
Y. — L'Assemblée siégeait en permanence, quand ces nou-
velles luguLres lui furent apportées. INIirabeau avait demandé
que les ministres fussent cités à la barre. On envoyait au châ-
teau députation sur députation, le tout inutilement ; car la cour
ne savait à quoi se résoudre. Les nouveaux ministres n'étaient
même pas d'accord entre eux. Le bruit courait qu'ils avaient
formé le plan de cerner l'Assemblée, de l'obligera accepter
purement et simplement la délibération du 23 juin, puis
de la dissoudre; qu'ils avaient reculé ensuite devant l'exé-
cution.
Le 15, une nouvelle députation partit, plus pressante encore
que les précédentes. L'Assemblée était fort émue, car c'était
aux fautes, aux menaces et aux mauvais calculs de la cour
qu'elle imputait les événements de Paris. Mirabeau, s'adressant
aux membres de la députation, eut un mouvement d'éloquence
superbe, et Glermont-Tonncrre s'écria : « Il faut que les rois,
comme les autres liemmes, achètent l'expérience. » Tout à
coup on annonça l'arrivée du roi.
Louis XVI, sollicité par le duc de Liancourt et d'ailleurs
répugnant à l'effusion du sang, venait à l'Assemblée avec ses
deux frères. A cette nouvelle, l'émotion redoubla. On convint
de l'accueillir avec un respect silencieux ; un député prononça
■ le mot célèbre : « Le silence des peuples est la leçon des
rois. » Cependant, dès qu il parut, le cri accoutumé de Vive le
roi! n'en sortit pas moins de toutes les bouches. Il annonça
que les troupes avaient reçu l'ordre de s'éloigner de Paris et
de Versailles ; qu'il venait démentir les faux bruits et qu'il ne
ferait rien que d'accord avec la nation. 11 ajouta : « Messieurs,
c'est moi qui me lie à vous. » A ces mots, un enthousiasme
général éclata. Il voulut retourner au château à pied; tous les
dépulés l'escortèrent. Des habitants de Versailles, des soldats
se joignirent au cortège et le suivirent jusque dans la chapelle,
où un Te Deum fut chanté. « Les drapeaux flottant dans les
airs, dit Ferrières, le bruit des tambours, des trompettes, des
timbales ; le chant vif et animé des fanfares, des marches mili-
taires, les cris de Vive le roi ! vive la nation ! donnaient à cette
entrée pacifique du monarque, du peuple et des députés, l'ap-
parence d'un triomphe national. »
L'Assemblée se livra sans réserve à la joie de la réconcilia-
' tion. Elle demanda au roi de lui assurer un libre accès auprès
de lui et de communiquer désormais avec elle sans intermé-
[jL-iLLET 1789] LE ROI A L HOTEL DE VILLE. 181
diaire. Puis elle se hâta d'envoyer une députation nombreuse
à rhôtel de ville de Paris.
Paris était étourdi de la prise de la Bastille et de la facilité
de sa victoire. Le peuple, ne pouA'ant croire à son succès,
avait passé la nuit à élever des barricades et des retranche-
ments, à dépaver les rues, à porter des pierres dans les étages
supérieurs des maisons pour les jeter sur les troupes dont il
attendait l'entrée. On forgeait des piques ; on faisait la garde
aux barrières. Le comifé des électeurs siégeait toujours, car il
n'y avait plus d'autorités.
La députation de l'Assemblée étant arrivée à l'hôtel de ville,
la Fayette y lut aux électeurs le discours de Louis XVI, et
Lallv adressa aux assistants un éloquent appel à la concorde,
dans lequel il eut soin de faire applaudira plusieurs reprises le
nom du roi. Gomme il était urgent de constituer des autorités
municipales, les électeurs présents nommèrent par acclamation
Bailly maire et la Fayette commandant de la milice. Les deux
élus acceptèrent ces charges périlleuses provisoirement, en
réservant le vote des districts. Ils allèrent célébrer un TeDeum
à la cathédrale, puis rentrèrent à l'hôtel de ville sans désem-
parer, pour assurer les subsistances et organiser la milice, que
la Favette baptisa du nom de garde ?iationale.
Les membres les plus influents de l'Assemblée, se sentant
maîtres de la cour, cédaient à un élan naturel d'enthousiasme
et d'espérance ; ils se flattaient de calmer Paris et de devenir
maîtres de la France. Ils en étaient convamcus, parce qu'ils
se sentaient le dévouement nécessaire pour v parvenir. Mou-
nierfît à la séance du lendemain une relation émue des scènes
de l'hôtel de ville. Il dit que l'amour du roi et celui de la patrie
exaltaient les âmes. Il appela la Fayette « un héros dont le
nom était cher à la liberté dans les deux mondes » . Il annonça
que l'institution de la garde nationale venait d'être ratifiée par
le roi, et l'Assemblée applaudit, voyant dans cette garde une
force publique mise a sa disposition. Les rares opposants qui
avaient jusque-là excipé de leurs mandats pour s'abstenir,
déclarèrent renoncer à l'abstention. Un message de Louis XVI
annonça la démission des ministres, le rappel de Necker et sa
volonté de se rendre à Paris.
A Paris, en effet, le cri public demandait le rappel de Necker
et la présence du roi. On ajoutait à ces vœux celui de la démoli-
tion de la Bastille, que les électeurs se crurent forcés de décréter.
182 LIVRE QUARA^^TE-CINQUIEME.
Le 17, Louis XVI, accompagné d'un cortéjje de députés, se
rendit à Paris. Il passa au milieu de cent mille hommes de la
garde nationale, armés et ranp[és en haie. Sur tout son pas-
sage il n'entendit qu'un cri : Vive la nation! Bailly, qui était
allé à mi-chemin de Versailles lui porter les clefs, suivant
l'usage, lui présenta, lorsqu'il entra à l'hôtel de ville, la nou-
velle cocarde parisienne, où la Fayette avait joint aux couleurs
de Paris, rouge et hleu, le hlanc, couleur royale. Lallv parla
encore avec chaleur pour célébrer l'union du roi et de la na-
tion, et au retour les cris de Vive le roi! éclatèrent.
Le dévouement de Bailly, de la Fayette, de Mounier, de
Lally, devait-il assurer l'ordre public, rendre au gouverne-
ment sa force et fonder la liberté? Malheureusement tout affir-
mait que la vraie victoire était celle du peuple, auqviel le roi
et l'Assemblée venaient rendre un égal hommage. Vérité que
Baillv lui-même exprima, en insérant dans le discours attendri
qu'il fit à Louis XVI, cette phrase qui lui fut tant reprochée :
« Sire, Henri IV avait conquis son peuple; aujourd'hui le
peuple a reconquis son roi. » La royauté, vaincue sans com-
bat, n'avait plus ni pouvoir ni prestige. L'Assemblée ne pou-
vait gouverner. Paris n'avait pas de municipalité constituée.
La Fayette, Bailly étaient des médiateurs sans autre force
qu'une autorité morale éphémère et bien peu sûre.
VI. — Le 18, les voitures roulaient à Paris. Mais les bandits
envahissaient les campagnes; ils y commirent des pillages et
des meurtres que les autorités furent presque partout im-
puissantes à poursuivre.
Le désordre s'étendait à la France entière. Partout le peuple
était agité par la crainte de la disette et l'opinion accréditée
des accaparements. Partout aussi la bourgeoisie était surexcitée
par la lutte de l'Assemblée contre les privilégiés et la cour.
Dès le mois de juin, les habitants de Marseille, autorisés par
la chambre de commerce et le corps de ville, s'étaient armés
malgré le parlement de Provence , pour soutenir les états gé-
néraux. Dans beaucoup de villes, particulièrement dans celles
de Bretagne, où les députés bretons entretenaient d'activés cor-
respondances, on recevait avec une anxiété fiévreuse les nou-
velles et les bruits de Paris ou de Versailles. On essayait de
gagner les troupes. On répétait que si l'Assemblée était me-
nacée, on irait la secourir. A Rennes, à Saint-Malo, les jeunes
[juillet 1789] ANARCFUE DANS LES PROVINCES. 183
gens s'organisaient et s'armaient dans ce but. A Grenoble, une
nombreuse réunion publique décida que le jour oii la moindre
atteinte serait portée à la liberté de l'Assemblée, on refuserait
l'impôt. A Lyon, après une émeute et des coups de feu tirés
aux barrières, les trois ordres s'unirent pour rédiger une
adresse à l'Assemblée. A Gaen , le peuple enleva la citadelle.
Un jeune officier de dragons, Belzunce, fut massacré. Il y
eut une écbauffourée à Strasbourg, une émeute à Rouen
où tous les habitants s'armèrent. Au Havre, on pilla les
établissements de la marine pour avoir des armes. La garde
nationale fut organisée à Dijon et à Bordeaux. Beaucoup
de muin'cipalités réduisirent le prix du pain pour éviter des
troubles.
Dans les campagnes, il ne fut pas rare de voir les paysans
s'armer, se porter contre les couvents et les châteaux, v re-
chercher les dépôts de grains pour les piller, et les archives
pour les brûler. Ils rançonnaient les gentilshommes et leurs
intendants. Quelques meurtres furent commis avec des raffine-
ments de barbarie '.
L'Assemblée nationale demeurant debout comme la seule
autorité qui pût être obéie, tous les yeux se tournaient vers
elle. Les cours souveraines, l'Université lui envoyèrent des
députations. On lui demandait instinctivement l'attitude éner-
gique, décisive, que rendait nécessaire l'état de paralysie du
pouvoir,
Lally se hâta de dénoncer l'anarchie. Il proposa, dans la
séance du 20, d'adresser une proclamation aux Français « j)our
réunir les parties éparses d'un gouvernement qu'on cherchait
et qu'on ne trouvait plus » , et de décréter partout l'ins'titution
de gardes bourgeoises, afin de garantir Tordre public néces-
saire au travail d'une constitution. L'Assemblée eut le tort
d'hé>iter. Quelques députés exprimèrent des doutes sur la
réalité du danger. Buzot et Robespierre dirent qu'il fallait
craindre de mécontenter les Parisiens, dont les forces pour-
raient encore être utiles contre le despotisme. « Hier, dit
Buzot, nous applaudissions à l'héroïsme des Parisiens. Aujour-
d'hui les appellerons-nous des rebelles? Les punirons-nous
d'avoir sauvé la patrie?» Lally répondait en vain : «Vous com-
promettez la liberté. » Pour la première fois l'Assemblée recula
* Au Mans, en Provence, à Poleymieux près de L^on.
184 LIVRE QUA^.A^'TE-GINQU1È.ME.
devant Tiniliative qu'elle avait eu jusque-là la hardiesse de
prendre. Elle vota un ajournement quand on lui demandait un
prrand acte politique.
Les meurtres continuèrent. Le 22, l'ancien intendant Fou-
lon, qu'on disait avoir conseillé la banqueroute, fut arrêté à
Vitry par des paysans, sous le prétexte qu'il avait accaparé des
blés, en réalité par l'ordre d'un comité parisien qui venait de
prononcer vingt arrêts de proscription ou de mort. Il fat traîné
à l'hôtel de ville. Les électeurs décidèrent de l'envoyer à la
prison de l'Abbaye, en attendant que l'Assemblée nationale
nommât un tribunal pour le jujjcr. Les hommes qui remplis-
saient la place de Grève craignirent qu'on ne leur enlevât leur
victime ; ils envahirent l'hôtel de ville et y organisèrent une
espèce de tribunal pour juger sur-le-champ le malheureux
vieillard. La Fayette parut, mais ne réussit qu'un instant à les
calmer. Foulon fut enlevé, traîné sur la place et pendu à un
réverbère. Un brigand lui coupa la tête et la promena au bout
d'une pique.
Son gendre, Berthier de Souvigny, intendant de Paris, eut
un sort pareil. La fureur populaire alla le chercher à Com-
piègne. Les électeurs, n'ayant pas réussi à le faire évader, vou-
lurent l'envoyer à la prii-on de l'Abbaye. Comme on l'y con-
duisait, il fut arraché des main» de son escorte. Il essaya de se
défendre ; il fut massacré , et l'on promena encore sa tète dans
les rues.
Le 23, la Fayette donna sa démission. On le pressa de la
reprendre immédiatement, sans quoi tout était perdu.
Le soir même, Lally renouvela la proposition d'adresse,
dont il avait modifié les termes. Elle fut adoptée, mais elle
était pâle et peu significative. L'Assemblée se bornait à constater
un concert parfait entre le chef et les représentants de la na-
tion; elle invitait tous les Français à la paix, au maintien de
l'ordre et au respect des lois, conditions de la liberté. Elle se
réservait de poursuivre les crimes politiques et d'indiquer le
tribunal qui les jugerait.
Ce fut alors que le jeune et éloquent Barnave prononça au
sujet des victimes le mot qu'il devait tant se reprocher : « Ce
sang était-il donc si pur? » Mirabeau parla aussi un langage
ambigu ; mais il demanda qu'on se hàtat de convoquer les dis-
tricts pour former une municipalité légale et mettre un terme
à un gouvernement d'électeurs sans mandat ; ce qui, du reste.
[juillet 1789] RETOUR DE NECKEK. 185
se fit. Il ménageait sa popularité, ayant alors l'ambition de
devenir maire de Paris.
En présence de cette faiblesse publique, les meurtres de
de Launay, de Flesselles, de Foulon, de Berthier, trouvaient
d'impudents apologistes. Paris retentissait de promenades noc-
turnes au cbant du Ça ira! et au cri : Les aristocrates à la lan-
terne! Bailly et la Fayette ne reculèrent devant aucun danger.
Bailly avait fait le sacrifice de sa vie ; il a écrit dans ses Mé-
moires qu'il marchait la nuit avec sa conscience. Mais ne pou-
vant rien punir, ils ne pouvaient tout empêcher, et cette im-
puissance fit naturellement révoquer en doute leur énergie.
Hors de Paris, la répression des crimes ne se fit pas mieux.
On cite la commission intérimaire àcè états du Dauphiné, qui
assembla des milices, les fit marcher avec les troupes prévô-
tales, poursuivit les incendiaires lorsque déjà trente châ-
teaux dans la province étaient devenus la proie des flammes,
et exécuta une vingtaine de bandits. Des gentilshommes du
Maçonnais détruisirent une bande de chauft'eurs. Un seul Par-
lement, celui de Douai, osa prendre quelques mesures éner-
giques.
Necker rentra le 28 à Versailles. Il avait appris en même
temps, en arivant à Bûle, les événements de Paris et son rap-
pel. A peine de retour, il alla remercier des vœux exprimés
pour lui l'Assemblée, puis la nouvelle municipalité. Il compro-
mit courageusement sa popularité en flétrissant les meurtres
qui avaient souillé la victoire du peuple, et en demandant la-
mise en liberté de Besenval, arrêté par les autorités de la com-
mune de Villenauxe. L'Assemblée se contenta de déclarer
Besenval placé sous la sauvegarde des lois.
Necker comprit aussi la nécessité de gouverner avec elle, en
lui inspirant confiance et en choisissant dans son sein une partie
des ministres. 11 eut le bon esprit, en reconstituant son minis-
tère le 4 août, avec Montmorin, la Luzerne et Saint-Priest,
de donner les sceaux à rarchevéque de Bordeaux, Cicé, la
feuille des bénéfices à l'archevêque de Vienne, Pompignan, et
la guerre à la Tour du Pin, tous les trois députés. Ces choix
furent applaudis ; mais les circonstances étaient trop graves
pour s'arrêter à des demi-mesures. Il eût fallu constituer un
ministère homogène ayant un plan arrêté, et appeler à le sou-
tenir les hommes éminents de l'Assemblée, fût-ce Mirabeau lui-
même. Le moment était venu de grouper autour de soi les
186 LIVRE QUARANTE-CINQUIEME.
grandes influences et les grands talents. On le fit trop impar-
faitement, parce que Necker comptait toujours sur lui-même,
et que le roi ou plutôt la cour craignaient de se mettre en
tutelle.
VII. — Un comité de trente membres avait été nommé avant
les événements de Paris pour préparer la constitution, et le
9 juillet, ce comité avait présenté un premier rapport par l'or-
gane de Mounier. Les députés étaient pressés d'accomplir
l'œuvre pour laquelle ils avaient reçu de leurs commettants
un mandat exprès.
La France avait-elle, oui ou non, une constitution? Mou-
nier reconnut qu'il existait des traditions, des principes, mais
point de constitution dans le vrai sens du mot , puisqu'on ne
pouvait citer ni règles précises ni lois écrites, et qu'en fait, les
pouvoirs étaient confondus. Au surplus, quelque opinion qu'on
eût à ce sujet, l'essentiel était de fixer les principes, de les
appliquer et d'établir la séparation des pouvoirs. Deux pensées
devaient présider à ce grand travail : une fidélité inviolable à
la couronne, dont il fallait respecter et garantir l'indépendance,
et la nécessité d'opposer à l'arbitraire des obstacles désormais
invincibles.
Le 10, la Fayette demanda que la constitution fat précédée
«J'une déclaration des droits de l'bomme, comme on avait fait
en Amérique. Il voulait présenter aux esprits quelques idées
simples, propres à les saisir, nullement mystérieuses comme
les théories politiques anglaises. Il lut un projet qui fut envové
au comité.
Jamais délibérations n'eussent exigé plus de calme et de
sang-froid. Or, elles commencèrent au bruit de l'émeute, en
p^ein bouillonnement des passions populaires. Chose remar-
quable, les rédacteurs des cahiers, sollicitant des innovations
qui devaient changer toutes les institutions politiques et sociales
du pays, ne s'étaient pas doutés un seul instant que ces inno-
vations dussent causer une révolution, même une secousse.
L'Assemblée ne le prévoyait pas davantage.
Elle ne vit dans le soulèvement de Paris qu'un motif de plus
de poursuivre son œuvre sans relâche. Le 14 juillet, elle
nomma un nouveau comité de huit membres, qui furent Mou-
nier, Talleyrand, évéque d'Autun, Sieyès, Clermout-Tonnerre,
Lally, Cicé, Chapelier et Bergasse.
i
[juillet 1T89] LA DECLARATION DES DROITS. 1S7
Le 27, Cicé présenta le projet des deux premiers chapitres
de la constitution , contenant la déclaration des droits et les
principes du gouvernement Jrançais. Clermont-Tonnerre donna
l'analyse des cahiers. Il constata onze principes avoués et
admis par tous les cahiers :
1° Le gouvernement français est un gouvernement monar-
chique ;
2° La personne du roi est inviolable et sacrée ;
3° La couronne est héréditaire de mâle en mâle;
4° Le roi est dépositaire du pouvoir exécutif;
5° Les agents de l'autorité sont responsables;
6° La sanction royale est nécessaire à la promulgation de la
loi ;
7° La nation fait la loi avec la sanction royale;
8° Le consentement national est nécessaire à l'emprunt et à
l'impôt ;
9° L'impôt ne peut être accordé que d'une tenue d'états
généraux à l'autre ;
10° La propriété sera sacrée ;
11° La liberté individuelle sera sacrée.
Après ces onze points hors de discussion, Clermont-Ton-
nerre posa dix-huit questions constitutionnelles sur lesquelles
les cahiers ne donnaient pas de solution uniforme.
La discussion s'ouvrit le 1" août sur la déclaration des
droits. Les députés se félicitaient de commencer leur œuvre,
semblables, dit Droz, à des marins qui entrevoient le port.
Toutefois l'opportunité de celte déclaration fut débattue pen-
dant trois jours. Quelques-uns sentant l'inconvénient de trop
faire table rase et de creuser un abîme entre l'ancien régime
et le nouveau, étaient d'avis qu'on se renfermât dans les ques-
tions posées par les cahiers Un membre du clergé proposa de
déclarer les devoirs en même temps que les droits, et cette
proposition ne fut écartée qu'à une faible majorité. D'autres
représentèrent qu'on risquait de perdre un temps précieux en
discussions métaphysiques, et de faire, au lieu d'un livre utile,
une préface dangereuse. Mounier soutint qu'il fallait s'en tenir
à un petit nombre de vérités de fait, et « en tirer au plus vite
la véritable conséquence, afin d'empêcher que d'autres n'en
tirassent une fausse ». « A quoi bon, disait-il, transporter
l'homme dans les forêts pour le reporter sur-le-champ au milieu
de la France? » Ces raisons n'empêchèrent pas l'Assemblée de
188 LIVRE QUARANTE-CINQUIEME.
décider que la première discussion serait celle de la déclaration
des droits ; qu'on ne pouvait procéder logiquement d'une autre
manière, ni s'appuyer sur des recherches historiques, puis-
qu'on ne s'était jamais entendu sur ce qu'on appelait les lois
fondamentales du pays.
Seulement la discussion des principes ne dispensant pas de
celle des affaires urgentes, il fallut consacrer à celles-ci con-
curremment une partie des séances. Le 3 août, un député fit,
au nom du comité des rapports, le plus triste tahleau du hri-
gandage dans les campagnes. Il disait : « Les impôts, les rede-
vances seigneuriales, tout est détruit; les lois sont sans force,
les magistrats sans autorité ; la justice n'est plus qu'un fantôme
qu'on cherche inutilement devant les trihunaux. » On fut
obligé de déclarer que tovis les impôts, toutes les redevances
continueraient d'être payés jusqu'à ce que l'Assemblée eût pu
émettre un vote de finances.
Le duc d'Aiguillon, fils du célèbre et impopulaire ministre
de Louis XV, eut alors l'idée de proposer le rachat des droits
féodaux onéreux. Il lut au club breton de Versailles un projet
pour lequel les nobles s'enthousiasmèrent, croyant le moment
venu de faire un généreux sacrifice. Le 4, à la séance du soir,
le vicomte de Noailles prit les devants et proposa de déclarer
trois choses : que les charges pvibliques seraient supportées par
to,ut le iTionde, que tous les droits pécuniaires seraient rache-
tables et que la servitude personnelle serait abolie. A ce prix,
on attirerait sur l'Assemblée les bénédictions des campagnes et
on assurerait la tranquillité publique.
Puisque l'égalité de l'impôt était une chose convenue, il
était habile aux députés nobles de la proclamer avant qu'elle
fût écrite dans la constitution. Le tort était de ne l'avoir pas
feit plus tôt. Il était surtout habile de sacrifier les droits féo-
daux, détestés comme les débris d'un régime suranné, dont
on ne voyait plus que les vices parce que ce qu'il avait eu de
protecteur autrefois était détruit. Ces déclarations devaient
produire beaucoup plus d'effet que des discussions abstraites
sur les principes du gouvernement.
Aussi la motion souleva-t-elle, après le premier moment de
surprise, un enthousiasme excessif et contagieux. Les offres de
sacrifices renchérirent les unes sur les autres. Les nobles offri-
rent tous leurs privilèges, quels qu'ils fussent, financiers, hono-
rifiques ou autres. Beauharnais proposa de décréter l'égalité
[1789] LA ISCIT DU 4 AOUT. 189
des peines et l'admissibilité égale de tous les Français à tous
les emplois.
Le clergé offrit l'abandon de ses dîmes, laissant à l'Assemblée
le soin de pourvoir d'une autre manière aux services auxquels
elles étaient destinées. Un curé offrit d'abandonner son casuel,
ce qu'on ne voulut pas accepter. Les députés du tiers état,
entraînés à leur tour, offrirent le sacrifice des privilèges des
provinces, des villes, des corporations. L'holocauste fut com-
plet. On décréta à la hâte et séance tenante, en se réservant
une rédaction qu'on n'avait pas le temps d'achever ni même
de faire, l'abolition de toute servitude et mainmorte, la faculté
de rembourser les droits seigneuriaux, l'abolition des justices
seigneuriales, celle du droit nobiliaire de la chasse, celle des
colombiers et de» garennes, celle de tous privilèges et immu-
nités pécuniaires, le rachat des dîmes, l'égalité des impôts,
l'admission de tous les citoyens aux emplois civils et mili-
taires, l'abandon des privilèges particuHers des provinces et
des villes, la suppression de la pluralité des bénéfices, celle
des pensions obtenues sans titre, la réformation des jurandes.
Le duc de Liancourt proposa de frapper une médaille pour
consacrer le souvenir de l'union des ordres, et l'archevêque
de Paris demanda qu'un Te Deuin fût célébré en l'honneur
de cette nuit mémorable. Lally-Tollendal vota pour qu'on
décernât à Louis XVI le titre de Restaurateur de la liberté
française, et l'Assemblée se sépara aux cris répétés de : Vive
le roi !
Huit jours furent nécessaires pour rédiger tous ces décrets
et achever ce qu'on a appelé la liquidation ou la Saint-Barthé-
lémy des privilèges. On s'aperçut alors du péril de décisions
trop précipitées. Car il y avait dans les droits féodaux deux
parts à faire. Les uns, ne constituant pas une propriété, pou-
vaient et devaient être sacrifiés ; les autres en constituaient une
et devaient être maintenus, sauf un rachat facultatif soumis à
des régies. On fit cette distinction, mais on la fît inal et à la
hâte, parce qu'après avoir ajourné trop longtemps ce qui était
un besoin public, on se sentait pressé d'en finir à tout prix.
Apres avoir laissé venir la tempête , on jetait la cargaison à la
mer.
La nuit du 4 août a laissé un grand souvenir. Elle marquait
l'adhésion formelle et complète des ordres supérieurs aux prin-
cipes nouveaux inaugurés par l'Assemblée. Elle faisait dispa-
190 LIVRE QDAr.ANTE-GI^'QUIÈ.ME.
raître tous les privilèges, toutes les distinctions sociales de
l'ancien régime. On put se faire un instant l'illusion de c, >irc
que la terrible question de l'e'galité était résolue et ne vien-
drait plus embarrasser celle de la constitution d'un gouverne-
ment libre.
Jugée de sang-froid aujourd'hui, cette séance donne la me-
sure de ce que peuvent l'imprévoyance humaine et l'efferves-
cence d'une assemblée. Il fallait au moins plusieurs mois pour
remplacer ce qu'on venait de détruire. Et après avoir opposé
si lonj^jtemps au vœu public de maladroites résistances, était-il
plus habile de se faire un autre point d'honneur, celui de
l'émulation des sacrifices irréfléchis? Mirabeau, absent cette
nuit-là, jugea sévèrement ce tourbillon électrique.
La noblesse n'y gagna rien. Elle n'eut le lendemain, ni dans
l'Assemblée ni ailleurs, une influence supérieure à celle de la
veille. Elle n'en fut pas mieux protégée contre les soupçons.
Car lorsqu'il fallut expliquer tous ces votes inconsidérés, les
restrictions les plus simples ou les mieux justifiées soulevèrent
de telles réciiminations qu'elle dut y renoncer.
La suppression des dîmes ecclésiastiques causa beaucoup
d'embarras. Les abbés Sieyés et Maury la combattirent avec
force et voulurent lui substituer un rachat facultatif. Sieyès
prouva par des raisonnements serrés, irréfutables, que la dîme
ét'ait une redevance ancienne dont l'Etat n'avait aucun droit
de disposer, et que la suppression serait onéreuse , puisqu'il
faudrait constituer une dotation pour le clergé, dotation contre
laquelle s'élevaient de très-fortes objections. Il parla avec hu-
meur et amertume. Caractère absolu, espiit peu sympathique,
il avait eu jusque-là le talent d'apporter toujours un plan
arrêté, une théorie toute prête. On lui attribuait le mérite
d'avoir voulu des l'origine et réalisé l'union des ordres, main-
tenant un fait accompli. Il avait voulu aussi la suppression des
privilèges, mais il prouva que la dîme n'était pas un privilège.
En descendant de la tribune, il s'écria : « Ils veulent être
libres et ne savent pas être justes. " L'Assemblée passa outre,
entraînée par quelques sophismes de Mirabeau et parla crainte
de se déjuger.
Le 13 août, la déclaration fut présentée au roi , qui accepta
le titre de Restaurateur de la liberté française et fit chanter un
Te Deum.
L'état de la France était malheureusement tel, que tout
[aodt 1789J MESURES DE KE^KER ET DE Là FAYETTE. iOl
contribuait à l'aggraver. La suppression du droit seigneurial
de chasse fut interprétée par les paysans dans le sens de la
liberté du jjraconnage, et devint, en l'absence de la police né-
cessaire, une nouvelle cause d'insécurité. La discussion sur les
droits féodaux et les dinies eut pour effet que les paysans ces-
sèrent de les payer avant qu'on les eût remplacés. L'Assemblée
publia des instructions réitérées sur ces points. Tout fut
inutile.
Vin. — Necker vint à l'Assemblée le 7 août, avec le garde
des sceaux. C'était la première fois que des ministres entraient
en rapport direct avec elle. Ils lui exposèrent le désordre qui
régnait et la prièrent de dicter des mesures de répression
qu'ils feraient exécuter. Necker demanda le vote d'urgence
d'un nouvel emprunt de trente millions pour parer à des
besoins extraordinaires ; car il fallait pourvoir aux subsistances,
piiyer des ateliers publics et suppléer à l'impôt qui se perce-
vait mal. Une partie des agents de iinances éiaient en fuite ; de
nombreux registres étaient détruits; des bureaux d'octroi, des
bâtiments de douanes avaient été démolis.
L'Assemblée était peu di.-.posée à s'associer à dos mesures
forcément impopulaires. Elle créa deux comités pour la police
et l'administration. Elle chargea les municipalités de veiller à
l'ordre public, d'organiser des gardes bourgeoises qui prête-
raient un serment civique et de désarmer les gens sans aveu.
Elle les investit aussi du droit de requérir les troupes. Le
décret eut le tort d'être rédigé avec ambiguïté : on semblait
imputer les troubles aux amis du despotisme et aux aristo-
crates.
Le projet d'emprunt fut surtout mal reçu. Beaucoup de
députes étaient embarrassés de voter aucun impôt avant d'avoir
fait la constitution; d'autres, propriétaires fonciers et peu au
courant des questions de crédit, craignaient de favoriser ce
qu'ils appelaient le parti des agioteurs '. Le résultat de ces
mauvais vouloirs fut qu'on réduisit l'intérêt de l'emprunt à
quatre et demi pour cent au lieu de cinq que Necker deman-
dait ; on se fonda sur ce qu'il s'agissait d'une souscription pa-
triotique. Necker avait sous la main des preneurs qui se re-
tirèrent. Il dut revenir, le 27 août, annoncer qu'il n'avait pas
* Mémoires fie Ferrières.
192 LIVRE QUARANTE-GINQUJÈ.ME.
obtenu plus de deux millions, qu'il fallait fermer cet emprunt
et en ouvrir un nouveau en cinq pour cent de quatre-vingts
millions, dont moitié payable en effets publics. Cette fois l'As-
semblée vota sans discussion, mais le second emprunt n'eut
pas beaucoup plus de succès que le premier.
Ni le calme ni la confiance ne se rétablii'ent.
Paris était toujours alarmé de la disette et de la difficulté
des arrivages. Le travail manquait ; la municipalité se voyait
assaillie de réclamations par les corps de métiers ; les boutiques
des boulangers étaient envahies par des attroupements. Pour
comble de désordre , les assemblées de district , dont les attri-
butions étaient mal définies, prenaient chacune des arrêtés
d'urgence.
Pendant que des processions, des démonstrations militaires
et des fêtes patriotiques occupaient le peuple, la Fayette orga-
nisa la garde nationale. Il la composa de vingt cinq mille bour-
geois et de six mille anciens militaires; ces derniers recevaient
une solde, on les recruta en jjartie dans les gardes-françaises.
On forma aussi, le 19 septembre, une municipalité ou une
commune légalement élue, composée de trois cents représen-
tants des districts. Aussitôt installée, elle mit des conditions à
la liberté de la presse et au colportage ; elle défendit les attrou-
pements séditieux; elle interdit les discours et les motions pu-
bliques partout ailleurs que dans les assemblées de district.
La Fayette visita les ateliers de Montmartre et en licencia une
partie.
La presse révolutionnaire discuta beaucoup le mode de
reconstitution de la municipalité. Sa tendance était d'exagérer
les pouvoirs municipaux et de diminuer ceux de l'Assemblée
nationale. Elle soutenait que la volonté des députés devait être
subordonnée à celle de leurs commettants. Elle critiqua vive-
ment aussi la constitution de la garde nationale , trouvant
qu'on excluait trop de monde ; que les officiers étaient trop
pris dans les familles riches; que l'uniforme et les épaulettes
étaient contraires aux principes de l'égalité.
IX. — Cependant l'Assemblée continuait de discuter la dé-
claration des droits. Une des difficultés était de savoir ce qu'on
y mettrait et ce qu'on n'y mettrait pas. On s'attachait surtout
à y faire entrer les principes qui répondaient le mieux aux
préoccupations présentes, comme ceux-ci : Les distinctions
{août 1789] LA SÉPARATION DES POUVOIRS. 193
sociales ne peuvent être fondées que sur l'utiHté commune
(art. 1"), ou : Le principe de toute souveraineté réside expressé-
ment dans la nation. Chaque jour une question incidente se
présentait. La liberté individuelle soulevait un débat sur la
dureté des lois criminelles; la liberté des cultes un débat sur la
religion; la libre communication des pensées un débat sur la
presse. On finit par s'en tenir à l'expression de vérités très-
générales, s'adressant, comme disait Duport, à tous les
hommes, à tous les temps, à tous les pays.
Quelques-unes de ces vérités appelaient pourtant un com-
mentaire. En disant que la souveraineté était dans la nation, il
eût fallu déterminer à quelles conditions elle devait être délé-
guée et exercée. La cour vit dans cet article un amoindrisse-
ment de la royauté ; les agitateurs, de leur côté, ne manquèrent
pas de l'interpréter dans le même sens.
On passa ensuite à la constitution. La première question
était celle de la séparation des pouvoirs législatif et exécutif.
Or, c'était une question complexe, qui impliquait celle de la
forme et des conditions du pouvoir législatif. Aurait-on une
assemblée unique ou deux assemblées, et comment seraient
réglés les conflits entre le pouvoir législatif et la couronne?
Meunier, Lally, Glermont-Tonnerre demandaient qu'il y eût
deux assemblées, l'une de six cents députés élus, l'autre de deux
cents sénateurs nommés à vie par le roi sur des listes dressées
par les députés ou par les bailliages électoraux. Le sénat devait
être chargé de juger les ministres et tenir la balance en cas de
conflit. Il devait discuter et voter toutes les lois concurremment
avec la chambre élective, sauf les budgets et les lois de
finance, réservées exclusivement à cette dernière. Sa compo-
sition excluait toute idée de reconstitution des ordres supé-
rieurs. Les défenseurs du système alléguaient qu'une assemblée
unique « court perpétuellement le danger d'être entrahiée par
l'éloquence, séduite par des sophismes, égarée par des in-
trigues, enflammée par des passions, emportée par des mou-
vements soudains qu'on lui communique, arrêtée par des ter-
reurs qu'on lui inspire, par une espèce de cri public même dont
on l'investit et contre lequel elle n'ose pas seule résister. Plus
son pouvoir est étendu et moins sa prudence est avertie. Elle
se porte avec une sécurité entière à une décision dont elle est
sûre que personne n'appellera. »
Les mêmes députes soutenaient encore que le roi devait
494 LIVRE QUARANTE-CIIÎîQUIÈME.
sanctionner les lois et avoir un droit de veto. Sans doute, il
participerait ainsi à la puissance législative, mais autrement le
corps lé(;islatif, étant permanent et ayant seul Tinitiative des
lois, deviendrait omnipotent, et le pouvoir exécutif serait à sa
merci. On devait empêcher que l'Assemblée pût s'emparer
jamais d'une souveraineté absolue et sans appel. Il fallait que
le roi, s'il exerçait son veto, prononçât la dissolution du corps
législatif et en fît élire un autre dans l'année. Lally développa
ces idées en s'appuvant sur Montesquieu et sur les publicistes
anglais et américains. « Un pouvoir unique, disait-il, finira
partout dévorer; deux se combattront, trois se maintiendront
en équilibre. » Pour compléter le système, Mounier voulait
faire une loi électorale. Il exigeait des électeurs un an de do-
micile et le payement d'une contribution équivalente à trois
journées de travail.
C'était là un ensemble d'idées parfaitement sages. Les mem-
bres du comité de constitution avaient aperçu la forme du gou-
vernement qu'il (allait donner à la France ; cette forme dont
on n'a jamais pu s'écarter depuis sans y revenir et qui assure
à la fois au pouvoir la plénitude de son exercice, à la liberté
ses plus solides garanties. Ils pouvaient se tromper sur quelques
points. Ainsi Mounier avait tort de ne pas vouloir que le roi
eût l'initiative des lois, ni qu'un député pût entrer dans le mi-
' nistère. Mais des erreurs de détail n'ôtent rien à la vérité et à
la grandeur du système. S'il ne triompha pas, ce fut un mal-
heur dont on se ressentit longtemps, dont nous nous ressen-
tons encore.
Malheureusement aussi, l'Assemblée était loin de délibérer
avec le calme et le sang-froid nécessaires. Discutant le matin
des questions de principe et le soir des questions d'urgence
qui avaient souvent un caractère irritant, elle se laissa dériver
au courant des passions du jour et saisir de la fièvre révolution-
naire qui agitait Paris. L'idée de la souv^eraineté de la nation
dominant tout, on voulait que la toute-puissance fût dans l'as-
semblée élue; que la part de souveraineté déléguée au roi fût
renfermée dans les limites strictement nécessaires. On soute-
nait que le pouvoir exécutif ou la couronne devait dépendre
du pouvoir législatif. On redoutait le droit de sanction ou de
veto demandé pour le roi, comme un moyen d'annuler l'Assem-
blée et de reconstituer le despotisme qu'on prétendait rendre
mpossible. Ou était si las d'avoir vu la royauté se mettre au-
[àCLT 1789] LE VETO. 195
dessus de tout contrôle, qu'on ne croyait pas pouvoir l'en-
chaîner trop fortement. On regardait toujours derrière soi un
passé ren)pli d'abus. On n'était préoccupé que d'empêcher à
l'avenir le retour de ces abus.
Les mêmes sentiments faisaient repousser la chambre haute.
Elle semblait un moyen indirect de rendre la prépondérance
aux deux ordres supérieurs qu'on venait de détruire et aux-
quels la nuit du 4 août avait porté le dernier coup. On disait
qu'elle servirait à constituer une noblesse nouvelle, plus puis-
sante que l'ancienne, parce qu'elle serait un des grands corps
de l'Etat et la vraie régulatrice du gouvernement. Les dé[)utés
nobles n'étaient pas les moins hostiles à ce projet. Ils trou-
vaient absurde d'avoir détruit la noblesse pour la reconstituer
autrement, et refusaient d'admettre que Necker pût être
chargé d'une pareille reconstitution'.
Le despotisme et l'aristocratie étaient donc deux fantômes
que l'esprit révolutionnaire et la presse parisienne, son prin-
cipal organe, apercevaient partout. Lally eut le courage de
prendre ces deux fantômes à partie ; mais son dévouement fut
inutile. L'Assemblée, qui n'avait pas su faire la loi à la révo-
lution, n'eut pas non plus l'énergie ou le bon sens de se pro-
noncer pour les idées justes. Elle se laissa persuader par Sieyès
que la logique repoussait la chambre haute et le veto. Rabaut
Saint-Etienne ajouta que l'existence de deux chambres créerait
des conflits ; que c'était là un système expliqué en Angleterre
par les circonstances, qui avaient amené une transaction, mau-
vaise en France, où personne ne voulait d'une importation poli-
tique anglaise.
Le débat fut plus rude sur le veto que sur la chambre haute,
parce que l'idée de la sanction royale se trouvait exprimée
dans la majorité des cahiers, et que le roi, dépouillé de ce
droit, n'eût plus été évidemment que le pi'emier magistral
d'une république. C'était changer toutes les conditions de la
monarchie. Mirabeau le comprit, et il soutint la nécessité de
la sanction, en ajoutant que le correctif devait être dans la
permanence des assemblées et la responsabilité des ministres.
Il se servait, il est vrai, d'arguments curieux prouvant bien
l'esprit et les préoccupations du temps. Il prétendait que
l'aristocratie pouvait renaître de l'Assemblée elle-même, si
1 Mémoires de Feiiières.
13.
196 LIVRE QUARANTE-CINQUIEME.
jamais celle-ci se séparait du peuple, l'éloignait de la tribune
et le privait de ses libertés; qu'alors le peuple serait beurcux
de trouver contre elle un défenseur dans le roi.
Ces discussions eurent un contre-coup naturel à Paris. Le
Palais-Royal retentit de motions contre les députés aristocrates
qui voulaient rétablir le despotisme. On y résolut de marcher
sui Versailles si le veto était admis. On dressa des listes de
suspects, Mounier en tête. Le 30 août, un certain marquis de
Saint-IIuruge, gentilhomme ruiné, que la hauteur de sa taille,
la force de sa voix et un langage incendiaire avaient rendu
populaire, réunit quelques centaines d'hommes et partit à leur
tête pour envahir l'assemblée. La Fayette les fit disperser. Les
journalistes Lousta'ot et Marat eurent l'idée de citer les députés
de Paris à rendre compte devant les districts, qui déposeraient
les traîtres et inviteraient le reste de la France à suivre leur
exemple. L'assemblée reçut des menaces écrites. Elle s'en
indifl^na d'abord. Elle prit ensuite le parti de les mépriser, ce
qu'on lui représenta comme plus magnanime. Il est vrai de
dire que la commune de Paris se chargea de la répression,
refusa d'au loriser une assemblée générale des districts demandée
par les m- neurs du Palais-Pioyal, chassa du jardin les agita-
teurs et mit Saint-Huruge en piison.
Ce fut donc sous le coup de l'intimidation que l'Assemblée
poursuivit son œuvre. Elle vota le 8 septembre, à une très-
grande majorité, la permanence du corps législatif. Le 10, elle
'epoussa la chambre haute par quatre cent quatre-vinyt-dix-
neuf voix contre quatre-vingt-neuf; il y eut cent vingt-deux
abstentions. Beaucoup de députés étaient absents ce jour-là
par calcul. Une partie des nobles et des évéques évitèrent de
voter, parce que la question pouvait les concerner.
L'abstention par calcul ou par imprévoyance commençait à
se propager. Beaucoup de députés étaient publiquement dé-
clarés suspects ; d'autres craignaient de l'être. On ressentait un
malaise général. Un groupe nombreux de l'ancienne majorité
de la noblesse ne cachait pas sa jalousie contre les Clermont-
Tonnerre, les Lally, les la Fayette, qu'il traitait d'ambitieux,
d'intrigants, ayant sacrifié les intérêts communs de l'ordre à
leur cabale et n'aspirant qu'à devenir les premiers sénateurs '.
Volney, témoin de ce malaise, proposa à TAssemblée de se
* Mémoires de Feirières.
[SEPTEMBRE 1789] LE VETO. 197
dissoudre pour qu'on fît de nouvelles élections, cette fois sans
distinction d'ordres. Un membre de la noblesse émit Tidée
qu'aucun des députés ne fût rééligible. Mirabeau fit écarter
ces motions, au moins très-irréflécbies,
La discussion sur le veto fut de la dernière vivacité. Cepen-
dant la nécessité de la sanction était si évidente, que ses adver-
saires s'évertuaient à combiner quelques moyens termes. Bar-
nave et Pétion ima^jinerent un veto non absolu, mais suspensif,
qui s'étendrait seulement à la durée de deux ou trois léf|isla-
tures. C'était bien armer le roi d'un moyen dilatoire dans le cas
de conflit avec l'Assemblée; ce n'était pas sauver son autorité,
ni son indépendance. Necker comnn't une imprudence fatale.
Il engagea Louis XVI à déclarer qu'il se contenterait du veto
suspensif. Cette déclaration leva les scrupules des esprits flot-
tants et perdit tout. Six cent soixante-quinze voix se prononcè-
rent pour le veto suspensif étendu à trois lé^jislatures, contre
trois cent vingt-cinq que les intelligents auteurs de la constitu-
tion, combattant une concession malbeureuse, surent garder
pour le veto absolu (11 be{)teinbre).
L'Assemblée proclama ensuite à l'unanimité l'inviolabilité du
roi, l'indivisibilité et l'héiédité du trône.
Presque aussitôt un débat s'engagea sur la sanction des dé-
crets du 4 août. Le roi se disait prêta les accepter, mais faisait
de justes réserves sur les formes et les délais de leur applica-
tion (21 septembre). Ces réserves déplurent à quelques dépu-
tés, qui soutinrent que le veto était inapplicable aux décrets
constitutionnels, Mirabeau proposa de demander simplement
au roi la sanction des princii)es, sauf à la législature d'en régler
ensm'te raj)p1ica(ion. Le débat prit tout à coup un caractère
irritant : Lally déclara le moment venu de décbirer les voiles,
de défendre l'autorité royale qu'on voulait trop affaiblir, de
repousser hautement l'accusation de reformer une aristocratie.
Il mit toute son éloquence à tonner contre les fautes commises
et contre ce qu'il appela l'exagération de l'héroïsme. La tâche
de l'Assemblée devait être non de désorganiser les pouvoirs,
mais d'en régler l'exercice. Il s'agissait de savoir, connue le
disait Mounier, si la France, incapable de supporter la servi-
tude, saurait mieux mériter la liberté. Sur les huit membres du
comité de constitution, quatre, Mounier, Lally, Clermont-Ton-
nerre et Bernasse, déclarèrent se retirer.
198 LIVRE QUARANTE-CINQUIEME.
X, — L'Assemblée fut tristement surprise lorsque Necker
vint lui annoncer, le 24 septembre, que les emprunts ne se sou-
scrivaient pas, et lui demander une contribution extraordinaire
d'un quart du revenu. Il avait en matière de finance la promp-
titude de coup d'œil qui lui manquait en politique. II voyait
les débals delà constitution se prolonger. Il ne voulait pas dif-
férer plus longtemps la création de ressources pour assurer
l'équilibre du budget.
Les députés demeurèrent frappés de stupeur. Depuis f|uel-
que temps ils consacraient deux séances par semaine aux ques-
tions de finances; ils avaient pris des mesures pour faciliter les
arrivages de grains, et ils venaient de voter la veille encore
une réforme de l'impôt du sel. Ils auraient voulu réformer en
entier le système financier avant de voter une contribution
quelconque, car toute la nation attendait d'eux un allégement
de ses charges. D'un autre côté, repousser les propositions de
Necker avec la disette et les troubles, c'était précipiter un bou-
leversement.
Une discussion confuse s'engagea. Nul moyen ne se présen-
tait d'échapper au terrible dilemme. L'Assemblée parut sur le
point de faiblir et de céder à la crainte de l'impopularité. Mi-
rabeau se leva et appuya le projet ministériel, que le gouver-
nement s'était contenté de présenter sans nommer de commis-
saires pour le défendre. Il soutint qu'on devait le voter, en
' laissant au ministre toute la responsabilité de mesures qu'on
n'avait pas le temps d'examiner. Il démontra que si la banque-
route avait lieu, l'Assemblée était perdue et son œuvre anéan-
tie. N'avait-elle pas été convoquée précisément pour conjurer
ce fantôme menaçant? Enfin, dans la célèbre séance du 26,
craignant tout à coup une défaillance de l'Assemblée qu'il avait
cru tenir dans sa main , il eut une de ces inspirations mémo-
rables qui enlèvent un auditoire : il fit de la hideuse banque-
route un tableau si saisissant, que lorsqu'il s'écria : La banque-
route est là; elle menace de consumer vous, votre honneur,
vos fortunes, et vous délibérez; l'Assemblée se leva frémis-
sante et vota de confiance le projet de Necker à l'unanimité.
Mirabeau parlait aux sens autant qu'à l'esprit. Son geste ,
son regard, le son de sa voix, l'abondance et la sonorité de ses
paroles, produisaient un efiet puissant. « Son éloquence, dit
Ferrières, semblable à un fort marteau entre les mains d'un
artiste habile, façonnait à sa volonté des hommes quil ne
[ocTOBEL Î7S9] LES EMPRU:NTS. MIRABEAU. 192
s'agissait pas de convaincre, qu'il (allait étourdir, subjuguer.
Mirabeau leur imprimait toutes les formes, tous les mouve-
meuts, toutes les passions. » L'assemblée, dont il avait eu tant
de peine à vaincre les réserves et les répugnances, ne lui résista
plus ; elle reconnut en lui son chef et son maître.
XI. — Louis XVI appela le régiment de Flandres à Ver-
sailles. Les gardes du corps fêtèrent ce régiment suivant l'usage,
et donnèrent, le 1" octobre, un repas aux officiers dans la
salle de spectacle du château. Les courtisans commirent l'im-
prudence de s'y rendre et de remplir les loges. Louis XVI et
la reine y parurent. On porta leur santé; la musique militaire
joua l'air « 0 Richard, ô mon roi, l'univers t'abandonne. » La
salle retentit d'acclamations; les officiers escaladèrent la loge
royale, aux applaudissements de l'assistance, pour protester de
leur dévouement. La reine se montra encore aux soldats le
lendemain et sollicita leur enthousiasme. Les femmes distri-
buèrent dans le palais des cocardes blanches.
Ces démonstrations étaient peu dangereuses. A quoi eût servi
un seul régiment? Mais elles ressemblaient à une provocation.
Le roi et la reine en s'y mêlant en assumèrent la responsabilité
aux yeux du public. A Paris, la malveillance les exagéra et y
ajouta des détails fâcheux. On raconta que la cocarde tricolore
avait été foulée aux pieds. L'irritation augmenta quand on vit
paraître sur les promenades des jeunes gens portant une cocarde
noire en signe du deuil de la monarchie. On ne pouvait plus
craindre, comme au mois de juillet, que l'armée marchât sur
Paris; mais on croyait que le roi voulait s'éloigner sous borme
escorte, et se retirer dans la citadelle de Metz, où commandait
le marquis de Bouille. Ce dernier bruit, répandu par des roya-
listes, ne manqua pas d'être exploité par les agitateurs. Les
journaux demandèrent que Louis XVI vînt s'établir à Paris
pour lui donner un démenti public. « Il y avait malheureuse-
« meut autour du roi et de la reine, dit Malouet, un bourdou-
« nement de conseils violents en projet, mais sans aucune
« tenue et sans capacité dans l'exécution. C'en était assez pour
« exaspérer les patriotes et les porter aux dernières extrémités ;
« c'en était trop peu pour leur imposer. »
L'Assemblée se sentait de son côté dans une situation fausse.
Elle redoutait l'exécution des menaces que Paris lui adressait;
mais elle n'avait pas la force nécessaire pour leur résister; et
209 LIVRE QUARANTE-GI^■QUIE.ME.
comment l'eût-elle fait, n'étant nullement rassurée cot\t»e les
projets de la cour? La majorité voyait toujours se dresser de-
vant elle le spectre du despotisme. Elle se disait que l'égalité,
la liberté, les droits de la nation, n'étaient pas encore p^aran-
tis; que la révolution était seulement commencée, qu'il fallait
l'achever. L'idée de se transférer à Tours ou à Soissons vint à
quelques députés, mais ne fut pas même proposée; c'eût été
une abdication.
Le 6 octobre, le roi envoya sa réponse sur les premiers arti-
cles de la constitution. Il v donnait son adhésion, mais réser-
vait son approbation définitive pour le moment où la constitu-
tion lui serait présentée dans son ensemble. Encore y mettait-il
pour condition que le pouvoir exécutif serait pleinement sauve-
gardé. Il ajoutait qu.'il n'avait pas dans le moment présent la
plénitude d'action nécessaire pour assurer les subsistances,
l'ordre public et la rentrée des impôts; et qu on ne devait j)as
supprimer les institutior.s judiciaires sans les rensplacer aussi-
tôt. Jamais la cour n'avait tenu un langage aussi juste et aussi
sincère. Robespierre se récria contre ces fins de non-recevoir.
Mirabeau répondit qu'il y avait assez lonjjtemps qu'on attaquait
et qu'on ébranlait le pouvoir exécutif; qu'il fallait seulement
demander au roi d'envoyer sa réponse contre-signée par un mi-
nistre, de donner des éclaircissements nécessaires sur les faits
récents qui avaient causé des alarmes, et d'empêcher que ces
jaits se renouvelassent. Il parlait encore quand l'Assemblée fut
envahie.
XII. — Le peuple s'était soulevé à Paris. La récolte de
l'année passait pour bonne, mais les grains, n'étant pas battus,
ne venaient pas sur les marchés, et les prix ne baissaient pas.
Le peuple, qui ne pouvait comprendre le maintien de la cherté,
en accusait les accapareurs et les aristocrates. Le» journaux
n'entretenaient le public que des spéculations entreprises par
Louis XY sur les blés , et de ce qu'ils appelaient le pacte de
famine.
Le 5 octobre, au matin, le pûin manqua chez quelques l>ou-
langers. Cette circonstance fortuite ou préparée fut le signal de
l'émeute. Une femme prit un tambour et battit le rappel. Des
centaines d'autres s'assemblèrent et marchèrent à l'hôtel de
ville , demandant du pain et chantant le Ça ira ! Des hommes
armés s'en mêlèrent, et la foule se p;rossit avec une effrovable
[178D] LES JOURNÉES D'OGTOHRE. 201
rapidité. Les femmes, sur lesquelles la garde bourgeoise n'osa
tirer, envahirent l'hôtel de ville, y enlevèrent des fusils et des
armes, et voulurent y mettre le feu. Un des vainqueurs de la
Bastille, le clerc d'huissier Maillard, parvint à le sauver en
leur offrant de se mettre à leur tête et de les conduire à Ver-
sa il ies pour demander du pain au roi. Il était connu; il les en-
traîna aux Champs-Elysées, où elles se trouvèrent au nombre
de sept à huit mille avec des piques et des fusils. Elles parti-
rent, suivies d'hommes armés et de volontaires de la Bastille.
Le tocsin sonnait; on battait la générale. Dans tous les quar-
tiers des attroupements se formaient, et l'on entendait crier :
Du pain et Versailles! Le conseil de la commune s'assembla;
les gardes nationaux prirent les armes. Mais ceux qui avaient
servi dans les gardes-fx'ançaises déclarèrent à la Fayette qu'ils ne
pouvaient tirer sur des hommes affamés , et qu'il fallait ame-
ner le roi à Paris, pour en finir avec les conspirations qui
entretenaient la disette. Après plusieurs heures de tumulte,
la Fayette se fît autoriser et même ordonner par la commune de
se rendre à Versailles. A quatre heures il annonça qu'il allait
partir avec des troupes et quatre commissaires municipaux. II
choisit les compagnies bourgeoises les meilleures et les plus
sûres, et il promit aux gardes-françaises de contribuer à leur
faire rendre leur poste d'honneur auprès du roi, privilège dont
leur corps était privé depuis plusieurs mois.
Les femmes avaient atteint Versailles à trois heures sans que
les émissaires de la Fayette eussent réussi à les arrêter, Le roi
rentra de la chasse. On rangea précipitamment les soldats du
régiment de Flandres et quelques autres dans la cour du châ-
teau, dont on ferma les grilles. Les femmes se portèrent alors
sur l'Assemblée, restée sans défense; car l'amiral d'Estaing
n'avait pas eu le temps de réunir la garde nationale de la ville
pour la protéger. Mounier présidait. Averti du danger quelques
moments auparavant par Mirabeau, il avait refusé de lever la
séance et répondu au terrible député dont la conduite ambi-
guë excitait ses soupçons : « Nous mourrons tous, tous, enten-
dez-le bien! » On parlementa. Les femmes consentirent d abord
à ce qu'on n'admît dans la salle que Maillard avec quelques-
unes d'elles pour parler au nom des autres. Bientôt elles en-
ioncèrent les portes et s'y précipitèrent. Maillard déclara que
la disette était produite par une conspiration, et demanda que
l'Assemblée fit distribuer du pain. On décida, au milieu du
202 LIVRE QUARA^-TE-GINQUIEME
tumulte et des cris, qu'une députation serait envoyée au roi.
Une partie des femmes raccompagnèrent en criant : Du pain,
et parler au roi!
Aux grilles du château on en admit douze, rjui entrèrent avec
la députation. Louis XVI les reçut d'un air bienveillant, et leur
promit d'envoyer du pain à Paris. Elle .sortirent en criant :
Vive le roi! Mais la foule se crut trahie et se jeta sur elles. On
eut la plus grande peine à les lui arracher.
La cour, tout en émoi, donnait des ordres et des contre-
ordres. Quelques courtisans furent d'avis que le roi se retirât à
Rambouillet. Il s'y refusa, ou plutôt ne s'y décida pas. Les
soldats du régiment de Flandres et les gardes nationaux, enfin
réunis par d'Estaing, montrèrent beaucoup d'hésitation. Les
femmes pénétraient dans leurs rangs, et faisaient tout pour
ébranler leur fidélité. La foule affamée n'était contenue que
par des distributions de pain et de vin. Dans la bagarre, quel-
ques coups de teu partirent, Deux gardes du roi furent tués et
un troisième blessé à mort. Le peuple se répandait en menaces
et en imprécations. La pluie et le mauvais temps vinrent à
propos empêcher une collision.
La soirée se passa au château dans l'indécision, au dehors
dans le tumulte. Loais XYI aurait voulu que la reine s'éloi-
gnât; elle relusa. Mounier le supplia de donner une adhésion
pure et simple aux décrets du 4 août, concession qu'il avait
jusque-là déconseillée, qii'il jugeait maintenant inévitable.
Louis XYI n'v consentit pas, mais promit qu il ne se séparerait
jamais de l'Assemblée. Necker demanda qu'elle vînt au château
se grouper autour de lui. Mais l'Assemblée ne pouvait elle-
même se débarrasser de la foule qui l'avait envahie. IMirabeau
fit d'inutiles efforts pour l'arracher à cette ignominieuse pres-
sion. En vain lut- on un message du roi portant que des ordres
positifs avaient été donnés pour faciliter les transports des grains
sur les routes. Les femmes demandèrent que l'Assemblée (ixât
le prix du pain et de la viande. Il fallut leur faire distribuer
des vivres, et la salle des délibérations servit à un repas
populaire.
A onze heures du soir, Mounier vint annoncer que le roi
acceptait les articles déjà votés de la constitution.
Au moment même la Fayette aniva aux portes de Versailles
avec les troupes parisiennes. Comme des volontaires armés de
piques s'y étaient mêlés, il les arrêta pour leur faire prêter le
[octobre 1TS9] LE ROI ET L'ASSEMDLEE A PARIS. 203
serment civique de fidélité à la nation, à la loi et au roi. Ce
seriiient oLienu, il se présenta à l'Assemblée, lui promit que
Tordre serait garanti, et de là courut au château, accompagné
des commissaires de la commune de Paris. Il y montra beau-
coup de respect, de douleur et de courage, mais trop de sécu-
rité; car il répondit de la tranquillité de la nuit, si les gardes-
françaises reprenaient leur ancien service, et si les gardes du
corps adoptaient la cocarde au trois couleurs. Ces deux points
lui furent accordés.
L'Assemblée, qui dans le péril s'était déclarée en perma-
nence, se sépara et s'ajourna au lendemain à onze heures.
Versailles retrouva un calme apparent; mais la foule, à qui on
avait fait des distributions de vivres, veilla, encombrant la
place d'armes et l'avenue de Paris.
Le 6, au point du jour, quelques hommes, s'apercevant
qu'une des grilles était restée ouverte, pénéirèrent dans la
cour des princes et le jardin. A six heures la foule se préci}>ita
vers l'escalier, qu'elle envahit; un des gardes du corps qui s'y
trouvait en faction fut massacré. Les autres résistèrent de salle
en salle; il y en eut encore un de tué, et plusieurs reçurent
des blessures graves. Les assassins forcèrent les portes de l'ap-
partement de la reine; on la fit sauver dans celui du roi. Ses
malheureux défenseurs poursuivis allaient être égorgés, si quel-
ques députés ou d'autres personnes qui se trouvaient là n'eus-
sent couru à leur secours. Yaudreuil les dégagea, aidé par les *
gardes-françaises, auxquels il rappela que les gardes du corps
avaient sauvé leur régiment à Fontcnoy. Enfin la Fayette, qui
avait quitté le château une heure auparavant, revint avec son
état-major, arracha au peuple des prisonniers qu'on voulait
[)endre, et fit reculer les assaillants. Il était temps; deux tètes
de victimes étaient déjà promenées sur des piques.
La foule demandait avec des cris que la reine se montrât, et
que le roi vînt à Paris. Marie-Antoinette parut courageusement
au balcon. La Fayette s'y élança à côté d'elle, y amena le roi,
annonça le retour de la cour à Paris, et présenta à la foule
un garde du corps avec lequel il fit sous ses yeux un échange
de cocarde. Les cris de Vive le roi! Vive la nation! écla-
tèrent.
L'Assemblée rentra en séance à onze heures. Beaucoup de
députés voulaient qu'on allât en corps au château. Tout à coup
on apprit le départ du roi pour Paris. Mirabeau fit déclarer
20i LIVRE QUARANTE-GINQUIEMï:.
que l'Assemblée s'y rendrait aussi, étant inséparable de sa per-
sonne, et que cent députés désignés spécialement l'accompa-
g^neraient.
Le roi partit avec la reine et son fils; il fut précédé du régi-
ment de Flandres, des gardes du corps, des cent députés et des
troupes parisiennes. Le vovage fut triste et lent. Le cortège
marchait en désordre. Les troupes, Tartillerie, les voitures de
grain et de farine étaient mêlées d'hommes et de femmes du
peuple; les uns à pied, les autres montés sur les voitures et les
trains des canons, avec des branches de peuplier, des piques,
des rubans tricolores, des chants et des cris révolutionnaires.
Les femmes répétaient, pour signifier que la disette était con-
jurée : « Nous amenons le boulanger, la boulangère et le petit
mitron. »
A huit heures du soir la famille royale atteignit l'hôtel de
ville. « C'est toujours, dit Louis XVI aux représentants de la
commune, avec plaisir et confiance que je me vois au milieu
des habitants de ma boime ville de Paris. » Il pria Bailly de ré-
péter CCS mots. Bailly oublia de dire, avec confiance. La reine
le lui rappela à haute voix. « Messieurs, reprit Bailly, vous
êtes plus heureux que si je l'avais dit moi-même. »
Le roi, la reine, le Dauphin, Monsieur et &Iadame Elisa-
beth, allèrent s'établir aux Tuileries. Pendant plusieurs jours
la foule se pressa dans le jardin pour les voir aux fenêtres et
leur adresser des députations.
XIII. — Le peuple chanta victoire. Le roi et l'Assemblée
ramenés dans Paris le rassuraient contre les complots, vrais ou
supposés, delà cour et de l'aristocratie. Une contre révolution
n'était plus à craindre. Camille Desmoulins s'écria dans son
journal : Consummatum est. La révolution est terminée. Et il
invita la nation à célébrer des réjouissances.
Mais cette joie fut loin d'être générale. La cour et tout ce
qui touchait au gouvernement éprouvèrent la tristesse humi-
liante d'une défaite, avec l'embarras d'une situation fort im-
prévue. Les classes éclairées et intéressées à l'ordre public
souffrirent de la même gêne. La bourgeoisie, naguère si ar-
dente contre les privilégiés, sentit qu'il fallait maintenant désar-
mer l'émeute. La commune de Paris adressa une proclamation
aux provinces, afficha des arrêtés contre les attroupements,
prit des mesui'cs contre le colportage des écrits scandaleux ou
RETRAITE DE MOUNIER ET DES MONARCHIENS. 205
incendiaires. Les journaux patriotes déplorèrent eux-mêmes les
excès commis.
L'Assemblée était déroutée. La majorité flottante semblait
entraînée par les événements. Les hommes qui avaient eu la
prétention et l'espérance de les conduire ressentaient un dé-
goût qui se traduisait par la lassitude ou par la colère. Cent
vingt députés ne reparurent plus. Mounier et Lally se retirèrent
les premiers; ils furent suivis par Bergasse, l'évéque de Lan-
gres, et ceux qui avaient montré dans la lutte le plus de sagesse
ou d'esprit de conciliation. Mounier expliqua sa conduite en
déclarant que rien n'était possible tant qu'on n'aurait pas puni
les crimes d'octobre, fermé les districts, licencié la garde natio-
nale, force trop considérable pour obéir à une municipalité et
n'être pas sous la main du pouvoir exécutif; enfin tant que
l'action des municipalités pourrait empêcher celle du souverain.
Il ajouta que le roi n'était i as libre et ne s'était pas rendu libre-
ment à Paris ; que l'Assemblée ne l'était pas davantage, et n'af-
firmerait sa liberté qu'en se transportant dans une autre ville.
Plus il avait montré de confiance au mois de juillet, plus il
montrait maintenant d'indignation. Lally, retiré à Genève,
écrivit qu'il ne voulait p'us voir une ville coupable, ni une
assemblée plus coupable encore; que la vue du ^îing lui faisait
horreur; que tout était perdu quand le roi était conduit esclave
à Paris au milieu des as^assins, que des coups de fusil étaient*
tirés sur les carrosses de la cour, que Bail ly appelait celte jour-
née un beau jour, et que IMirabeau s'écriait en pleine assem-
blée que le vaisseau de l'Etat ne s'en élancerait qu'avec plus
de rapidité vers sa régénération. Il s'emporta jusqu'à nommer
l'Assemblée une caverne d'anthropophages.
Justifiées par la conviction qu'on avait fait une constitution
impraticable, déterminées par l'horreur de scènes sanglantes
et d'émeutes dont le triomphe humiliait la royauté, ces retraites
n'en eurent pas moins les résultats les plus funestes. L'Assem-
blée perdit des chefs dont la voix eût pu être à certains jours
écoutée et puissante. La phalange active des monarchiens,
comme les appelaient leurs adversaires, pouvait encore, en ser-
rant ses rangs, jouer un rôle important, empêcher beaucoup de
mal, même recouvrer l'autorité par un de ces retours que
laisse toujours possible l'imprévu des révolutions. Le dépit de
la supériorité blessée et l'inexpérience des luttes parlementaires
contribuèrent à la résolution malheureuse de Mounier et de
206 LIVRE QUARAJSÏE-GINQUIEME.
Lailv. iNIalouet et quelques autres de leurs amis firent preuve
d'un jugement plus calme en restant à leur posie par résigna-
tion et par devoir. Ils comprirent que c était une faute d'ag-
p-raver Fabdication des ordres supérieurs par celle des vrais
amis de la royauté.
Chaque jour aussi, quelques grands personnages passaient à
l'étranger. Le comte d'Artois avait donné une sorte de signal
en se retirant, dès le IG juin, à la cour du roi de Sardaigne,
son Leau-père. Les princes de Gondé et de Conti étaient égale-
ment sortis de France sur le désir exprimé du roi, et pour évi-
ter que leur présence à Versailles ne fit croire à des complots.
Toutefois, l'émigration n'était encore qu'une précaution ou une
fuite. Loin de faire obstacle à la révolution, elle la servait.
L'homme vers qui se tournaient tous les yeux et toutes les
espérances était la Fayette. Car avec un commandement mili-
taire mal établi et circonscrit à un rayon limité autour de Paris,
il n'en était pas moins le seul personnage en état de donner un
ordre et de le faire exécuter. Sa gloire d'Amérique , dont la
distance augmentait un peu le prestige, était une force pour
lui. Il en avait d'autres encore, l'honnêteté et la sincérité des
convictions. Sa dignité sans morgue et sa familiarité habile
plaisaient à la bourgeoisie. L'estime, la confiance personnelle
qu'il inspirait, profitaient également à la cause de la révolution
qu'il avait embrassée et à celle de l'ordre qu'il défendait. Son
caractère loyal et franc faisait pardonner la teinte chimérique
de son esprit et le langage parfois ambigu que le soin de sa
popularité lui commandait. A Paris, à Versailles, il avait mon-
tré un courage et un dévouement qui eussent défié la calom-
nie, s'il lui eût été possible de tout empêcher. La cour, après
l'avoir traité en favori après la guerre d'Amérique, l'avait vu
avec de vifs ombrages exprimer des vœux libéraux au sein des
notables; maintenant elle était blessée de lui devoir son salut
et forcée de reconnaître qu'elle le lui devait.
On rechercha naturellement les auteurs et les instigateurs
de l'émeute d'octobre; car on était persuadé qu'il y en avait
eu. On citait deux noms, le duc d'Orléans, Mirabeau.
Le duc d'Orléans ne conspirait pas, quoi qu'on en ait dit '.
Mais sa réserve à la cour, son attitude à l'Assemblée, sa pré-
^ Droz, tome III, discute une à une toutes les accusations dirigées contre lui
et n'a pas de peine à les anéantir. D'ailleurs il partit, et lagiiation conùnua.
[octobre 1789] ROLE DE MIRABEAU. 207
tention de marcher avec les députés populaires, la conduite
louche de ses amis, faisaient de iui le point de mire de la plu-
part des conspirateurs et agitateurs, La cour et hien des gens
avec elle étaient encore persuadés qu'il n'y avait pas de révo-
lution possible si elle n'était l'oeuvre d'un pnnce du sang; on
voulait donc que ce fût la sienne. On s'imaginait qu'il se pro-
posait de faire proclamer Louis XVll , et de prendre la ré-
gence. La Fayette eut deux entrevues avec lui, et exigea qu'il
sortît de France, Le duc résista, objectantque ce serait avouer
sa culpabilité; puis il céda, suivant son habitude. Une mission
à Londres lui fut donnée pour colorer son exil. Les hommes
qui l'exploitaient furent les seuls qui s'en plaignirent.
Mirabeau n'était pas davantage l'auteur des journées d'octo-
bre; mais, pendant que le duc d'Orléans livrait son nom aux
conspirateurs, il les servait, lui, indirectement par son langage
à l'Assemblée et les votes qu'il lui dictait. Sa conduite, pleine
de contradictions apparentes, était pour les Lally, les Mou-
nier, une énigme dont l'émeute leur parut l'explication. Ils le
dénoncèrent comme un tribun qui préparait les troubles pour
servir son ambition.
Mirabeau n'avait rien préparé. L'enquête le démontra plus
tard. Mais dédaigné par Necker, par Montmorin, par la reine,
il eût voulu forcer la cour à se jeter dans ses bras, et enlever
de haute lutte le ministère. Et comme il était trop décrié pour
devenir le chef des monarchiens, il eût voulu s'imposer à l'As-
semblée par sa popularité. Voilà pourquoi, au lieu d'appuyer
les ministres ou Lally, au lieu d'entranier l'Assemblée à repous-
ser les menaces et à poursuivre les crimes, il fijisait vanter son
civisme au Palais-Royal par Camille Desmoulins, il ne fut pour
rien dans ces troubles qu'on voulait absolument imputer à quel-
qu'un, mais il s'était exposé à ce qu'on les lui imputât.
Il saisit d'un coup d'œil, en véritable homme de gouverne-
ment, les dangers de la situation; l'Assemblée délivrée des
complots de la cour, mais pour tomber sous le joug des agita
teurs de la rue; la révolution livrée aux aventuriers, à la popu-
lace et aux bandits; la cour, les ministres si déconsidérés, (jue
les députés les plus modérés ne croyaient plus exercer d'in-
fluence qu'en raison de l'hostilité qu'ils leur témoignaient; les
provinces à la merci d'une guerre civile, peut-être d'une contre-
révolution.
Le gouvernement était par terre. Louis XVI publiait bien
208 LIVRE QUARA^-TE-CT:SQUIEME.
qu'il é(ait venu à Paris de son propre mouvement; on ne le
croyait pas.
Kecker était usé. Le pu1)!ic, qui l'encensait naguère, avait
fini par le croire incapable de rien conduire, même les finan-
ces. Les autres ministres, honnêtes et sensés, n'étaient pas
plus en état de créer un régime nouveau, qu'ils n'avaient la
volonté de revenir au régime ancien. L'administration, elle
aussi, avait besoin d'être renouvelée; car les intendants, les
gouverneurs de province étaient déroutés, réduits à l'impuis-
sance, et souvent mal disposés. Les parlements, les états pro-
vinciaux étaient comme suspendus. On sentait que leur action
était nécessaire, et on n'osait pas les laisser agir. On défendit
aux états du Dauphiné de s'assembler, parce qu'on y craignait
l'influence de Mounier (26 octobre) .
De réaction aucun signe, sauf un mandement hostile d'un
évêque, celui de Tréguier. La révolution comme la foudre rou-
lait sans rencontrer d'obstacle. Mais on se demandait si le vent
destructeur n'avait pas fait assez de ruines.
o Le vaisseau de l'Etat, écrivait Mirabeau au comte de la
Marck, est battu par la plus violente tempête, et il n'y a per-
sonne à la barre... On ne sortira pas de là sans un gouverne-
ment plus ou moins semblable à celui de l'Angleterre ' « . Le
roi devait grouper autour de lui les hommes qui avaient le
pouvoir d'influencer, d'entraîner, de calmer l'Assemblée, et
former avec eux un parti puissant.
Il fallait d'abord changer le ministère. La cour elle-même le
sentait. Duport, Lameth et Barnave, qui formaient un trium-
virat à l'Assemblée et dans le club breton, tentèrent de rappro-
cher la Fayette et Mirabeau, quoiqu'ils eussent peu de sympa-
thie pour le premier et beaucoup d'aversion pour le second ;
l'union de ces deux hommes semblait nécessaire. Un député
de la noblesse, le comte de la Marck, lié récemment avec Mira-
beau, dont le génie l'avait séduit, essaya de faire comprendre
à la cour qu'elle devait forcément se l'attacher. Le mois d'oc-
tobre se passa ainsi en négociations ou en intrigues pour con-
stituer un nouveau ministère, mais rien n'aboutit. Mirabeau,
quoique disposé à se rattacher à la Favette, était jaloux de lui.
Il ne pouvait ?ouffrir ses allures de dictateur, ni sa vague et
abstraite phraséologie. De son côté, la Fayette était entier et
• Correspondance de Mirabeau avec la Marck, Introduclion.
[octobre 1789] ROLE DE MIRABEAU. 209
avait la prétention de diriger la révolution, dont il se regardait
presque comme l'auteur '. Il jugeait Lameth un intrigant, Bar-
nave et Duport des égarés. Il disait de Mirabeau : «Je ne l'aime,
ni ne l'estime, ni ne le crains. Je ne vois pas pourquoi je cher-
cherais à m'entendre avec lui *. « La cour, froissée et cachant
peu sa répugnance à subir la loi, laissa ces protecteurs, qu'elle
n'avait pas cherchas, s'épuiser dans une rivalité stérile.
Cependant Mirabeau, que les obstacles ne rebutaient pas,
n'abandonna pas la partie. Il fit présenter en secret au comte
de Provence un plan hardi. Considérant que la situation du
roi, sans être une contrainte formelle, servait de prétexte à la
désobéissance, parce qu'elle autorisait les protestations et les
espérances contre-révolutionnaires, il émit l'avis que le roi sor-
tît de Paris, allât à Rouen, y appelât l'Assemblée afin qu'elle
fût libre elle-même; qu'il promulguât une partie de ses décrets
en les sanctionnant, et l'invitât à reviser les autres; que si
l'Assemblée ne voulait ou ne pouvait obéir, il annonçât immé-
diatement d'autres élections. Le plan était périlleux; mais
Mirabeau disait : « Il ne faut pas croire sortir du péril sans
péril. M II représentait que le l'oi ne devait plus s'effacer et se
faire accuser d'arrière-pensées; que le temps était venu pour
lui d'adopter franchement la révolution, à la condition d'en
être toujours le maître et le modérateur; que le gouvernement
devait enfin vouloir quelque chose. Or, Monsieur craignait de
s'engager. Le roi et les ministres ne voulurent rien,
* Correspondance de 1789, passim, tome II des Mémoires de la Fayette.
2 Lettre du 19 février 17'J0.
i4
LIVRE QUARANTE-SIXIÈME.
ASSEMBLEE CONSTITUANTE.
{deuxième partie. 1789-1791.)
1 . — Ce fut le 19 octobre seulement que TAsseiTiblée \nnt sié-
ger à Paris, dans une salle pré[-arée à l'Arclievéché. Elle y
vint déjà réduite en nombre, car un quart de ses membres s'é-
taient retirés; et pleine d'apprében^ions, car elle sentait bien
qu'elle serait à demi captive comme le roi. Des listes de pro-
scription lui étaient adressées à tilre de menace. Labbé Gré-
p^oire demanda que les membres du clergé fussent garantis
contre les insultes publiques. La Commune prit l'engagement
d'assurer la liberté des subrages et l'inviolabilité des députés.
Le 21, un boulanger, du nom de François, poursuivi par
le peuple, se réfugia dans l'bôtel de ville. La ioule l'en arra-
cba, le traîna sur la place de Grève et le pendit à un réver-
bère; on promena sa tète dans les rues. La Fayette réunit la
garde nationale, s'empara de l'assassin, le fit juger militaire-
ment au Cbàtelet et voulut qu'il fût exécuté des le lendemain.
Aussitôt une députation de la Commxnie, Bailly en télé, se
rendit à l'Assemblée et réclama une loi martiale, Mirabeau
appuva la demande. Robespierre et Buzot prétendirent que le
plus sûr moven d'empécber le peuple de se faire ju&tice lui-
même, était de créer un tribunal pour juger les ennemis de la
révolution. L'Assemblée eut le bon sens de repousser cette idée
d'un tribunal révolutionnaire, et d attribuer simplement au
Cbàtelet le jugement des crimes commis contre la sécurité pu-
blique. Elle décréta la loi martiale, dont la Fayette avait rédigé
les termes. Toutes les municipalités du royaume reçurent le
pouvoir de requérir la force armée en arborant un drapeau
rouge. Le roi donna immédiatement sa sanction.
La Fayette parcourut Paris à cheval et rassura Ie5 gens
effrayés. La Commune fit célébrer avec solennité les funérailles
du malheureux boulanger. Elle établit ensuite un comité de
[octobre 1789] LA LOI MARTIALE. 21i
recherches, charge spécialement de la police. La Fayette, che-
valeresque et jouant sa vie, eut alors quelques beaux jours. Il
avait Turdeur de la révoluliou ; elle était pour lui une foi,
pres(|ue un fanatisme. Il rêvait d'imiter Washington, et il était
fier de se voir en réalité investi du même rôle, puisqu'il com-
manflait la force armée au milieu d'une nation insurgée pour la
liberté. Mais il fut très-inférieur à son modèle, parce qu'il
ne fonda rien et ne se rendit pas maître des événements. Il ne
servit, comme l'observe Miiabeau, qu'à prolonger un état de
choses nécessairement transitoire '.
II. — Talleyrand avait remis à l'Assemblée le 10 octobre, au
nom du comité des finances, un rapport sur les biens du clerpé.
Il constatait que le clergé en était usufruitier, et il concluait
que la nation pouvait en revendiquer la propriété. Il proposait
qu'elle lui assurât le revenu du tiers de ces biens avec un pri-
vilège spécial et un minimum de traitement pour les curés;
qu'elle disposât du reste en prenant à sa charge les dettes de
l'ordre. Il calculait que l'Etat ferait de cette manière un gain
annuel de cinquante millions, qui pourrait même s'élever à
soixante-dix; que ce gain servirait à compenser diverses dimi-
nutions d'impôts, à rembourser les offices qu'on supprimerait,
et à former une caisse d'amortissement pour la dette publique.
Les cahiers exprimaient presque tous le vœu que le clergé
payât une part de contributions plus forte, et que ses revenus
fussent mieux répartis. Deux choses justes, à l'égard desquelles
le clergé avait eu le tort de ne pas prendre lui-même une utile
initiative. Maintenant le débat s'ouvrait pour lui dans des condi-
tions plus fâcheuses ; on cherchait des ressources à tout prix ; on
voulait par politique l'affaiblir; les passions révolutionnaires
étaient déchaînées et les passions antireligieuses commen-
çaient à l'être. « Le peuple, dit Ferrieres, se montrait jaloux
des richesses qu'il ne possédait pas. Les révolutionnaires eurent
peu de peine à l'ameuter contre celles du clergé. » Le
Charles IX, de Chénier, qu'on jouait au Théâtre- Français,
donnait lieu tous les soirs à des manifestations bruyantes et
signiiicatives.
La discussion fut d'une vivacité extrême. Thouret et d'autres
orateurs souùnrent que la propriété des corps n'était pas sou-
1 Mirabeau, l^r décembre 1739, Correspondance avec Laniark.
14.
212 LIVRE 0[tara:ste-sixiè:^ie.
mises aux même lois que celle des particuliers; que le clergé
avait cessé d'exister comme corps, et que TEtat était d'autant
mieux fondé à réclamer la propriélé de ses biens, qu'il était
toujours intervenu pour en régler l'emploi. Les abbés Sieyès,
Grégoire et Maury n'eurent aucune peine à réfuter ce système
et cette prétendue distinction. Ils démontrèrent victorieuse-
ment que si les bénéficiers étaient usufruitiers, le corps était
en réalité propriétaire; que la perte de ses privilèges n'entraî-
nait nullement sa dissolution, et que l'Etat ne pouv'ait la pro-
noncer.
Ils repoussèrent Tidée d'un traitement ou d'un salaire.
L'abbé Maury, aussi intrépide qu'éloquent, resta longtemps
sur la brèche. Mirabeau le combattit avec plus de force ora-
toire que de logique. Apres avoir vainement contesté au clergé
son droit de propriété, ce qui n'était pas souteuable, il se ra-
battit sur un amendement ambigu portant que les biens ecclé-
siastiques étaient à .la disposition de la nation. Avec cette
rédaction va^ue et l'assurance d'un minimum de dotation pour
les curés, il obtint, le 20 novembre, une majorité de cinq cent
soixante-huit voix contre trois cent quarante-six. L'Assemblée
fit comme dans la discussion du veto; elle adopta un moyen
terme qui leva les scrupules des esprits flottants.
A propos de lois de finances qui étaient urgentes, Mirabeau
renouvela, le 6 r.ovembre, le vœu d'appeler les ministres à
l'Assemblée, sans attendre que la constitution eût fixé ce point.
Il n'y avait pas d'accord entre les pouvoirs, ni de responsabilité
ministérielle possibles autrement. Là-dessus débat très-vif. On
objecta que la présence des ministres gênerait la liberté des
opinions et favoriserait la corruption ; que ce serait un empié-
tement du pouvoir exécutif sur le législatif, une application du
système anglais, système bâtard qui exciterait les ambitions
personnelles et exposerait la cause nationale à des défections.
Ces préjugés-là étaient très-enracinés; Mounier lui-même les
avait partagés. La motion trouva pourtant de chaleureux défen-
seurs, comme Clermont-Tonnerre et Garât. Mirabeau résuma
leurs arguments, en montrant qu'il était absurde que l'élite
de la nation fût déclarée incapable de fournir de bons minis-
tres; que la confiance accordée par les électeurs fût un titre
d'exclusion à celle du roi; que l'Assemblée nationale et le mi-
nistère fussent condamnés à une opposition éternelle sans qu'il
y eût moyen de les accorder. Sentant que sa personnalité était
[novembre 1789] LES BIENS DU CLERGE. 213
enjeu, il demanda que l'exclusion portât sur lui seul et sur son
contradicteur Lanjuinais. L'Assemblée, embai-rassée, renvova
la cjut'btion au comité de constitution. Cependant elle fit la
faute, sur l'instance du rijjoureux et opiniâtre Lanjuinais, pour
qui le désintéressement était la première loi, de décider que
tant qu'elle siégerait, aucun de ses membres ne pourrait être
ministre. Décision malheureuse, à laquelle s'accordèrent les
partisans de l'abnégation, les députés qui redoutaient la cour,
ceux qui craignaient qu'on les accusât de se rapprocher d'elle,
ceux qui détestant la révolution voulaient la précipiter au lieu
de s'en rendre maîtres, enfin les ennemis de Mirabeau alors
fort nombreux; car les nobles libéraux, les Lameth, les
Grillon, les Noailles, lui étaient aussi personnellement hostiles
que les nobles qui regrettaient l'ancien régime. Il sortit fu-
rieux.
Ce fut là d'ailleurs un simple incident au milieu des discus-
sions de finance.
Necker, qui avait tiré un grand parti de la Caisse d'es-
compte en lui faisant des emprunts secrets, proposa de la dé-
clarer banque nationale, moyennant l'autorisation d'augmenter
son capital et la concession d'un privilège de plusieurs- années.
Ses billets, fixés au chiffre maximum de deux cent quarante
millions gai'antis par la nation, seraient reçus dans les caisses
publiques comme argent comptant. Ce plan , longuement dé-
battu, surtout à cause de la demande du privilège, finit par
être adopté, après une enquête circonstanciée qui fut jugée
favorable.
En décidant que les biens du clergé étaient à sa propre dis-
position, l'Assemblée avait décidé virtuellement qu'elle en
ferait emploi. Comment cet emploi aurait-il lieu? Telle était la
préoccupation du comité des finances. Plusieurs plans furent
proposés, concurremment avec des remaniements d'impôts;
car on demandait de créer des taxes sur le luxe et d'abolir les
impôts de consommations comme vexatoires. A la fin, Treilhard
proposa de décréter simplement la vente de quatre cents mil-
lions de biens du clergé, destinés à former une caisse extraor-
dinaire. Ce décret fut voté le 19 décembre. L'Assemblée crut
avoir sauvé le crédit public en lui donnant une hypothèque;
mais cette hypothèque n'avait rien de certain tant que les dif-
ficultés de la question de propriété des biens ecclésiastiques
n'étaient pas résolues.
214 LIVRE QUARANTE-SIXIÈME.
Peu de jours après, le 24, l'Assemblée décréta l'admissibi-
lité des non-cafboliques à tous le-? emplois. Elle allait ainsi au
delà de l'édit de 1787, qui s'était borné à donner aux protes-
tants l'état civil.
III. — L'Assemblée discuta ensuite ou plutôt en même temps,
car tous ces projets s'entre-croisaient, deux lois qui pour elle
n'en faisaient qu'une, la loi électorale et la loi munici{)ale.
Thouret avait déposé, le 29 septembre, le rapport d'un
comité, dont Sieyès, avec son esprit ingénieux et ses combi-
naisons d'aritbmétique politique, avait inspiré les principales
décisions. Thouret demandait que la représentation dans l'As-
semblée fût établie sur une triple base, en rapport composé,
disait-il, du territoire, de la population et des contributions.
Pour y arriver, il proposait ime nouvelle division de la France
en quatre-vingts départements, sans compter Paris. Chacun de
ces départements devait être divisé en districts et les districts
en cantons. Chaque département, district ou canton, devait
avoir une administration élue, comprenant : 1° un conseil qui
se réunirait tous les ans; 2° une commission executive ou direc-
toire, choisie par les membres de ce conseil et permanente.
Les élections se feraient à plusieurs degrés.
Ce système nouveau devait donner à la France la représen-
tation la plus équitable, appeler partout les citoyens à faire
eux-mêmes leurs affaires et détruire les anciennes circonscrip-
tions provinciales ou administratives qui avaient de grands
défauts; car elles étaient inégales et bizarrement enchevêtrées.
Elles gênaient l'égalité de répartition des charges publiques.
Elles entretenaient des oppositions et des résistances fâcheu-
ses. Elles étaient souvent en contradiction avec les intérêts
nouveaux. Leur modification avait été déjà réclaïuée plusieurs
fois; en 1788, la Normandie avait discuté elle-même sa divi-
sion possible en trois départen»ents. Enfin la Conslituante
poursuivait un autre but, qui n'était pas à ses yeux le moins
important; elle voulait empêcher la revendication des pri-
vilèges locaux, et par suite des tentatives de contre-révolu-
tion.
Le débat s'ouvrit le 20 octobre. Il porta d'abord sur les con-
ditions de l'électorat et de l'éligibilité. Le projet exigeait des
électeurs du premier degré, appelés citoyens actifs, la qualité
de Français, l'Age de vingt et un ans, un domicile d'un an et
[kovembre 1789] LA LOI DÉPARTEME^'TALE. 215
le payement d'une contribution égale à trois journées rie tra-
vail. La conlribulion devait être de dix journées pour les élec-
teurs du deuxième degré, et d'un marc d'argent évalué cin-
quante-cinq francs pour les éligibles. Toutes ces propositions
furent acceptées sans contestation sérieuse. On ne discuta que
la question du cens. Le cens paraissait un^ garantie nécessaire;
il avait pour lui son ancienneté ; car il existait dans beaucoup
de provinces, dans le Daupbiné par exemple. Une très-forte
majorité l'adopta, d'autant mieux qu'aux termes où il était
réduit, il ne constituait pas une loi d'exclusion. Toutefois la
presse révolutionnaire de Paris en jugea autrement; elle s'es-
crima contre la condition du marc d'argent, qu'elle soutint
devoir créer une aristocratie au profit des bourgeois.
Le 3 novembre, on aborda la discussion des circonscrip-
tions. Un député de Bretagne observa que les provinces avaient
pu résister aux euipiélements du pouvoir exécutif; que les
départements seraient trop petits et trop faibles pour le faire.
Muabeau représenta que le système de la division de la France
en carrés matbémati(|ue3 était impraticable et ne serait accepté
nulle part. On reconnut aussi l'inconvénient qu'il v avait à
multiplier les subdivisions administratives et les degrés d'élec-
tio.i. Plusieurs députés, comme Malouet, demandèrent qua-
rante départements dune étendue plus grande, et dont cha-
cun eut une population égale à celle de Paris. D'autres en
proposèrent cent vitigt, taillés dans la circonscription des
anciennes provinces, en supprimant tout intermédiaire entre
le département et les communes.
Le système des administrations électives avec un directoire
exécutif, conformément aux vœux des cahiers et à l'exemple
donné par les dernières assemblées provinciales, né fut l'objet
d'aucune contestation. Ce n'était rien moins que désarmer le
pouvoir central, et l'inconvénient eût dû frapper les yeux; car
les messages des ministères à l'Assemblée étaient remplis de
plaiiiles sur le droit que chaque municipalité s'arrogeait de
prendre des arrêtés, et sur la difficulté qui en résultait pour
faire exécuter les lois. Mais la Constituante se préoccupait
avant tout d'exclure des pouvoirs publics les hommes de l'an-
cien régime, et de les remplacer par des hommes attachés au
nouvel ordre de choses. Elle ne vit pas ou ne voulut pas voir
qu'en assurant la révolution elle désorganisait le gouverne-
ment.
216 LIVRE QUARANTE-SIXIEME.
La discussion, longue et confuse, aboutit à un décret qui
fut rendu le 22 décembre. On décida que la France serait divisée
en déparlements, quatre-vingts environ; que cbaque ville,
bourg ou village, conserverait une administration municipale;
que chaque département aurait un nombre de districts ou ar-
rondissements variant de trois à neuf, et cbaqvie district nn
nombre variable de cantons, renfermant chacun environ quatre
lieues carrées. On ajouta que chaqvie département aurait un
conseil de trente-six membres, et élirait un nombre de députés
déterminé en raison de son territoire, de sa population et de
ses contributions; qu'il n'y aurait partout que deux degrés
d'élection; que les assemblées des électeurs primaires se tien-
draient au chef-lieu de chaque canton quand le nombre de ces
électeurs ne dépasserait pas six cents, et seraient fractionnées
quand ce nombre serait plus considérable; qu'enfin cent élec-
teurs primaires éliraient un électeur du second degré.
Restait à faire la division des départements. Un comité se mit
à l'œuvre, prit connaissance de toutes les observations qui lui
furent adressées, et rendit, le 23 février 1790, le décret final
qui créa quatre-vingt-trois déparlements, six cents districts et
quarante-huit mille communes.
On convint que Paris aurait une organisation particulière.
Après de longues discussions, Sievès fit décider qu'il forme-
rait un département fictif, et l'on établit sur ses plans un par-
tage d'attributions assez compliqué entre ce département et la
commune.
'luus ces décrets s'exécutèrent sans peine. Les élections
départementales et municipales se firent en général avec
calme. On n'eut à signaler que l'abstention trop commune de
la noblesse et de la haute bourgeoisie, qui furent peu repré-
sentées dans les nouvelles administrations.
Il n'y eut d'opposition nulle part. Les proA'inces avec leurs
états et leurs privilèges étaient rejetées par la révolution au
rang des choses surannées. Les institutions qui avaient Joué un
rôle libéral au commencement de la crise, étaient maintenant
regardées comme contraires à la liberté. Le gouvernement lui-
même les vit tomber sans regret, car elles avaient gêné son
action, et plus d'un courtisan se félicita de songer que le roi,
lorsqu'il recouvrerait son autorité , n'aurait plus à compter
avec des obstacles traditionnels.
Tout ce qu'on pouvait craindre était une protestation des
[décembre 1789] LES GLUFiS ET LES FÉDÉRATIONS. 217
parlements, gardiens des lois séculaires. L'Assemblée voulut la
prévenir. Le 3 novembre, Lametli demanda que les chambres
de vacations fussent prorogées et la rentrée des parlements
suspendue jusqu'à ce qu'on eût fait une nouvelle organisation
judiciaire. Le roi s'y prêta, et plusieurs arrêts du conseil y
pourvurent. La chambre des vacations de Paris eut Vidée de
protester contre l'arrêt qui la concernait. Le garde des sceaux
l'en dissuada. Celles de Rouen, de Metz et de Rennes décla-
rèrent les arrêts de prorogation illégaux et refusèrent de les
enregistrer. L'Assemblée émue voulut ordonner des poursuites.
Le garde des sceaux se fit médiateur. Le parlement de Metz,
qui s'était réuni malgré la défense du roi, se sépara.
La résistance de la chambre des vacations de Rennes pouvait
être plus sérieuse, à cause de l'esprit connu de la Bretagne.
Mirabeau prononça contre elle, le 9 janvier 1790, un réquisi-
toire foudrovant. Il soutint que l'enregistrement n'avait plus de
raison en face de l'Assemblée nationale, que c'était désormais
une sanction irrationnelle et inutile; que les parlements ne re-
présentaient rien; qu'ils prétendraient en vain recommencer
contre la nation l'opposition stérile et intéressée qu'ils avaient
laite au roi. Entraîné par l'intérêt et la passion du moment, car
il était loin d'avoir toujours tenu un tel langage, il eut un de
ces emportements d'éloquence qui pulvérisent les ol)stacles.
Les huit membres de la cliamb're des vacations de Rennes
furent cités devant l'iVssemblée; ils parurent à la barre, et pré-
sentèrent des réserves basées sur le traité qui liait la Bretagne
à la couronne. On les priva des droits civiques jusqu'à ce qu'ils
eussent prêté le serment national.
IV. — La révolution était lancée et prenait chaque jour
une nouvelle force. Chaque jour il devenait plus didicile de
résister au torrent. Paris fermentait. Les districts, entre autres
celui des Cordeliers que Danton présidait, devenaient violents.
La Commune, attaquée et injuriée toutes les fois qu'elle adop-
tait des mesui-es de police et de répression, se crut obligée
d'admettre le public à ses séances. Les journaux ne respec-
taient rien. Sieyès proposa une loi qui déférait les délits de la
presse à un jury. L'Assemblée ajourna cette loi et ne la fit
jamais. La presse jouit donc de la plus entière impunité. Le
Chàtelet ayant voulu faire arrêter Marat, dont le journal l'Ami
du peuple était une perpétuelle excitation au meurtre , la
218 LIVRE QUARANTE-SIXIEME.
Fayette recula devant la crainte d'une émeute, et Marat put
rester caché ostensiblement.
Le Club Ijreton, ou des Amis de la Constitution, que Duport,
Barnave et Lameth avaient fondé à Versailles, s'installa à l'aris
dans Tancieniie église des Jacobins, dont il prit le nom. Son
but était de correspondre avec les provinces et de cond)attre
sans relâche toute réaction. A. l'orij'jine il ne se composait que
de députés; on y admit successivement plusieurs catéjjories de
membres adjoints ; il finit par devenir public et ouvrir ses portes
à l'anarchie.
Malouet et plusieurs députés du côté droit entreprirent de
fonder un autre club, celui des Impartiaux, dont les membres
devaient prêter le serment, tout en acceptant les faits accomplis,
de fortifier le pouvoir exécutif et de veillera ce que l'applica-
tion des grands principes reconnus par l'AssendjIée se fît avec
la maturité et la justice nécessaires. On eut soin d'écarter les
ennemis notoires de la révolution; on s'autorisa du nom de la
Fayette. Mais ce second £lub eut peu de succès. Il n'était pas
facile de jeter l'ancre, de trouver un point de résistance fixe,
et de rallier un parti moyen. Beaucoup d'esprits libéraux s'ef-
frayaient, se rejetaient en arrière, et grossissaient peu à peu le
groupe des royalistes ou des aristocrates. Ces derniers, décon-
certés et sans chefs, se bornaient alors à une guerre de plume.
Leurs journalistes soutenaient contre la presse révolutionnaire
de spirituelles et vadlantes polémiques, mais dont le seul résul-
tat fut datliser la guerre civile. La révolution n'eut pas de
modérateurs; il fallut lui céder ou lui résister.
Même mouvement dans les provinces. Là c'étaient les fédé-
rations de jeunes gens et de gardes nationales qui se multi-
pliaient. Il y en avait dans la Bretagne, l'Auvergne, le Dau-
phiiié, le Nivernais, la Franche-Comlé. On passait des revues
où l'on jurait à l'envi de soutenir l'Assemblée et de combattre
la contre-révolution.
Ces démonstrations, ces fêtes civiques entretenaient les dé-
fiances Les révolutionnaires croyaient à des complots et vou-
laient qu'on les i assurât. Le comte de Provence se rendit à la
Comnmne le 26 décembre, pour se disculper publicjuement du
soupçon d'avoir favorisé un plan formé par un ancien otlicier de
ses gardes, le marquis de Tavras, pour enlever le roi. Il rappela
les sentiments patriotiques qu'il avait exprimés dans les assem-
blées de notables, et Bailly, peu heureux dans ses harangues.
[février 17S0] L'ADRESSE AUX PROVINCES. 219
le salua du titre de Premier fondateur de l'égalité politique. Le
roi fut sollicité à son tour de répondre aux dénionstralions con-
ciliantes de TAsseniblée par un acte public. Il se rendit à la
séance du 4 février, sans être annoncé et accompap^né de deux
ministres. Il y prononça un long discours où, après avoir con-
staté Finquiétude générale, bien que la disette eût brureuse-
nient cessé, et la nécessité de raffermir le pouvoir exécutif, il
se déclara prêt à s'associer à tous les efforts des députés j)our
établir une liberté sage et bien ordonnée , et repousser les
attaques contre la constitution qu'ils préparaient. 11 les invita
à Làter leurs travaux, à achever promplement la loi judiciaire
et les lois propres au rétablissement du crédit.
Les députés se levèrent dans un transpoit d'enfliousiasme.
Au moment où Louis XVI fjuittait la salle, ils prêtèrent le ser-
ment civique de rester fidèles à la nation, îi la loi et au roi, et
de maintenir la constitution. Le même seiment fut prêté à
riiôtel de ville par les mendjres de la Commune, puis répété
par Dailly publiquement sur la place de Grève. On le répéta
dans tous les districts. Les antres villes imitèrent l'exemple de
Paris; ce fut partout l'occasion de nouvelles démonstrations
nationales.
Cependant la confiance ne revint pas. 11 y avait là une dé-
claration généreuse, et point de programme de gouvernement.
Mirabrau disait avec raison : « Ce n'est pas le roi qui doit par-
ler; ce sont les ministres. » On craignit que Keeker, dont on
croyait reconnaître le style, ne préparât une demande d'ar-
gent. L'effet du discours fut d'ailleurs détruit par rinq)rudence
de la cour, qui piodiguait des mar(|ues d'li(jnneur aux ennemis
notoires de la révolution, et cachait peu l'avei'sion que lui in-
spiraient ses amis.
On apprit aus.^i que dans les provinces les troubles recom-
mençaient par suite de l'inaction de l'armée et de la suspension
des tribunaux. Dans la Bretagne, l'x^génois, le Quercy. le
Périgord , les paysans recommençaient la guerre contre les
châteaux, A Nîmes, le peuple avait massacré les employés de
la gabelle. A Lyon, il pillait l'arsenal. Les gardes nationales,
quoique organisées pour la défense de l'ordre, ofiraient le péril
inhérent à toute force armée ayant un caractère politirjue. Celle
de Toulon avait eu déjà une collision avec les ofliciers de la
marine. L'Assemblée vola le 11 février une adresse aux pro-
vinces, œuvre de Talleyrand, pour leur expliquer ce qu'elle
220 LIVRE OUA^.A^^TE-SIXIÉME.
avait fait et ce qu'elle prétendait faire encore. Quelques dépu-
tés proposèrent d'augmenter le pouvoir des minisires , ovl\
comme disait Malouet, d'en assurer l'exercice naturel. Mais la
crainte d'une dictature fit qu'on se contenta d'ajouter quelques
articles à la loi des municipalités. Elles étaient toutes-puis-
santes, et fort peu soumises à l'action du roi ou à l'autorité
des départements. Elles étaient en outre envahies par des am-
bitieux et des hommes de parti, qui aidaient les perturbateurs
de leur faiblesse ou de leur connivence. L'assemblée les déclara
responsables des troubles qu'elles laisserait commettre, et
donna aux officiers municipaux le droit de requérir la force
armée (décret du 20 février).
Le 17, Cazalès interrompit la discussion sur les municipali-
tés pour présenter un projet de dissolution de l'Assemblée. Il
se fonda sur ce que les trois ordres n'existaient plus, et sur la
convenance de refaire des élections en vertu de la nouvelle loi
électorale, en se conformant aux circonscriptions des départe-
ments. Il était aussi urgeot de renouveler la chambre que les
administrations provinciales et les municipalités. Le temps
marcbait vite, et l'on avait déjà lait tant de choses que le mo-
ment était venu d'obtenir la ratification du pays. La proposi-
tion portait encore qu'aucun des députés ne serait rééligible,
et que la nouvelle assemblée serait convoquée à trente lieues
de Paris.
Cazalès était un des orateurs les plus habiles et les plus vifs
du côté droit. Mais l'Assemblée ne pouvait admettre le reproche
que les contre-révolutionnaires lui adressaient d'avoir outre-
passé ses mandats, ni l'obligation de consulter le pays sur ce
qu'elle avait fait. On leur répondit en leur rappelant le ser-
ment du Jeu de paume. Il fallait léguer à la France une con-
stitution, et non pas la jeter au hasard d'élections qui pou-
vaient produire une guerre civile. Les députés qui n'avaient
pas assisté à la célèbre séance voulurent s'associer à ce ser-
ment, et l'on jura de nouveau de ne pas se séparer avant que
la constitution fût achevée.
Favras fut jugé par le Chàtelet et exécuté le 19 février sur la
place de l'Hôtel de ville, comme atteint et convaincu d'un
complot contre la sûreté de l'Etat. Il avait été dénoncé par les
recruteurs dont il s'était servi. ïl mourut fièrement, poursuivi
jusque sur l'chafaud par les insultes du peuple. Il paraît avoir
appartenu à la catégorie de ces intrigants de haut parage que
[mars 1790] LES ASSIGNATS. 221
les révolutions font surfjir'. Quoiqu'il n'eût fait aucune des
révélations que le public attendait, le bruit courut qu'on le
sacrifiait pour sauver le comte de Provence*. Les acquitte-
ments que Cbàtelet prononça dans le même temps, celui de
Besenval et de quelques officiers supérieurs inculpés pour les
préparatifs militaires du 13 juillet, celui du fermier général
Augeard, auteur d'un plan d'évasion pour le roi, ne furent pas
mieux jugés par les journaux révolutionnaires, qui les traitè-
rent de scandale et de trahison.
V. — L'Assemblée menait de front la discussion de tant de
lois organiques, qu'il est difficile de suivre ses travaux sans
confusion. Cependant il imporle de rester fidèle à Tordre chro-
nologique, tant les faits extérieurs avaient d'influence sur ses
décisions.
Elle avait nommé depuis longtemps un comité militaire. Ce
comité proposait pour réduire l'armée permanente, et par con-
séquent les charges publiques, d'établir une conscription géné-
rale, de lever chaque année un contingent d'hommes destinés
à un service de quatre ans, avec faculté de remplacement, et
d'organiser à titre de réserve des milices provinciales actives.
Toutefois on convint de maintenir le recrutement par en^ap^e-
menfs volontaires jusqu'à r.ouvel ordre. Au mois de février 1 700
on s'occupa de déterminer les attributions constitutionnelles du
corps législatif relativement aux questions militaires. On décida
qu'il voterait le chiffre des dé[)enses de la guerre, celui des
contingents, la solde de chnque grade; qu'il établirait les règles
du service, celles de l'avancement, la forme des engagements;
qu'il autoriserait l'adjonction des troupes étrangères aux trou-
pes françaises; qu'il ferait un code pénal militaire. Enfin la
vénalité des grades fut abolie sans réserve.
Le 6 mars, Necker vint exposer la situation financière. Il
évalua le déficit prévu pour les six mois qui devaient suivre au
chiffre énorme de deux cent quatre-vingt-quatorze millions;
c'était le résultat des suppressions d'impôts, des non-valeurs, etc.
Il ajoutait pourtant que la régularité des payements du trésor
était assurée, ainsi que l'approvisionnement des marchés;
qu'on pouvait parer à ce déficit à l'aide de quelques ressources
* C'est l'opiniou de Ferrières.
- Voir Droz, livre II.
222 LIVRE QUARANTE-SIXIEME.
et en recourant à de larges anticipations; qu'enfin, avec lieau-
coup d'ordre et de prudence on parviendrait à sortir d'une
situation aussi embarrassée. Mais il repoussait carrément l'idée
alors très-répandue d'émettre des billets d'État, parce que le
nombre des billets circulants était déjà fort considérable, et
qu'il ne serait possdjle de retiier les billets nouveaux qu'à des
écbéances trop éloignées. Il demandait aussi que l'Assemblée
nonmiàt elle-même dans son sein un bureau de finances pour
l'assister.
Une circonstance indisposa l'Assemblée : ce fut la publica-
tion du fameux Livre rouge, qui révélait les prodigalités du
roi, les pensions énormes des princes et des courtisans. Quoi-
que Louis XVI s'exécutât en livrant ces pièces au contrôle
public, ces révélations eurent un effet naturellement désas-
treux.
Quelques jours après, le 19, Bailly vint présenter, au nom
de la commune de Paris, un projet pour la vente des biens
ecclésiastiques. La couronne offrait d'en acbeter une quantité
considérable, cent cinquante ou deux cents millions, en éche-
lonnant les termes des payements; elle devait se procurer l'ar-
gent en émettant des obligations hypothécaires avec un intérêt
fixe, un remboursement à long terme, des primes et des lots.
L'opération, ingénieusement conçue, devait obtenir un succès
facile. Elle servirait à diminuer la circulation des billets alors
discrédités de la caisse d'escompte. La ville de Paris y trouve-
rait un bénéfice destiné à des travaux publics, entre autres, à
la construction d'un palais pour l'Assemblée nationale. Bailly
insistait sur l'urgence de procurer du travail à la population
parisienne qui avait fait la révolution, et qui en souffrait d'une
manière particulière, à cause de l'interruption des affaires et
de la retraite des familles riches. Les autres grandes villes
pourraient se charger des deux cents millions restants en ten-
tant une opération analogue.
Les propositions de la ville furent jugées avantageuses, et
acceptées le 17 mars sur un rapport de Thouret. Mais les de-
mandes de Necker furent discutées. On contesta ses chiffres;
on lui refusa la création d'un bureau de trésorerie pris dans
l'Assemblée, de peur que les députés qui en feraient partie
n'engageassent trop levir responsabilité. Enfin l'idée d'une émis-
sion de billets comptait de très-nombreux partisans.
Un député, Anson, le présenta le 7 avril comme un moyen
[mars 1793] ATTAQUES CONTRE LE CLERGÉ. 223
d'une simplicité extrême qui dispensait de recourir aux antici-
pations et à d'autres opérafions compliquées. Dupont de Ne-
mours et l'archevêque d'Aix combattirent le cours forcé, et
prétendirent que ce serait une banqueroute dé(jiiisée. Maury
ajouta que c'était la reproduction des théories de Law, et que
le résultat serait le même. On contesta cette assimilation en
soutenant que les assignats auraient une garantie, lanclis que
les billets de Law n'en avaient pas eu. Cazalés, se plaçant au
point de vue politique, dén)ontra que la confiance était impos-
sible, tant que le gouvernement serait comme suspendu, et la
nation incertaine sur les rapports du roi et de l'Assemblée.
Riais les députés, entraînés par une inconcevable illu>ion, sé-
duits par quelques so[)hismes, et '.'imaginant qu'en frappant
lui grand coup ils allaient prorlnire immédiatement un grand
eflel, votèrent le décret le 17. Il fut publié et sanctionné le 22.
Le jour où celte émission fut proposée, le député Cliasset
déposa un rapport sur la suppression des dîmes, et conclut à
déclarer que les biens du clergé seraient régis par les adminis-
trateurs des départements ou des districts. L'archevêque d'Aix
objecta que l'Assemblée, en mettant les biens ecclésiastiques à
la disposition de la nation, avait repoussé l'idée de lui en attri-
buer la propriété; que la légitimité de la vente de ces biens
serait toujours contestée, et dés lors leur valeur dépréciée.
L'Etat ne pouvait prendre à sa charge la dette du clergé, par
la raison qu'on ne pouvait enlever aux créanciers Thypolbeque
consentie. « Tous pouvez, s'écria-t-il, nous ravir nos biens,
nous ne vous les donnons pas. » Il ajouta que le seul moyen de
tout sauver, était que le clergé fît lui-même sur ses biens-fonds
un emprunt de quatre cents millions, et il ofirit cet emj)runt,
en déclarant que si l'Assemblée ne l'acceptait pas, il devrait
prolester et demander la convocation d'un concile national,
ïhuuret répondit que la disposition entraînait la propriété ; que
l'Assemblée l'avait entendu ainsi; qu'il n'y avait point d'équi-
voque, et qu'on ne pouvait revenir sur une chose jugée. Les
journaux révolutionnaires accusèrent les députés du clergé et
le côlé droit de recommencer un débat terminé.
Il y avait déjà quelque temps que les discussions touchant au
clergé prenaient un caractère particulier d'aigreur. Garât et
d'autres députés avaient attaqué les ordres monastiques avec
une violence injurieuse à la religion catholique. Un chartreux,
dora Gerle, membre de l'Assemblée, eut l'idée, pour couper
zu LIVRE quara:ste-sixiéme.
court à toute équivoque, de demander, le 12 avril, une décla-
ration en faveur de la religion catholique. C'était, dit Maury,
ieter sur un baril de poudre une mcclie allumée. Un tumulte
indicible s'éleva, et la séance fut si ora/jeuse qu'il fallut remettre
le vote au lendemain.
Hors de l'Assemblée l'agitation fut pire encore. Pendant
vinpt-quatre heures on crut à une émeute. Les patriotes s'é-
criaient que le clergé conspirait, qu'il cherchait à soulever les
provinces; que les calotins n'étaient plus un ordre; qu'ils ne
devaient plus siéger à la représentalion nationale.
Le lendemain, les tribunes furent envahies; une foule com-
pacte entoura la salle, La Fayette avait doublé les postes. Dom
Gerie retira sa motion, plus inopportune encore qu'inutile; ou
la remplaça par quelques considérants mis en tête de la loi.
Mais la séance dépassa en violence tout ce qu'on avait vu. Les
députés du côté droit eurent L>esoin d'être protégés à la sortie
par les gardes nationaux; l'abbé Maury, aussi imperturbable
devant l'émeute qu'à la tribune, se montra au peuple armé de
deux pistolets.
Le 1-4, on vota que l'administration des biens de l'Eglise mis
à la disposition de la nation serait confiée aux districts; que les
membres du clergé recevraient un traitement en argent, et
que les dîmes seraient abolies à partir du I" janvier suivant.
La dissolution fut ensuite remise sur le tapis. On fit valoir
que la plupart des cahiers de bailliages ne conféniient de pou-
voirs que pour un an; que l'année allait expirer; que plus le
temps marchait, plus l'Assemblée s'isolait de ses commettants
et perdait de son autorité morale; qu'il y avait péril à prolon-
ger une situation nécessairement traiisitoire; que déjà les rangs
des députés s'étaient écîaircis; que bien des sièges étaient va-
cants. Maury présenta ces arguments avec sa vigueur accoutu-
mée. Mais c'était le côté di'oit qui désirait la dissolution ; elle
devait favoriser les projets ou plutôt les espérances des contre-
révolutionnaires. Chapelier, chargé du rapport, répondit que
l'Assemblée, s'étant érigée en convention, n'était pas dans les
conditions d'une législature ordinaire. D'autres députés repré-
sentèrent la folie qu'il y aurait à faire de nouvelles élections
dans un moment aussi troublé, quand les départements n'avaient
pas encore reçu leur organisation complète et définitive. Mira-
beau termina le débat en rappelant encore une fois que l'As-
semblée avait juré d'achever la constitution, et il enleva le vote
[mars 1790] RELATIONS DE MIRABEAU AVEC LA COUR. 22.5
en lui appliquant le mot de Scipion : « Je jure que vous avez
sauvé la patrie. »
VI. — Quoique les tentatives de Mirabeau pour s'entendre
avec la cour, arriver au ministère et diriger la révolution eus-
sent échoué devant les répugnances du roi, des courtisans, des
ministres et de l'assemblée, il était bien loin d'avoir abandonné
ses espérances; il poursuivait le pouvoir avec toute la ténacité
de son orgueil.
Au mois de mars 1790, le comte de Mercy, ambassadeur
d'Autriche à Paris et familier de la reine, entreprit, sur la
prière de Lamark, qui se trouvait alors en îîelgique, de mettre
le grand orateur en rapports directs avec Marie-Antoinette et
le roi. Les souverains le reçurent en secret; il prit des enga-
gements avec eux en réservant sa liberté d'action ; malheureu-
sement il accepta une somme <i 'argent pour payer les dettes
dont il était criblé, marché dont le public eut bientôt connais-
sance et qui le fit accuser de s'être vendu.
Le premier conseil qu'il donna au roi fut de ne souffrir au-
tour de lui que des royalistes constitutionnels, et de se pro-
noncer contre l'émigration. Le comte d'Artois passait pour
tramer à la cour de Turin , où il s'était réfugié, des complots
ténébreux dont les patriotes s'alarmaient. Mirabeau demanda
qu'on les fit cesser. La reine l'écouta avec une certaine faveur,
car, à défaut d'esprit politique, eile avait une énergie nerveuse
et de la promptitude dans la décision. Les révolutionnaires le
savaient et la craignaient plus que le roi.
La cour songea aussi à s'attacher la Fayette. Elle lui offrit
un grand titre militaire à son choix. La Fayette refusa , pour
rester fidèle à ses convictions et à ses serments. Les maux dont
on se plaignait étaient à ses yeux des maux passagers. II les
trouvait préférables aux vices de l'ancien régime qu'on oubliait
trop. Toute tentative de contre-révolution n'était propre qu'à
produire des massacres. Le roi , selon lui , devait ranimer la
confiance en s'unissant au peuple sans réserve. Il pensait que
le travail de la constitution durerait tout au plus quelques
mois; qu'elle pourrait être terminée le 14 juillet, anniversaire
de la prise de la Bastille ; que, ce travail achevé, le gouverne-
ment reprendrait sa vigueur première, et que si la constitution
était défectueuse sur quelques points, il serait facile de la mo-
difier en y introduisant une seconde chambre , la faculté de
vu. 15
226 LIVRE QUARANTE-SIXIÈME.
choisir les ministres dans l'Assemblée et la responsabilité mi-
nistérielle \
Les circonstances appelèrent bientôt Mirabeau à prendre
une attitude nouvelle. Le l^ mai , un message de Moiitmorin
apprit à l'Assemblée l'intention où était le roi d'armer quatorze
vaisseaux. Une querelle maritime s'était élevée entre les cours
de Londres et de Madrid , au sujet de navires anglais capturés
par les Espagnols dans la baie de Notka en Californie. Quoique
l'espérance d'un arrangement ne fût pas abandonnée, l'Angle-
terre armait. La France devait armer aussi. La situation trou-
blée de l'Europe et l'incertitude qui planait sur les plans de
tous les cabinets exigeaient qu'on prît des mesures à tout évé-
nement.
L'Assemblée applaudit au message, car c'était un acte de
confiance et un acte patriotique. Mais les ré%'olutionnaires de
Paris se récrièrent ; une guerre pouvait donner au loi le moyen
d'opérer une contre-révolution. Alexandre Lameth posa im-
médiatement la question constitutionnelle de savoir si le droit
de faire la guerre ou la paix devait appartenir au roi ou à l'xVs-
semblée, et il la trancha en faveur de l'Assemblée. Pétion sou-
tint la même thèse, et s'efforça de démontrer qu'une assemblée
était plus capable de gouverner qu'on ne le pensait. Les deux
orateurs parlèrent un langage plein de passion , de défiance et
d'aip^reur. Mirabeau prit la parole à son tour le 20. Il soutint
au contraire, dans un discours qui fut un chef-d'œuvre de luci-
dité et d'habileté , qu'il ftdlait laisser au roi , chef du pouvoir
exécutif, un droit absolu, en assurant au corps législatif des
garanties pour la manière dont ce droit serait exercé. Il pro-
posa même un système de garanties qui aujourd'hui paraîtrait
excessif; car non content d'attribuer à l'Assemblée le vote des
fonds et la discussion en présence de ministres responsables, il
lui traçait la marche à suivre dans les cas de conflit et lui réser-
vait de disposer des gardes nationales. Barnave ne montra
guère moins d'habileté ni de modération en défendant la thèse
opposée. Il s'appuya sur des raisons théoriques , comme la
distinction des pouvoirs qui voulait que le chef de l'Etat fût
réduit à l'exécution, et sur des raisons de fait, comme celle-ci :
que les guerres seraient moins à redouter avec un corps légis-
latif, nécessairement plus pacifique qu'un roi. Le lendemain 21,
1 Correspondance, entre autres le mé/noire du 14 avril 1790
[avril et mai 1790] TROUBLES DU MIDI. 227
Mirabeau répliqua et se surpassa lui-même. Il démolit tous les
raisonnements ou lessophismes qu'on lui opposait, montraqu'on
risquait de constituer un système impossible, s'éleva avec une
majesté fière contre la recherche de la popularité, déclara qu'il
la laissait à ses adversaires, qu'il savait qu'on criait dans Paris
la grande trahison du comte de Mirabeau; que sans doute la
Roche tarpéienne était près du Gapitole, mais qu'il attendait
la destinée de son nom du temps, ce juge incorruptible qui fait
justice à tous. Il enleva la majorité flottante de l'Assemblée,
aidé d'ailleurs par la Fayette , qui vint dire à la tribune quel-
ques mots écrits à l'appui de son projet de décret. Ce jour-là,
en dépit des réserves exprimées , le triomphe de la couronne
fut complet.
Il y eut à Paris une agitation facile à comprendre. Les jour-
naux patriotes se remplirent de menaces de mort contre le
traître. On vit partout des groupes , des rassemblements , des
menaces d'émeute. L'ordre ne fut maintenu ou plutôt rétabli
que par l'intervention de la garde nationale et de la Fayette en
personne.
Les révolutionnaires n'attaquaient pas seulement le côté
droit et le centre de l'Assemblée ; ils attaquaient aussi le Châ-
telet, qu'ils disaient dévoué à la contre-révolution ; la munici-
palité, dont ils repoussaient les mesures d'ordre ; la garde na-
tionale, telle que la Fayette l'avait organisée. Une de leurs
prétentions était d'obtenir la permanence des districts créés
pour les élections. La municipalité s'y refusait, alléguant que ce
serait établir la permanence de l'agitation, le despotisme de la
foule et l'anarchie. Les trois cents offraient leur démission et
sollicitaient une loi municipale particulière pour Paris. L'As-
semblée se chargea de cette loi. Elle organisa une commune
composée d'un conseil général de cent quarante-quatre mem-
bres, et d'un conseil d'administrateurs, dont elle régla les dif-
férentes attributions; de plus, elle supprima les districts (le
3 mai). Malheureusement elle limita beaucoup trop les pou-
voirs du maire. Elle admit le public aux délibérations du con-
seil général. Elle laissa aux districts la faculté de conserver des
comités pendant les intervalles des élections, c'est-à-dire le
moyen de se réorganiser au premier jour.
Si Paris était le centre de l'agitation, il n'en avait pas le mo-
nopole. Des désordres éclatèrent dans plusieurs départements.
A Marseille , le 30 avril , les volontaires surprirent deux forts
15.
2-:8 LIVRE QUARA:vTE-SIXIÉME.
dont celui de Notre Dame de la Garde , et massacrèrent le com-
mandant de Beausset, qui avait donne Tordre de la résistancp.
Ce lut une reproduclion des scènes de la Bastille. Le bruit cou-
rait dans tout le Midi que les étrangers allaient entrer en France
pour y faire la contre-révolution, et qu'ils comptaient sur les
officiers du roi. La Constituante décréta qu'une enquête aurait
lieu Mais elle redoutait de sévir. Pendant l'enquête, la muni-
cipalité marseillaise, soit faiblesse, soit connivence, fit démolir
les forts, contrairement à une défense expresse du ministre.
Le 1*' mai, la citadelle de Montpellier fut surprise de la
même manière, avec la seule différence que les vainqueurs en-
voyèrent une députation à l'Assemblée pour être autorisés à
la démolir.
A Valence, le commandant Voisin , ayant fait armer le fort
pour s'y défendre, iut dénoncé par ses propres soldats et livré
au peuple, qui le massacra.
On se battit le 10 mai à Montauban. Les catholiques, inifés
d'une visite laite à la -maison des Cordeliers pour la vente des
biens ecclésiastiques, attaquèrent les protestants, occupèreiit
la ville , et ne cédèrent qu'à l'arrivée des gardes nationaux de
Bordeaux qui marchèrent sur eux. A Nimes, l'hostilité des deux
religions causa une émeute de trois jours (du 13 au 15 jniii).
La Constituante, pour punir la municipalité nimoise, lui retira
le droit de disposer de la garde nationale et des troupes de
ligne. On se battit encore le 10 juin à Avignon, dont les habi-
tants s'étaient déjà soulevés contre le vice-légat, et avaient or-
garnisé une municipalité ; cette fois ils constituèrent une assem-
blée représentative du Comtal Venaissin, et se donnèrent à la
France.
VII. — On termina au mois de mai la nouvelle organisation
judiciaire, dont on s'occupait depuis plus de six mois.
Bergasse en avait déterminé les principes. Il fallait, selon
lui , que le corps judiciaire eût la force nécessaire pour mainte-
nir les lois, et n'eût «aucune activité contre le régime politique
de rÉtat. » On lui refusait donc toute participation à la puis-
sauce législative. On voulait encore réduire le nombre des ma-
gistrats, détruire la vénalité des charges, établir la justice gra-
tuite , la mettre à la portée des contribuables, constituer des
garanties contre les erreurs des juges ou leurs excès de pouvoirs,
assurer les améliorations introduites déjà dans la procédure et
[mai 1790] NOUVELLE ORGANISATION JUDICIAIRE. 22P
les lois criminelles. Thouret proposa dans un rapport plus cir-
constancié un système de tribunaux correspondant aux cantons,
aux arrondissements et aux départements. Les jugées devaient
être élus par un corps électoral spécial, composé des admiius-
trateurs de district, des électeurs anciens et des hommes de
loi. La justice devait être débarrassée à tous les degrés, soit
des privilèges qui la gênaient , soit des pouvoirs administratifs
qui compliquaient son exercice.
L'Assemblée , après avoir voté la suppression des parlements
et le remboursement des charges, discuta les nouveaux projets.
Duport fit admettre le jury en matière criminelle , institution
déjà expérimentée en Angleterre et en Amérique; il lutta vai-
nement pour le faire admettre en matière civile. On vota la
création d'un tribunal sédentaire dans chaque chef-lieu de dis-
trict ou d'arrondissement. Duport proposait d'avoir un petit
nombre de juges faisant des tournées; l'xVssemblée aima mieux
multiplier les tribunaux et les juges par amour de la symétrie
administrative , et pour satisfaire les prétentions des petites
villes ou l'ambition des gens de loi. On créa aussi une justice de
paix et un bureau de conciliation par canton. On établit le
principe qu'il n'y aurait que deux degrés de juridiction. Les
tribunaux de district jugèrent les appels les uns des autres ;
l'idée d'instituer des cours ou tribunaux d'appel fut écartée,
parce qu'on craignit que ce ne fût une manière détournée d'e *
revenir aux parlements.
Le point le plus controversé fut l'élection des juges. Malouet
la combattit, en soutenant que les juges n'étaient pas les repré-
sentants des électeurs; Gazalès, en montrant que la justice était
un attribut de la souveraineté , qu'elle devait émaner du roi ,
et qu'elle serait bien plus dépendante et corruptible si les ju^es
dépendaient des suffrages populaires. Barnave prétendit au
contraire que la justice devait émaner du peuple; que c'était
le seul moyen d'obtenir une séparation complète des pouvoirs,
et qu'il fallait la placer entièrement en dehors de l'action du
pouvoir exécutif. On décida donc que les juges seraient élus et
renouvelés par l'élection tous les six ans. C'était enlever à la
justice ses deux plus sérieuses garanties : l'inamovibilité et Fin-
dépendance. Un député de la gauche, Chabroud , obtint que
la nomination des commissaires publics fût réservée au roi ; on
limita autant qu'on le put leurs attributions.
On compléta cette organisation en créant une cour de cassa-
230 LIVRE QUARANTE-SIXIÈME.
tion sédentaire, ayant pour unique attribution de casser les ar-
rêts contraires aux lois. On supprima en même temps tous les
tribunaux d'exception autres que les tribunaux de commerce.
VIII. — Le 29 mai, on entama la discussion de ce qu'on
appela la constitution civile du clergé. Treilhard, rapporteur
du comité ecclésiastique, proposa de créer un siège épiscopal
par département, de déterminer le nombre des cures dans les
villes et les campagnes suivant la population , d'établir entre
les cures une hiérarchie de traitements déterminée ; enfin , de
soumettre à l'élection le choix des curés et des évêques.
Les auteurs du projet invoquèrent l'avantage de faire con-
corder toutes les divisions administratives, de supprimer des
abus que le clergé ne réformait pas par sa propre initiative, de
le mettre mieux en harmonie avec le nouveau régime ; ainsi
l'on attribuait aux évêques un traitement égal à celui des gé-
néraux; enfin, d'introduire dans l'Eglise le système de liberté
et d'élection qu'on avait établi dans l'Etat. L'idée d'assimiler
plus ou moins le clergé aux fonctionnaires de l'ordre civil
semblait si naturelle, qu'on laissa Robespierre soutenir que les
prêtres sont des magistrats institués pour la société. On comp-
tait que ces innovations , nécessairement combattues par les
prélats, seraient accueillies avec faveur par le bas clergé ; qu'il
saisirait avec empressement l'occasion qu'on lui offrait de s'éle-
ver, et que l'esprit du corps serait entièrement changé.
Il y avait bien là une question très-grave , celle de l'atteinte
portée aux règles canoniques, surtout par le système des élec-
tions. Mais la majorité de l'Assemblée, animée de passions hos-
tiles à l'Église, s'inquiétait peu de ces règles, et ne voulait pas
admettre qu'elle eût ses lois à part. L'objection parut levée par
l'attestation du janséniste Camus que les élections avaient existé
dans la primitive Eglise , et qu'on ne faisait que restituer au
peuple un de ses anciens droits.
Les députés ecclésiastiques se levèrent presque tous pour
contester la compétence de l'Assemblée et de tout pouvoir pu-
rement civil dans une question de juridiction spirituelle. L'ar-
chevêque d'Aix déclara qu'il abandonnait les abus, mais qu'il
défendrait l'observation des canons, et il demanda que le pro-
jet fût soumis à un concile national. Il ajouta que les élections
canoniques offraient des difficultés et des inconvénients immen-
ses ; que si l'on supprimait des abus , il ne fallait pas en créer
[juillet 1790] COKSTITDTIOiN CIVILE DU CLERGÉ. 231
d'autres; que si l'on prétendait revenir à des traditions anti-
ques, il était ne'cessaire aussi de s'en rendre un compte exact,
de les Lien interpréter, et de déterminer dans quelle mesure
elles convenaient au temps présent; qu'il était insensé d'éta-
Llir des droits d'électoral et d'éligibilité sans conditions. L'As-
semblée crut répondre à ces objections en adoptant à la hâte
quelques dispositions qui pouvaient servir de correctif. Elle
décida que les élections se fei^aient dans chaque église parois-
siale à l'issue de la grand'messe , et que nul clei-c ne pourrait
être élu évoque sans avoir passé quinze ans dans les ordres.
La question des rapports du clergé avec le Saint-Siége se pré-
sentait aussi, et elle était particulièrement délicate. L'Assem-
blée la trancha d'une manière incidente. Sur la proposition de
Camus , le pape fut réduit à une simple primatie sans juridic-
tion. On ne lui reconnut pas le pouvoir de confirmer les évo-
ques. On inséra seulement dans le décret un article pour
maintenir l'unité de la foi.
Le décret ainsi libellé fut rendu le 12 juillet. Ce fut l'acte le
plus inqualifiable de l'Assemblée et la plus grande faute qu'elle
eût encore commise. Car à part la satisiaction accordée à un
petit nombre de jansénistes ou de canonistes suspects, était-ce
le moyen de mettre l'Eglise en harmonie avec les tendances
nouvelles que de soulever un schisme , et de faire naitre des
controverses que tout commandait d'éviter? La révolution
s'était faite jusque-là en dehors des questions religieuses. Le
clergé avait pu manquer d'habileté et d'initiative, mais il s'était
généralement prêté aux innovations politiques. Si de récents
décrets de la Constituante avaient causé des débats plus aigres,
inquiété les consciences, jeté même le trouble dans les pays
agités encore par des passions ardentes comme certains dé-
partements du Midi , tout cela était arrivé tard et ne créait pas
de solidarité entre la cause de la religion et celle de l'ancien ré-
gime. Le mandement violent de l'évêque de Tréguier n'avait
été qu'un acte individuel. Après le décret du 12 juillet il n'en
fut plus ainsi. La religion fut réduite a se défendre ; on put
accuser l'Assemblée de vouloir la détruire. La légèreté, l'irré-
flexion de ses décisions parurent tourner au vertige.
Cependant l'effet ne fut pas immédiat. Quelques prélats,
comme l'archevêque d'Aix, pensèrent qu'on pouvait négocier
encore. Louis XYI différa de sanctionner le décret jusqu'au
24 août. Il demanda au pape d'approuver immédiatement cinq
232 LIVRE QUARANTE-SIXIEME.
articles qui ne pouvaient offrir de difficultés, et d'examiner les
autres. Pie VI les soumit à une congrégation de cardinaux. En
général les évéques cherchèrent les moyens termes et les voies
de conciliation.
IX. — L'Assemblée interrompit deux fois la discussion de
la constitution du clergé pour voter par acclamation la liste
civile , fixée par le roi lui-même au chiffre de vingt-cinq mil-
lions ', et pour préparer les fêtes de la fédération.
Ces fêtes , où les gardes nationales fraternisaient entre elles
ou avec Tarniée , avaient commencé au mois de mars dans
l'Anjou , dans la Bretagne et dans les Vosges. 11 y en avait eu
deux le 31 mai , à Draguignan et à Lyon. Le 5 juin, Bailly vint
lire à la barre de rAssendjJée une pétition de la commune de-
mandant qu'on fît à Paris une fédération générale des départe-
ments , pour achever de détruire les restes de l'esprit provin-
cial. L'Assemblée en accueillit l'idée avec enthousiasme, et la
fixa au 14 juillet. On fixa en même temps le chiffre des dépu-
tations, et l'on convint que les frais seraient mis à la charge
des districts.
Le 19 juin, Sieyès occupant le fauteuil, on décida que les
vainqueurs de la Bastille seraient équipés et armés pour la
cérémonie. On introduisit ensuite une députation d'étrangers
de tous les pays. Un Prussien, Anacharsis Clootz, déclara en
leur nom qu'ils voulaient prendre part à la fête du genre hu-
mait , la révolution étant le signal de la liberté pour tous les
peuples , celui du bonheur de la France et des deux mondes.
Cette scène, à la fois grotesque et sérieuse, annonçait dans la
révolution une tendance nouvelle. Non contente de réformer
l'ancienne constitution française, elle allait entreprendre une
propagande qu'elle se proposait d'étendre au monde entier.
Des esprits exaltés l'embrassaient déjà comme une sorte de
religion ; «religion imparfaite il est vrai, dit Tocqueville, sans
Dieu, sans culte et sans autre vie, mais qui néanmoins, comme
l'islamisme , a inondé toute la terre de ses soldats, de ses apô-
tres et de ses martyrs. »
Pendant que l'Assemblée était sous l'émotion de cette décla-
* La liste civile comprenait les dépenses du roi et de sa famille (ses frères
exceptés), celles des bâtiments de la couronne et la maison militaire du roi.
Les pensions, que l'Assemblée avait d'ailleurs beaucoup réduites, en était;nt
détachées.
[juillet 1790] FÊTE DE LA FÉDÉRATION. 233
ration, un député obscur proposa d'abolir la noblesse et les
titres. Le fougueux Alexandre Lameth s'élança à la tribune et
développa la motion. La Fayette, craignant peut-être de lui lais-
ser prendre un rôle trop populaire ', la soutint contre les résis-
tances de plusieurs députés du côté droit. Noailles alla plus
loin, et proposa de faire uiîe Saint-Barthélémy des titres nobi-
liaires et des armoiries. Vainement Maury fit- il entendre avec
sa vigueur accoutumée les objections les plus solides contre un
entraînement inconsidéré, qui n'était qu'une folle aggravation
du 4 août. Le décret fut rendu séance tenante. Ainsi l'Assem-
blée commit, au moment même où elle inquiétait les conscien-
ces du clergé, l'impardonnable faute de frapper tous les mem-
bres de la noblesse , jusqu'aux plus pauvres gentilshommes de
campagne, d'une atteinte inutile que beaucoup prirent pour
une injure personnelle. Le décret embarrassa ses propres au-
teurs ; à peine fut-il voté qu'ils cherchèrent à en atténuer la
portée. Mirabeau le qualifia sévèrement, en disant que c'était
un déplacement de la vanité. Louis XVI le sanctionna. On
s'explique si mal cette dernière faiblesse, qu'on est réduit à lui
supposer la pensée d'avoir voulu précipiter les choses pour
arriver plus vite à une révision.
En dépit de ces folies , il s'en fallait encore que la France
fût perdue. Les éléments d'ordre reprenaient par moments une
force étonnante. Les députés les plus modérés avaient formé
au mois de mai un club nouveau, appelé le club de 89. Evi-
tant de tomber dans les exagérations ou les imprudences du
côté droit, ils parvenaient à tenir en échec les députés patrio-
tes ; ils comptaient dans leurs rangs Sieyès et Mirabeau. Les
journaux révolutionnaires de Pdiis se croyaient perdus. Les
élections municipales qui eurent lieu le 4 juillet furent plus
significatives. En dépit des excitations de Marat, qui prêchait
aux citoyens inlortunés , c'est-à-dire non inscrits sur les listes
électorales, la résistance aux lois, Bailly et ses collègues furent
renommés à la majorité énorme de treize mille cinq cents voix
sur (juinze mille.
Oii fit pour la fête de la fédération de vastes préparatifs. On
éleva des deux côtés du Champ de Mars des talus artificiels
pour que trois cent mille spectateurs pussent jouir de la vue de
la cérémonie. Le travail fut entrepris et exécuté avec une
1 Voir les Mémoires de Ferrières.
234 LIVRE QUARANTE-SIXIEME.
gaieté, un entrain extraordinaires. Les Parisiens s'y portèrent
en foule , par un de ces enthousiasmes passagers qui leur sont
communs. Les hommes, les femmes de tout rang affectèrent
d'y prendre une part ostensible. Le roi s'y montra. On tra-
vaillait au refrain des chansons patriotiques. Quand les fédérés
arrivèrient, l'enthousiasme devint une frénésie. Les casernes et
les couvents ne suffisant pas pour les loger, les habitants offri-
rent de les recevoir chez eux : chacun voulait avoir son fédéré.
La fête eut ce caractère théâtral qui plaît au peuple, et fut
un événement politique. Les députations des quatre-vingt-six
départements, comptant soixante mille hommes, dont quatorze
mille fédérés, partirent de la Bastille, traversèrent Paris, pas-
sèrent la Seine sur un pont de bateaux, et après un défilé qui
dura quatre heures, se rangèrent sur l'esplanade du Champ de
Mars. Les talus étaient garnis de spectateui's qui les attendaient
en dansant. Un autel de la patrie était dressé au milieu. Yis-
à-vis de cet autel , devant l'Ecole militaire , s'élevait un pavil-
lon où le roi siégeait sur un trône. On voyait d'un côté du trône
une loge pour la reine et les princes, de l'autre le fauteuil du
président de l'Assemblée. On commença par la bénédiction
des drapeaux. L'évéque d'Autun dit une messe ; puis la Fayette,
montant à l'autel, prêta le serment de la fédération. Le prési-
dent de l'Assemblée se leva et répéta le serment. Le roi fit de
même. La joie était universelle.
Les réjouissances se prolongèrent plusieurs jours , et un im-
mense bal public eut lieu sur l'emplacement de la Bastille
démolie.
Les fédérés témoignèrent, pendant leur séjour à Paris , un
enthousiasme sincère pour le roi, la reine , le petit dauphin,
la constitution et l'Assemblée '. La plupart étaient des jeunes
gens appartenant aux rangs divers de la bourgeoisie , dévoués
à l'ordre de choses qui se fondait, et se croyant l'espérance de
la France nouvelle. C'eût été une occasion pour Louis XVI de
chercher la popularité au milieu d'eux , de monter à cheval ,
de prendre l'attitude d'un souverain. Il se contenta d'assister
aux fêtes avec une sorte de dignité passive, comme un témoin.
La Fayette, paradant sur son cheval blanc, eut un autre tort :
il effaça le roi. Il s'était un peu habitué à tenir la famille royale
en tutelle * ; peut-être craignait-il ce iour-là un mouvement des
* De Beauchesne, Vie de Louis XVII.
2 Mémoires de la Fayette, t. II, [>. 437.
[AOUT 1790] INSURRECTION MILITAIRE A NANCY. 235
royalistes'. Il commit une seconde faute plus grave : il laissa
passer une occasion admirable de rallier entres elles les diffé-
rentes gardes nationales de France, pour s'assurer une force
armée propre à consacrer le nouveau régime, et à contenir les
révolutionnaires. Il justifia le portrait, peu flatté il est vrai,
que faisait de lui Mirabeau : « Homme généreux et noble ,
mais romanesque et chimérique, qui se nourrit d'illusions sans
vouloir tenir compte des faits, et qui répute non avenus au
passé, insignifiants dans le présent, impossibles dans l'avenir,
ceux qui contrarient ses théories. »
La preuve que la chose se pouvait, c'est que les révolu-
tionnaires en témoignèrent une peur extrême. Ils sentirent que
la France n'était pas avec eux. Le 26 juillet, Marat publia un
pamphlet intitulé : « C'en est fait de nous. » Il y dénonçait les
intrigues de la contre-révolution et la complicité de la cour. Il
appelait les citoyens à l'insurrection et au meurtre. Il les invi-
tait à se porter à Saint-Cloud , que le roi habitait alors, et à
se saisir de lui, de la reine, des ministres, de la Fayette, de
l'état-major. Cinq ou six cents têtes abattues donneraient le
repos à la nation. Camille Desmoulins , qui avait pris le titre
ignoble de procureur général de la lanterne , se livrait de son
côté , depuis le vote de la liste civile , à d'infâmes outrages
contre la cour.
Le 3], Malouet lut à l'Assemblée un passage du pamphlet '
de Marat; l'Assemblée ordonna immédiatement que l'auteur
serait poursuivi comme coupable d'attentat commis contre la
sûreté publique. Le 2 août, Malouet dénonça Camille Des-
moulins en le défiant de se présenter. Une voix partit des tri-
bunes et s'écria : « Je l'ose. » Le président ordonna d'arrêter
le coupable; le public avait protégé sa fuite. L'Assemblée eut
un mouvement d'indignation; puis elle laissa détourner son at-
tention par Dubois-Crancé, qui l'ijivita à dédaigner ces atta-
ques, la liberté de la presse étant commune à tous les partis*.
L'effet de cette impunité fut que Maral , à quelques jours de
là, demanda l'érection de huit cents potences aux Tuilei'ies.
Malouet fit une nouvelle dénonciation, aussi inutile que les
précédentes.
X. — Un autre danger était le progrès effrayant de l'indis-
1 Mémoires de la Fayette, t. III , p. 213 et 21'(.
2 La layelte, lettre à M. d'Hennings, tome 111 de ses Mémoires.
230 LIVRE QUARA?;TE-SïXIEME.
cipline militaire. Les sous-officiers et les soldats formaient des
comités et rédigeaient des manifestes. Les officiers étaient très-
divisés ; les officiers nobles passaient pour regretter l'ancien
régime , surtout depuis qu'un récent décret venait de suppri-
mer la noblesse.
Le 6 août , la Tour du Pin , ministre de la guerre , vint dé-
clarer à l'Assemblée qu'une licence effrénée s'était introduite
dans l'armée , qu'il fallait à tout prix rétablir l'ordre , la disci-
pline , et rendre toute sa force à l'ancien code militaire avant
qu'on en eût fait un nouveau. Le comité militaire présenta, par
l'organe de son rapporteur Emery, un projet de décret qui fut
immédiatementadopté. On assurait auxsubordonnésdesmoyens
légitimes de faire entendre leurs plaintes ; mais toute délibéra-
tion au sem des régiments et toute proclamation collective
étaient rigoureusement interdites.
Trois régiments en j;arnison à Nancy résistèrent. Les soldats,
travaillés par les patriotes , prétendirent délibérer sur l'orga-
nisation des caisses régimentaires. L'Assemblée décréta, le
16 août, que la résistance était un crime de lèse-majesté.
Bouille , qui commandait à Metz, et venait déjà d'y comprimer
une sédition, reçut l'ordre de faire rentrer les coupables dans
le devoir. Après une tentative inutile de négociation, il marcba
sur Nancy avec les régiments de Metz et des gardes nationales.
Il demanda à être accompagné de deux députés. Emery, la
Fayette, Tracy, décidèrent l'Assemblée à déférer à ce vœu, eu
représentant qu'il fallait assurer l'exécution de la loi. Bouille
se présenta devant Nancy le 31. Deux régiments en sortirent
et mirent bas les armes. Le troisième , le régiment suisse de
Cbâteauvieux, aidé d'émeutiers et de quelques soldats des au-
tres régiments , persévéra dans sa résistance. Un jeune lieute-
nant, Desilles , voulant empêcher le feu, se fit attacher à la
bouche d'un canon et fut victime de son dévouement. Bouille
pénétra dans la ville après un combat meurtrier de plusieurs
heures. Il forma immédiatement un conseil de guerre. Neuf
soldats rebelles furent fusillés, et quarante condamnés aux
galères.
Ce jour-là Bouille rendit à la cause de la constitution , quoi-
qu'il l'aimât peu, le service le plus signalé ; car il arrêta pour
un temps l'insubordination des troupes, qui , gagnant de proche
en proche , menaçait de laisser le gouvernement sans force à
l'intérieur et la France désarmée en face de l'Europe.
[septembre 1790] RETRAITE DE NEGRE R. 23T
XI. - - Sur les quatre cents millions d'assignats décrétés on
en avait déjà dépensé trois cent trente, ce qui n'avait pas em-
pêché de mettre en vente une partie des domaines rovaux.
Le 27 août, le comité des finances proposa de rembourser en
assignats la plus grande partie de la dette exigible ou de la dette
flottante, qui s'était grossie démesurément; car on y avait
ajouté les anciennes dettes du clergé mises au compte de TEtat,
leremboursement des offices de judicature et de finances, celui
des charges militaires et des charges de la maison du roi, et celui
des dîiiies iuféodées. Mirabeau soutint qu'on devait rembour-
ser en assignats non pas une partie de cette dette , mais la tota-
lité. Ilproposademetlre en vente sur-le-champ tous les domaines
nationaux, et d'accepter en payement les assignats, qui seraient
brûlés au fur et à mesure de leur rentrée. Clanère, qui lui avait
suggéré ce plan , pensait qu'en hâtant ainsi cette vente, on atta-
cherait au nouveau régime les détenteurs des v^aleurs nouvelles.
Necker protesta , et fit lire à rAs.>emblée un mémoire où il
se plaignit que le comité des finances agît à son insu. Il sou-
tint que si les besoins courants exigeaient encore une émission
de pnpier-monnaie, cette émission devait absolument être bor-
née au plus strict néce^.-aile; qu'autrement on causerait une
panique ; l'argent se cacherait , et pourrait manquer pour le
payement des troupes et l'entretien des ateliers de charité. Il
observa que la valeur des biens nationaux n'étant nullement
déterminée, la vente en serait lo.jgue et difficile; qu'enfin
l'opération était immorale , puisqu'on payerait les créanciers
de l'Etat avec une valeur incertaine et aléatoire qui serait in-
failliblement dépréciée. Necker avait raison. L'Assemblée
usurpait sur ses attributions , et le projet était détestable.
Malheureusement, le ministre était blâmable à son tour; car
il ne communiquait aucun plan à l'Assemblée ; il lui témoignait
une susceptibilité ombrageuse; il ne 1 entretenait que de son
expérience personnelle et du danger des abstractions. Il la me-
naçait continuellement de sa retraite. « Il faisait à chaque instant
ses malles, » dit la Fayette. A force de ne voir en France que
lui-même , il avait fatigué le public de sa personnalité , qui n'in-
téressait plus. Mirabeau lui reprochait ses préjugés et les incer-
titudes habituelles qui retardaient sa pensée '. Les révolution-
naires parisiens s'écrièrent qu'il voulait enrayer la révolution.
La Fayette l'avertit que sa vie était en danger.
1 Mirabeau, vingt et unième note à la cour, 2J seuteuibre iTOO.
2S8 LIVRE QUARANTE-SIXIEME.
li se démit du contrôle le -4 septembre, et quitta la France.
Pendant ce voyage il fut arrêté deux fois, et obligé de deman-
der des passe ports à l'Assemblée. Il laissait deux millions de
sa fortune personnelle engagés à titre de garantie d'une con-
vention faite au nom de l'État avec des banquiers hollandais
pour des approvisionnements.
Retiré en Suisse, il ne put s'y consoler de l'oubli. On l'a
comparé à ces hommes mutilés qui continuent d'éprouver des
douleurs dans leb membres qu'ils n'ont plus. Il écrivit l'apolo-
gie de son administration. Apologie peu concluante , qui ren-
ferme pourtant des observations fondées. Comme Lamark et
bien d'autres, il s'éleva contre le tort qu'avaient les constituants
de dater la France d'eux-mêmes, et de croire que tout ce qu'ils
faisaient se faisait pour la première fois. A entendre le langage
de certains orateurs, on eût dit l'Assemblée « appelée à civili-
ser un pays sauvage, à féconder vme terre inculte, à faire sor-
tir de l'obscui'ité un rovaume sans existence et une nation sans
renommée. » Il critiqua encore la nouvelle administration, très-
coûteuse, multipliant trop les fonctions publiques , viciée par
une application trop étendue du système électif. Il ne lui trou-
vait d'autre mérite que d'organiser un groupe de personnes
intéressées à maintenir pendant un certain temps l'ordre nou-
veau.
L'émission des assignats fut très-discutée. Les grandes muni-
cipalités, les chambres de commerce publièrent presque toutes
des avis contraires. Dupont de Nemours écrivit une brochure
où il prédit que l'effet infaillible d'une création nouvelle serait
le renchérissement des denrées les plus nécessaires à la vie.
Talleyrand soutint que le succès relatif de la première émission,
limitée à quatre cents millions, ne prouvait pas qu'on pût en
faire une autre quatre ou cinq fois plus considérable. Multi-
plier les assignats, c'était forcément les déprécier. Tout le
monde pressentait cette dépréciation avec ses conséquences
obligées, la misère et l'agiotage. Maury montra des billets de
Law, et s'écria : « Regardez ces billets comme des balises sur
des écueils , pour vous avertir du naufrage et vous en éloi-
gner. » ^lais Mirabeau tint tête à tous ses adversaires, et l'em-
porta finalement, moins par la valeur de ses arguments que par
la puissance de son irrésistible talent. Il représenta la nécessité
de sortir à tout prix du malaise et de la gène qui se prolon-
geaient. Il soutint que les assignats, avant une hvpothèque
[sEPTEAiBRE 1 70O] TABLEAU DE L'ASSEMIÎLEE. 2^)9
foncière, différaient d'un papier monnaie ordinaire ; que c'était
un papier monnaie territorial ; qu'en les multipliant on facili-
terait les affaires, la circulation des espèces, et on hâterait
l'abaissement du taux de l'intérêt. Avec le concours de Bar-
nave , il obtint, le 29 septembre, une majorité de cinq cent
huit voix contre quatre cent vingt-trois. L'Assemblée vota une
émission d'assignats de douze cents millions, y compris les
quatre cents déjà votés. C'était une faute de sortir des limites
qu'on s'était une première fois imposées. Celles qu'on s'impo-
sait encore devaient être dépassées à leur tour. Mirabeau, l'au-
teur du fameux discours contre la banqueroute , contribua à
pousser à l'abus des assignats, abus que ses adversaires avaient
prévu, et qui devait perdre la France.
Les dernières séances consacrées à cette discussion furent
extrêmement orageuses. La salle du manège des Feuillants, oîi
l'Assemblée s'était transportée le 9 novembre 1 789, était longue
et étroite; neuf cents députés environ y délibéraient devant des
tribunes remplies d'un public nombreux, dont la présence of-
frait des dangers que Malouct avait signalés vainement. La
plupart des débats s'ouvraient par un exposé des principes gé-
néraux, puis dégénéraient en véritables batailles entre le côté
gauche et le côté droit. On se menaçait, on s'injuriait. Tout
devenait affaire personnelle. Les membres de la droite n'étaient
pas les moins emportés. Dans la séance du 21 août, l'un d'eux,
Faucigny, se leva, et s'écria en montrant les députés de la gau-
che : « Il n'y a qu'une manière d'en f nir, c'est de tomber le
sabre à la mam sur ces gaillards-là. » Les présidents étaient
fréquemment réduits à suspendre les séances.
« L'Assemblée, disait Mirabeau, n'est pas une assemblée. Elle
est un peuple. Elle agit, comme le peuple qu'elle représente,
par des mouvements toujours brusques, toujours passionnés,
toujours précipités. Elle a ses orateurs et ses spectateurs, son
théâtre et son parterre , son foyer et ses coulisses. Elle favo-
rise le talent quand il la sert, elle l'humilie quand il la con-
trarie '. »
Tout le travail se faisait dans les comités, investis par la
force des circonstances de pouvoirs dont personne à l'origine
ne s'était douté. Les discours publics n'étaient plus que des
plaidoyers violents. Les députés naguère les mieux écoutés,
i OEuvres de Mirabeau, quarante -septième note à la cour.
£40 LIVRE QUARANTE -SIXIEME.
Sieyès par exemple, se condamnaient au silence. Talleyrand ,
esprit incisif et mordant, exerçait peu d'autorité. Après Mira-
beau, dont la puissance oratoire triomphait toujours, et Bar-
nave , qui faisait admirer la souplesse d'un talent toujours égal
et prêt à toutes les discussions, on n'écoutait guère que les
deux champions du côté droit , Maury et Cazalès : Maury, im-
perturbable, repoussant des assauts avec une vigueur parfois
rivale de celle de Mirabeau, orateur;» grands effets, impérieux
jusque dans la défaite, ne se rendant jamais, et gardant sur la
dernière brèche où il était poursuivi une énergie pleine de
fierté , mais habitué à la déclamation , politique médiocre ,
ignorant la langue des alfaires , peu capable de persuader ni
de convaincre; Cazalès, adroit et entreprenant, dont la parole,
acérée comme une épée , savait défendre les principes consti-
tutionnels et percer à jour les sophismes révolutionnaires. Au
dessous d'eux venaient les Lameth, anciens familiers du châ-
teau , intrigants de cour, qui en se jetant dans la révolution
n'avaient fait que changer d'intrigue, et mettaient une sorte de
point d'honneur à soutenir des motions insensées.
Une des discussions les plus irritantes lut celle qui s'engagea
sur les journées d'octobre. Le Châtelet avait fait une enquête;
le député Chabroud présenta un rapport sur la procédure, et
après avoir examiné les charges qui pesaient sur Jlirabeau et
le duc d'Orléans , conclut qu'il n'y avait pas lieu de poursuivre.
Le rapport était honnête , consciencieux , mais froid et écrit
dans l'inlenlion évidente d'atténuer les scènes hideuses de Ver-
sailles. La droite se récria ; le marquis de Donnai lui-même ,
un de ses membres les plus calmes et les plus autorisés , prit
avec une noble vivacité la défense des gardes du corps, aux-
quels justice n'était pas rendue. On abandonna l'accusation
conti'e Mirabeau, mais on essaya de la reprendre contre le duc
d'Orléans , qui était naguère revenu de Londres, et qui s'étant
présenté à la cour y avait été hué par les courtisans. L'Assem-
blée , ayant hâte d'étouffer l'affaire , et comprenant le danger
de laisser mettre ses membres en accusation, adopta les conclu-
sions de Chabroud. Aucune poursuite n'eut lieu.
XIL — La discipline de l'armée de mer courait les mêmes
périls que celle de l'armée de terre. Des actes d'insubordina-
lion furent commis à bord de l'escadre de Brest, à propos de
modifications apportées au Code pénal maritime.
[septembre 1790] ATTAQUES CONTRE LES MINISTRES. 241
Le 20 septembre, l'Assemblée décida que les marins insu-
bordonnés subiraient un jugement; elle envoya deux commis-
saires à Brest, Les quatre comités de la diplomatie, de la
guerre, des colonies et de la marine, se réunirent et chargè-
rent d'un rapport commun le baron de Menou , devenu l'un
des membres les plus actifs de la gauche. Ce dei'nier conclut
en incriminant la municipalité de Brest, qu'il accusa de s'être
mêlée indûment des affaires de la marine, et les ministres, aux-
quels il reprocha leur inertie. II proposa d'exprimer contre eux
un A'ote de défiance que le président porterait au roi.
La guerre fut donc déclarée aux ministres. L'Assemblée les
accusait de ne pas la seconder, tandis qu'ils l'accusaient à leur
tour de paralyser leur action par ses décrets.
Mirabeau écrivait au roi, quelques jours auparavant, qu'il fal-
lait des ministres agissant sur le pays, sur l'opinion, avec une
politique arrêtée, avec des journaux pour la faire connaître et
pour préparer un parti de gouvernement en vue de nouvelles
élections. Quant à l'Assemblée actuelle, elle finirait par admi-
nisticr et gouverner tout à fait , si les ministres ne prenaient
immédiatement le parti d'assister à ses séances. « Leur présence
seule, disait-il, peut y servir d'intermédiaire et de lien commun
entre des pouvoirs qu'il est plus facile de séparer dans la théorie
que dans la pratique. » Le roi devait donc demander carré-
ment le retrait du décret qui l'empêchait de choisir les minis-
tres dans l'Assemblée. En prenant cette initiative, il aurait pour
lui !a justice, l'intérêt public, les véritables principes, les suf-
frages de tous les hommes éclairés. L'Assemblée ne pourrait s'y
opposer, et si elle le faisait, elle deviendrait responsable des
conséquences du refus '.
Lorsque Menou eut présenté sa proposition , Cazalès prit la
parole. Il tonna, lui aussi, contre lincapacité des ministres en
exercice. Il fit tomber toutes ses foudres sur Necker, dont il
regrettait l'absence. «Je l'aurais, s'écria-t-il , accusé d'avoir
provoqué la révolution sans avoir préparé les moyens qui de-
vaient en assurer le succès et en prévenir les dangers. » Il ac-
cusa la Tour du Pin d'avoir laissé désorganiser l'armée et écla-
ter les insurrections militaires. Il accusa Saint-Priest d'avoir
souffert qu'on désobéît aux ordres du roi. Il les accusa tous de
s'être renfermés dans une neutralité honteuse, et isolés de la
1 Mirabeau , 23^, 2G^ et 32^ notes à la cour, septembre et octobre.
vu. 16
242 LIVRE QUARA^ITE-SIXIEME-
chose publique, d'être des âmes froides, dépourvues de l'éner-
p^ie nécessaire pour couvrir le roi comme autrefois Strafford ,
ou pour rentrer dans l'oLscurité d'où ils n'eussent jamais dû
sortir. Il leur appliqua ce vers du Tasse : « Ils allaient encore,
et ils étaient morts. » Cependant il conclut à repousser un blâme
collectif et à demander qu'on émît contre tel ou tel d'entre eux
des griefs précis. Car si l'on voulait Llàmer un ministère entier,
il fallait que la couronne eût, comme en Angleterre, le droit
de consulter le pays par de nouvelles élections; autrement on
n'aboutirait qu'à enlever au roi le peu d'autorité morale qui
lui restait.
Une partie de la gauclie insista, a Le pouvoir exécutif, dit
Charles Lameth, fait le mort pour faire croire que vous l'avez
détruit; mais vous le verriez revivre d'une manière terrible, si
vous lui donniez plus de force qu'il ne doit en avoir. » L'As-
semblée se rangea pourtant de l'avis de Cazales. Elle repoussa
la motion, sentant qu'un vote de. défiance serait un acte d'hos-
tilité contre Louis XVI, tant que la loi sur la responsabilité
ministérielle n'était pas faite. L'accusation contre la municipa-
lité de Brest fut également abandonnée. On se contenta de
l'avertir « que l'excès de la vertu est souvent nuisible » . Les
dispositions nou^ ebes qu'on avait introduites dans le Code pé-
nal maritime furent modifiées, sur la demande adressée de Brest
par une société des Amis de la constitution, qui concoururent
à rétablir la subordination dans l'escadre.
L'Assemblée termina ses discussions sur la marine en votant
le remplacement du drapeau blanc par le drapeau national aux
trois couleurs. Elle craignait que le drapeau blanc ne servît de
ralliement à la contre-révolutiun, qui était loin encore d'éclater,
mais que plus d'un signe précurseur, les mécontentements indi-
viduels, l'agitation des provinces, les troubles militaires, annon-
çaient comme inévitable. On ne parlait que de conspirations,
de complots, de trames ténébreuses, d hommes qui regrettaient
l'ancien régime. On regardait comme un défi l'attitude et les
dédains affectés des députés de la droite qui semblaient atten-
dre des jours meilleurs. Mirabeau, furieux des attaques per-
sonnelles qu'ils avaient dirigées contre lui au sujet des journées
d'octobre, ne les ménagea pas et parla plusieurs fois de terri-
fier la contre-révolution, ce qui souleva de leur part des récri-
minations violentes. L'un d'eux, Guilhermy, le qualifia d'assas-
sin, et fut puni par lAssemblée de trois jours d'arrêté
[novembre 1790] CHANGEMENT DU MINISTERE. 243
Ces orages intérieurs servirent cF excitation aux journaux
patriotes, d'ailleurs sûrs de Fimpunité. Marat demanda, non
plus la retraite des ministres, mais leurs têtes. La section Mau-
conseil rédigea contre eux une pétition qu'elle envoya aux
quarante-sept autres sections et que trente-sept adoptèrent.
Bailly se laissa persuader de la présenter à l'Assemblée, et Dan-
ton, l'ancien président du club des Cordeliers, en fît la lecture
(le 10 novembre). La pétition reprocbait aux ministres d'avoir
eu V impudeur de ne pas se retirer. Elle énumerait de longs
griefs contre Saint-Priest, Cicé et la Tour du Pin. On devait
s'assurer de leurs personnes et les faire juger par une haute
cour nationale. Danton parlait au nom des bons citoyens de
Paris, qui représentaient /«^(yu'à un certain point les départe-
ments. D'ardentes protestations s'élevèrent, mais ce fut tout.
L'Assemblée se laissa faire la loi.
Les querelles entre députés amenaient des duels fréquents.
Cazalès s'était déjà battu avec Barnave. Le 12 novembre, le
dvic de Castries se battit avec Charles Lameth, pour venger
une insulte adressée aux députés nobles qui avaient appartenu
à l'armée. Il le blessa. Le lendemain, une bande envahit l'hôtel
de Castries, le saccagea et en brisa les meubles. Cette ven-
geance populaire étant annoncée à l'Assemblée, y fut applau-
die par les tribunes. Le président menaça en vain de les faire
évacuer. Maury et la droite réclamaient le châtiment exemplaire
des pei'turbateurs, quand on apprit que l'hôtel avait été évacué
sans collision , à l'apparition de la Fayette et de la garde na-
tionale. L'Assemblée se contenta de savoir l'ordre rétabli, et ne
sévit pas. La municipalité de son côté fit une simple proclama-
tion pour inviter au calme. Cependant Fréron et Desmoulins
célébrèrent dans leurs journaux la justice du peuple, et avouè-
rent effrontément que Y exécution avait été ordonnée par im
comité.
La Fayette croyait toujours que chaque émeute serait la der-
nière. Mais Mirabeau calculait mieux, jugeant que les émeutes
le ruineraient, qu'il serait obligé un jour de faire tirer sur le
peuple, et que ce jour-là il se blesserait lui-même mortelle-
ment '.
Les ministres étaient condamnés. Si l'Assemblée avait reculé
devant un blâme collectif, elle les laissait outrager par le pu-
* 24« note, du 10 septembre.
IG.
244 LIVRE QUARANTE-SIXIEME.
blic, et les tuait moralement par des attaques individuelles.
Louis XVI seul continuait à les soutenir, par susceptibilité per-
sonnelle, croyant que s'en prendre à eux c'était faire injure à
sa prérogative. Il s'irritait aussi que la Fayette prétendit lui
dicter des choix et reconstituer sa maison militaire avec des
patriotes ou d'anciens gardes-françaises.
Enfin il céda. La Tour du Pin, qui demandait lui-même sa
retraite, fut remplacé le 16 novembre par du Portail, officier
qui avait servi en Amérique; et le 20, Cicé remit les sceaux à
Duport du Tertre, avocat estimé et laborieux, membre de la
commune. Ces choix furent l'œuvre de la Fayette. Necker avait
déjà eu pour successeurs Lambert et Delessart, et Fleurieu
avait succédé à la Luzerne. Saint-Priest se retira un peu plus
tard, le 24 décembre. Montmorin, moins compromis, car Cha-
pelier l'avait fait excepter nominalement des attaques dirigées
contre ses collègues, fut le seul qui resta.
Ce changement de ministère arriva encore trop tard. D'ail-
leurs, quel que fût le mérite des choix, les nouveaux ministres,
désignés individuellement, n'eurent aucune politique com-
mune, et, condamnés plus ou moins à la même inertie que leurs
prédécesseurs, attendirent du roi une impulsion qu'ils ne reçu-
rent pas. Montmorin seul, quoique d'un caractère un peu in-
certain , chercha à s'entendre avec Mirabeau , pensant qu'il
pourrait avec lui gagner Barnave , neutraliser les autres chefs
de l'Assemblée et préparer un nouveau ministère capable de
changer l'esprit des départements pour les élections prochai-
nes. Pour sauver le roi, il eût voulu rendre à la reine sa popu-
larité. Mais ces ouvertures n'eurent pas de suite.
XIII. — La constitution civile du clergé amena quelques
évêques à rédiger une Exposition des principes de l'Eglise galli-
cane. Ils demandèrent que la nouvelle organisation fût confiée
à la puissance spirituelle ou au moins faite avec son concours;
qu'on négociât avec le pape , et qu'on assemblât des conciles
provinciaux ou un concile national. Plus de cent évéques
signèrent cette exposition, indépendamment des protestations
et des réserves qu'ils firent dans de nombreux mandements
contre le changement des circonscriptions diocésaines, le
système d'élections adopté, et l'attribution de l'institution
canonique aux métropolitains seuls, à l'exception du pape. Le
clergé se sentant dans une situation très-périlleuse , ses chefs
[décembre 1790] LE SERMENT DU CLERGÉ. 2(5
cherchaient à s'entendre pour suivre, au moins provisoirement,
une ligne de conduite commune.
En effet, c'était bien, quoi qu'on voulût dire, la liberté et les
droits de l'Eglise catholique qui étaient en cause. Tout dans la
constitution civile leur était hostile, jusqu'aux dispositions se-
condaires qui plaçaient le clergé dans une sorte de dépendance
des administrations départementales'. Mais la majorité des dé-
putés prirent pour une résistance à la révolution une opposi-
tion qu'ils n'avaient pas su prévoir. La ferveur soudaine que
des contre-révolutionnaires connus affectèrent pour les dioits
de l'Eglise, les irrita. Ils ne voulurent pas voir qu'ils avaient
mis une arme redoutable aux mains de leurs adversaires.
Un débat de cette nature ne pouvait d'ailleurs se renfermer
dans l'enceinte de l'Assemblée. Il soulevait les passions popu-
laires. L'évéque de Metz, un des plus opposants, fut en butle
à des démonstrations menaçantes et quitta son diocèse. Il fut
dénoncé à la Constituante par des habitants de la ville. Le fait
fut porté à la tribune. Le député Voidel prononça un A'éritable
réquisitoire, et traita les évèques de réfractaires . Mirabeau
parla dans le même sens avec une violence inqualifiable , que
son désir de prévenir tout soupçon de connivence avec la contre-
révolution peut à peine expliquer. Il accusa le clergé de vou-
loir faire croire à la rume de la religion j)our perdre la révolu-
tion, et il l'adjura de coordonner l'Evangile à la constitution.
Il entra même sur ce sujet dans une discussion théologique fort
déplacée , à laquelle Maury répliqua vertement , en prouvant
qu'il était dans le faux, et que la théologie devait demeurer
étrangère à la tribune. Le débat fut très-orageux et très-a!ar-
mant; car il montra que la guerre religieuse était déclarée,
que rien ne l'arrêterait, et qu'elle irait loin. De part et d'autre
on se lança des pronostics terribles. « Prenez garde, s'écria
Maury, il n'est pas bon de faire des martyrs. » — « Croyez-vous,
dit Cazalès, croyez-vous en chassant ces évéques de leurs siè-
ges, ces curés de leurs presbytères, vaincre la résistance que
leur conscience vous impose? Non, vous êtes au premier pas
de la persécution qui s'ouvre devant vous. Doutez-vous qu'une
partie des fidèles ne demeure attachée à ses anciens pasteurs et
aux principes éternels de l'Eglise? Alors le schisme est intro-
duit, les querelles de religion commencent, le royaume sera
1 Voir les preuves de cette assertion dans V Histoire de la Terreur, de Ter-
naux, t. !'=■", Eclaircissements, § 2, la constitution civile du clergé.
246 LIVRE QUARANTE-SIXIEME.
divisé. Vous verrez les catholiques, errants sur la surface de
Tempire, suivre dans les cavernes, dans les déserts, leurs mi-
nistres persécutés, afin de recevoir d'eux des sacrements vali-
des. Vous ne sacrifierez pas tant de victimes à votre fol or-
gueil!...» L'Assemblée n'écouta rien. Elle imposa aux évêques
et à tous les membres du clergé sans exception un serment
constitutionnel.
Louis XYI tarda beaucoup à sanctionner ce nouveau décret.
Il était convaincu avec l'archevêque d'Aix que la religion,
l'État et le roi couraient un péril égal. Il attendit d'abord une
réponse de Eome. Cette réponse n'arrivant pas, il envoya sa
sanction le 26 décembre après bien des tergiversations. Fai-
blesse déplorable et peut-être la pire de toutes, car ou il s'a-
vouait incapable de résistance, ou il se déconsidérait par un
manque de sincérité. Son opinion personnelle était trop con-
nue. On supposa qu'il cherchait à précipiter une crise, que
beaucoup de royalistes commençaient à désirer.
Le 27, l'abbé Grégoire se présenta à la tribune et prêta le
premier le serment constitutionnel. Environ soixante députés
du clergé suivirent son exemple.
Le 2 janvier 1791 , Gobel, évêque de Lydda in partibus et
coadjuteur de l'évêque de Baie , jura à son tour. Les autres
prélats furent appelés. Bonnal, évêque de Clermont, se déclara
prêt à prêter le serment, mais voulut l'interpréter. L'Assem-
blée se récria, prétendit qu'il prêtât le serment pur et simple,
et sar son refus passa à l'ordre du jour. Il y eut pendant trois
séances une incroyable tempête, accompagnée par les cla-
meurs des tribunes et les cris du dehors. Les évêques et le
côté droit luttèrent avec une énergie invincible contre les vio-
lences de la gauche, décidée à briser une résistance qu'elle re-
p^ardait comme une atteinte à sa souveraineté. Lameth soutint
que les évêques refusants devaient être destitués à titre de
fonctionnaires qui n'obéissaient plus, Mirabeau prétendit qu'on
ne violentait point les consciences, puisque les opposants res-
taient maîtres de garder leurs opinions en donnant leur démis-
sion. On commença l'appel nominal des députés ecclésiastiques
qui n'avaient pas prêté le serment. Les premiei's appelés moti-
vèrent leur refus avec une simplicité et un désintéres emont
propres à forcer l'admiration la plus rebelle. La majorité im-
patiente et irritée fit cesser un appel qui devenait un scandale
inutile et dan^jereux.
[janvier irCl] SCHISME G0:NSTITUTI0NNEL. 247
Le nombre des adhérents ou des assermentés ne dépassa pas
soixante-dix, sur lesquels un tiers environ se rétractèrent plus
tard. Mais qu'était-ce qu'un pareil succès? Il fallait encore faire
prêter le serment aux curés et aux desservants de toutes les
églises de France. Or, il y en eut à peu près les trois quarts
qui le refusèrent; même parmi ceux qui jurèrent, un certain
nombre se hâta de se rétracter; d'autres quittèrent les ordres.
Il fallut déployer la force, c'est-à-dire réunir la garde natio-
nele, pour la cérémonie du serment, qui eut lieu le dimanche
dans les églises de Paris. Malgré cette précaution, il y eut des
rixes, des collisions, entre autres à Saint-Sulpice, le peuple
prenant fait et cause pour ou contre les prêtres qui refusaient
de jurer. Comme le nombre des assermentés ne fut pas assez
considérable pour assurer le service divin, la municipalité fut
obligée d'ordonner que les non-assermentés continueraient de
le célébrer jusqu'à ce quils fussent remplacés légalement. A
partir de ce moment, la guerre s'ouvrit entre le catholicisme et
la révolution. La presse révolutionnaire se déchaîna contre la
religion , ne lui ménagea aucun outrage , l'accabla de pam-
phlets, de caricatures, de violences et d'ignominies.
Les hostilités une fois déclarées, on alla vite. On ne discuta
plus les questions; on les trancha. La municipalité de Paris
ayant demandé un changement dans la répartition des paroisses
de la cité, l'Assemblée le vota sans examen, sans enquête, mal-
gré Maury, qui lui reprocha ironiquement de se réduire au rôle
de greffe pour l'enregistrement (}ie6 délibérations municipales.
Le 21 janvier, Barnave proposa la destitution immédiate de tous
les évéques non assermentés. Le décret fut voté avec les violen-
ces ordinaires, en dépit dei efforts éloquents de Gazalès, qui ne
put réussir même à en retarder l'exécution. Les constitutionnels,
comme Duport, eussent pu défendre le clergé; aucun ne l'osa.
Quatre évéques seuls prêtèrent le serment : Talleyrand,
Gobel, l'évéque de Viviers, et Brienne.
Ce serment, qui agita Paris, mit en feu plusieurs départe-
ments. L'archevêque de Strasbourg, non content de le refu-
ser, voulut s'opposer à la nomination d'évêf[ues constitution-
nels dans le Haut-Pihin et le Bas-Rhin. L'Assemblée envoya des
commissaires. Ces commissaires ne purent s'entendre ni avec
les administrations départementales, ni avec les municipali-
tés; ils proposèrent de suspendre le directoire et le procureur
syndic du Haut-Rhin, en déclarant qu'on n'échapperait à
248 LIVRE QUARANTE-SIXIEME.
l'anarchie que par des mesures exceptionnelles et dictatoriales.
Les paysans d'Uzès dans le Gard, ceux des environs de Lorient
et de Vannes s'armèrent en faveur des prêtres qui refusaient
le serment, et abandonnèrent ceux qui, d'ailleurs en petit
nombre, consentirent à le prêter. 11 y eut de part et d'autre
des écbauffourées et des coups de fusil.
XIV. — La guerre civile n'était plus évitable. Il serait long
d'énumérer les troubles qui éclataient pour des motifs dis'ers
sur une foule de points. Il y en eut à Lyon à propos du mam-
tien des octrois, à Cahors et à Aix. Dans cette dernière ville,
le peu})le s'insurgea contre la municipalité, accusée d'incivisme.
Trois de ses membres, parmi lesquels se trouvait Tavocat Pas-
calis, un des orateurs des états de Provence, furent poursui-
vis par des bandes furieuses. On crut les sauver en les enfer-
mant dans la prison. La multitude en força les portes, s'empara
d'eux, et les pendit aux arbres de la promenade (décembre).
Les tribunaux noviveaux n'étaient pas encore en fonction, et
les prisons regorgeaient de prévenus qu'on ne jugeait pas.
Quelquesrovalistesde l' Ardecbe et de la Lozère avaient publié
à Jalès, le 4 décembre, le manifeste dune fédération contre-
révolutionnaire. On apprit aussi que les Autrichiens chassés de
Bruxelles par une insurrection populaire y étaient rentrés le
2 décembre, que les émigrés réfugiés à la cour de Turin s'agi-
taient et avaient formé un complot pour s'emparer de Lyon.
Les journaux patriotes de Paris redoublèrent à cette occasion
d'invectives contre les traîtres. Les rédacteurs et les impri-
meurs des journaux royalistes furent menacés.
L'Assemblée avait offert, au moment des fêtes de la fédéra-
tion, un point de ralliement aux hommes d'ordre. Mais ses fau-
tes récentes, la précipitation, les violences, les scandales de
ses délibéx'ations avaient détruit son prestige. Elle acheva de le
perdre en décrétant le schisme religieux. Elle-même le sentit,
en dépit de l'entraînement frénétique auquel elle obéissait
beaucoup trop. Elle s'ipeiçut qu'elle commençait à s'user et
qu'il lui faudrait mettre fin à ses interminables travaux. Elle
chargea un comité de déterminer les lois qui lui restaient à
faire et l'ordre dans lequel elle les ferait. Ce comité présenta
son rapport le P' janvier 1791, Les projets de loi avaient été
classés en deux séries; il se trouva que la seconde série en con-
tenait à elle seule plus de cent.
[janvier 1791] VUES DE :.IIRAr,EAU. 249
Mirabeau , avec son activité désordonnée , fébrile , et son
imperturbable croyance en lai-même, s'épuisait en combinai-
sons moitié sérieuses, moitié cbimériques, pour trouver une
ancre de salut. Il adressait au roi mémoires sur mémoires, sans
obtenir toujours que Louis XVI y prêtât l'attention nécessaire.
Il reprocbait au gouvernement de ne rien faire pour arrêter la
révolution, et de prendre à tâcbe d'irriter les révolutionnaires.
Il jug^eait urgent d'établir des correspondances avec le dépar-
tement, comme faisaient les clubs, et de créer une presse gou-
vernementale , tandis qu'on n'avait devant soi qu'une presse
révolutionnaire et une presse contre-révolutionnaire se com-
battant toutes les deux '.
Il faisait un tableau terrible de l'état de Paris. «Jamais,
disait-iP, autant d'éléments combustibles et de matières in-
flammables ne furent rassemblés dans un tel foyer. Cent follicu-
laires dont la seule ressource est le désordre, une multitude
d'étrangers indépendants qui soufflent la discorde dans tous les
lieux publics, tous les ennemis de l'ancienne cour, une im-
mense populace accoutumée depuis une année à des succès et
à des crimes, une foule de grands propriétaires qui n'osent pas
se montrer parce qu'ils ont trop à perdre; la réunion de tous
les auteurs de la révolution et de ses principaux agents; dans
les basses classes, la lie de la nation, dans les classes plus éle-
vées, ce qu'elle a de plus corrompu : voilà ce qu'est Paris.
Cette ville connaît toute sa force; elle l'a exercée tour à tour
sur l'armée, sur le roi, sur les ministres, sur l'Assemblée; elle
l'exerce sur cbaque député individuellement; elle ôte aux uns
le pouvoir d'agir, aux autres le courage de se rétracter, et une
foule de décrets n'ont été que le fruit de son influence. Il est
certain que Paris sera la dernière ville du royaume où l'on re-
mettra la paix. »
Mirabeau représentait que la Constituante s'était chargée de
trop de choses; qu'elle pliait sous le faix; qu'elle était écrasée
sous les décombres qu'elle avait entassés; qu'il fallait absolu-
ment reviser la constitution, faile d'ailleurs avec de simples
pierres d'attente, et la débarrasser de toutes les mesures dic-
tées par la haine et la crainte pendant la lutte soutenue contre
les deux ordres supérieurs^. Cette lutte étant terminée, une
1 Huitième note à la cour, 3 juillet 17 90.
- Quarante-septième note, %j décembre 1790.
^ Trentième note, du 14 octobre 1790.
250 LIVRE QUARA>'TE-SIXIE.ME.
assemblée nouvelle pourrait faire de sang-froid , non une con-
tre-révolution, mais une contre-constitution.
Il cherchait donc les moyens d'en finir avec la Constituante.
Il calculait les pièges qu'on pouvait lui tendre. Il conseillait à
Louis XYI et à la reine de lutter de popularité avec elle, de se
montrer en public, de paraître aux revues, de visiter les hôpi-
taux et les ateliers. Il était d'avis qu'on obligeât les députés
sortants à rendre compte à leurs commettants, ce qui devait
amener d'utiles polémiques.
Il voulait que la nouvelle assemblée formât deux chambres;
que le roi pût lui présenter des projets de loi, répondre à ses
décrets par un vélo absolu et prononcer sa dissolution ; que les
ministres pussent discuter avec elle, lui apporter des rensei-
gnements et des lumières, accepter ou combattre ses mesures.
Il voulait supprimer toute indemnité pour les députés, afin de
forcer les électeurs à n'élire que des propriétaires. Il voulait
que toutes les administrations et les municipalités fussent pla-
cées sous la main du roi, qu'elles ne reçussent d'ordre que de
lui. Il le voulait surtout pour les gardes nationales, condam-
nées autrement à être Tin-trument des factieux.
Il s'effrayait à juste titre de ce courant révolutionnaire qui
emportait tout, et dont la force devenait irrésistible. La féro-
cité du peuple, disait-il, n'augmente-t-elle pas par degrés?
N'attise-t-on pas de plus en plus toutes les haines contre la
famille royale? Ne parle-t-on pas ouvertement d'un massacre
général des nobles et du clergé? N'est-on pas proscrit pour la
seule différence d'opinion? Ne fait-on pas espérer au peuple le
partage des terres?
Il fallait pour les prochaines élections envoyer des commis-
saires dans les départements, y faire des proclamations, y or-
ganiser des comités et une presse gouvernementale; écrire,
écrire beaucoup, et rassembler une foule d'écrivains poui- in-
fluencer l'opinion; supprimer les clubs; enfin, imposer silence
à ces journaux révolutionnaires dont la pression tendait à ren-
dre toute administration, toute justice impossibles, et la garde
nationale inutile ou dangereuse le jour où on aurait à se servir
deîle.
Plusieurs de ces idées sont discutables. Elles bouillonnaient
dans la tète de Mirabeau. Il ne semblait pas se douter qu'une
seconde assemblée pût être plus révolutionnaire que la pre-
mière. Au fond cependant il était dans le vrai. Il fallait tirer
[jANviEn 1791] MIRABEAU ET BOUILLE. 251
parti des fautes de la Constituante, être non pas plus libéral ,
mais l'être mieux, et se dégager, ses chefs eux-mêmes com-
mençaient à en sentir la nécessité, des liens de la démagogie.
Aux difficultés d'exécution qu'on ne manquait pas d'objecter,
Mirabeau répondait qu'il fallait vaincre ou périr ; qu'aussi bien,
si l'on n'agissait pas, on périrait, ne fût-ce que de consomption.
Enfin, il répétait sur tous les tons que le côté droit n'était
bon à rien ; que sa conduite était insensée ; qu'une guerre civile
serait d'autant plus absurde qu'il faudrait rétablir après elle
presque tout ce que la Constituante avait fait.
Si on lui objectait son propre rôle dans l'Assemblée, ses in-
conséquences, ses violences, l'opposition de son langage dans
certains jours avec les conseils qu'il donnait au roi, il n'avait
qu'une réponse : il ménageait sa popularité; car rien n'était
possible qu'aux hommes populaires. Aussi ne voulait-il pas se.
séparer des Jacobins. Lameth dit un jour dans le club : « Si
M. de Mirabeau n'était pas au milieu de nous , il ne serait pas
plus dangereux que Cazalès ou Maury. » Mirabeau répondit :
« Je serai avec vous jusqu'à l'ostracisme. » Il disait encore à
la cour qu'on ne devait pas reculer devant l'appel d'un jacobin
au ministère, par la raison qu'un jacobin ministre ne pourrait
pas être un ministre jacobin.
Cette politique personnelle, qui consistait à entretenir la
révolution d'une main et à la contenir de Vaufro, le condam-
nait à des expédients et à des tours de force perpétuels. Cher-
chant tous les moyens d'accroître son influence , il se fit élire
chef de bataillon dans la garde nationale, puis membre du
nouveau directoire de la Seine, puis président de l'Assemblée.
Il porta dans ces nouvelles fonctions son habileté consommée
avec un zèle et une ardeur qui achevèrent de compromettre sa
santé, ruinée par les fatigues et les excès.
Un autre homme pouvait jouer un rôle capital, c'était
Bouille, inve>ti d'un grand commandement dans l'Est, le
vainqueur de Nancy, et le premier des généraux par son auto-
rité personnelle.
Bouille , regardant une armée régulière comme l'unique
garmitie de l'ordre et de la monarchie, était uniquement occupé
d'empêcher celle qu'il commandait de se fondre entre ses mains;
car elle était livrée à toutes les causes d'indiscipline et de dis-
sokition. Il voyait avec méfiance les gardes nationales et les
fédérations qui s'organisaient d'elles-mêmes, sans autorisation
252 LIVRE QUARANTE-SIXIEME.
du roi ni de TAssemblée. Il déplorait que la Fayette eût exr.-
géré leur rôle et amoindri par là celui des troupes régulières.
La Fayette eût dû, suivant lui, s'assurer une force uiilitaire
sérieuse, soit en licenciant Tarmée el en la réorganisant comme
Cromwell, soit en tirant un meilleur parti des fédérés; puis à
l'aide de cette force diriger les députés et peser sur eux pour
établir une constitution monarchique qui fût durable. Bouille
se reprochait de ne s'être pas mis lui-même à la tête des fédé-
rés de l'Est.
Il se plaignait aussi que l'Assemblée laissât à dessein traîner
en longueur l'enquête destinée à punir les coupables de Nancv.
Les commissaires qu'elle avait envovés en Lorraine ne s'occu-
paient que d'y réchauffer le patriotisme'. Il eût youIu qu'elle
revînt sur les modifications fâcheuses apportées à la discipline
militaire. Il finit par croire la guerre civile nécessaire, non
pour rétablir Taiicien régime, ce qui n'était ni possible ni dési-
rable, mais pour arrêter une désorganisation croissante et
relever le roi.
Pendant ce temps, les émigrés s'agitaient à Turin et sur la
frontière, sans d'ailleurs réussir à s'entendre, car les préjugés,
les idées fausses, les passions, les ambitions, les intrigues de
tout genre, s'entre-croisant de mille manières, enfantaient le
chaos. Galonné, devenu conseiller principal du comte d'Ar-
tois à Turin, rêvait d'organiser une coalition des souverains
pour intervenir en France. Breteuil, retiré en Suisse, formait
de son côté le plan d'une réaction militaire, indépendante de
tout appui étranger. Louis XVI, adoptant cette dernière idée,
fit connaître à Bouille (octobre et novembre) qu'il songeait à
se retirer au printemps suivant dans une des places de son gou-
vernement, telle que Montmédy. Bouille chercha les moyens
de grossir son armée. Il désirait que l'empereur fît une démon-
stration sur la frontière, sous un prétexte quelconque, comme
celui de soutenir les réclamations des princes allemands pos-
sessionnés en Alsace et en Lorraine. Il eût trouvé là une occa-
sion de concentrer des troupes; il eût ensuite fait demander
par ces troupes et par les départements frontières que le roi
vînt les commander. La vue de Louis XVI à cheval eût entraîné
l'armée. Il comptait sur Mirabeau , dont il connaissait vague-
ment les relations avec la cour, pour enlever l'adhésion de
l'Assemblée.
* Mémoires de Rouillé, cIi. xii et xiii.
[février 1791] ROLE DE LA FAYETTE. 253
Louis XVI, en parlant de s'éloigner de Paris, n'annonçait
aucun plan de conduite ultérieure. On le croyait trop fidèle à
ses serments pour s'écarter de la constitution. Mais Bouille se
disait que la constitution avait été jurée avant d'être achevée;
que les derniers votes la rendaient de plus en plus vicieuse;
qu'elle conduisait à une guerre civile infaillible et prochaine,
svirtout depuis qu'elle avait décrété un schisme ; qu'il fallait
donc la modifier à tout prix et au plus tôt; que la vue du roi à
la tète de l'armée pourrait donner le signal d'une réaction,
arracher l'Assemblée elle-même à la pression fatale des jacobins
et faire décréter la révision.
Le 4; février 1791, la Mark vint porter à Bouille le dernier
plan de Mirabeau. Le général le jugea plus simple et plus sûr
que les autres et conseilla de le préférer. 11 promit d'en appuyer
la l'éussite avec ses troupes, et se fit fort de garder le roi et la
nouvelle Assemblée, soit à Fontainebleau, soit à Orléans.
Mirabeau était à ses yeux un ambitieux, avide d'argent, qui
s'était fait factieux pour parvenir; mais il appréciait ses grands
talents et ne doutait pas que son intérêt ne l'attachât à une
reconstitution de la monarchie. S'ils eussent gagné la Fayette,
le succès devenait aisé. Caria Fayette, malgré le déclin rapide
de sa popularité, avait encore auprès des gardes nationales et
dans les provinces l'autorité de son nom, symbole de ce qu'on
appelait le parti constitutionnel.
Malheureusement, la Fayette repoussa toute alliance. Il se
croyait toujours le maître, parce qu'il était, écrivait-il à
Bouille, incorruptible et impossible à intimider. Les maux
qu'on lui représentait étaient des misères à ses yeux. Ce dont
il se plaignait le plus, c'était des sottises des aristocrates. Il
redoutait moins les jacobins, quoique ceux-ci lui eussent déjà
déclaré la guerre, et qu'un desLameth aspirât à le supplanter
dans son commandement. 11 voyait en eux des auxiliaires in-
commodes, et c'était tout.
Bouille lui représentait en vam leur force croissante et le
danger d'une affiliation de mille à douze cents personnes, exer-
çant une propagande active dans les provinces et à l'étranger.
« Monstre, disait-il, dont la tête est à Paris et dont les bras
s'étendent sur toute la surface de la France. » La Fayette n'en-
tendait rien. Il désirait sans doute le concours de Bouille; mais
se défiant de ses opinions, il voulait se réserver l'action et se
servir de lui uniquement pour consolider la révolution, con-
257* LIVHE QUARANTE-SIXIEME.
vaincu que la partie saine de l'Asseniblée, et Mirabeau lui-
même, ne pourraient se dispenser de le soutenir'. Bouille ju-
gea qu'il se perdrait.
XV. — Le Lruit de ces projets et de ces négociations s'était
naturellement répandu. On savait les propos indiscrets et irré-
fléchis des émigrés. Les journaux de Paris répétaient que la
cour faisait des préparatifs de fuite; qu'on donnait au roi le
conseil d'aller se mettre à la tête des aimées ennemies.
Mesdames, tantes de Louis XYI, voulurent se rendre à
Rome. Les journaux sonnèrent l'alarme. C'était , suivant eux,
le premier acte d'un vaste complot. Le faible Bailly, à la tête
d'une députation, alla aux Tuileries pour y être l'organe des
craintes populaires. Marat et les journaux patriotes prétendi-
rent qu'il fallait arrêter les fugitives. La Fayette prit leur dé-
fense devant l'Assemblée, y soutint que la liberté d'aller et de
venir était écrite dans la constitution, et y obtint un assenti-
timent général. Barnave observa pourtant que les membres de
la famille royale pouvaient être soumis à des obligations pai ti-
culiêres.
Mesdames partirent escortées de trente dragons, ce qui ne
les empêcha pas d'être arrêtées deux fois, à Moret et à Arnay-
le-Duc. La municipalité de cette dernicie ville ne voulut les
laisser passer qu'avec un ordre de l'Assemblée, et les força de
l'attendre. Le jour où l'Assemblée délibéi-a sur cet ordre, la
foule se porta aux Tuileries , envahit le jardin et menaça le
palais. Bailly vint parlementer et n'obtint rien. Déjà les soldats
de garde avaient ôté les baïonnettes de leurs fusils. La Fayette
arriva avec la garde nationale, rangea ses canons mèche allu-
mée et dissipa l'attroupement. 11 s'en était formé un autre au
Luxembourg, où Monsieur, disait-on, fai-ait aussi des prépa-
ratifs de départ; les assurances que donna le prince suffirent
pour le calmer.
L'Assemblée s'émut. Chapelier fit d'abord décider que les
municipalités ne pouvaient agir en aucun cas que par voie
de pétition. On discuta ensuite les moyens d'arrêter l'émigra-
tion, qui prenait des proportions menaçantes. Chapelier repré-
senta qu'une loi sur ce sujet serait contraire à tous les droits,
à toutes les libertés, et même impossible, car elle entraînerait
* Lettre de la Fayette à Bouille, du 7 février 1791.
(lÉvniER 1791] PREMIÈRE LOI SUR L'ÉMIGRATION. 255
une série d'exceptions illimitées qui la détruiraient. Il n'y avait
que les fonctionnaires publics qui pussent êlre soumis à l'obli-
pation de la résidence. Plusieurs députés répondirent que les
circonstances exigeaient des lois exceptionnelles, Mirabeau prit
alors la parole et prononça un de ses plvis beaux discours. Il
démontra qu'une loi j)areille serait absurde, que les seules me-
sures à prendre étaient de simples mesures de police. « Si vous
faites une loi sur les émigrants, s'écria-t-il, je jure de n'y obéir
jamais. » Il n'obtint pourtant qu'une demi-victoire. Les
Lameth et cent cinquante membres de la gauche, invoquant
la nécessité d'empêcher une tentative de contre-révolution,
arrachèrent h l'Assemblée un vote d'ajournement qui ne tran-
chait rien (28 février.)
Le même jour, le peuple du faubourg Saint-Antoine courut
à Yincennes, envahit le donjon sous prétexte qu'on y faisait
des préparatifs militaires, et le démolit. On battit le rappel.
Santerre arriva tard avec le bataillon de garde nationale qu'il
commandait, et laissa faire. La Fayette arriva plus tard en-
core; mais il nhésita pas plus qu'aux Tuileries. Il dissipa la
foule , fit évacuer le château et s'empara de soixante émeu-
tiers. Comme il rentrait à Pai'is, plusieurs coups de feu furent
tirés sur son état-major. L'alarme avait gagné le palais. Deux
ou trois cents gentilshommes , armés d'épées , de pistolets et
de poignards, y avaient couru pour défendre la famille royale.
Le bruit se répandit qu'ils voulaient enlever le roi. La
Fayette alla droit aux Tuileries, exigea que les armes lui fas-
sent remises, et les fit briser dans la grande cour par les gardes
nationaux de service. Le roi, la reine et les royalistes ne hn"
pardonnèrent jamais cette exécution contre ceux qu'il aj)pelait
une nichée d'aristocrates, et que le peuple, auquel il semblait
les dénoncer, appela les chevaliers du poignard.
Le lendemain 1" mars, Mirabeau se présenta à la barre de
l'Assemblée au nom du directoire du département dont il était
membre.
Il déclara que l'administration départementale étant orga-
nisée, on assurerait désormais la tranquillité publique, en fai-
sant taire « les factieux qui, pour renverser la constitution,
persuadaient au peuple qu'il devait agir par lui-même comme s'il
était sans lois, sans magistrats. » Le département lança des
proclamations et multiplia les mesures de police.
L'Assemblée s'occupa ensuite de contenir les corps adminis-
25G LIVRE QUARANTE-SIXIÈ.ME.
tratifs dans les limites de leurs attributions et de les punir
quand ils en sortaient. Elle décida que ces moyens seraient
l'enquête par les commissaires, l'annulation des actes abusifs,
la suspension et la destitution. Seulement, toujours défiante à
l'égard du pouvoir exécutif, elle se réserva de prononcer la
peine de la suspension.
On installa, le 5 mars, à Orléans, en attendant la création
d'une haute cour nationale, un tribunal provisoire pour juger
les crimes de lèse-na(ion, dont on avait ôté la connaissance au
Chàtelet. Ce tribunal devait être composé de quinze juges élus
par les tribunaux les plus voisins.
L'Assemblée eut le tort de poursuivre en même temps la dis-
cussion d'une infinité de lois qui n'étaient ni nécessaires ni
urgentes, et qu'il y eût eu tout avantage à remettre à une autre
législature ; car il importait de hâter le moment où le gouver-
nement, à peu près suspendu de fait, reprendrait sa marche
régulière. Elle discuta ainsi un code de procédure criminelle
qui durait depuis trois mois, une loi sur le partage des succes-
sions, qui aboutit à rétablissement de l'égalité pour les succes-
sions ab intestat; une loi sur les apanages, une autre sur la
régence. La reine fut exclue de la régence; ce qui blessa pro-
fondément Louis XVL Quelques députés proposèrent de dé-
clarer la régence éligible; Barnave fit écarfer ce système, en
montrant que les raisons de l'hérédité de la régence étaient les
méaies que celles de l'hérédité de la couronne.
Le mois de mars ne fut pas moins troublé que les précédents.
Il y eut à Douai une émeute pour les grains, deux négociants
y furent pendus à des lanternes. A Paris, le 28, des attroupe-
ments empêchèrent le club monarchique de se réunir. Bailly
intervint et fut obligé d'ordonner sa fermeture. Les émeutiers
menaçaient de piller et de raser la maison de Clermont-Ton-
nerre , son fondateur.
On craignait la guerre à cause des menées des émigrés. L'As-
semblée avait décidé, le 28 janvier, que le roi serait prié de
mettre les régiments sur le pied de guerre; elle avait voté la
levée de cent mille auxiliaires qu'on engagerait pour trois ans,
et qui se tiendraient prêts à partir le jour où les hostilités seraient
déclarées. Au mois de mars, on fit un appel aux volontaires, et
Mirabeau demanda l'armement de la frontière du Nord; mais
il n'eut pas de peine à montrer que la crainte d'une coalition
contre la France était au moins prématurée.
[Avnii. 1791] MORT DE MIRAF.EAU. 257
On était convenu d'assujettir les fonctionnaires publics à la
résidence, seule loi possible contre l'émigration. Thouret pré-
senta cette loi le 28 mars, et souleva un violent orage en sou-
tenant que le roi, comme le premier des fonctionnaires publics,
devait y être soumis d'une manière plus particulière. Il proposa
de l'obliger à ne pas s'éloigner de l'Assemblée nationale au delà
d'une distance fixée et à ne pas sortir du royaume en temps de
guerre. La majorité applaudit. Gazalès prononça l'un de ses
discours les plus vifs et les plus entraînants, pour prouver que
c'était détruire l'inviolabilité royale, sans assurer à la constitu-
tion une garantie sérieuse. Qui, en effet, pouvait répondre de
ce qui arriverait si le roi quittait son poste ? Le débat était
d'autant plus irritant que l'hvpothèse pouvait se réaliser,
qu'elle était même attendue. La loi passa ; la droite se leva
tout entière indignée.
XVL — Tout à coup le bruit se répandit que Mirabeau, usé
par toutes les fatigues et par ses luttes de tribune, était à l'ar-
ticle de la mort. Un effort qu'il avait fait dans la séance du 27
devait lui être fatal. Il expira le 2 avril, après cinq jours d'ago-
nie, dans un hôtel de la Chaussée-d'Antin, entouré d'amis
éplorés : Lamark, Frocbot, Cabanis; car il était homme supé-
rieur jusque dans l'intimité, et les amitiés qu'il inspirait n'é-
taient pas moins vives que les admirations. Talleyrand, Barnave
le visitèrent. Il eut le temps de prendre ses dispositions et de
faire disparaître une partie de sa correspondance avec la cour.
Il dit, et ce tut un de ses derniers mots: «J'emporte dans mon
cœur le deuil de la monarchie. »
La nouvelle de sa mort fut reçue par le directoire du dépar-
tement et par l'Assemblée avec un silence de stupéfaction et
de respect. Chacun se tut et se recueillit. 11 y eut même un
moment de constei'nation. Le maître n'était plus là.
On lui fit, le 4 avril, une pompe funèbre jusque-là sans
exemple. L'Assemblée, les ministres, les corps constitués, les
différentes administrations, les gardes nationales formèrent le
cortège en présence de plus de deux cent mille spectateurs.
Le corps fut porté à la nouvelle église de Sainte-Geneviève,
qu'on appela dès lors le Panthéon, et sur le fronton de la-
quelle on mit cette inscription : Aux grands hommes la patrie
reconnaissante.
L'impression fut immense comme celle d'une calamité pu-
vu. 17
258 LIVRE QUARANTE-SIXIEilE.
Llique. La masse ifjnorante crut à un empoisonnement. Nul
ne savait ce que Mirabeau prétendait faire ; sa conduite incer-
taine, contradictoire, était peu intelligible. Ce n'était pas non
plus qu'il eût un groupe politique attaché à lui; il n'était pas
clief de parti. Encore moins qu'il n'eût pas d'ennemis; il en
avait de nombreux qui étaient ardents et irrités. Mais il possé-
dait ce prestige du génie qui commande l'admiration et devant
lequel tout s'incline. 11 était la personnification de l'éloquence
politique, cette force qui subjugue toujours, même quand elle
n'étonne plus, et qui avait alors le privilège d'étonner, car elle
était une nouveauté, une révélation. Le peuple, pour lequel il
faut que toute chose prenne un nom d'homme, attachait celui
de Mirabeau à l'idée de la révolution. Il en était à ses yeux
l'orateur, le représentant, Thonime d'Etat. C'était lui qui l'avait
faite, lui seul qui pouvait l'enrayer ou lui imprimer une direc-
tion. On sentait le besoin d'un maître; il n'y avait que lui qui
pût l'être ou le devenir. Dans cette terrible incertitude qui
pesait sur la conscience publique, il était naturel que le peuple
n'eût d'veux que pour cet homme « d'une nature puissante
et qui n'était médiocre en rien. »
Mirabeau eût-il réellement sauvé la France ? eût-il accompli
cette révision de la constitution qu'il jugeait nécessaire? eût-il
reconstitué le gouvernement? Qui le sait? Eût-il échappé à
l'action dévorante d'une révolution qu'il se repentait d'avoir
imprudemment précipitée ? N'avait-il pas songé trop tard à l'ar-
réter? et depuis qu'il avait pris cette résolution, ne lui avait-il
pas donné trop de gages? Vainement il se cramponnait à celte
tribune ' dont il avait fait son piédestal. Vainement il luttLsit
pour arrêter le torrent. Il avait plus de fougue que de force
réelle. Sans doute son éloquence cherchait à trouver au milieu
du choc des partis l'opinion moyenne, juste, nette et sensée.
Elle y arrivait quelquefois. Puis, confiante en elle-même, dé-
daigneuse, impérieuse, elle lançait des feux, elle foudroyait
ses advei'saires. Mais Mirabeau, homme du dix-huitième siècle,
en avait toutes les incertitudes. Faute de principes arrêtés, il
parlait sans conviction, comme un grand acteur. En autre point
d'appui non moins nécessaire lui manquait, l'estime publique.
On a dit de lui qu'il voulut remplacer la vertu par l'honneur.
Mais il comprenait l'honneur à sa manière. Il ne vit pas le tort
^ Lamartine.
[avp.il 1791] RESPONSABILITÉ DES MINISTRES. 259
moral qu'il se faisait en reccA'ant l'argent du roi; il s'ima^jina
qu'il lui suffirait de resler maître de ses opinions et de ne se
faire paye?- que pou?' être de son propre avis (Lamark). Il ne
vit même pas que ses relations avec la cour prenaient, dès
qu'elle?, étaient payées, le caractère d'une trahison. Sophiste
avec lui-même, comme il l'était souvent à l'Assemblée, il se
disait qu'il poursuivait l'argent pour avoir la renommée, la
renommée pour atteindre le pouvoir, le pouvoir pour sauver
le pays. N'était-ce pas trop calculer les profits de la gloire?
Sa mort fît donc une de ces impressions qu'il est donné à
peu d'hommes de produire. Elle laissa un vide immense, et
pourtant elle ini^pira peu de regrets. Aucun parti ne Aarda le
culte de sa mémoire, le parti révolutionnaire moins qu'aucun
autre. A peine revenu de sa première surprise, il se mit à le
déchirer. On incrimina les sources de la fortune qu'il laissait,
et Marat énuméra toutes ses trahisons (oraison funèbre de Mira-
beau, le 29 avinl). «Car, dit Lamartine, il écrasait la démo-
cratie de sa hauteur. Son talent était une ^pèce d'aristocratie
qu'on ne lui pardonnait pas. »
XVII. — Par une circonstance singulière, la première ques-
tion discutée après la mort de Mirabeau fut celle de l'organi-
sation du ministère. Desmeuniers avait présenté un rapport
où il concluait que la personne du roi étant inviolable et sa-
crée, il n'existait aucun contrôle effectif si les ministres, par
l'intermédiaire desquels le pouvoir exécutif agissait, n'étaient
responsables. L'Assemblée vota cette responsabilité et déter-
mina les cas dans lesquels elle s'exercerait. Elle décida que
les ministres rendraient au Corps législatif un compte annuel,
et que nul ordre du l'oi ne serait valable s'il n'était contresigné
par l'un d'eux. Le roi conservait d'ailleurs la liberté entière de
ses choix.
On maintint que les fonctions de député et celles de ministre
étaient incompatibles; car Tidée régnait toujours qu'il fallait
écarter jusqu'au moindre soupçon de corruption. Par le même
motif, on renouvela la déclaration que nul député ne pourrait
solliciter ou accepter une place ou une grâce du gouverne-
ment ou de ses agents pour lui ou les siens.
L'Assemblée fixa à six le nombre des ministères, qui furent
ceux de la justice, de l'intérieur, des finances, de la guerre
de la marine et des colonies, des affaires étrangères. Elle em-
17.
SCO LIVRE QUARANTE-SIXIEME.
ploya aussi beaucoup de temps à faire le partage de leurs attri-
butions, malgré Topinion de plusieurs députés qui voulaient
le réserver au roi.
Il y avait longtemps qu'elle s'occupait de refondre en entier
le système des impôts. Ses nombreuses lois linancières liqui-
dèrent la féodalité, introduisirent dans les contributions plus
d'uniformité et de simplicité, y effacèrent les dernières traces
du privilège, et complétèrent des réformes commencées de-
puis longtemps, jamais acbevées. Les rapporteurs du comité
de finances, Montesquieu, la Rochefoucauld, firent valoir ces
avantages, auxquels ils ajoutèrent ceux de la justice rendue
gratuite et des offices remboursés.
Cependant le tal)leau a plus d'une ombre. Il n'est pas dé-
montré que la Constituante ait allégé les charges publiques,
comme elle l'a prétendu. En outre, elle désorganisa le budget
par la suppression de cent soixante-dix millions d'impôts indi-
rects (sel, boisson, tabac, octrois). Elle supprima, par un décret
du mois de février 1-791, tous les droits d'octroi à l'entrée des
villes, bourgs et villages, à partir du 1*' mai suivant. En cela
elle céda au désir de la popularité et à la pression des ouvriers
de Paris ; ceux-ci exigeaient des consommations à bon marché
et y voyaient pour eux le profit principal de la révolution '.
Duport et le» financiers de l'Assemblée, qui pou^.sèrent à ces
concessions, se flattaient de compenser le déficit par un ren-
dement plus élevé des autres impôts, surtout de l'impôt direct
de\'enu plus uniforme et porté en principe au cinfjuième du
revenu. On se flattait aussi que la libération des charges féo-
dales augmenterait rapidement le revenu de la terre. Ces cal-
culs n'étaient pas sans justesse ; mais ils comportaient une
forte aléa. Ils rencontrèrent de graves objections au sein de
l'Assemblée. On était en pleine crise linancièi-e et monétaire.
L'argent se cachait ou sortait de France. Le temps n'était pas
favorable aux expériences en fait d'impôts. Le nouveau budget
avait un caractère trop révolutionnaire pour ne pas être pro-
visoire. Les impôts supprimés commencèrent à reparaître sous
le Directoire et furent rétablis tout à fait par le Consulat.
XYIII. — Les cérémonies du Carême furent l'occaiion de
* Voir de Svbel, Histoire de t Europe pendant la révolution française ,
liv. II, chap. IV.
EMEUTE DU 18 AVRIL 1791. 261
nouveaux troubles. Les prêtres qui avaient refusé le serment
célébraient le service divin dans les couvents et les chapelles
paiticulières. Les fidèles s'y portaient, et les ennemis de la
révolution affectaient de s'y porter aussi. Le 9 avril, des
bandes ameutées envahirent plusieurs couvents; des femmes,
des religieuses furent maltraitées. Le directoire du départe-
ment mit chaque chapelle sous la surveillance d'un préposé
laïque; on appela des détachements de la garde nationale. Les
violences continuèrent. L'église des Théatins, qu'on avait par
exception laissée libre pour le culle insermenté , dut être
fermée.
Le 18, Louis XVI voulut se rendre à Saint-Cloud pour y
recevoir la communion pascale dans sa chapelle des mains d'un
prêtre non-jureur. Mais le bruit courut que c'était là un pré-
texte pour masquer une fuite à l'étranger. Au moment du dé-
part, la voiture où il se trouvait avec la reine fut entourée par
la foule, malgré les gardes nationaux placés en haie. On n'en-
tendait qu'un cri : « Nous ne voulons pas qu'il parte ! » Des
bandes coururent au bois de Boulogne pour arrêter l'escorte
au passage.
Bailly, la Fayette firent de vains efforts pour dégager la
famille royale. Les ordres de la municipalité et du déparlement
ne furent pas obéis. Un bataillon de garde nationale qu'on
n'avait pas commandé, celui de Danton, barra la sortie du châ-
teau. xVu bout d'une heure d'attente et de tumulte, Louis XVI,
craignant l'effusion du sang et cédant aux prières d'un entou-
rage épouvanté, déclara qu'il resterait, malgré la Fayette, qui
se faisait fort de lui ouvrir un passage.
Ses ennemis prétendirent que c'était une scène jouée, afin
de constater qu'il n'était pas libre. Pour démentir ce bruit, il
se rendit à l'Assemblée le lendemain sur le vœu exprès des
ministres, et y déclara qu'il persistait dans l'intention du voyage
à Saint-Cloud.
La Fayette donna sa démission. Le département, la munici-
palité, les principaux constitutionnels, l'état-major de la garde
nationale, le supplièrent de la retirer. Il résista huit jours, et
ne céda qu'en faisant ses conditions, c'est-à-dire en exigeant
f[ue chacun des corps administratifs de Paris et chaque garde
individuellement prétassent le serment de garantir la sûreté des
personnes et des propriétés, la liberté religieuse et le respect
des autorités légitimes. Il licencia avec éclat la compagnie qui
2G2 LIVRE QUARANTE-SIXIEME.
s'ëlait le plus mal conduite dans la journée du 18. Un décret
de l'Assemblée, rendu malgré Robespierre, porta que les ci-
toyens actifs composeraient seuls la garde nationale.
La Fayette, qui commençait à sentir la nécessité de déployer
la force, avait toujours l'illusion de se fier à sa popularité. 11
e'crivait à Washington ' : «Ce qui semble une espèce de phé-
nomène, c'est qu'elle n'ait pu être ébranlée J'étais seul à
défendre la loi, et je suis parvenu à faire rentrer le flot dans
les digues constitutionnelles. »
Cependant le roi n'alla pas à Saint-Cloud. Il se contenta
d'affirmer, dans une circulaire adressée aux agents français à
l'étranger, qu'il était libre et qu'il voulait qu'on le sût. L'As-
semblée, à qui la circulaire fut communiquée, décida qu'elle
serait envoyée aux départements et lue au prône par les curés.
C'était là une assertion contraire à l'évidence. Louis XYI
était manifestement captif. Le moment était venu de dénouer
une situation qui perdait la royauté et le pavs.
Les hommes clairvoyants le sentirent. Ils jugèrent que l'As-
semblée devait se hâter de terminer la constitution et de la
reviser, pour arriver au plus tôt à un gouvernement normal.
Sieyès fut d'avis que le roi format un ministère homogène et
solidaire d'hommes capables de suivre volontairement les prin-
cipes de la révolution. Cabanis, organe des amis de Mirabeau,
écrivit au roi pour lui représenter l'urgence de réunir les dé-
putés les plus considérables, sans distinguer les opinions ou les
nuances, les Lameth, Barnave, Duport, Crillon, Noailles,
Pétion, Thouret, Sieyès, la Fayette, la Rochefoucauld,
d'André, Beaumetz, Chapelier, Emery, et de les consulter en
présence des ministres. C'eût été organiser le parti constitu-
tionnel qui, se sentant débordé, voulait réagir et semblait prêt
à marcher dans la voie indiquée par Mirabeau. Mais c'eût été
aussi se mettre entre ses mains. Il eût fallu se prononcer, faire
des proclamations, écrire aux émigrés. Louis XVI ne sut pas
encore se décider à prendre cette attitude ; il attendit d'y être
forcé par les événements trois mois plus tard.
Lesdéputésconstitutionnelscommençaient aussi à s'inquiéter
du schisme, de l'agitation irréligieuse, et à trouver, comme
disait naguère Mirabeau, qu'on s'occupait prodigieusement des
prêtres. Le pape s'était prononcé, avait déclaré illégitimes
* Le 3 mai 1791.
[mai 1791] LE TARTI CONSTITUTIONNEL. 2C<3
l'érection des nouveaux sièges et l'installation des nouveaux
évêques, enfin avait demandé une rétractation aux prêtres qui
avaient prêté le serment constitutionnel. Ces brefs produisaient
leur effet nécessaire ; les refusants étaient confirmés dans leurs
refus ; beaucoup d'acceptants se rétractaient. D'autres, comme
Tallevrand, quittaient les ordres. L'Assemblée, examinant les
arrêtés de police du directoire de Paris, essaya d'arrêter le
désordre et les persécutions; mais ne voulant pas se déjuger,
elle se contenta de faire une déclaration impuissante, malgré
Tallevrand et Sieyès. Talleyrand opinait pour accorder plus de
tolérance aux prêtres insermentés. Sieyès prononça un de ses
discours lesplus étudiés, pour prouver que la liberté religieuse
devait être complète et n'admettre que des restrictions de
simple police. Il se plaignit de l'inertie des nouvelles adminis-
trations, et soutint qu'on devait exiger d'elles de veiller sûre-
ment à l'exécution des lois.
Cbapelier et plusieurs députés constitutionnels proposaient
encore de réglementer le droit de pétition et de ne le recon-
naître ni aux corps constitués, ni aux réunions privées, ni aux
clubs. Mais ce projet (ut repoussé.
XIX. — L'activité de l'Assemblée redoublait. Au mois de
mai, elle institua la liante cour nationale, formée d'un haut
jury et de quatre grands juges. Les membres du haut jury, au
nombre de deux par département, étaient nommés par les
électeurs ; un tirage au sort en désignait vingt-quatre pour
chaque affaire. Les quatre grands juges étaient tirés au sort
parmi les membres <lu tribunal de cassation. Le corps légis-
latif nommait deux de sej propres membres pour exercer les
fonctions du ministère public, et désignait, chaque fois qu'il
rendait un décret d'accusation, la ville où le jugement aurait
lieu.
L'Assemblée s'occupa de l'état des colonies et discuta l'af-
franchissement des noirs. Les nouvelles des Antilles étaient fort
mauvaises; car Saint-Domingue, dont on estimait le produit
annuel à cent soixante-dix millions, et qui contribuait beau-
coup à la prospérité commerciale de Bordeaux et de Nantes,
était en pleine révolution. La Martinique, de son côté, ouvrait
ses ports au commerce étranger. A Saint-Domingue, les trou-
bles avaient deux causes : une lutte ouverte déclarée au gou-
verneur par les blancs, qui se plaignaient d'avoir trop peu de
2Gi LIVRE QUARANTE-SIXIEME,
liberté, et la réclamation des noirs et des hommes de couleur
demandant leur affranchissement à la Constituante, Le comité
des colonies proposa de laisser aux assemblées coloniales le
règlement de l'état des personnes. Grégoire se fit l'avocat des
noirs au nom de l'humanité. Barnave, Moreau de Saint-Merry,
Malouet défendirent les intérêts des colons, et représentèrent
qu'on allait décréter la perte des colonies. Robespierre s'écria :
« Périssent les colonies, s'il doit vous en coûter votre bon-
heur, votre gloire, votre liberté!» On finit par adopter un
moyen terme, à savoir qu'on ne statuerait rien sans l'initiative
des conseils coloniaux, mais que les hommes de couleur, nés
de pères et de mères libres, auraient entrée dans ces assem-
blées (15 mai). Le lendemain 16, les représentants des colo-
nies, estimant qu'elles étaient sacrifiées, envoyèrent leur dé-
mission.
On aborda ce jour-là la question de savoir si les députés
seraient rééligibles. L'Assemblée sentait qu'elle avait fait son
temps, qu'elle devait se renouveler. Elle était lasse de deux
années de travaux accomplis sans paix ni trêve, et de doubles
séances quotidiennes qu'aucune fête n'interrompait. Elle était,
comme la Fi-ance, étourdie de la masse de lois qu'elle avait
élaborées. Les arguments invoqués successivement par Volney,
Cazalès ou Maurv, contre son autorité et surtout contre la
prolongation de sa durée, prenaient chaque jour une nouvelle
force. Une partie de ses membres s'étaient déjà retirés. Ceux
qui restaient étaient plus divisés que jamais. Les ennemis de la
constitution, ceux de droite comme ceux de gauche, ne ca-
chaient pas leur désir de la changer ou de la détruire ; ses par-
tisans cherchaient à la corriger ou à la perfectionner ; beaucoup
croyaient qu'elle devait être appliquée par d'autres que ceux
qui l'avaient faite. Au dehors, la question se posait plus impé-
rieusement encore. Des ambitions impatientes hâtaient l'heure
d'élections nouvelles, et ces ambitions se faisaient jour par la
voie de la presse. En temps de révolution, les choses et les
hommes s'usent vite. Tout le monde voulait changer le spec-
tacle et les acteurs.
Thouret, rapporteur du comité de constitution, exprima
l'avis qu'il n'y eût, lors des prochaines élections, aucune incom-
patibilité et que tout député sortant pût être réélu. Robespierre
soutint que la vertu exigeait le désintéressement, et qu'aucun
des constituants ne devait être rééligible. L'opinion de Thouret
[mai 1791] VOTE DE 3N'0N-RÉ ELECTION. 2G5
fut à peine défendue. On objecta bien rinconvénient d'avoir
deux assemblées consécutives dont l'esprit serait différent ;
mais cet argument fit peu d'eîfet. La gauche et la droite ,
Robespierre et Maury, s'entendirent pour se délivrer des con-
stitutionnels, des Chapelier, des Thouret, des Duport, des
Bailly, des la Fayette. Leur avis commun était qu'il fallait des
hommes nouveaux. Cazalès, seul entre les membres du côté
droit, représenta que voter l'exclusion serait une faute énorme ;
son parti le désavoua. La gauche pressentait encore que les dé-
putés nouveaux seraient des hommes jeunes, ardents, apparte-
nant à la révolution. Tous ces calculs se couvraient du voile
d'un désintéressement généreux.
Le parti des constitutionnels était dans un moment de trans-
formation. Il sentait la nécessité d'enrayer. Ses membres sem-
blaient épouvantés des ruines dont ils s'étaient entourés. Ils
avaient pour leur oeuvre, sans se l'avouer, une espèce de ré-
pulsion instinctive. Les discussions pédantes et subtiles, les
scènes de violence et de tumulte, le dévergondage abstrait du
langage philosophique, les votes précipités, le ridicule mêlé
au solennel et au terrible, la tyrannie populaire, les insultes
des tribunes, c'étaient là autant de poids sur la conscience
du parti.
Le A^ote de non-réélection fut presque unanime, et cepen-
dant il offrait un danger immense. Il remettait tout en ques-
tion. Il ne fixait pas la révolution, il la perpétuait. Le surlen-
demain 18, Duport prononça vui magnifique discours, où il
démontra la nécessité de garantir l'œuvre de l'Assemblée contre
les hommes qui ne sauraient la comprendre. «Tout, dit-il,
jusqu'à notre lassitude, «ous apprend qu'il faut terminer la
constitution, et laisser après nous un ordre de choses qu'on ne
puisse changer que par la volonté expresse de la nation, ex-
primée suivant un mode déterminé. » Toute autre conduite
menait à une guerre civile, dont l'inévitable issue était le des-
potisme. Il fallait donc ne pas laisser les idées de liberté et
d'égalité aller à la dérive, mais les rattacher à un gouveri;e-
ment juste et ferme ; ne pas accréditer l'opinion que la consti-
tution fût impraticable, mais la perfectionner poin- la faire
vivre, et compter la stabilité au nombre des princi[)es de gou-
vernement. «Lorsque, ajoutait-il, on a la liberté, un gouver-
nement stable est le plus grand des biens. » Rien donc n'im-
268 LIVRE 0TJARA:XTE-SIXIÈME.
portait plus que de choisir des députés ayant des connaissances
et une expérience acquises.
Cette discussion était la préface d'une dissolution. On dé-
cida, le 27, que les élections auraient lieu le mois suivant.
XX. — L'Assemblée, étonnée un instant de la vivacité des
passions religieuses dont elle avait déterminé l'explosion, sem-
bla d'abord affecter à leur égard une indifférence hautaine. Mais
les manifestations catholiques qui eurent lieu partout et les
troubles qui éclatèrent particulièrement en Corse, la lancèrent
dans des manifestations opposées. Elle avait déjà décrété
une statue à Rousseau, l'auteur d'Emile. Elle décréta, le
30 mai, la translation des cendres de Voltaire au Panthéon.
Elle vota l'apothéose de celui qu'on appelait le patriarche do
l'incrédulité, pour le récompenser d'avoir «aerrassé le fana-
tisme» . Elle voulut honorer en lui le libérateur de la pensée.
Voltaire n'avait rien de commun avec les patriotes, les amis
de l'égalité, les ennemis de la noblesse, les preneurs de vertus
nouvelles ; mais il avait été l'ennemi de l'Eglise et de la reli-
gion. Son nom fut invoqué comme celui de Rousseau. Les
révolutionnaires affectèrent de se placer sous le patronage de
ces deux grandes ombres.
Le 31 mai, le président lut à l'Assemblée une lettre de
l'abbé Raynal, jusque-là l'un des coryphées de la secte philo-
sophique. Raynal, presque octogénaire, semblait vouloir
renier toute participation, même indirecte, à l'œuvre révolu-
tionnaire. 11 repi'ochait aux députés de n'avoir constitué aucun
équilibre des pouvoirs. «Vous arrivez, leur disait-il en par-
lant du système qui rendait toutes les autorités électives et tem-
poraires, à ce résultat : un roi sans pouvoir, un peuple sans
frein. »
Il s'élevait encore contre le retour des persécutions reli-
gieuses inauguré par la constitution civile du clergé, et contre
l'audace et le succès des journalistes révolutionnaires, « pro-
fanant le nom de patriotes» . Il exprimait enfin les alarmes que
les meilleurs esprits commençaient à concevoir. « L Eui'ope
étonnée vous regarde, daignez l'anarchie. Le despotisme vous
attend, si vous ne le prévenez par la protection tutélaire de
l'autorité royale.» —La gauche se leva furieuse; elle s'écria
que c'était une manœuvre pour infirmer l'effet du décret de la
APOTHEOSE DE VOLTAIRE ET LETTRE DE RAY^AL. iS7
veille. Robespierre se récria contre ces attaques séniles et im-
puissantes.
Les deux partis, religieux et antireligieux, firent alors assaut
de manifestations et de contre-manifestations puériles au fond,
et plus ou moins ridicules dans la forme.
Le 16 juin, un prêtre constitutionnel de Notre-Dame, en-
voyé par l'évêque Gobcl, conduisit aux Jacobins et à TAssem-
blée une troupe d'enfants qui venaient de faire leur première
communion. Il parla en leur nom et présenta leur hommage à
la révolution. Treilhard, président de l'Assemblée, répondit
que le patriotisme était de tous les âges, et que l'égalité, la
tolérance, la soumission aux puissances légitimes étaient les
vrais enseignements de la religion. L'intention était évidente.
La droite protesta par l'organe de IMaury. Elle voulut empê-
cher l'impression des discours. Un violent orage s'éleva; la
gauche finit par l'emporter et l'impression fut votée.
Pendant ce temps, les prêtres insermentés ne pouvaient
célébrer les cérémonies du culfe. L'église des Théatins, où ils
avaient fait le 2 juin une nouvelle tentative, fut encore cernée
par l'émeute, malgré l'intervention de la Fayette, et dut être
fermée par prudence.
XXI. — L'apothéose de Voltaire et l'apostrophe de Raynal
interrompirent une discussion fort longue sur les différenies
parties du Code pénal. L'abolition de la peine de mort fut de-
mandée par Robespierre, Pétion et même Duport ; l'Assemblée
s'y refusa, craignant de céder à une philanthropie irréfléchie.
Pendant ce débat, le comité proposa de supprimer le droit de
grâce que le roi avait toujours exercé. Pétion et Duport soutin-
rent que les lettres de grâce, bonnes avec un système pénal
vicieux dont elles corrigeaient les défauts, cessaient de l'être
avec un système pénal amélioré. Leur abolition fut votée le
4 juin. Le roi fut très-blessé de ce vote, qui détruisait une des
prérogatives de sa couronne les plus précieuses à ses yeux.
On passa ensuite à une discussion sur l'armée, que les pa-
triotes voulaient rattacher à tout prix à la cause de la révolu-
tion ; car ils prévoyaient le cas d'une guerre étrangère et d'une
guerre civile.
Les Jacobins, qui s'étaient alors complètement emparés de
la direction des patriotes et de la presse révolutionnaire, qui de
plus avaient des correspondants et des affiliés dans tous les dé-
233 LIVRE QUARANTE-SIXIÈME.
partements, travaillaient depuis longtemps à gagner les soldats.
Ils avaient déjà obtenu de l'Assemblée, le 1" janvier, que les
militaires de tout grade auraient une décoration après vingt-
cinq ans d'activité. Ils avaient obtenu récemment du ministre
du Portail qu'on les autorisât à assister aux clubs et aux réu-
nions politiques, sans armes et hors- des' heures du service.
Défense, il est vrai, était faite aux clubs de s'occuper d'affaires
militaires ou touchant à la discipline. Mais les Jacobins voulaient
encore une refonte du corps des oPnciers, la plupart suspects
d'attachcmentà l'ancien régime, médiocrement constitutionnels,
et ne cachant pas leur peu de goût pour les changements mili-
taires accomplis. Les constitutionnels repoussaient l'idée d'un
licenciement général; ils objectaient que ce serait achever la
désorganisation de l'armée, faire de nombreux mécontents et
donner un état-major à la contre-révolution. Cependant, eux
aussi, ils voulaient désaristocratiseï- le corps des ofliciers.
La question fut discutée avec une vivacité extrême aux Jaco-
bins le 8 juin et à l'Assemblée le 10; car il y avait alors en
réalité deux corps délibérants et deux tribunes. Divers systèmes
furent proposés. Robespierre aux Jacobins rappela ce qu'il
nommait les massacres de Nancv, les imputa aux officiers aris-
tocrates, déclara qu'on ne pouvait confier les troupes aux enne-
mis de la constitution, et s'écria : «Quiconque ne veut pas le
licenciement est un traître. » A l'Assemblée, il ne montra pas
moins de passion révolutionnaire ; il s'éleva contre tous les
compromis, et repoussa l'idée de conserver « un corps de
fonctionnaires publics armés créé par le despotiame» . Cazalcs
le réfuta avec une verve toute militaire.
Le 11, Fréteau lut, au nom de différents comités, la cor-
respondance de l'intérieur et celle des directoires de départe-
ment, des municipalités, des commandants militaires. Elles
exprimaient toutes la plus profonde inquiétude, prévoyant une
guerre prochaine et des troubles intérieurs. Les brigandages,
les actes d'insubordination, les attaques contre la constitution,
étaient uniformément attribués à Vor des émigrés. On sip^nalait
la présence du prince de Condé à Worins, sur la frontière, où
il avait établi son quartier général. On accusait le pape, qui
devait être ministre de paix, de semer la guerre par ses brefs.
Le moment était donc venu de faire des armements sur terre
et sur mer. L'Assemblée avait de grands devoirs à remplir.
L'idée de licencier les officiers fut écartée. On se contenta
[juin 1791] DÉJIAT SUR L'ARMÉE. ÎC9
d'exiger d'eux un serment spécial qu'ils prêteraient d'ailleurs
aux mains du roi, et qui fut très-ingénieusement combiné. Ils
devaient prendre sur Tlionneur l'engagement d'être fidèles à la
nation, à la loi et au roi, et de s'opposer à tout complot ou
manœuvre contre le roi et la constitution. On décréta en
même temps qu'on formerait un corps de gardes nationaux
librement enrôlés, au nombre de un sur vingt ; qu'on prierait
le roi de mettre tous les régiments sur le pied de guerre et
d'obliger le prince de Condé à rentrer en France dans un délai
de quinze jours, ou à s'éloigner de la frontière sous peine d'être
déclaré rebelle.
L'Assemblée passa à l'organisation du Corps législatif. On
décida qu'il se renouvellerait tous les deux ans, mais que le roi
n'aurait pas le droit de le dissoudre, décision des plus malheu-
reuses, puisqu'elle établissait la perpétuité de la dualité et des
conflits. On commençait, il est vrai, à reconnaître l'inconvénient
d'une assemblée unique, ou du moins celui de votes précipités
et sans appel, le danger des erreurs, celui des enthousiasmes
et des calculs de partis. Un des membres les plus ardents de
la gauche, Buzot, proposa de diviser l'Assemblée en deux sec-
tions, qui seraient tenues, si elles n'étaient pas d'accord, de
s'y mettre dans certains délais et suivant certaines formes.
Cette motion, appuyée par le constitutionnel Chapelier, fut
repoussée. La majorité y vit un moyen indirect d'arriver aux
deux chambres qu'elle ne voulait pas; les partisans de la dua-
lité des chambres combattirent un projet mal conçu, qui ne
pouvait que compromettre la réalisation de leur système. La
Fayette et Sieyès furent au nombre de ces derniers. La Fayette
tenait toujours les yeux attachés sur l'Amérique. Sieyès publia
une brochure que Danton dénonça vigoureusement aux Jaco-
bins. Brissot soutint la même thè^e dans son journal, où il dé-
fendait alors les constitutionnels ; il s'autorisait de l'étude qu'il
avait faite sur les lieux du mécanisme des gouvernements an-
glais et américain.
En fait, la dualité s'établissait d'une autre manière. Le club
des Jacobins devenait peu à peu rival de la Constituante et
usurpait le rôle de pouvoir public. C'était là que les patriotes,
par l'organe de Robespierre, réclamaient la suspension de la
loi du marc d'argent, demandaient qu'on forçat les électeurs à
voter et qu'on leur donnât pour chaque vote le salaire d'une
journée. Robespierre élevait ainsi tribune contre tribune j
270 LIVRE QUARANTE-SIXIE.ME.
quand la Constituante couvrait sa voix de murmures, les Jaco-
bins la couvraient d'applaudissements. Longtemps ses allures
pauclies, sa phraséologie abstraite, son caractère triste, soup-
çonneux, irascible, enfin son insupportable personnalité avalent
emv)écbé qu'on l'écoutât. Les fondateurs du club, les Lameth,
qui aspiraient Tun à remplacer Mirabeau, l'autre à supplanter
la Fayette, le regardaient comme un auxiliaire sans consé-
quence. Il finit par y être plus puissant qu'eux, par la raison
que dans les réunions populaires d'hommes de partis le triom-
phe final appartient toujours aux défenseurs des idées radicales
et absolues. Il étalait aussi un charlatanisme de vertu qui pa-
raissait sincère. Il ne parlait que de combattre l'intrigue et la
corruption. Il se fit peu à peu le chef du parti qui spéculait
sur l'exaltation du désintéressement et du patriotisme.
XXII. — Les émigrés tirèrent parti de la scène du 18 avril
pour affirmer que le roi était captif et hors d'état de se sauvei
seul. Ils s'ap^itaient beaucoup à Turin et dans les électorats du
Rhin, imaginaient une foule de plans pour rentrer en France,
et sollicitaient le secours de tous les 'souverains, surtout celui
de l'empereur Léopold, frère de la reine.
Léopold, prince fort sage, qui avait ramené le calme dans
les États autrichiens, bouleversés par les entreprises impru-
dentes de Joseph II ; qui venait particulièrement de reprendre
Bruxelles et de pacifier la Belgique, jugeait à merveille la fai-
blesse et la témérité des émigrés, accrues par leurs divisions.
Il voyait Galonné, agent du comte d'Artois, en lutte ouverte
avec Breteuil, agent plus ou moins autorisé de Louis XVI. Il
eut, le 20 mai, une entrevue avec le comte d'Artois à Milan,
et s'efforça de le calmer. Il venait alors de former un plan avec
la reine.
Marie-Antoinette trouvait que le roi ne pouvait rester sous
le glaive des factieux, ni sous le despotisme de gens qui se di-
saient bien intentionnés (allusion à la Fayette). Elle se croyait
outragée. Elle voulait que la famille royale se mît en sûreté,
que l'Autriche intervînt, mais alors seulement, et que son in-
tervention se boi^nàt à entourer la frontière française d'un cor-
don de troupes '. H y aurait des négociations, un congrès. Le
roi recouvrerait son autorité et ferait la loi.
* Lettre du Marie- Antoinette, du mois de mars 1791. Relation de l'arche-
vêque de Toulouse, imprimée à la suite des Mémoires de Weber.
[jui>' 1791] FUITE DE LOUIS XVI. 271
Louis XVI songeait depuis longtemps à exécuter ce plan,
qu'il avait communique à Bouille. Ce dernier, averti que le
moment était venu, massa quelques troupes autour de Mont-
médy, en prenant pour prétexte le voisinage des Autrichiens
dans le Luxemljourg, et envoya des détachements de cavalerie
sur la route que le roi devait suivre en fuyant de Paris.
Louis XVI, à la différence de Charles I", voulait éviter la
guerre civile. Mais les patriotes, le sachant décidé à fuir, étaient
convaincus qu'il la préparait. Ils notaient les conférences d'Ar-
tois et de Condé avec les souverains étrangers, n'ignoraient que
la nature des engagements pris, et par cette raison se les exa-
géraient. Ils s'imaginaient que le roi allait se jeter dans les bras
des étrangers, et appeler aux armes les royalistes de l'intérieur,
pendant que le pape soulèverait les catholiques.
Le soir du 20 juin, entre onze heures et minuit, au moment
où les portes des Tuileries s'ouvraient pour laisser sortir les
nombreux assistants du coucher du roi, Louis XVI, la reine,
leurs deux enfants, et Madame Elisabeth, descendirent par un
escalier de service ; la foule, qui était grande à cette heure, et
la simplicité de leur déguisement, empêchèrent qu'on les re-
connût. Une énorme voiture les attendait au Carrousel. Des
gardes du corps sans uniforme les y conduisirent, mais s'éga-
rèrent en chemin et perdirent du temps. Le comte de Fersen
monta sur le siège de la voiture et la mena jusqu'à Bondy, où
se trouvaient deux calèches de voyage tout attelées.
La même nuit. Monsieur prit la fuite et se rendit en poste à
Bruxelles.
Toutes les personnes qui se trouvaient de service aux Tuile-
ries furent trompées ; on ne découvrit l'évasion que le len-
demain.
Les amis du roi et les 'royalistes de l'Assemblée furent con-
sternés. Personnellement ils se trouvaient exposés à un grand
danger. Le danger était encore plus grand pour la Fayette,
qu'on accusa d'avoir été dupe ou complice.
A peine averti, il courut s'entendre avec Bailly et Beauhar-
nais, alors président de l'Assemblée. Il eut un instant d'hésita-
tion, car son esprit fut traversé par l'idée de laisser échapper
les fugitifs ou par celle de proclamer une république comme
en Amérique. Mais l'hésitation fut courte. Il envoya des offi-
ciers sur toutes les routes porter aux gardes nationaux et aux
citoyens Tordre d'arrêter le roi et sa famille.
272 LIVRE QUAIÎA.XTE-SIXIE.ME.
Une foule agitée, menaçante, remplissait la place de THôtel
de ville. On se disait que cette fuite avait été concertée avec
l'étranger, que la France allait être envahie, que la guerre ci-
vile était prête. L'événement, quoique prévu et annoncé, cau-
sait une stupeur générale ; chacun courait aux postes de la
garde nationale, aux cluhs, aux sections. Les rues, les places
regorgeaient de monde. Les uns exprimaient tout haut leur
effroi, et ne craignaient pas de maudire la révolution ; d'autres
criaient à la trahison ou disaient: «Nous aurons la répuhli-
que. « La Fayette s'avança sans escorte au milieu de la foule,
et lui imposa par son calme et son intrépidité.
Beauharnais annonça à l'Assemblée l'enlèvement du roi.
La Constituante retrouva le silence, le calme, la solennité de
ses grandes séances aux jours des premières crises. Elle se dé-
clara en permanence. Elle adopta rapidement une série de
décrets fermes, décisifs, tels que les commandait la circon-
stance. Elle fit une proclamation aux citoyens de Paris et à
tous les haliitants de la France. Elle écarta la proposition de
confier extraordinairement le pouvoir exécutif à une commis-
sion de cinq membres prise dans son sein. Elle décida que les
ministres continueraient provisoirement de l'exercer, et que
ses décrets seraient provisoirement exécutoires sans autre sanc-
tion que d'être revêtus du sceau de l'Etat. Elle écrivit aux re-
présentants étrangers de rester à leurs postes. Elle convoqua
les gardes nationales.
Des députés se portèrent par groupes sur tous les points où
l'on annonçait qu'une violence était à craindre. Cazalès fut
arraché ainsi à un rassemblement furieux.
Jamais on n'avait mieux senti la nécessité de l'union. La
Fayette ayant paru à la séance en costume militaire, Re^vbell
s'en émut et voulut lui poser des questions. Barnave interrom-
pit Re^vbell. « Pour sauver, dit-il, la chose publique, mainte-
nons la confiance à qui elle appartient. C'est en attachant à ces
personnes, ajouta-t-il en parlant de la Fayette, la confiance du
peuple, comme elles ont la nôtre, que nous aurons un centre
d'exécution et un bras pour agir, quand nous ne devons avoir
qu'une tête pour penser. » Après qu'on eut épuisé les motions
d'ordre successivement présentées, on reprit avec affectation
la discussion de la veille sur le Code pénal.
Sur ces entrefaites, Laporte, intendant de la liste civile,
apporta un paquet qui contenait une lettre ouverte du roi. Le
[juin 1791] ATTITUDE DE L'ASSEMBLÉE. 275
président en donna lecture. Louis XVI expliquait avec fran-
chise les motifs de sa fuite. II Llàmait plusieurs des décrets de
TAssemblée. Il se plaignait de Tembarras où on Tavait mis de
sanctionner successivement les diverses parties d'une constitu-
tion dont il ne pouvait juger l'ensemble. Il faisait des observa-
tions sensées et vraies sur les difficultés créées au gouverne-
ment ou à l'administration, et sur l'omnipotence des clubs,
<;orporations , disait-il, plus redoutables que les anciennes. Il
rappelait les entraves mises à sa liberté et à celle de sa famille,
surtout depuis le 18 avril. On l'avait obligé d'approuver la let-
tre adressée aux puissances étrangères, d'éloigner sa chapelle,
et d'aller à la messe du curé constitutionnel de Saint-Germain
l'Auxerrois. Malheureusement, ces plaintes étaient exprimées
sans beaucoup de dignité ni d'élévation. Justement blessé de
ce qu'on « diminuât la majesté royale » , Louis XVI avait le
tort d'insister sur des considérations mesquines ou fort secon-
daires. Il se plaignait qu'on l'eût obligé de venir aux Tuileries
quand rien n'était prêt pour l'y recevoir, et qu'on lui eût fait
injure en détachant de sa maison des services qui, pour être
constitués autour de sa personne, n'en avaient pas moins un
caractère national. D'ailleurs, en critiquant la conduite de l'As-
semblée, il n'annonçait aucun plan, il n'exprimait aucune pen-
sée de gouvernement. Il ne sortait pas de son rôle passif, il
parlait en mécontent plus qu'en souverain. L'Assemblée en-
tendit cette lecture en silence et passa outre.
Les généraux présents à Paris furent invités à prêter à l'As-
semblée le serment nouveau qu'ils devaient prêter au roi, et
dont la formalité n'était pas encore remplie. Ils obéirent avec
empressement. Un décret les autorisa à suspendre les officiers
sur lesquels ils ne pourraient compter. L'Assemblée se sentit
alors toute-puissante. Le directoire de Paris vint à son tour,
sur la proposition de Sieyés, siéger dans le même bâtiment
qu'elle, pour mieux concerter son action avec la sienne.
Cependant Robespierre, aux Jacobins, accusait la presque
universalité des députés de trahir la cause patriotique en cher-
chant une réconciliation avec des ministres conspirateurs. Bar-
nave, la Fayette, les Lameth, oubliant leurs divisions, se ren-
dirent au club avec un groupe nombreux de repré^ent.nts,
imposèrent aux assistants par leur présence et leur attitude,
et tinrent tête aux hommes violents. L'audacieux Danton, qui
commençait à devenir populaire, et qui avait fait le jour même
vu. 18
274 LIVRE QUARANTE-SIXIEME.
voter une pétition en faveur de la répuLlique , accusa en face
la Fayette d'avoir été ou traître ou stupide. Ce fut Lametli qui
répondit. La Fayette dédaigna de descendre à une apologie, et
prononça seulement quelques mots qui furent couverts d'ap-
plaudissements. Barnave fit adopter une circulaire adressée
aux sociétés affiliées. Elle se terminait ainsi : « Toutes les divi-
sions sont oubliées, tous les patriotes sont réunis. V Assemblée
nationale, voilà notre guide. La Constitution, voilà notre cri
de ralliement. »
Ainsi la fuite du roi eut pour premier effet de fortifier l'As-
semblée et d'obliger les constitutionnels à se serrer plus étroi-
tement pour former un parti non plus de lutte, mais de gou-
vernement.
Victoire peu sûre et surtout peu durable ; car si la frayeur
publique se groupait autour d'eux pendant l'interrègne, ils
avaient commis trop de fautes et s'étaient fait trop d'ennemis
pour rallier à leur drapeau toutes les classes éclairées. Et
quant aux masses populaires,- ils étaient loin d'en disposer.
Pouvaient-ils faire admettre la fiction de V enlèvement àxx roi,
quand Paris était en proie aux excitations des sociétés révolu-
tionnaires, quand les Gordeliers faisaient les motions les plus
violentes, quand Camille Desmoulins prodiguait à Louis XVI
et à sa famille d'ignobles insultes, assaisonnées de plaisanteries
aussi perfides que grossières ; quand Marat dans son journal
demandait à grands cris la création d'un tribun militaire, d'un
dictateur suprême pour abattre les tètes des traîtres?
XXIIL — La famille royale, partie de Paris le 20 juin vers
minuit, arriva le 21 à trois heures de l'après-midi à Châlons-
sur-Marne, avec un léger retard causé par la rupture d'un es-
sieu. Trois gardes du corps habillés en courriers étaient mon-
tés sur la voiture. On avait présenté aux maisons de poste un
passe-port demandé aux affaires étrangères par l'ambassade
russe pour une prétendue baronne allemande et sa suite. Ce-
pendant le roi fut reconnu plusieurs fois. Au relais de Sainte-
Menehould, Drouet, fils du maître de poste, observant que la
voiture était suivie par un détachement de cavaliers armés,
conçut des soupçons. Il regarda Louis XVI de près, et vit que
sa figure était bien celle qui était gravée sur les assignats. Il sella
son meilleur cheval , et courut à bride abattue par un chemin
de traverse qui lui permettait de le devancer à Varennes. A
[juin 1T91] LOUIS XVI A VARE:\:>ES. 275
onze heures le roi y arriva et ne trouva pas de chevaux prêts.
Les cavaliers que Bouille devait envoyer n'étaient pas arrivés
non plus. On perdit du temps à faire consentir les postillons à
doubler la poste. A peine s'étaient-ils remis en selle qu'en pas-
sant sous une voûte un obstacle les arrêta. La route était bar-
rée en travers , et Drouet était là avec plusieurs hommes ar-
més. La famille royale fut obligée de descendre et conduite à
la maison d'un épicier, procureur syndic de la commune.
Louis XVI , reconnu , se nomma ; les membres de la muni-
cipalité , rassemblés à la hâte , n'osèrent prendre sur eux de le
laisser poursuivre sa route. Drouet fit sonner le tocsin ; les pa-
triotes, les gardes nationaux, se rassemblèrent. L'arrivée de
deux officiers, Goguelat et Damas, ne servit à rien. Le peu de
cavaliers qu'ils avaient avec eux, incapables de forcer le pas-
sage, se laissèrent circonvenir. Le roi ne voulut pas leur don-
ner un ordre qui d'ailleurs eût été périlleux. Il croyait tou-
jours que Bouille allait paraître. Ce dei-nier se trouvait à Stenay,
à neuf lieues de là. Averti un peu tard, il ne put monter à
cheval qu'à cinq heures du matin, et n'atteignit Varennes
qu'après neuf heures.
Or, Romeuf, aide de camp de la Fayette, y était arrivé à sept
heures, avec l'ordre de ramener Louis XVI aux Tuileries. A
huit, la voiture royale reprenait la route de Paris, escortée de
trois mille hommes en armes. Les gardes nationaux étaient sur
pied dans toutes les communes. Bouille trouva le roi parti de-
puis plus d'une heure , les abords de Varennes barricadés et
tout le pays soulevé. Les soldats des détachements avaient fra-
ternisé avec le peuple ; les officiers étaient retenus prisonniers.
Bouille n'avait avec lui ijue quelques compagnies de cavalerie;
il rebroussa chemin, couruf à la frontière, et se jeta dans le
Luxembourg ; encore n'y put-il entrer sans coups de fusil.
Louis XVI , voulant fuir, ne pouvait s'y prendre plus mala-
droitement. Partir dans une voiture énorme qu'il fallut atteler
de huit chevaux, avec dix personnes qui ne pouvaient l'aider
et une suite ; se montrer imprudemment aux relais , sur une
route où le passage fréquent des émigrés avait éveillé l'atten-
tion, c'était s'exposer à des périls gratuits et certains. Les dé-
tachements de cavaliers envoyés par Bouille sur plusieurs points
de la route, à partir du relais de Pont-de-Sommevesïe, entre
Chàlons et Sainte-Menehould, étaient plus dangereux qu'utiles;
leur présence ne manqua pas d'exciter les soupçons et de se-
18.
276 LIVRE QUARANTE-SIXIÈME.
mer l'alarme; car la fuite du roi était annoncée. Les cavaliers
eux-mêmes n'étaient pas sûrs; on avait endoctriné partout les
soldats. Qu'eût fait Louis XVI, arrivé à Montmédy? N'était-il
pas en danger de se voir réduit à sortir de France? Dans le cas
contraire, pouvait-il espérer faire la loi et prévenir la guerre
civile qu'il s'imaginait éviter? Et si la tentative échouait, dans
quelle situation plus triste, plus amoindrie que jamais ne devait-
il pas se retrouver vis-à-vis de l'Assemblée et de la révolution !
Cependant l'Assemblée persévérait à montrer un sang-froid
inébranlable. Elle n'avait qu'un sentiment, celui de maintenir
l'ordre, en conservant et en défendant la constitution, dont le
roi et la rovauté faisaient partie. Le premier moment de sur-
prise et d'hésitation une fois passé, elle se sentit moins embar-
rassée. Elle dut se demander si la fuite du roi ne serait pas un
incident heureux. On négocierait avec lui ; les royalistes ne
pourraient plus prétendre qu'il n'était pas libre, et cette ma-
nière de trancher quelques-une» des grandes difficultés du jour
n'était pas sans avantage. Les" députés de la droite conçurent
des espérances naturelles.
Un courrier, parti de Varennes le 22 à trois heures du ma-
tin, arriva à neuf heures du soir à Paris. Le mot « Il est ar-
rêté ! il est arrêté ! » fut répété partout. L'Assemblée décréta
sur-le-champ que les mesures les plus actives et les plus puis-
santes seraient prises pour protéger la personne de Louis XVI.
File envoya au-devant de lui trois commissaires, la Tour-Mau-
bourg, Pétion et Barnave. Elle déclara Bouille suspendu de
son commandement et ordonna de l'arrêter.
La tranquillité publique ïie fut pas troublée. Le club des Cor-
deliers rédigea une adresse pour demander la suppression de
la royauté. Mais cette adresse, lue d'abord aux Jacobins, y fut
repoussée , malgré les efforts et le langage audacieux de
Danton.
La famille royale mit quatre jours à revenir de Varennes à
Paris, à travers une foule curieuse, inquiète, menaçante. Un
vieux royaliste, M. de Dampierre, se jeta sur le marchepied
de la voiture pour voir le roi ; il y fut massacré. Le bruit cou-
rait que les Autrichiens venaient d'entrer en France, et les
esprits étaient exaspérés. Les trois commissaires députés attei-
gnirent le cortège entre Epernay et Dormans. Barnave et Pé-
tion montèrent dans la voiture où se trouvaient le roi et la
reine, afin de les protéger de leur présence. Pétion s'y montra
[jriK 1791] RENTRÉE A PARIS. 277
grossier, Barnave plein d'égards en même temps que de cou-
rage. Il fit respecter la famille royale, et plut à Marie -Antoi-
nette, qui vit en lui un sauveur.
Le 25, après qu'on eut couché à Meaux, tant pour prendre
du repos que pour donner à l'Assemblée le temps de préparer
les mesures de sûreté nécessaires, on se remit en marche, la
foule grossissant toujours. Le roi était calme, impassible; la
reine l'était moins : son visage portait une expression de cha-
grin et de mépris qu'elle ne pouvait dissimuler. La famille
royale entra dans Paris à sept heures du soir par les Champs-
Elysées et les Tuileries , afin d'éviter les boulevards. La garde
nationale et les troupes formaient une double haie. La Fayette,
à cheval, entouré de son état-major, précédait le cortège. La
chaleur était excessive ; la foule compacte, peu bruyante, mais
nullement respectueuse. On avait placardé au hiubourg Saint-
Antoine : « Quiconque applaudira le roi sera bàtonné ; quicon-
que l'insultera sera pendu. » Les gardes nationaux s'écriaient :
« Restez couverts, il va paraître devant ses juges. » On enten-
dait quelques cris de : Vive la nation! Vive Drouet! Vive la
brave garde nationale de Varcnnes ! Les trois gardes du corps
coururent plusieurs fois le risque d'être massacrés, et ne durent
leur salut qu'à l'intervention des commissaires de l'Assemblée.
XXIV. — Après cette rentrée funèbre, ainsi l'appelle ma-
dame de Staël , Louis XVI se trouva dans une des conditions
les plus tristes pour un roi. Il n'avait qu'un parti à prendre
pour sa dignité, celui d'abdiquer. Il n'abdiqua pas. La déci-
sion eût été au-dessus de son énergie. Les honneurs qu'il re-
trouva aux Tuileries parmi les familiers du château lui don-
nèrent le change. « Il consentit, dit Lamartine, à accepter le
pardon de son peuple. Il jura d'exécuter une constitution qu'il
avait fuie. Il fut un roi amnistié. L'Europe ne vit en lui qu'un,
échappé du trône ramené à son supplice, le peuple qu'uo
traître, et la révolution qu'un jouet. »
L'Assemblée décida qu'une garde veillerait à sa sûreté et
répondrait de sa personne. Elle mit cette garde sous les ordres
de la Fayette. Les cours et le jardin des Tuileries furent trans-
formés en un camp rempli de tentes. On ferma le jardin à tout
le monde, même aux députés. La consigne fut de la dernière
sévérité. Nul n'entrait au château sans être fouillé.
L'Assemblée ordonna aussi une enquête pour savoir qui avait
278 LIVr.E QUAr. ANTE-SIXIEME.
aidé ou conseillé le voyage; elle déclara que le roi et la reine
seraient interrogés. Malouet se récria et prit l'engagement de
protester contre toutes mesures qui tendraient à faire de
Louis XVI un prisonnier. On finit par convenir, sur les obser-
vations de Tronchet, que les déclarations de la famille royale
seraient reçues par trois commissaires de l'Assemblée, attendu
qu'il s'agissait de simples renseignements à recueillir, non de
foits judiciaires à constater. Ces commissaires furent Troncbet,
Duport et Dandré. Ils se rendirent tous les trois aux Tuileries
le 26 et le 27. Louis XVI fit une réponse pleine de simplicité
et de franchise, à laquelle on suppose que Barnave ne fut pas
étranger. Il déclara qu'il avait voulu, non quitter la France,
mais se rendre à Montmédy, afin que sa liberté fût bien con-
statée et mise hors de soupçon ; qu'il avait cherché à échapper
aux outrages et aux menijccs dont il était poursuivi, surtout
depuis le 18 avril, les feuilles parisiennes faisant impunément
\\n appel incessant à toutes les yiolences ; que s'il était parti de
nuit, c'est qu'il ne pouvait le faire de jour. Arrivé à Montmédy,
il se serait opposé à une invasion étrangère. Pour Marie-Antoi-
nette, elle se contenta de dire que son devoir était de ne jamais
quitter le roi.
Le 30 juin, l'Assemblée reçut une lettre de Bouille, conçue
en termes insultants. Bouille, dans l'intention évidente de sau-
ver Louis XVI, se déclarait le seul et unique auteur du voyage
de" Varennes. Il exposait le plan qu'il avait formé pour convo-
quer une nouvelle législature avec des mandats impératifs; il
finissait en menaçant l'Assemblée, dans le cas où elle ne res-
pecterait pas la personne du roi, de la châtier et de l'écraser
avec les forces de l'Europe. Cette lettre, pleine de rodomon-
tades, produisit un effet contraire à celui que cherchait son
auteur.
La grande majorité des députés sentait la nécessité de se rat-
tacher au roi, pour eux-mêmes et pour la constitution qu'ils
voulaient maintenir. Personne ne se faisait illusion sur la triste
situation de Louis XVI , ni sur la difficulté de l'en relever.
Quelques-uns regrettaient qu'il eût été arrêté. Mais la majorité
considérait que la constitution allait être terminée et mise en
activité ; qu'elle était la seule ancre de salut ; que la républi-
que, car le mot était prononcé, ne comptait pas trente parti-
sans, et mettrait immédiatement le pouvoir aux mains d'un
petit groupe de députés qui étaient des exaltés et des fous. « Il
[juillet 1791] POLITIQUE DES CONSTITUTIONNELS. 279
fallait, dit la Fayette, rétablir le roi, en faire un autre, ou
détruire la royauté. » Or, disposer de la couronne en faveur
d'un autre prince, fût-ce de Louis XVII, ce n'était pas amé-
liorer la situation ; c'était la compliquer et susciter mille com-
plots de l'intérieur et de l'étranger. Renverser le trône, c'était
jeter la France dans d'incalculables malbeurs. La Fayette,
toujours poursuivi par ses idées américaines, se persuada que
l'occasion était favorable pour reconstituer la royauté comme
tenant son droit non d'elle-même, mais de la nation, comme
une présidence héréditaire '.
Les constitutionnels s'entendirent pour charger Bouille de
tout le mal. Ils persistèrent dans la fiction que le roi avait été
enlevé. Ils envoyèrent deux des officiers qui avaient pris part à
ce prétendu enlèvement, Ghoiseul et Goguelat, devant la haute
cour d'Orléans, et en retinrent un troisième, Damas, enfermé
à Paris, en attendant l'amnistie qui les libéra.
L'Assemblée reçut d'ailleurs une foule d'adhésions et d'a-
dresses de la part des commandants militaires et des corps ad-
ministratifs. Il n'y eut de troubles nulle part, à peine quelque
fermentation dans les villes de Bretagne, comme Nantes et Lo-
rient, où l'on craignit un mouvement du clergé et de la noblesse
dans les campagnes environnantes. Les royalistes isolés, sur-
veillés, passés presque à l'état d'ennemis publics, ne bougèrent
pas. Dans la plupart des villes comme à Paris, les gardes natio-
nales se serrèrent autour de la constitution. Les chefs militaires
prêtèrent le nouveau serment; les régiments manifestèrent des
sentiments populaires. Le l'oi déclara aux commissaires de l'xVs-
semblée qu'il revenait convaincu que la France entière, les
départements, les villes, les campagnes, aussi bien que Paris,
voulaient le nouvel ordre de choses. Le parti d'Orléans, dont
on avait fait tant de bruit, ne remua pas, ce qui donne à croire
qu'il n'existait plus, s'il avait jamais existé. Le duc d'Orléans
déclara renoncer, en quelque cas que ce fût, au droit que la
constitution lui donnait à la régence. Le jeune duc de Chartres
donna son adhésion à la constitution.
Cependant la situation des constitutionnels ne laissait pas
que d'être embarrassée, et leur conduite contradictoire. Dans
une adresse aux Français, adoptée quelques heures avant l'ar-
restation, ils avaient rappelé les fautes, les parjures de la cour,
* Mémoires de la Fayette, t. lil.
280 LIVRE QUARANTE-SIXIEME.
et fait l'apologie de la révolution. Ils avaient voté des remer-
cînients à Drouet et aux gardes nationaux auteurs de l'arres-
tation. On affectait de dire la destitution du roi impossible, et
il était comme destitué. On avait, dit Molleville, une mo-
narchie sans roi. Bergasse allait plus loin ; il disait à l'abbé
Maury : « Un roi interrogé ou un roi sur l'échalaud, c'est la
même chose. »
Les journaux patriotes redoublèrent d'insultes contre le mal-
heureux Louis XVL Aux Jacobins, la motion de le mettre en
jugement fut faite à plusieurs reprises, et autant de fois repro-
duite que repoussée. Un député de la gauche, Antoine, sou-
tint qu'il devait être destitué au même titre que les fonction-
naires qui désertaient leur poste. On placarda, le 1" juillet,
une proclamation portant qu'il avait abdiqué virtuellement,
qu'on ne lui devait plus obéissance, et qu'il fallait le laisser
vivre en simple particulier. Malouet dénonça l'affiche à l'As-
semblée. Chabroud répondit que c'était l'acte d'un insensé.
On passa à l'ordre du jour. Cependant l'idée de la république
gagnait dans les clubs, dans les cafés. Sieyés passait pour être
républicain ; on s'autorisait de son nom. Il crut devoir se dis-
culper de cette imputation ; il le fit par une lettre publique
assez énigmatique, suivant son usage.
On pouvait craindre que les grèves d'ouvriers, nombreuses
à Paris pendant les mois précédents, ne fournissent une milice
aux républicains. Heureusement la municipalité para par ses
efforts à ce danger.
Les députés royalistes firent alors une démarche naturelle,
mais qui eut les résultats les plus fâcheux. Considérant que si
la Constituante avait dû prendre le pouvoir exécutif en l'ab-
sence du roi, elle n'avait pas dû le garder depuis son retour,
ils signèrent une déclaration qui fut portée le 5 juillet par le
marquis de Foucauld à la tribune. Ils se plaignirent que le roi
eût été traîné dans son palais comme un criminel , malgré son
inviolabilité ; que son pouvoir fût suspendu et usurpé par l'As-
semblée , que la monarchie fût détruite et remplacée par une
république intérimaire. Ils annoncèrent qu'ils continueraient
d'assister aux séances, mais sans avouer les principes de l'As-
semblée ni reconnaître la légalité de ses décrets, uniquement
pour veiller aux intérêts du roi et de sa famille , les seuls qu'il
leur restât à défendre. La déclaration, rédigée, disait-on, par
Maury et d'Eprémesnil, portait deux cent quatre-vingt-dix
[juillet 1791] DÉBAT SUR L'INVIOLABILITÉ. 281
signatures, quelques-unes, il est vrai, données avec réserves.
Les constitutionnels refusèrent d'en entendre la lecture.
Soutenus en cette circonstance par la gauche, ils s'écrièrent
que c'était une manoeuvre pour diviser la majorité , pour re-
constituer un parti, enfin pour donner aux étrangers et aux
émigrés une raison ou un prétexte légal d'intervenir.
Cazalès, Bonnay, et plusieurs autres membres du côté droit,
envoyèrent aussitôt leur démission.
Quatre jours après, on lut un rapport des commissaires
chargés de surveiller les intrigues de l'émigration. Le rappor-
teur proposa de séquestrer les biens des émigrants qui ne
seraient pas rentrés dans le délai d'un mois, et de les confis-
quer s'ils ne rentraient pas avant le 1" octobre. Après une dis-
cussion fort longue, on se contenta de décréter que ceux qui
ne seraient pas rentrés dans le délai d'un mois payeraient
triple la contribution de l'année.
XXV. — Le lapport des commissaires de l'Assemblée sur le
voyage de Varennes était attendu ; car on ne pouvait laisser le
gouvernement en suspens. Le 13, l'un de ces commissaires,
Muguet de Nanthou , fit un rapport laconique comme un juge
qui conclut à une ordonnance de non-lieu. Le roi avait été dé-
claré inviolable ; il ne s'était mis en contradiction avec aucun
décret du Corps législatif. Il n'y avait donc pas lieu à accusa-
tion contre lui. Dans des cas exceptionnels comme ceux de
démence ou d'abdication, on pouvait admettre que le Corps
législatif nommât un régent. Mais on n'était dans aucun de ces
cas. D'ailleurs l'intérêt de la nation voulait qu'elle ne courût
pas les hasards d'une régence ou d'un changement de gouver-
nement. Il fallait au contraire maintenir la constitution contre
les espiits inquiets, avides de changements, aussi bien que
contre les hommes « courbés sous le joug de l'habitude et des
préjugés, et dévoués à une vieille idolâtrie » . Le rapporteur
ajoutait pourtant, concession aussi maladroite qu'inutile, que
si le roi n'avait commis aucun délit, il n'en était pas de même
de ceux qui avaient comploté son enlèvement, comme Bouille
et ses complices.
Six députés seulement, parmi lesquels Pétion, Vadier,
Robespierre et Grégoire, combattirent ces conclusions. Les
deux premiers s'exprimèrent dans des termes tels que la Roche-
foucauld s'écria : « C'est à la royauté qu'on en veut. » Vadier
282 LIVRE QUAPlA>-TE-SIXIEME.
s'emporta contre les brigands couronnés, et demanda une Con-
vention nationale pour prononcer sur la déchéance. Robes-
pierre prétendit que l'inviolabilité devait se limiter aux seuls
actes pour lesquels les ministres étaient responsables ; il soutint
avec plus de raison que i-i le roi n'était pas coupable, il n'avait
pas de complices, et que ces derniers ne pouvaient être pour-
suivis. Il demanda que la nation fût consultée sur le sort de
Louis XYI, et qu'on n'ajournât pas les élections.
Plusieurs orateurs, Duport, Salles, Goupil, défendirent
l'inviolabilité. Salles prétendit que la retraite du roi pouvait
tout au plus être regardée comme une protestation virtuelle
contre quelques-uns des actes de l'Assemblée, et qu'une sem-
blable protestation ne pouvait pas plus être punie que celle des
membres de la droite. L'essentiel était de convaincre les oppo-
sants que les troubles actuels n'étaient point les conséquences
nécessaires de la constitution. Goupil, un des membres de la
gauche, dénonça courageusement les clubs, devenus les instru-
ments d'une vingtaine d'intrigants qui fabriquaient de préten-
dues adresses des provinces. Il nomma Condorcet et Brissot
comme les auteurs d'une conspiration républicaine.
Barnave parla le dernier. Il avait l'autorité de son talent, de
son caractère et du rôle qu'il avait joué. On pressentait en lui
un homme de gouvernement. La dignité et la noble simplicité
de sa relation du voyage de Yarennes avaient été remarquées.
Il SEiisit celte occasion d'affirmer les principes du parti consti-
tutionnel et sa nouvelle politique. Il détermina d'une manière
précise la nature des deux pouvoirs législatif et exécutif,
appelés à se servir l'un à l'autre de complément et aussi de
limite. Le roi, dit-il, doit être indépendant pour la sanction
des actes de la législature ; la responsabilité appartient aux
agents auxquels il confie l'exécution, et s'arrête à eux seuls.
Or, le roi ne serait pas indépendant s'il n'était pas inviolable,
et il ne peut cesser d'être inviolable qu'en cessant d'être roi. Il
faut choisir entre l'inviolabilité et la déchéance. Quant à la
déchéance, elle ne peut êtie arbitraire ; elle ne peut être l'effet
d'un ressentiment; elle ne peut résulter que d'un cas prévu
par la constitution. Ceux qui voudraient sacrifier la constitu-
tion à leur ressentiment pour un homme, pourraient un jour la
sacrifier à leur enthousiasme pour un autre. Détruire la mo-
narchie constitutionnelle par un pareil motif, ce serait s'expo-
ser un jour au rétablissement de la tyrannie \ car, ajoutait-il
[juillet 1791] ÉMEUTE DU CHAMP DE MARS. 283
prophétiquement, la nation française est mobile, et « sait bien
mieux aimer qu'elle ne sait haïr » , Une république serait
promptement renversée. Il ne s'agissait pas non plus, disait-il
encore, d'ameuter, d'effrayer les rois, mais de leur montrer la
distance qui séparait une grande réforme de l'abolition de la
royauté.
Examinant ensuite le reproche qu'on faisait à la royauté re-
constituée d'être trop faible : « Ah! s'écria-t-il, ce n'est pas
notre faiblesse que je crains, c'est notre force, nos agitations,
c'est le prolongement indéfini de notre fièvre révolutionnaire...
Allons-nous terminer la révolution, allons-nous la recommen-
cer?... Dans ce cas, où s'arrètera-t-on ? Où s'arrêteront nos
successeurs?... L'intérêt commun est que la révolution s'ar-
rête... Vous avez fait tout ce qui était bon pour la liberté,
pour l'égalité... Si la révolution fait un pas de plus, elle ne
peut le faire sans danger. »
Les conclusions du rapport furent votées à la presque una-
nimité (le 15 juillet).
Le public était loin de s'attendre à une décision aussi éner-
gique et à un vote aussi prompt. Une députation de Jacobins,
qui apportait une pétition à la barre, trouva la séance déjà
levée. Le soir, les meneurs coururent aux spectacles, qu'ils
firent fermer, et la salle du club fut envahie par plus de quatre
mille personnes. Une pétition y fut rédigée, pteut-être par
Brissot, Elle portait que la fuite à Varennes était une abdica-
tion virtuelle, que l'Assemblée devait recevoir cette abdica-
tion au nom de la nation , et que les soussignés ne reconnaî-
traient jamais Louis XVI pour roi, à moins d'un vœu contraire
exprimé par la majorité de la nation.
Le 16, la pétition, déposée au Champ de Mars sur l'autel de
la patrie, y fut couverte de signatures. Plusieurs sociétés s'y
rendirent avec des bannières. Dandré la dénonça à la Consti-
tuante comme une insulte à ses décrets ; il demanda que la
municipalité fût rendue responsable de la tranquillité publique,
qu'on mandât les ministres, et que l'Assemblée se montrât
aussi ferme contre les ennemis de la révolution qu'elle l'avait
été contre le despotisme. La motion fut adoptée. On y ajouta
l'envoi d'une adresse aux départements.
Le 17 était un dimanche, et la journée s'annonçait mena-
çante. Le corps municipal prit des mesures d'ordre exception-
nelles ; on mit sur pied la garde nationale et les troupes. Paris
284 LIVRE QUARANTE-SIXIEME.
fut sillonné de patrouilles. On dissipa les sociétés fratey'nelles
qui s étaient donné rendez-vous sur la place de la Bastille pour
aller de là en défilé au Champ de Mars. Cependant la pétition
étnit affichée sur tous les murs. Au Champ de Mars, deux
Invalides, découverts le matin sous l'autel de la patrie, furent
conduits à un poste. Le hruit se répandit qu'ils s'v étaient
cachés pour faire sauter l'autel. La foule s'ameuta, força le
poste, s'empara d'eux et les égorgea. Leurs tètes, mises sur
des piques, furent portées au Palais-Royal. La Fayette accourut,
on tira sur lui. A onze heures, Regnaud de Saint-Jean d'An-
gely fit à l'Assemblée la motion de proclamer la loi martiale;
il fut couvert d'applaudissements.
Le Champ de Mars , envahi par une foule immense, ressem-
blait à une mer houleuse. Des gardes nationaux et des commis-
saires de la commune se chargèrent d'accompagner à l'hôtel
de ville une députation composée de douze des pétitionnaires.
Les meneurs ne se tinrent pas pour satisfaits. La pétition ayant
été retirée par ses auteurs, ils en firent une autre qui fut ré-'
digée sur l'autel de la patrie et signée immédiatement par plus
de six mille personnes. Elle portait qu'il fallait consulter les
départements afin que l'Assemblée revînt sur son décret.
Cependant la municipalité , sur la lettre du président de la
Constituante, proclamait la loi martiale et arborait le drapeau
rouge à une des fenêtres de l'hôtel de ville. Elle se rendit en-
suite, au Champ de ISlars sous la conduite de Bailly et précédée
de grenadiers. La Fayette vint se joindre à elle avec des gardes
nationaux. A sept heures du soir, le cortège et les troupes dé-
bouchèrent nar trois rues dans le Champ de Mars. La foule
leur lança des pierres. Une décharge faite en l'air ne servit à
rien. Les pierres recommencèrent à pleuvoir et blessèrent plu-
sieurs gardes ou soldats. Faire les sommations ordinaires n'était
pas possible. La Fayette commanda le feu. Trois ou quatre
cents personnes furent couchées par terre , blessées pour la
plupart. Une charge de la garde nationale et de la cavalerie
acheva de déblayer le terrain,
XXVL — Le lendemain, 18 juillet, Bailly vint à l'Assemblée
faire le rapport de ce qui s'était passé , et Regnaud de Saint-
Jean d'Angely proposa un décret contre les perturbateurs.
On fit des arrestations. Un instant les meneurs de la révolu-
tion se crurent perdus. Marat se cacha dans une cave ; Danton
LES CONSTITUTIONNELS ET L'EMIGRATION. 285
et Fréron se réfugièrent à la campagne ; Robespierre évita de
passer la nuit chez lui. Camille Desmoulins se cacha également
en publiant toutefois une lettre virulente où il disait envoyer à
la Fayette sa démission de journaliste.
L'ordre matériel fut maintenu. Le drapeau rouge demeura
arboré jusqu'au 7 août. L'Assemblée fît des décrets sur l'armée
et la police. On chargea les tribunaux ordinaires d'informer sur
les événements du Champ de Mars.
Les constitutionnels essayèrent de désarmer l'émigration.
Des émissaires secrets furent envoyés au comte d'Artois, qui
se trouvait à Coblentz, et à Monsieur, qui réunissait autour de
lui à Bruxelles une cour d'émigrés. On leur représenta qu'ils
ne trouveraient aucun moment plus favorable pour rentrer de
leur plein gré. En même temps, Beauharnais écrivit à Bouille,
dont il avait été autrefois aide de camp, pour le dissuader d'at-
taquer la France. 11 lui exposa le plan et les espérances des
constitutionnels, décidés à mettre à profit le besoin d'ordre qui
se faisait sentir et à introduire dans la constitution les chanpe-
ments nécessaires et urgents. Le roi devait prouver qu'il était
libre en se rendant où il voudrait, accepter la constitution
modifiée, voyager dans tout le royaume afin d'y ranimer la
confiance, enfin rentrer aux Tuileries pour y reprendre la
liberté et Véclat qui n'auraient jamais dû abandonner le trône.
Que les expatriés rentrassent alors en France , une réconcilia-
tion deviendrait possible et de plus grands changements s'ac-
compliraient avec le temps.
Tous ces calculs échouèrent. Les princes refusèrent de
répondre. Ils voyaient l'Assemblée à la veille de se dissoudre
et les chefs prêts à rentrer dans la vie privée. Ils aimèrent
mieux rester à l'étranger les chefs du parti royaliste pur qui
se serrait autour d'eux.
Sans doute les royalistes eussent été mieux inspirés de s'unir
aux constitutionnels, comme le jugeaient Malouet et les
hommes clairvoyants, pour combattre ensemble la démagogie.
Mais les passions et les haines s'opposaient à cette union. D'ail-
leurs les royalistes ne comptaient pas avec l'opinion ; ils avaient
émigré précisément parce qu'elle n'était pas pour eux. Ils te-
naient peu à la conquérir, surtout par une transaction qui leur
répugnait. Ils devenaient de plus en plus absolus. Leurs écrits,
leurs pamphlets respiraient la guerre. Rétablir le roi, mau-
dire la révolution , ceux qui l'avaient voulue et ceux qui y
28G LIVRE QUARAIV^TE-SIXIÈME.
avaient pris une part quelconque, toute leur politique était là.
Charles Lameth voulait fermer les clubs, disant que le temps
en était passé , et que l'expérience avait prouvé qu'ils devien-
draient toujours l'instrument des partis extrêmes. Mais la
Fayette s'y opposa , et Duport n'osa pas condamner ce qu'il
avait lui-même organisé. Les constitutionnels se contentèrent
d'abandonner le club des Jacobins, qui ne compta plus en tout
que six députés ; ils entreprirent d'en reconstituer un autre
aux Feuillants, en revenant au but primitif, qui était de pré-
parer les discussions de l'Assemblée sans votes d'aucune espèce.
Ils s'engagèrent à y faire respecter les décrets de l'Assemblée.
Ils réformèrent le système des admissions qu'ils soumirent à des
conditions ; ils obtinrent l'adhésion de la plupart des sociétés
de province affiliées, et crurent ressaisir à leur profit l'in-
fluence qu'on avait laissé prendre aux agitateurs.
Dès que les Jacobins virent que leur club n'était pas fermé,
ils se reconstituèrent très-vite. Robespierre y rédigea une
adresse à l'Assemblée pour lui représenter qu'elle s'était mé-
prise au sujet de la pétition, les signataires n'étant animés que
des meilleurs sentiments de patriotisme, de respect à Tordre et
à la loi. Pétion, demeuré président, n'eut pas de peine à rétablir
les affiliations avec les sociétés provinciales, auxquelles il écri-
vit que les Feuillants mettaient la révolution en péril. Dénon-
çant les scissionnaires dans une lettre à ses commettants , il en
ramena successivement un certain nombre . Les Jacobins a vaient
partout échaulfé les tètes ; pour la masse populaire , c'étaient
eux qui personnifiaient la révolution. Les députés feuillants,
puissants tant qu'ils avaient été portés par le courant révolu-
tionnaire, se trouvèrent sans force quand ils voulurent l'ar-
rêter. Ils s'abusaient quand ils se comparaient avec les chefs du
parti républicain, qu'ils jugeaient des fous ou des hommes sans
valeur. Ils ne comprenaient pas que la masse populaire, une fois
lancée , n'exige de ceux qui sont à sa tête que de marcher où
elle les pousse.
XXVII. — L'achèvement et la révision de la constitution
étaient une oeuvre urgente pour une Assemblée arrivée à sa
onzième heure, et les événements du Champ de Mars la ren-
daient plus urgente encore. Au comité de constitution, com-
posé de Sieyès, Talleyrand, Thouret, Chapelier, Rabaud Saint-
Etienne et Desmeuniers, on avait adjoint depuis longtemps un
[AOUT 1791] RÉVISION DE LA CONSTITUTION. 287
comité de révision, formé de Duport, Barnave, Alexandre
Lameth, Clermont-Tonnerre, Beaumetz, Pétion et Buzot. Ce
dernier comité devait mettre en ordre, d'accord avec le précé-
dent, les décrets rendus isolément et proposer les modifications
qu'exigeait Tliarmonie de l'ensemble. Le malheur voulait qu'on
eût déclaré beaucoup trop de lois constitutionnelles : c'était
une faute ; car on s'interdisait dès lors de les modifier, ou la
constitution courait le risque d'être modifiée avec elles.
Mais l'Assemblée pouvait-elle revenir sur ses pas et se dé-
juger autrement que sur des points de détail? La majorité ne
le pensa pas ; elle se crut liée par ses propres actes. Elle se dit
que si la constitution avait mis quelques entraves vicieuses à
l'action du pouvoir exécutif, elle avait le grand mérite d'avoir
proclamé les droits du peuple et l'égalité sociale ; que c'étaient
là des conquêtes glorieuses qu'il ne fallait pas remettre en
question '. La gauche craignit de donner, si elle cédait, raison
à la droite. La dioite s'abstint, regardant tout ce qui se faisait
comme entaché d'un vice fondamental. Pour les constitution-
nels, quelques-uns, comme Sieyès et Clermont-Tonnerre, pa-
raissaient découragés; les autres se consolaient parTidée qu'ils
avaient jeté les bases d'un édifice dont une autre législature
referait quelques parties.
Thouret, l'un des plus confiants, présenta la constitution à
l'Assemblée le 5 août, au nom des comités. Le 8, Malouet
ouvrit la discussion générale. Il commença par attaquer la dé-
claration des droits sur le principe trop vaguement exprimé de
la souveraineté du peuple. Il souleva un orage et fut interrompu
violemment. Il était inipopidaire, quoique estimé, et l'absten-
tion du côté droit lui nuisait. La majorité n'admit pas qu'on
vînt ébranler les fondements de son œuvre, et la discussion
générale fut fermée aussitôt.
Le but de Malouet était de provoquer Barnave, Duport et
Lameth, avec lesquels il s'était concerté ; ces derniers devaient
le combattre avec vigueur, mais lui faire quelques conces-
sions.
Il se vit réduit à imprimer son discours. Il proposait de
rendre le roi indépendant de l'Assemblée, en lui donnant le
pouvoir de la dissoudre et d'en convoquer une autre, avec un
veto absolu, c'est-à-dire la liberté de ne sanctionner que ce qui
* Mcmoires de Ferrières, t. II.
288 LIVRE QUARANTE-SIXIÈME.
lui conviendrait. Il demandait encore deux chambres et un
cens électoral. Il représentait les vices du système collectif ap-
pliqué aux administrations départementales, la nécessité de les
confier à un seul agent qui serait responsable, et de borner les
conseils à un simple contrôle. Les gardes nationales, bonnes
pour des temps exceptionnels, étaient hors de là pleines d'in-
convénients et de dangers. Ces critiques étaient justes et sages:
un avenir prochain devait le prouver. Mais l'Assemblée,
quels que fussent les sentiments et les doutes de ses membres
les plus expérimentés, se souleva contre la pensée de pareils
aveux. Il lui en coûtait trop de se discréditer elle-même.
La discussion se borna dés lors à un petit nombre de
points.
Barnave fit insérer un article portant que la nation était re-
présentée par la législature et par le roi. C'était assurer au roi
une part du pouvoir législatif et un titre à Tinviolabilité ; c'était
modifier essentiellement le caractère de premier fonctionnaire
public qu'on lui avait attribué.
La situation des ministres à l'égard de l'Assemblée fut l'objet
d'un débat intéressant. Les comités proposèrent qu'ils y eussent
une place marquée, et le droit d'être entendus chaque fois
qu'ils le demanderaient. L'expérience avait prouvé que c'était
là une nécessité ; qu'il était même absurde d'avoir interdit aux
députés le ministère. La proposition fut admise avec un léger
amendement.
Cn débattit longuement aussi la condition du marc d'argent
pour l'électorat. On s'accordait en général à la trouver vicieuse,
au moins dans les détails de l'application ; mais Barnave la dé-
fendit, par la raison que l'électorat n'étant pas un droit, mais
une fonction, exigeait des garanties.
La question la plus difficile et la plus importante fut celle de
savoir comment et dans quelles formes se feraient les change-
ments ultérieurs. Car en désirant la stabilité de la constitution,
on n'y croyait guère. On voulait la défendre contre des atta-
ques faciles à prévoir ; d'un autre côté , ses plus ardents dé-
fenseurs désiraient certains perfectionnements indispensables.
On proposa donc plusieurs systèmes, des pétitions répétées avec
des formes déterminées, des actes additionnels, des assemblées
de révision, le tout dans des délais légaux. Aucun de ces
systèmes ne parut assez simple et vraiment praticable. Fro-
chot, l'un des plus jeunes députés et l'élève de Mirabeau,
[septembre 1791] ACCEPTATION DE LA CONSTITUTION. 289
trancha le débat en observant qu'on ne pouvait enchaîner la
volonté de la nation; que la nation ne pouvait délibérer que
par l'intermédiaire de ses représentants; que c'était donc aux
représentants de prendre Tinitiative d'une révision. 11 ajouta
qu'il fallait que deux législatures consécutives exprimassent le
vœu de la réunion d'une convention, car de cette manière le
pays était consulté ; sa volonté ne pouvait faire doute ; les re-
présentants ne pouvaient être accusés d'avoir agi par usurpa»
tion ou par surprise. Ce système, parfaitement rationnel, fut
adopté. Restait à savoir si les membres d'une nouvelle législa-
ture se croiraient enchaînés par là.
Pendant cette dernière discussion, Malouet demanda qu'au
moment de l'acceptation toutes les lois d'exception précédem-
ment votées fussent abolies ; qu'on supprimât les procédures
commencées; que toutes les traces d'un état de transition
fussent effacées et qu'il n'en restât rien.
Le 1" septembre, Beaumetz félicita la Constituante de son
œuvre accomplie après vingt-huit mois de labeurs. Il proposa
d'envoyer une députation au roi pour présenter à son accepta-
tion l'acte constitutionnel. Il ajouta que dorénavant Louis XVI
devrait donner lui-même les ordres nécessaires pour la garde
et la dignité de sa personne, Robespierre soutint, dans un dis-
cours violent et injurieux, que \e pouvoir e.recMfzy n'était pas
libre d'accepter ou non. La droite persista dans son abstention
systématique. Le 3, dans la soirée, soixante députés portèrent
la constitution au roi.
Louis XVI les reçut solennellement dans la salle du conseil,
leur déclara sa volonté arrêtée de ne pas quitter Paris, mais
demanda plusieurs jours pour peser la grave décision qu'il al-
'lait prendre. Il s'était fait remettre des mémoires de toutes
mains. Trois partis s'offraient à lui. Refuser : c'était l'avis de
Maury ; c'était aussi l'opinion connue des princes et des émi-
grés. Mais alors où allait-on? Autant valait déclarer la guerre à
la révolution et à la majorité du pays. Accepter conditionnel-
lement : Malouet donnait ce conseil; mais ce conseil, judicieux
en apparence, était plein de périls. En déclarant qu'on allait
faire un essai, on exprimait tout haut la défiance qu on vou-
lait conjurer; on perpétuait l'incertitude et le provisoire dont
on voulait sortir; on laissait enfin le champ libre à toutes les
passions. Nul moment n'était moins favorable aux demi-me-
sures. Restait donc le troisième parti, celui de l'acceptation
vu. 19
293 LIVRE QCAUANTE-SIXIEME.
pure et simple. Le g^arde des sceaux Duport du Tertre et les
constitutionnels le jugeaient le seul possible , et ajoutaient
avec raison que c'était le plus sûr de tous. Car il assurait au
roi le concours de tous les constitutionnels, y compris ceux du
côté gauche, saut" le très-petit nombre des intrigants et des
fous, plus celui des classes moyennes et des gardes nationales,
intéressées à fermer l'ère des révolutions.
Montmorin se rangea à cette opinion. La cour de Vienne,
Léopold et Kaunitz, l'adoptèrent. Lamarrk et les conseillers
du roi les plus sensés firent encore valoir à son appui d'autres
arguments. Au point où les choses en étaient A'enues , l'unique
question était de savoir si la monarchie subsisterait ou ferait
place à la république. Il ne fallait pas s'y tromper. La France
entière fermentait. La haine des abus avait conduit à la haine
des personnes. La nouvelle Assemblée qui allait se réunir et
dont la composition n'offrait aucun caractère rassurant , pou-
vait trouver dans une résistance quelconque, une attaque
étrangère, la défiance publique , une raison d'usurper. Le roi
était donc forcé de se rattacher toutes les espérances des bons
citoyens , et de leur faire craindre la république au lieu de la
leur faire dé>irer. 11 devait, d'accord avec ses ministres, pi-ati-
quer et défendre la constitution assez énergiquement pour
qu'on sût bien que si l'anarchie continuait, la faute n'en serait
pas à lui , mais à la loi.
.Louis XYI finit par souscrire à ces raisons. Le 13 , il en in-
forma l'Assemblée par un message. Il parlait dans ce message
son langage ordinaire, honnête mais sans élévation. Il disait
s'être convaincu depuis son retour à Paris que le vœu public
en faveur de la nouvelle constitution était formel. Il louait
l'Assemblée des mesures qu'elle avait prises pour rétablir l'or-
dre, assurer la discipline militaire , réprimer les écarts de la
presse , et des formes légales qu'elle venait d'établir pour une
révision qui se ferait un jour quand l'expérience l'aurait dé-
montrée nécessaire. Réclamant ensuite contre l'anarchie le
concours énergique des députés et celui de leurs successeurs,
il terminait en disant que le moment de l'oubli du passé et
celui d'une réconciliation générale étaient venus.
Cette lecture entendue, on vota sans discussion, sur la pro-
position de la Fayette, la mise en liberté immédiate des per-
sonnes poursuivies pour l'affaire de Yarennes; on abolit toutes
les procédures entamées pour des faits tenant à la révolution,
[septembre 1791] SERMENT DU ROI. 291
et toutes les mesures restrictives de la liberté personnelle, par-
ticulièrement celles qui avaient frappé les émigrés.
Le lendemain 1-4, Louis XVI se rendit à l'Assemblée, y dé-
clara son acceptation, et prêta le serment. Ce jour-là la royauté
constitutionnelle fut inaugurée.
Le 18, le corps municipal parcourut Paris en grande solen-
nité. Des hérauts d'armes proclamèrent la constitution sur les
principales places. Il y eut un Te Deum, des fêtes et des illu-
minations, qui se renouvelèrent le dimanche 26.
Tout cela, il est vrai, se passa sans enthousiasme et sans
beaucoup d'espérances, car le temps n'était plus aux illusions.
Si l'ancien régime était fini, le nouveau était-il fondé? La con-
stitution de 1791 serait-elle la charte de l'avenir? La révolu-
tion, devenue plus forte, plus menaçante et plus sombre, serait-
elle enfin maîtiisée?
Lamarck et ses amis donnèrent au roi le seul conseil qui fût
sage. S'il continuait à se laisser entraîner par les événements,
tout était perdu. L'Assemblée lé;;islative gouvernerait et admi-
nistrerait comme la précédente. L'anarchie continuerait et se-
rait imputée à la couronne; une nouvelle révolution devien-
drait inévitable, les Bourbons seraient renversés, et le pouvoir
donné à un soldat heureux ou à un dictateur de hasard. Mais
on pouvait et on devait en face de la nouvelle Assemblée re-
prendre l'administration et le gouvernement avec un ministère
résolu , « un ministère indivisible , solidaire, et toujours prêt à
se retirer en entier, plutôt que d'abandonner un seul de ses
membres. » Il fallait avoir pour ministres « des hommes d'Etat
capables d'influer sur les décisions du monarque » , sauf à leur
adjoindre , en cas de besoin, des hommes spéciaux, à titre de
premiers commis. En prévenant ainsi la Législative, on lui
ferait la loi; on ne lui permettrait aucune usurpation, et l'on
s'appuieiait sur la constitution, qu'on pouvait observer sans
préjuger l'avenir, puisque ses propres auteurs l'avaient décla-
rée perfectible.
XXVIII. — On n'aurait qu'une idée incomplète des travaux
de la Constituante, si l'on s'en tenait à son histoire plus parti-
culièrement politique. Elle avait toujours montré une activité
désordonnée; elle se surpassa elle même sous ce rapport pen-
dant les derniers mois de son existence. Elle entassa décrets
sur décrets, jusqu'à atteindre le chiffre fabuleux de deux mille
19.
2G2 LIVRE QUARANTE-SIXIEME.
cincf cents. A la fin surtout ces décrets se succédèrent avec une
rapidité qui tenait du vertige; la plupart furent votés au pas
de course et sans discussion.
Toutefois cette fièvre de faire des lois a son explication. La
Constituante, qui avait beaucoup renversé, voulait beaucoup
reconstruire. Elle en sentait d'autant mieux la nécessité que
l'action du gouvernement, de l'administration, de la justice,
s'était trouvée pendant deux ans comme suspendue ; que ses
ennemis lui reprochaient d'en être cause, et qu'elle avait été
assaillie d'un flot continu de pétitions qui demandaient des
décisions urgentes.
On termina donc une loi sur la police municipale et correc-
tionnelle , loi réclamée partout comme d'une urgence excep-
tionnelle, le Code pénal, plusieurs lois civiles. Cependant la
Constituante prit le sage parti de léguer à la Législative la re-
fonte complète qu'elle voulait ftiire de ces dernières. Elle vota
un code rural , destiné surtout à effacer quelques restes de ser-
vitudes ou d'usages tenant à la féodalité, et à faciliter les par-
tages de biens communaux. Elle fit des lois sur l'administra-
tion forestière, sur les monnaies, sur la comptabilité, sur le
notariat, t^lle avait décrété en 1790, sur un rapport de Talley-
rand, l'unité des poids et mesures. Talleyrand présenta encore,
in extremis , le 25 septembre 1791 , un rapport très-étendu sur
la réorganisation de l'enseignement public, menacé par le ser-
ment constitutionnel imposé aux ecclésiastiques; mais le temps
ne permit pas de discuter le projet, qui fut renvoyé aux Assem-
blées suivantes.
Parmi les derniers décrets de la Constituante il faut citer
celui qui décida, contrairement au vœu des Jacobins, que les
électeurs ne seraient pas payés ( 9 septembre ) ; celui qui sup-
prima le commandement général de la garde nationale de Paris,-
en l'attribuant à chacun des commandants des six légions à tour
de rôle (13 septembre). Faute énorme; car c'était affaiblir la
garde nationale de Paris, la force la plus réelle sur laquelle
Tordre nouveau pût s'appuyer. Mais la Fayette ne voulait pas
avoir de successeur, de peur que ce successeur ne fût tenté de
se servir de cette force comme il l'entendrait.
Citons encore le décret du 14 septembre, qui incorpora à la
France Avignon et le comtat Venaissin. L'Assemblée hésitait
depuis plus d'un an à prendre une décision qui annulait la sou-
veraineté du pape sur ce pays; mais deux commissaires qu'elle
DERNIERES LOIS DE LA CONSTITU A^'TE. 293
y avait envoyés représentèrent que c'était l'unique moyen de
mettre un terme à une guerre civile souillée par les plus affreux
excès, et apportèreni un vote de la majorité de la population
pour être réunie à la France. L'abbé Maury s'acharna en vain
à infirmer la sincérité de ce vote, obtenu par l'intimidation, et
à combattre le décret, qui était une usurpation de souveraineté.
Cette première annexion, qui en présageait d'autres, fournit
aux puissances étrangères un premier grief à enregistrer.
La question des colonies, question vitale pour les villes ma-
ritimes, soulevait au sein du comité colonial des discussions de
la dernière violence. Robespierre, champion de l'affranchisse-
ment sans réserve, accusa nominalement Barnave et les La-
meth d'être cause des troubles de Saint-Domingue par les
décrets qu'ils avaient arrachés à l'Assemblée. Barnave obtint
cependant, le 23 septembre, le maintien de ces décrets;
l'Assemblée déclara de nouveau qu'elle se bornerait à régler le
régime extérieur des colonies. Le 28, elle vota à l'unanimité .
sur la proposition de Dubois-Crancé, que tout noir serait libre
le jour où il entrerait en France , et que tout homme de couleui
citoyen français serait le même jour apte à exercer les droits de
citoyen actif. Malheureusement ces décrets changèrent peu la
situation. Celle de Saint-Domingue était désespérée. Trente
mille blancs ou créoles s'y trouvaient en face de quatre cent
cinquante mille noirs ou hommes de couleur; la guerre sociale
y sévissait avec toutes ses horreurs. Six cents plantations y
furent réduites en cendres.
Les troubles religieux augmentaient dans plusieurs départe-
ments de rOuest et du Nord (Vendée, Deux-Sèvres, Nord,
Pas-de-Calais). Au mois de juillet, l'Assemblée avait envoyé des
' commissaires dans la Vendée. Au mois d'août elle écarta la
motion d'obliger tous les ecclésiastiques non assermentés à
s'éloigner de dix lieues au moins de leurs anciennes résidences.
Le 13 septembre, Goupil, appuyé par Duport , proposa de
supprimer pour les prêtres tout autre serment que celui d'obéir
à la constitution. C'eût été reviser la constitution civile. L'As-
semblée frémit, hésitant à se déjuger. Camus se leva et fit pro-
noncer l'ajournement.
Enfin le 27, à la veille du départ. Chapelier accusa les clubs
de faire la loi dans plusieurs villes, à Caen, à Orléans, à Mar-
seille, d'envoyer des sommations impératives aux municipalités
et de commettre une foule d'actes d'usurpation. Le club d'Alby
294 LIVRE QUARANTE-SIXIÈME.
avait arrêté et emprisonné des membres du tribunal. Les élec-
tions avaient favorisé cette eflervescence. L'Assemblée vota un
décret qui maintenait les clubs et leur perfnettait de délibérer,
mais leur interdisait d'émettre des votes, de s'unir par des affi-
liations, de faire des pétitions, d'exercer aucune inspection ou
critique sur les actes des pouvoirs constitués ou des autorités
léffales. S'il y avait contravention, les procureurs svndics des
municipalités devaient poursuivre les coupables, principale-
ment les présidents et autres membres des bureaux. La partie
honnête et timide de la Constituante renfermait encore des
hommes qui croyaient le maintien des clubs nécessaire pour
les protéger contie le mauvais vouloir des aristocrates. «Il n'y
avait pour notre sûreté, dit Durand- Maillane, que les sociétés
populaires. On ne pouvait congédier le peuple brusquement et
contre son gré après les services qu'il avait rendus '. » Le plus
grand tort de ce décret insuffisant fut de n'être même pas
exécuté.
XXIX. — Le 28 septemljre, le roi fit la proclamation sui-
vante :
« J'ai accepté la constitution, j'emploierai tous mes efforts à
se maintenir et à la faire exécuter. Le terme de la révolution
est arrivé : il est temps que le rétablissement de l'ordre vienne
donner à la constitution l'appui qui lui est maintenant le phis
nécessaire , il est temps de fixer l'opinion de l'Europe sur la
destinée de la France , et de montrer que les Français sont
dignes d'être libres. »
Louis XVI adressa ensuite un appel aux amis de la patrie et
de la liberté. Il leur demandait de se soumettre aux lois, d'ab-
jurer l'esprit de parti, de pratiquer la tolérance, le respect des
opinions politiques et religieuses. Il invitait la garde nationale
et les nouveaux juges à remplir leurs devoirs avec vigilance et
impartialité. Il invitait aussi les émigrés à rentrer en France. Il
était alors, quoique sans illubion, décidé à observer la consti-
tution et à garder son serment.
Le 30, il se rendit à l'Assemblée pour la fermer. Thouret ,
qui occupait le fauteuil , lui dit : « Sire, Votre Majesté a fini la
révolution, m Thouret protesta du dévouement des membres de
la Constituante, de leurs constants efforts pour engager la na-
* Mémoires de Duraiid-^Iaillane.
JUGEMENT SUR LA CONSTITUANTE. 295
tion à se serrer autour du trône, et il annonça, avec une con-
fiance imprudente, que leurs successeurs ne me'connaîtraient
pas les limites de leur mission.
Ainsi finit la Constituante. Reste à la juger et à apprécier
son œuvre.
Elle eut incontestablement des sentiments généreux , une
conviction ardente, la volonté inflexible de détruire les abus et
de fonder un ordre nouveau. Elle réalisa la première partie
de son programme et au delà , car en luttant contre les résis-
tances , elle s'entoura de décombres. Elle réalisa aussi la se-
conde dans une certaine mesure; car dans la refonte rapide
qu'elle fit de la plupart de nos lois, elle moïitra une telle vi-
gueur et parlois une telle solidité de principes, qu'il faut cher-
cher encore dans ses décrets le point de départ nécessaire pour
traiter la plupart des questions politiques ou administratives
actuelles. Elle eut des qualités essentielles, vme singulière pro-
bité et un rare désintéressement. Elle fut intrépide, pleine de
courage dans les jours difficiles. Elle eut l'éloquence des gran-
des circonstances avec Mirabeau , Téloquence pratique avec
Mirabeau, Barnave et Cazalés, le sens des affaires avec Duport
et la plupart des membres du comité de constitution.
Les constituants ont grandi plus tard devant l'histoire par
rinfériorité et les fautes de leurs successeurs, et par la triste et
noble fin de beaucoup d'entre eux.
Mais il faut le reconnaître, leur inexpérience des gouverne-
ments libres était complète. C'est à peine si dans les derniers
temps quelques-uns commencèrent à comprendre la lactique
desasseiiiblées délibérantes. Ils ne surent ni organiser des par-
tis, ni se discipliner, ni se donner des chefs. Ils laissèrent les
divisions éclater dans leur sein dès le début, et ne surent jamais
se grouper de manière à former une majorité sûre d'elle-même.
Ils cédèrent beaucoup trop aux enivrements de la lutte, au dé-
sir de la popularité et à la pression des tribunes. Victimes des
entraînements et des surprises , ils arrivèrent plus d'une fois à
des votes diamétralement opposés à leurs propres vœux. Ils
laissèrent la minorité devenir maîtresse, trancher une foule de
questions, et se grossir de cette masse d'esprits flottants, indé-
cis, qui dans toutes les assemblées vont où est la direction et
où se sent la force. Malheureusement la responsabilité de ce
résultat ne doit pas peser uniquement sur les députés. La cour,
les ministres, loin d'user de leur influence pour constituer cette
296 LIVr.E QUARAISTE-SIXIEME.
majorité , ne s'en servirent guère que pour la rendre impossi-
ble, en fomentant les incertitudes et les divisions. Tout se fit
trop tai'd. Louis XVI ne prévit jamais rien, et trop sensible aux
pouvoirs qu'on lui enlevait, ne comprit pas l'usage qu'il pou-
vait faire de ceux qui lui étaient conservés. Lorsqu'il prit à la
dernière heure la décision de se confier aux constitutionnels, il
se borna encore à un rôle passif, et ne donna aux royalistes
aucun ordre, même aucun signe de ralliement.
Faible par tous ces motifs, l'Assemblée fut trop révolution-
naire et le fut trop longtemps. Elle traita beaucoup trop l'an-
cien régime en ennemi qu'il fallait détruire, et le gouverne-
ment en adversaire qu'il fallait paralyser. Elle chercha trop
hors d'elle-même l'appui nécessaire pour réaliser ses plans et
son ambition. Elle flatta la popularité qui l'enivra. Elle voulut
trop admettre le public à ses tribunes et les dépufations à sa
barre. Elle tint trop de compte des clubs, des journaux. Elle
affecta au sujet des attaques dirigées contre elle par les hom-
mes du désordre une sérénité dont elle fut la propre dupe. Elle
craignit trop de sévir. Elle ménagea les Jacobins et les exaltés,
sans s'apercevoir qu'elle perpétuait ainsi la révolution, et qu'en
cherchant de ce côté une alliance aussi incertaine que dange-
reuse, elle s'aliénait de l'autre côté des forces dont le concours
pouvait seul assurer quelque durée à sa constitution. Même aux
derniers jours, lorsqu'elle commença à comprendre cette faute,
elle n'eut qu'un demi-courage. Elle se vit alors punie par où
elle avait péché. Elle vit la popularité bruyante aller à Robes-
pierre et à de non moins obscurs députés de la gauche, qu'elle
avait longtemps refusé de prendre au sérieux. Elle s'aperçut
trop tard qu'elle leur avait élevé elle-même un ridicule pié-
destal.
Quant aux lois qu'elle décréta , elle y mêla trop de théories
philosophiques, fausses dans bien des cas; elle oublia, comme
Duport le reconnut trop tard, que la politique ne consiste pas
à tenir sans interruption une chaire de droit naturel. Elle mit
trop de choses dans sa constitution ; elle entreprit beaucoup
trop de refaire la société dans un moment où l'essentiel était
de réformer le gouvernement et d'assurer sa marche. Elle ne
sut pas, comme Necker le lui reprocha justement', distinguer
les libertés nécessaii-es , tant civiles que politiques, invariables
1 Madame Ae Staël» Considérations sur la Révolution française , III« partie
ch. n.
[1791] ENTREVUE DE PILLNlTZ. 297
parleur nature, de la foule des dispositions qui doivent être
modifiées ou remaniées suivant les circonstances. Ensuite, dans
sa prétention de tout renouveler, elle manqua de justice pour
le passé. Une partie de ses meilleures lois, comme ses lois de
finances et son Code pénal, n'étaient que le complément de
longfues réformes opérées déjà. Elle partageait malheureuse-
ment contre l'ancien régime cette idée de la Fayette, « qu'il
était difficile d'y conserver quelque chose sans tout ahatd c » .
Enfin, autant le Parlement et les assemblées de nola'nles
avaient mérité le reproche d'agir tiop peu, autant elle prit à
tache de mériter celui d'agir trop. Elle se croyait appelée,
comme disait liarere , « à recommencer l'histoire » .
XXX. - On était en France, comme toujours, très-ignorant
des affaires étrangères. On s'attendait à une coalition des puis-
sances, sollicitées par les émigrés. La vérité était que les puis-
sances avaient vu sans beaucoup de regrets nos embarras inté-
rieurs et l'affaiblissement, voire la désorganisation de notre
armée. L'Espagne seule en avait souffert, parce queue pouvant
compter sur notre appui , elle dut céder aux prétentions des
Anglais sur la baie de Nootka. Les autres souverains en profi-
tèrent pour régler en deliors de la France des questions qui
étaient pour eux d'un intérêt immédiat, ils ne s'inquiétèrent sé-
rieusement que lorsque la révolution parut entreprendre une
propagande cosmopolite ou que le trône de Louis XVI fut en
danger.
Léopold fut le premier qui calcula l'éventualité d'une inter-
vention en France. 11 chercha des lors à se rapprocher de la
Prusse, en dépit de l'antagonisme radical des cours de Vienne
et de Berlin. A force de séductions et d'habileté il gagna Fré-
déric-Guillaume II, qui ne voulut pas le laisser prendre seul en
main les intérêts de l'empire et ceux des princes possessionnés.
Par un traité préliminaire, signé à Vienne le 25 juillet I79J,
ces deux souverains se garantirent leurs États et s'engagèrent
à se donner connaissance réciproque de leurs alliances.
Le mois suivant ils eurent à Pillnitz, dans la Saxe, une en-
trevue et plusieurs conférences. Le roi de Prusse avait amené
Bouille. Le comte d'Artois, qui n'était pas attendu, arriva le
second jour accompagné de Galonné, et insista pour une action
militaire immédiate. Frédéric-Guillaume désirait que l'armée
prussienne se montrât ; il prétait donc l'oreille aux émigrés, qui
29S LIVRE QUARAMTE-SIXIE?,IE.
lui répétaient qu'elle n'aurait qu'à paraître ; il était séduit par
l'appât d'un succès facile et éclatant. Mais Léopold, en rap-
ports plus intimes avec Louis X Yl, (}ui lui confiait une partie de
ses inquiétudes, montra plus de prudence. Il fut d'avis d'at-
tendi'e ce qui résulterait de l'accord des constitutionnels et du
roi, de laisser achever l'expérience. A Paris, il pressa Louis XVI
d'accepter la constitution. A Pillnitz , il modéra les ardeurs
belliqueuses. Une déclaration, signée le 27 août, porta « que
Sa Majesté l'Empereur et Sa Majesté le Roi de Prusse , ayant
entendu les désirs et les représentations de Monsieur et de
M. le comte d'Artois , regardaient la situation où se trouvait
le Roi de France comme un objet d'un intérêt commun à tous
les souverains de l'Europe. » Les deux princes formaient donc
une lipne armée, mais pour observer, non pour entreprendre.
Ils réservaient leur action, en tenant l'Europe et la France
également averties.
Cette déclaration était-elle opportune? N'était-ce pas faire
trop ou ti'op peu? De quelque manièi^e qu'on la juge, elle
produisit en France un fâcheux effet. Émigrés et révolution-
naires furent persuadés que les deux souverains avaient pris
des engagements secrets et très-arrétés.
L'émigration avait redoublé d'activité depuis la fuite à Ya-
rennes. Dans beaucoup de villes des Ijureaux s'étaient établis
presque ouvertement pour la faciliter et la stimuler. Le clergé
surtout V prenait une plus grande part. Les royalistes, se don-
nant rendez-vous dans la Belgique ou les électorats du Rhin,
ne tenaient aucun compte des évolutions ou des actes de l'As-
semblée. Comme le dit Lamartine , le devoir des patriotes ,
c'était la patrie; le devoir des émigrés , c'était le trône. Au
trône ils sacrifiaient non-seulement leurs vies, mais leurs per-
sonnes et leurs biens. Ils étaient séduits par deux entraîne-
ments, celui du danger et celui de l'iioiineur. Quiconque de-
meurait en arrière craignait de passer pour lâche ou de laisser
accuser la générosité de ses sentiments.
Le 10 septembre, pendant que Louis XYI délibérait sur
l'acceptation de la constitution, ses frères, reunis dans un châ-
teau près de Coblentz, publièrent une protestation des plus
énergiques. Ils y déclarèrent que c'était à eux de sauvegarder
les droits anciens de la couronne, dont le roi n'était que simjile
usufruitier; que s'il signait la constitution, l'acte serait nul,
attendu que lui-même il n'était pas lihre, et que l'Assemblée
[1701] PROTESTATION DES PRINCES ÉMIGRÉS 299
qui avait brisé les formes traditionnelles des états généraux,
était illé(]itime et usurpatrice.
Donc les princes protestaient pour le roi , pour eux-mêmes,
pour les peuples, pour la religion, pour les maximes fonda-
mentales de la monarchie et pour tous les ordres de l'Etat. La
révolution était une ci'ise passagère que devaient tuer ses pro-
pres excès. Ils disaient que l'effroi glaçait les esprits et impo-
sait le silence, mais que le mécontentement et l'irrifatiou cou-
vaient partout; que les députés se sentaient les premiers
embarrassés de leur œuvre; que le commerce était aux abois,
les colonies dans le désespoir; que le numéraire manquait; que
les impôts ne se payaient pas; que la banqueroute était immi-
nente; que dans peu l'armée allait être anéantie par l'indisci-
pline; qu'au lieu de craindre, il fallait rejeter la terreur sur ses
ennemis. Le prince de Gondé, les ducs de Bourbon et d'En-
ghien, signèrent le lendeniain à Worms une lettre plus courte,
dont le sens était le même.
Galonné avait publié à Londres, dès le mois de novembre
précédent, sin^ l'état présent et à venir de la France, un livre
curieux, où il jugeait la révolution d'une manière sévère, mais
appréciait avec assez de justesse quelqties-uns de ses résultats.
Elle avait rempli fort mal, et an moins de la manière la plus
contradictoire, les Aœux exprimés dans les caln'ers. Elle avait
dû donner la liberté; elle avait produit une licence effroyable.
Elle devait protéger les propriétés; elle les avait toutes violées.
Elle devait limiter les divers pouvoirs; elle les avait tous con-
fondus. Elle devait réparer le désordre des finances; elle avait
augmenté les déficits, tari les sources de la ricbesse, substitué
à l'emploi dangereux du crédit celui du papier-monnaie , bien
autrement dangereux. Elle avait annulé les classes supérieures,
spolié le clergé et attaqué la religion, dépouillé la justice de
son ancienne majesté, désorganisé l'armée, privé Paris d'une
partie de ses habitants , aggravé la misère du peuple. Tout le
monde cherchait un meilleur avenir. Fallait-il l'espérer de la
Gonstitution , de l'Assemblée , de celle qui devait suivre ? On
devait frémir de ce que ferait la nouvelle Assemblée. Galonné
déclarait que le mal n'engendrerait que le mal , et que c'était
une folie d'espérer l'ordre public , de bonnes finances ou des
réformes , si l'on ne commençait par rétablir et reconstituer
tout à fait le pouvoir exécutif.
Quelle que fût d'ailleurs la force de ces raisons , quels que
300 LIVP.E QUARANTE-SIXIEME.
fussent le dévouement et Tesprit de sacrifice des emig^rés , ils
commirent une faute énorme en s'alliant à l'étranger. Guerre
pour guerre, une guerre civile eût mieux valu; dans la réalité
on eut les deux. L'émigration ne conduisit même pas les étran-
gers ; elle les suivit. « Une poignée de Français, dit madame
de Staël, se perdait au milieu de toutes les baïonnettes de
l'Europe. » Ce n'était plus la révolution que les émigrés allaient
combattre , c'était la France.
LIVRE QUARANTE-SEPTIÈME.
LA LEGISLATIVE.
1791-1792.
I. — La Constituante ferma ses séances le 30 septembre.
La Législative ouvrit les siennes le P"" octobre.
Les élections avaient été très-animées. Les candidatures,
annoncées par la presse et les journaux, affichées puis discu-
tées dans les réunions de toute espèce, donnèrent lieu à un
mouvement sans exemple. Gomme les constituants s'étaient
déclarés non rééligibles, que les émigrés étaient exclus de fait,
et que Timmense majorité de la noblesse , du clergé et de la
magistrature, était suspecte ou réduite à l'abstention, la France
se trouva livrée à l'inconnu. Les sept cent trente députés élus
furent des hommes nouveaux , souvent très-jeunes ; soixante
avaient moins de vingt-six ans. Beaucoup remplissaient les
fonctions d'administrateurs ou de juges dans les départements,
les districts ou les tribunaux créés l'année précédente. Le
clergé était absent; quelques évéques constitutionnels en te-
naient lieu. Condorcet, Biissot et l'abbé Fauchet avaient à
peu près seuls une notoriété acquise. Sous le rapport de l'in-
fluence et des talents comme sous celui de la position et de la
fortune , les nouveaux représentants étaient très-inférieurs à
leurs devanciers. La Législative parut d'abord une assemblée
de doublures politiques. On fut stupéfait de la faute que la
Constituante avait (aile en se retirant tout entière. On s'aper-
çut trop tard que les nations , voire les partis , ne se déciment
pas impunément, et que s'il est bon aux assemblées de se ra-
jeunir dans l'élection, rien n'est plus fatal que leur abdication
complète.
Les membres de la Législative, attachés à la révolution par
leur origine , l'étaient beaucoup moins à la constitution , qui
n'était pas leur œuvre. On distinguait déjà les Brissotins comme
formant un groupe dangereux. «Le reste, dit Malouet, sans
302 LIVRE QUARANTE-SEPTIEME.
être prononcé contre la monarchie, Tétait contre la cour, con-
tre l'aristocratie, contre le clergé, ne rêvait que conspiration,
et ne croyait pouvoir se défendre qu'en attaquant. »
Lamarck est plus sévère. Les trois quarts des élections
écrit-il , sont d'hommes nuls, le reste d'incendiaires. C'est là un
jugement emporté. La vérité était que les députés, appartenant
la plupart à la fraction ambitieuse de la bourgeoisie , se jetaient
en hommes de partis et sans expérience aucune dans une car-
rière politique inespérée. Les plus capables avaient tout au
plus ce qu'on appelle la pratique des affaires; beaucoup y joi-
gnaient la turbulence des aspirations révolutionnaires; quel-
ques-uns, les mieux doués, une passion qu'ils surent rendre
éloquente. Ils arrivèrent donc à Paris se croyant appelés à
tout renouveler, comme les constituants avaient pu le croire
eu 1789; loin de voir que la révolution était faite, il.-> s'imagi-
nèrent au contraire qu'elle était à faire encore ou pour le
moins à continuer.
Dès le premier jour la Législative affecta une solennité
théâtrale. Le livre de la constitution fut apporté avec pomjte
dans la salle, et les députés prêtèrent tous en levant la main
le serment de vivre libres ou mourir.
On discuta la manière dont le roi serait reçu. La forme de
réception adoptée fut aussi puérile qu'offensante. On décida
d'abolir les termes de sire et de majesté. Louis XYI s'en mon-
tra blessé, et prit, d'accord avec son conseil, la résolution
d'envoyer ses ministres ouvrir la session à sa place. La leçon
fut comprise. Quelques députés représentèrent le lendemain
qu'on n'avait pas le droit de modifier les rapports déterminés
par la constitution entre le Corps législatif et la couronne , et
après une scène d'incroyable tumulte, le décret fut rapporté.
Le 7, Bailly vint complimenter l'Assemblée au nom de la
municipalité, et la Rochefoucauld au nom du département.
Puis le roi ouvrit la session. 11 représenta la nécessité d'affer-
mir le crédit public, d'assurer la liberté et la paix, d'enseigner
au peuple l'attachement aux nouvelles lois , de donner à l'ad-
ministration la force dont elle avait besoin. La tâche du Corps
législatif devait être d'établir l'équilibre dans les finances,
d'accélérer la rentrée des impôts et la libération de l'Etat, de
refondre les lois civiles pour les mettre d'accord avec la consti-
tution, de relever le commerce et l'industrie. Il se chargeait
pour lui de rétablir la discipline militaire et d'assurer avec les
[octobre 1791] LOUIS XVT P.OI CONSTITUTIONNEL. 533
uissances étrangères des relations que tout annonçait devoir
être pacifiques. Il insistait sur la nécessité d'un accord parfait
entre les deux pouvoirs.
Louis XVI fut très-applaudi. Il le fut encore davantage hor^
de TAssemblée. Il parut au spectacle et y fut acclamé avec
transport.
C'est qu'il avait pour la première fois adopté, d'accord avec
ses ministres, une politique déterminée. Barnave, et quelques
autres constitutionnels inspirateurs de cette politique , se flat-
taient de l'espoir d'arrêter la révolution et de diriger la nou-
velle assemblée. Ils se méfiaient d'elle ; mais comme elle n'avait
aucun éclat, qu'elle était encore sans influence sur le public et
sans autorité sur la garde nationale de Paris , ils s'imaginaient
pouvoir la dominer. 11 s'agissait de savoir qui du roi ou de
l'Assemblée serait le plus habile et se rendrait le plus popu-
laire. Les constitutionnels persuadèrent aux ministres qu'un
moyen sûr était de lui laisser dans sa sphère une pleine liberté,
mais de ne pas l'en laisser sortir, d'être pour cela plus attaché
qu'elle à la constitution, de faire de la constitution, si impar-
faite qu'elle fût, le rempart du trône; de rendre ainsi le roi
populaire, et de reformer avec les royalistes rassurés un parti
puissant, auquel la masse indécise et flottante se rallierait.
Les amis de la reine, sachant le roi incapable de gouverner,
eussent voulu qu'elle régnât pour lui. Ils se fiaient à son cou-
rage et à l'élévation de ses sentiments. Mais si Marie-Antoinette
possédait quelques qualités viriles, elle n'avait pas le jugement,
l'esprit de suite et Ihabileté qvi'd eût follu. Elle ignorait l'art
de ménager les hommes, et encore plus celui de se contrain-
dre. Elle se laissait aller dans son entourage à des confidences
compromettantes pour ses nouveaux conseillers. Louis XVI,
dit M. Ternaux, ne savait pas s'il devait ou non être roi consti-
tutionnel ; Marie- Antoinette savait qu'elle ne voulait pas
qu'il le fût.
II. — Le 8 octobre , la Fayette donna dans le conseil général
de la commune sa démission de commandant en chef de la garde
nationale de Paris. Sa retraite fut un malheur, car elle fut ap-
plaudie é-galement par les aristocrates et par les révolutionnaires.
Malgré ses défauts, il était la personnification la plus éclatante
du parti constitutionnel , qui dès lors n'eut plus de chef
Les adieux qu'il adressa en partant aux citoyens soldats fa-
304 LIVRE QUARANTE-SEPTIEME.
rent une profession de foi. Il énunriéra les devoirs de la ^arde
nationale; il rappela qu'elle avait élé instituée pour assurer la
libre circulation des personnes, des subsistances, du numé-
raire, et V action légale des autorités légitimes ; pour empêcher
les violences, tant celles qu'exciterait la presse que celles que
causerait Tintole'rance des passions politiques ou religieuses. Il
insista sur ce dernier point, en déclarant qu'il ne fellaif pas
qu'il y eût un culte dominant et un culte proscrit. L'hôtel de
ville lui vota une épée d'honneur; la commune lui donna une
statue de Washington en marbre. Sa retraite dans une de ses
terres d'Auvergne fut accompagnée d'ovations, et il s'enivra de
sa popularité , sans se douter qu'elle dût être aussi passagère
que ses services, et qu'elle fût déjà bien affaiblie aux yeux
mêmes des constitutionnels.
11 regardait la révolution ou plutôt la liberté comme son
œuvre. Il écrivait à Washington, peu auparavant ', qu'elle était
fondée, et que les victoires mêmes des puissances étrangères
ne la détruiraient pas. Il éprouvait pour elle, ce sont les termes
dont il se sert, l'enthousiasme de !a religion, l'entraînement de
l'amour, la conviction de la géométrie *. L'ardeur de ses senti-
ments lui inspirait le dédain pour ceux qui ne les partageaient
pas. Il s'était habitué dès sa jeunesse à braver les blâmes qui
l'entouraient, et comme en Amérique il avait fini par avoir
raison contre tout le monde; ce succès l'avait aveuglé.
Il reconnaissait les vices ou les lacunes de la constitution de
1791. 11 eût voulu que le roi pût prendre ses ministres dans
l'Assemblée, que les députés fussent rééligibles ; qu'on eût
créé une seconde chambre ou plutôt un conseil des anciens,
élu conmie en Amérique ; car il repoussait lidée d'une cham-
bre héréditaire ou d'un sénat nommé par le roi. Mais il défen-
dait celte constitution telle qu'elle était, alléguant qu'autre-
ment faite elle eût eu les mêmes ennemis, les orléanistes , les
Jacobins et les aristocrates. C'était toujours à ces derniers qu'il
en voulait le plus, convaincu que s'ils lui eussent prêté leur
appui, il eût aisément triomphé des autres ^ Quant à l'étran-
ger, la crainte qu'on en avait était puérile. « Les gouverne-
ments étrangers, disait-il, détestent notre révolution, mais
n'osent intervenir, de peur de gagner la peste. » Enfin il pré-
' Lettre à Washington, mai 1791.
^ Lettre à M. d'Hennings, Mémoires, t. III.
3 ILid.
[ocTonRE 1791] DÉMISSION DE LA FAYETTE. 305
tendait, à la décharge de la révolution, que les résistances fac-
tieuses avaient commencé deux ans plus tôt. Thèse vraie, mais
qui ne justifiait pas les troubles nouveaux et bien plus graves
qu'elle avait causés.
x\.u fond, la Fayette était répubhcain, et Tavouait ' ; il se con-
sacrait à la défense de la monarchie constitutionnelle dans le
présent, parce qu'il jugeait la France monarchique; mais il
réservait l'avenir, ayant toujours devant les yeux l'exemple de
l'Amérique et de Washington , exemple qui en élevant son
âme faussait son espiit. Il ne paraît pas s'être douté que cette
thèse fût un encouragement pour le parti républicain
III. — Les constitutionnels représentaient au roi et à la reine
que les émigrés leur faisaient le plus grand tort, que les princes
précipitaient une crise en s'alliant avec les cours étrangères,
et que ces cours ne se préoccupaient en réalité que de leurs
propres intérêts.
Louis XYI et la reine en étaient convaincus, mais craignaient
de mécontenter des amis trop zélés. Au lieu de prendre à leur
égard une attitude prononcée, ils négociaient avec eux. Ils ne
permettaient ni ne défendaient rien. Ils repoussaient une inter-
vention dont ils comprenaient le danger, et se la ménageaient ,
la reine surtout, comme un moyen de salut.
Or les royalistes ne cachaient pas leur hostilité pour la nouvelle
forme de gouvernement. Quand on leur reprochait de fortifier
par là les Jacobins, ils refusaient de le croire; dans tous les
cas, ils ne s'en effrayaient pas, calculant que plus le désordre
serait grand, plus la réaction serait inévitable, iieaucoup pen-
saient, comme Rivarol, que les Jacobms étaient l'instrument
de la Providence. Malouet, dont la destinée fut d'avoir presque
toujours raison, et de prêcher constamment dans le désert,
soutenait en vain qu'il fallait appuyer les constitutionnels au
lieu de les affaiblir, et que les royalistes ne pouvaient rien s'ils
ne plantaient «l'enseigne constitutionnelle sur le territoire».
Les émigrés cherchaient à Coblentz le mot d'ordre que les
Tuileries ne leur donnaient pas. Ils y recevaient celui de réta-
blir le roi dans sa pleine puissance, et de ne faire aucun pacte
avec les constitutionnels. D'ailleurs le plus grand nombre
étaient jeunes, ardents, impatients d'agir. A leur tête se trou-
1 Mémoires, t. III, p. 96.
vu. 20
306 LIVRE QUARANTE-SEPTIEME.
valent quelques vieux courtisans pleins d'illusion, à qui le dé-
vouement monarchique tenait lieu de jugement. Les gens sen-
sés, tels que Bouille, représentaient bien qu'on ne pouvait
revenir sans réserve au régime détruit; qu'il fallait faire des
sacrifices et les déclarer d'avance, compter avec le peuple, et
surtout avec celui des campagnes, froissé il est vrai par la per-
sécution des prêtres, mais attaché à la révolution par la sup-
pression de la féodalité et des anciens impôts. Ces sages repré-
sentations n'étaient pas écoutées. Les émigrés ne s'inquiétaient
point d'avoir un programme politique. C'était un parti sans
discipline. On a dit que Coblentz «tait devenu un Versailles in
partibus. Augeard, secrétaire de la reine, l'appelle « un cloa-
que d'intrigues, de cabales, de bêtises, de déprédations et de
singeries de lancienne cour » .
Louis XVl finit pourtant par se rendre aux conseils des con-
stitutionnels. Il se plaignit à ses frères de leurs déclarations, qui
contrariaient les siennes. Il défendit l'émigration aux officiers
de terre et de mer, pour ne pas désorganiser l'armée, puis il
rendit la défense générale.
La Législative s'occupa aussi de l'émigration dès qu'elle eut
organisé ses bureaux.
Brissot parla le premier. Travailleur infatigable, entendant
le détail des affaires, employé souvent par la diplomatie et
membre très-actif de la dernière municipalité de Paris, il pas-
sait pour « un homme d'idées » . Aussi exerçait-il une autorité
fort au-dessus de celle des autres journalistes, qui vivaient de
leur esprit ou de leur passion révolutionnaire. Cette supério-
rité reconnue lui avait même valu leurs jalousies et souvent
leurs injures. Malheureusement, son esprit ingénieux, péné-
trant , manquait de justesse , comme aussi de profondeur et
d'élévation. Il était faux avec des formes logiques. Rompu à la
polémique, il aimait la lutte et le bruit. Orateur médiocre et
vacillant dans ses idées, il fut de nom seulement le chef d'un
parti que jamais il ne dirigea.
Il proposa de punir l'émigi'ation, non dans ses membres,
mais dans ses chefs, coupables d'avoir établi un foyer de contre-
révolution hors du royaume; il demanda qu'une loi frappât les
frères du roi et les fonctionnaires qui avaient déserté leurs pos-
tes; qu'on leur offrit une amnistie et un délai pour rentrer en
France; que ce délai passé, leurs biens fussent confisqués. Pour
les émigrants ordinaires, on se contenterait de rétablir la triple
[novembre 1791] DÉBAT SUR L'ÉMIGRATION. 307
contribution. On devait parler haut aux puissances étrangères,
et les obliger à chasser de leur territoire les Français rebelles
ou à avouer la protection qu'elles leur accordaient. Elles céde-
raient ; car elles ne voulaient pas la guerre. Si elles changeaient
d'attitude, on prendrait alors contre elles résolument le parti
de l'agression.
La tribune fut envahie par une foule d'orateurs et par toutes
les thèses possibles. Condorcet proposa de soumettre les ditTé-
rentes catégories d'émigrés à autant de serments particuliers.
Vergniaud et Isnard, insistant sur l'urgence de frapper l'émi-
gration, émurent l'Assemblée par leur é'oquence nerveuse et
serrée chez le premier, colorée et à effet chez le second. Ce-
pendant d'autres députés représentèrent qu'il ne fallait ni s'é-
carter de la constitution qui avait reconnu les droits de l'homme,
ni s'exagérer le danger, le grossir, et d imaginaire le rendre
réel. Ils soutinrent que l'émigration se lasserait, qu'elle tom-
berait par sa propre impuissance et par la durée du régime
nouveau; qu'il fallait rassurer au lieu d'etfrayer; que l'indul-
gence était l'attribut de la force. Que!ques-vins proposèrent
une pénalité avec des délais; l'Assemblée se rallia à cette idée
comme à un moyen terme.
Elle vota deux décrets. Le premier, celui du 31 octobre,
porta que Monsieur serait, conformément à la constitution,
déclaré déchu de son droit à la régence s'il ne rentrait en
France dans un délai de deux mois. Le second, du 7 novembre,
porta que les Français rassemblés au delà des frontières étaient
suspects de con|uration contre la pairie; qu'à partir du l*"" jan-
vier suivant, ceux qui seraient encore en état de rassemblement
seraient déclarés coupables du même crime, et cités devant
la haute cour nationale. En attendant, les revenus des piinces,
des fonctionnaires civils ou militaires et des pensionnaires de
l'Etat qui avaient émigré, étaient mis sous le séquestre.
Louis X\ 1 fut blessé de ces décrets qui fi appaient ses frères,
dérangeaient ses espérances de rcconciliatiun et précipitaient
sa politique dans la voie des ho^tiiités ouvertes. D'accord avec
Lameth, Barnave et ses ministres, il refusa sa sanction, dé-
clarant toutefois qu'il engagerait les princes à rentrer, et qu'il
établirait des cours martiales pour empêcher les désertions.
En elfet, il adressa à tous les émigrés une proclamation pleine
de sagesse; il écrivit à ses frères deux lettres qui étaient une
invitation et au besoin un ordre de revenir en France. Il leur
20.
338 LIVRE QUARA>-TE-SEPTIEME.
disait que l'emploi qiril venait de faire de son veto était la
preuve de sa liljerté. Les princes répondirent que l'ordre (|u'il
leur donnait était précisément la preuve du contraire. La ma-
jorité des émigrés voulait être plus royaliste que le roi.
lY. — La question des prêtres non assermentés ou réfrac-
taires se liait à celle de l'émigration. Ces prêtres conservaient
beaucoup d'influence dans les campagnes. On rencontrait là
une résistance encore plus difficile à vaincre, parce qu'elle
s'appuyait sur la conscience. Il n'y avait plus à s'abuser sur
la faute énorme que ia Constituante avait commise en soule-
vant gratuitement un schisme. Il n'était même plus permis de
conserver l'espérance que la Fayette et quelques constitu-
tionnels avaient eue encore après les décrets, « d'introduire au-
tant qu'il était possible la pi^atique de la liberté religieuse ' » .
Le 9 octobre, Gallois et Gensonné présentèrent le résultat
d'une enquête sur les troubles de la Vendée et des Deux-
Sèvres. Les prêtres non assermentés gardaient la confiance
absolue des populations; ils résistaient non par intérêt ou dans
des vues politiques, mais par conviction, et leur résistance était
dirigée par les anciens évêques. Presque tous les curés étaient
restés dans leurs paroisses, où leur remplacement n'avait pu se
faire que tard et successivement; beaucoup de municipalités
s'étaient dissoutes d'elles-mêmes pour n'v pas concourir. La
grande majorité des paysans abandonnait les églises livrées au
culte officiel pour aller assister, souvent très-loin, à des céré-
monies plus ou moins secrètes. Ils prenaient des lors la révolu-
tion en haine. La guerre civile était imminente. Les commis-
saires ajoutaient qvi'ils avaient dû se bornera de simples mesures
d'ordre prises de concert avec Dumouriez, qui commandait à
Nantes; que l'emploi des gardes nationales eût amené des col-
lisions certaines; que c'était à l'Assemblée de faire les décrets
nécessaires, mais que la justice et la prudence exigeaient de
punir seulement les actes de provocation à la révolte.
La discussion fut tres-vive. Parmi les députés, les uns pro-
posèrent d'éloigner les prêtres insermentés, d'autres de les réu-
nir dans les chefs-lieux, d'autres de conférer aux départements
des pouvoirs extraordinaires. Quelques-uns demandèrent une
liberté de culte illimitée.
* La Fayette, lettre à Washington, du 6 juin 1791.
DEBAT SUR LES PRETRES NON ASSERMENTES. 309
L'abbé Fauchot, prédicateur exalté, qui avait présidé après
la prise de la Bastille aux processions patriotiques, qui avait
formé une société dans le but d'enseipfner la fraternité des peu-
ples et de donner l'Evangile pour base à la r^eligion du genre
humain; qui plus tard, devenu évéque constitutionnel du Cal-
vados, avait eUrayé son diocèse par ses emportements de zèle,
soutint qu'on devait chercher un moyen prompt, énergique de
sauver la révolution et les patriotes, et que ce moyen consis-
tait à supprimer les pensions payées aux prêtres non assermen-
tés. On ne leur devait rien, puisqu'ils ne remplissaient aucun
office et ne servaient pas la nation. « Ils ont suivi leur con-
science, disait-il; on ne solde pas la conscience. » La nation
ne peut fournir à ses plus implacables ennemis les moyens de
la troubler. Il suffira de secourir par charité les vieillards et les
infirmes. Les autres prêteront le serment ou abandonneront
leur état pour chercher les moyens de vivre; sinon la faim les
chassera.
Torné, évéque constitutionnel du Cher, s'éleva contre l'm-
justice et la cruauté de ces propositions, soutint qu'on devait
punir les actes de désobéissance à la loi, non les erreurs d'opi-
nion , et que la liberté empêchait de persécuter aucun culte,
quel qu'en fût le ministre. Gensonné proposa, pour diminuer
les causes de troubles, d'ôter aux prêtres celles de leurs fonc-
tions qui avaient un caractère laïque, comme la tenue de l'état
civil ; d'adoucir ensuite la loi du serment et de modifier les
conditions des élections ecclésiastiques.
Fauchet déclara que jamais le clergé constitutionnel ne vivrait
fraternellement avec les prêtres insermentés, ces derniers por-
tant « la haine dans le coeur et le flambeau de la discorde à la
main « . Etablir l'égalité des cultes , c'était préparer des colli-
sions et obliger de recourir à l'intervention continuelle des
gardes nationales. ISIalgré son insistance, les deux tiers au
moins de l'Assemblée reculaient devant l'emploi des moyens
violents, quand on reçut, le 6 novembre, la nouvelle que des
attaques contre des prêtres constitutionnels avaient eu lieu
dans le département de Maine-et-Loire, à Gaen et ailleurs.
Gambon demanda la convocation immédiate de la haute cour.
Le comité de législation présenta un décret conforme aux
propositions de Fauchet. Des murmures s'élevèrent. Le bouil-
lant Isnard s'écria qu'on était à la veille d'une guerre civile;
qu'il ne fallait pas s'endormir; qu'on devait à tout prix empê-
310 LIVRE QUARANTE-SEPTIEME.
cher la con(re-révoTution de s'organiser et lui enlever ses for-
ces. Il demanda qu'on imposât un nouveau serment aux prê-
tres réfractaires ; que ceux qui s'y refuseraient fussent déclarés
suspects, et au moindre soupçon exilés sans jugement. Ce
n'étnit pas là persécuter, mais punir; dans les grandes circon-
stances, touie circonspection était faiblesse.
L'Assemblée, effrayée de ce langage emporté et presque
sanguinaire, refusa au discours d'Isnard les bonneurs de l'im-
pression, accordés à ceux qu'elle avait déjà entendus. Mais
émue du danger que courait la révolution, elle vota, le 29 no-
vembre, un décret portant que le ministre d'un culte qui ne
prétait pas le serment ne pouvait invoquer en sa faveur les
libertés garanties par la constitution; qu'il était des lors déchu
de tout droit à une pension , suspect de révolte, et soumis à la
surveillance des autorités; qu'il pouvait être éloigné sur un
ordre simple, sans préjudice des peines qu'il encourrait dans le
cas d'un jugement. Appel était fait à l'énergie des corps muni-
cipaux et administratifs.
C'était aggraver la faute de la Constituante, et créer, dit
Lamartine, plus de fanatisme qu'on n'en étouffait. Le roi ne
cacha pas qu'il ne sanctionnerait jamais un décret pareil.
Pendant ce temps, l'intolérance révolutionnaire se donnait
pleine carrière à Paris. Quoique les arrêtés municipaux assu-
rassent la liberté des cérémonies de l'ancien culte sous la sur-
veillance des officiers de police, en fait elles étaient troublées
tous les jours; la municipalité les protégeait à regret et fort
mal.
Le directoire du département de la Seine fit alors un acte
noble et courageux. Il sollicita le roi d'user de son veto et de
ne pas sanctionner le décret, contraire à la constitution et aux
principes. Car la constitution avait déclaré les pensions des
prêtres dette nationale. Le refus de serment, déjà puni par la
destitution, ne pouvait entraîner de peine nouvelle Toute
peine nouvelle supposait un déiit. Déclarer des citoyens
suspects de révolte contre la loi, c'était retomber dans l'arbi-
traire que la révolution avait précisément détruit. Des listes
de suspects, formées dans les départements, deviendraient
très-vite des listes de proscription. Les administrations dé-
partementales ne devaient exercer aucun pouvoir inquisi-
torial. Celle de la Seine n'accepterait pas ce genre de
dévouement. Il ne faut pas, ajoutaient les signataires de la
[fin 179IJ DÉROUTE DU PARTI GONSTITUTIO.N N EL. 311
lettre, que la liberté' puisse rétrograder, que l'on puisse retour-
ner à l'intolérance et aux persécutions, tristes institutions du
passé, impuissantes d'ailleurs contre tout fanatisme. « Puisque
aucune religion n'est une loi, qu'aucune religion ne soit donc
un crime. »
Cette pétition au roi, signée par Talleyrand, la Rochefou-
cauld, Desnieuiiiers, Beaumetz et d'autres anciens constitu-
tionnels, fut publiée dans les journaux des Feuillants. Plusieurs
autres directoires de département s'exprimèrent dans le même
sens. La plupart des sections de Paris envoyèrent alors des dé-
pu(a(ions à l'Assemblée pour y lire, en faveur du maintien du
décret, des pétitions plus violentes les unes que les autres.
L'une d'elles, rédigée par Desmoulins, demanda que le dépar-
tement fût mis en accusation comme résistant aux pouvoirs
constitués et excitant à la guerre civile. L'Assemblée eut
honte de se laisser faire la loi; elle refusa d'insérer la mention
de ces lectures dans ses procès-verbaux.
Le 19 décembre, le roi fit connaître son vélo. Il n'y eut
qu'un cri chez les journaux. C'était une conspiration contre la
liberté, car la constitution avait reconnu le droit de résister à
l'opjjression.
V. — Le directoire du département de la Seine, élu le
10 novembre, avait été entièrement composé de Feuillants.
Ceux-ci n'eurent pas le même succès lors de la réélection des
autorités nuniicipales de I^ans.
Bailly avait donné sa démission de maire, aux applaudisse-
ments des bornmesdu 17 juillet, et des adversaires de la répres-
sion du Champ de Mars, il était fatigué et usé. Ni ses forces
ni son caractère ne s'étaient trouvés à la hauteur d'une situa-
tion exceptionnellement difticile. Sa popularité des premiers
jours avait disparu. En se retirant, il signala les vices de l'orga-
nisai ion administrative de la commune, et surtout de la pres-
sion que les sections exerçaient sur elle.
La Fayette, Dandré et Pétion furent proposés pour le rem-
placer. Les deux premiers étaient les candidats des constitu-
tionnels. La cour commit la faute de les repousser, de peur de
se mettre en tutelle. File aima mieux soutenir Pédon , esprit
étroit, mais dont la médiocrité n'oftusquait personne. Il s'était
fait une réputation d'intégrité et de veriu ; il s'était rendu popu-
laire par son entêtement démocratique et par les manières
312 LIVRE QUARANTE -SEPTIEME.
solennelles avec lesquelles il présidait aux Jacobins. Sur dix
mille votants environ, il oLtint plus de six mille voix. Deux
autres Jacobins, Danton et Manuel, qui n'avaient pas comme
lui le mérite de riionnéteté, furent nommés procureur et sub-
stitut de la commune. Les rovalistes s'imaginèrent {jagner Pé-
tion en flattant sa vanité, et les autres en les payant. Ils ne
voyaient pas que pour écarter et affaiblir des amis dont le joug
leur pesait, ils allaient patronner des auteurs d'émeutes et sou-
lever une nouvelle couche d'ambitions révolutionnaires.
Quant aux Feuillants, ils tombèrent du coup. Traités de ré-
volutionnaires par les royalistes et de contre-révolutionnaires
par les Jacobins, des deux côtés accusés d'inconséquence, ils
ne parvinrent pas à organiser le grand parti con>titutionnel que
leurs chefs avaient rêvé. Ils avaient bien un ckil), des sociétés,
des journaux ; mais le peuple de Paris acheva de s'éloigner
d'eux. L'Assemblée, dont ils s étaient exclue, fut jalouse d'é-
chapper à leur direction. Elle s'offusqua de leur supériorité
et de la manière dont ils la lui firent sentir. L'influence assez
contrariée que quelques-uns d'eux exerçaient à la cour ne
dura guère qu'autant qu'ils eurent au ministère des amis.
L'Assemblée s'empressa de justifier les appréhensions fâ-
cheuses qu'elle avait fait naître. Elle repoussa les conseils les
plus sages, comme celui de réglementer les pétitions. Quoi-
qu'elle eût admis les délais établis par la Constituante pour
assurer à ses décisions la maturité nécessaire, elle y échappa
par les votes d'urgence qui précipitèrent ses délibérations dans
un désordre affreux. Elle vota dix-sept cents décrets en un an,
c'e-'t-à-dire le double de sa devancière à proportion. Elle
devint une arène où combattirent à armes inégales, en pré-
sence des tribune.-K, de leurs applaudissements et de leurs cla-
meurs, les orateurs révolutionn. lires .^ûrs du succès, et quelques
députés assez courageux pour braver l'impopularité en défen-
dant presque sans espoir Tordre et la couronne. Dès le mois de
novembre, il devint évident que les patriotes l'emporteraient,
en entraînant de leur côté le plus grand nombre des impar-
tiaux '.
Ils commencèrent par montrer des exigences tracassières. Ils
attaquèrent la diplomatie, moins renouvelée que les autres
' Lettres de Montmorin à Lamaick, da 2G octobre 1791; de Pelleuc à La-
marck des 9 et 12 novembre et du 2 janvier 1792.
[kn 1791] PRÉPARATIFS MILITAIRES. S13
corps. Ils fatiguèi'ent les ministres crinterpellafions re'pëtées.
Montmorin se retira le 21 novembre. Delessart passa aux
affaires étrangères, et céda Tintérieur à un avocat constitu-
tionnel, Cahier de Gerville. Duporlail, mis en demeure de
s'expliquer sur l'armement des gfardes nationales , subit un
interrogatoire du président comme un accusé devant ses
juges, tant était g^rande encore l'inexpérience des formes parle-
mentaires. Il se dégoûta, et céda le portefeuille de la guerre à
Narbonne, le 4 décembre.
Deux des nouveaux ministres, INIolleville et Narbonne, dé-
ployèrent une grande activité. Molleville, chargé de la marine
depuis le mois d'octobre, était un homme d'esprit, entrepre-
nant, aimant l'intrigue, mais se perdant dans ses propres ha-
biletés. Il répandit beaucoup d'argent sans en recueillir un
çrand effet, dans les tribunes de l'Assemblée pour y acheter
des applaudissements, ou dans les faubourgs pour y rendre le
roi populau'e. 11 donna au duc d'Orléans le titre d'amiral, dont
le refus avait, dit-on, causé sa brouille avec la coiu-; mais la
réconciliation ne s'acheva pas. Le duc, s'étant présenté aux
Tuileries, y fut si mal reçu par les courtisans, qu'il en sortit
ulcéré.
Narbonne, un des plus jeunes officiers .généraux, apparte-
nait à la noblesse libérale. 11 était entreprenant et éloquent,
^ladame de Staël, qui tenait le premier salon de Paris, crut
qu'elle l'inspirerait et le rendrait capable de conduire la révo-
lution.
VI. — Le 22 novembre, le publiciste Koch, député du côté
droit et rapporteur du comité diplomatique, dénonça les
attroupements et les enrôlements qui avaient lieu sur les terres
de trois petits princes d'Allemagne, les électeurs de Trêves,
de Mayence et l'évêque de Strasbourg. Il demanda que le pou-
voir exécutif adressât de fortes sommations à ces princes, et
des plaintes aux cercles de l'Empire, à îa Diète et à l'Empe-
reur.
Le 29, Isnard , dont la parole méridionale et sonore tenait
l'Assemblée haletante sous un souffle révolutionnaire, pro-
nonça une violente philippique, du genre théâtral où il était
passé maître, contre les princes étrangers qu'il menaça d'une
guerre de propagande, contre les émigrés, contre les minis-
tres. Il disait en parlant des ministres : « Tia responsabilité.
314 LIVRE QUARA^'TE-SEPTIEME.
c'est la mort.» II disait aux interrupteurs qui l'applaudissaient :
«Respectez mon enthousiasme, c'est celui de la liberté. » Il
disait enfin en défiant l'Europe : « Si les cabinets engagent les
rois dans une guerre contre les peuples, nous engagerons les
peuples dans une guerre contre les rois. » L'Assemblée décida
que le vœu du comité serait porté à Louis XV L Le soir même,
Vaublanc lut un projet d'adresse au roi, projet écrit dans un
style non moins déclamatoire. « Dites-leur, s'écria-t-il en par-
lant des princes d'Allemagne, que nous porterons chez eux
non pas le fer et la flamme, mais la liberté. » L'adresse fut
votée par acclamations.
Vaublanc, député royaliste, voulait mettre les passions belli-
queuses de l'Assemblée à profit pour obtenir la réorganisation
de l'armée. Les constitutionnels, Beaumetz, Chapelier, Talley-
rand, représentèrent au roi la nécessité de rétablir la discipline
affaiblie par les principes des Jacobins, d'empêcher surtout
qu'elle s'affaiblît davantage, ce qui devait arriver infadlible-
ment, enfin de rendre à l'armée son rôle de gardienne de l'ordre
puljlic et de soutien du pouvoir exécutif.
Les ministres partagèrent ces vues. Le roi vint en personne,
le 14 décembre, lire une réponse ferme, digne, et même em-
preinte de fierté. «Que vos délibérations, dit-il aux déjiutés,
toujours soumises aux principes constitutionnels, prennent une
marche grave, fière, imposante, la seule qui convienne aux
législateurs d'un grand empire; que les pouvoirs constitués se
respectent pour se rendre respectables; qu'ils se prêtent un
secours mutuel au lieu de se donner des entraves, et qu'enfin
on reconnaisse qu'ils sont distincts et non ennemis. Il est temps
de montrer aux nations étrangères que le peuple français, ses
représentants et son roi ne font qu'un, »
Narbonne annonça que l'ordre était donné de réunir cent
cinquante mille hommes aux frontières dans le délai d'un
mois; qu'il allait lui-même partir pour inspecter les troupes;
qu'on formerait trois armées commandées par Rochambeau,
Luckncr et la Fayette, et que si la guerre était coûteuse, elle
aurait du moins l'avantage de faire cesser l'incertitude qui
pesait sur les finances. « Le cri de la guerre, disait-il emphati-
quement, sera le signal de l'ordre. »
On fit donc des préparatifs militaires, bien que le roi fût loin
de désirer la guerre et n'eût pas à craindre, pour le moment
du moins, qu'on la lui déclarât. Les puissances demeuraient
[décembre lT9i] LE CLUR DES JAGORINS. 315
dans l'expectative. I! n'y avait alors qu'une question litigieuse
débattue sérieusement par la diplomatie, c'était celle des
princes possessionnés d'Al-ace; elle était très-compliquée, mais
devait se réjjler par des indemnités *.
La nécessité des armements, discutée à la Législative, le fut
avec plus de vivacité encore et non moins de retentissement au
clul) des Jacobins, redevenu le foyer le plus ardent de la révo-
lution. Chaque soir, dans une vieille église sonore et mal
éclairée, quinze cents personnes se pressaient pour entendre
une prédication révolutionnaire. D'une tribune élevée à mi-
hauteur retentissait cette éloquence, ou si l'on veut celte
faconde que Carlyle a spirituellement qualifiée de « patrio-
tique, passionnée, tristement monotone, implacable, inféconde
excepté pour la destruction, mortellement ennuyeuse quoique
portant la mort » .
Le 12 décembre, Brissot soutint aux Jacobins que la guerre
était nécessaire pour con>olider la liberté, que la dignité de la
France l'exigeait, et qu'il fallait détruire les ennemis de la con-
stitution, c'est-à-flire Coblentz. Robespierre, Danton, Billaud-
Tarennes coml)attirent cette thèse en soufllant la défiance
contre la cour et les ministres. Robespierre exprima fortement
ses appréhensions; sa phraséologie était fatigante, mais sa
parole mordante et pleine de fiel.
Il craignait l'esprit militaire se substituant à celui de la révo-
lution. 11 craignait les soldats, les généraux. Il craignait l'oc-
casion donnée aux modérés d'exprimer des sentiments patrio-
tiques propres à fortifier leur parti. Comme on voyait des
traîtres partout, cette qualification ne fut pas ménagée à Bris-
sot; les feuilles révolutionnaires de Marat et de Prudhomme
le traitèrent de ministre futur et déguisé. Toutefois Robes-
pierre eut moins de su: ces que Bnssot, parce que ce dernier
touchait une fibre qui a toujours résonné en France. Aussi ne
tarda-t-il pas à se rallier au parti des belliqueux, soit qu'il eût
changé d'opinion, soit qu'il tût entraîné par le besoin de popu-
larité qui le dévorait.
Les trois corps d'armée annoncés furent organisés, le pre-
mier à Lille et Valenciennes sous Rochambeau, le second à
Metz sous la Fayette; le troisième, celui de Luckner, sur le
^ Ce fut en effet ce qui arriva. Dumourie/ offrit le rachat. Deux des princes
possessioniiés l'acceptèrent. L'affaire se réduisit aux dimensions d'un simjtle
procès.
316 LIVRE QUARANTE-SEPTIEME.
Rhin. Eocliambeau et Luckner furent promus au marécîialat.
La Fayette reçut une ovation bruyante de la garde nationale,
au moment où il quitta Paris pour prendre son comman-
dement.
Karbonne visita rapidement les frontières, et revint présen-
ter à r Assemblée, le 11 janvier 1792, un rapport plein d'une
confiance presque exagérée. Sa parole était vive, entraînante.
Seulement il représenta que l'enrôlement des volontaires nui-
sait à celui de larmée. Il eût voulu les convertir en troupes
de ligne. L'Assemblée s'y opposa.
Karbonne ne réussit pas mieux que les autres ministres à la
conduire. Les orateurs fougueux qui l'entraînaient voulaient
une guerre révolutionnaire. Sur la demande de Brissot et le
rapport de Gensonné, elle déclara que les princes étaient cou-
pables du projet d'attaquer leur patrie, et décréta d'accusation
les comtes de Provence et d'Artois , avec Galonné et deux
autres personnages moins connus (1" janvier). Le 14, Guadet
s'écria : « Marquons d'avance une place aux traîtres, et que
cette place soit Téchafaud. » L'Assemblée, se levant tout
entière, prêta d'une voix unanime, au milieu du tumulte, le
serment que les tribunes répétèrent : « La constitution ou la
mort! » Le ministre Delessarts'y associa. La Législative voulait
avoir, elle aussi, sa scène du Jeu de Paume. Le 18, Yergniaud
prononça une pompeuse philippique contre l'Autriche, et s'é-
cria : «Aux armes, citovens! Homnies libres, défendez votre
liberté; assurez l'espoir de celle du genre humain. »
Le roi^ recevant un message de l'Assemblée, lui fit une leçon
méritée sur son inexpérience diplomatique et sur les dangers
de son langage. En effet, elle se portait aux extrêmes. On lui
demandait de Aoter des armements, elle hurlait la guerre,
a Si demain , disait un contemporain , tous les princes de
l'Europe juraient de novis laisser en paix , nous les forcerions
par nos folies à se mêler de nos affaires '. »
Le 9 février, on vota que les biens des traîtres seraient mis
sous le séquestre, « afin de leur ôter les moyens de nuire à la
patrie et afin d'assurer à la nation une indemnité des frais de
la guerre qu'elle serait forcée d'entreprendre" . L'auteur de la
motion l'appuya sur la nécessité de procéder par des voies
légales; car le peuple commençait à se faire justice lui-même
en brûlant les châteaux. Le roi sanctionna ce décret.
1 Lettre de Pellenc à Montmorin, du 12 novembre 1791.
[FÉvriER 1792] ARMEMENT DES S ANS-GULOTTES* 317
Bien que les députés girondins , on commençait à leur
donner ce nom parce que Yer^jniaud , Guadet et Gensonné
étaient de la Gironde, semblassent défier le hasard, le public
s'babitua peu à peu à Tidée de la guerre. Les uns se flattèrent
qu'elle retremperait la nation et précipiterait une crise néces-
saire pour sortir d'un état intolérable. D'autres, les patriotes,
crurent que l'f^urope serait mise en feu; que le cri de :
« Guerre aux châteaux, paix aux chaumières! » y retentirait
paitout, et que la guerre serait une propagande armée.
Robespierre annonça dans une sorte de vision, à la tribune des
Jacobins, la liberté des peuples et la chute des despotes, à
condition que ce ne .serait pas le pouvoir exécutif qui menât
la nation à la victoire.
YII. - Les Jacobins, non contents de prêcher la défiance
contre les ministres, commençaient aussi à prêcher l'assassi-
nat. iJillaud-Varennes, attaquant la Fayette qui avait versé le
sang du peuple et qui voulait se faire César ou Cromwell, s'é-
criait : « Le salut public veut un Thrasybule. » « Le moment,
disait Manuel, est venu où il est absolument nécessaire qu'un
homme périsse pour le salut de tous, et cet homme doit être
un ministre. Ils me paraissent si coupables, que je crois ferme-
ment que l'Assemblée nationale se rendrait moins coupable
qu'eux en les faisant tirer au sort pour envoyer l'un d'eux à
l'échafaud '. »
Les Jacobins agitaient les faubourgs et y avaient peu de
peine; carie travail manquait souvent, et quand il ne man-
quait pas, beaucoup d'ouvriers, habitués à la paresse des ate-
liers nationaux, refusaient de s y remettre. L'argent manquait
aussi; on avait émis de petits assignats de dix livres et de
cinq livres, qui déjà perdaient au change. Il fallait donc payer
pi s cher le pain et les vivres, sans parler du sucre, rendu
très-rare par la révolte des colonies. Les faubourgs retentis-
saient de cris contre les usuriers, les agioteurs et les accapa-
reurs. Même une députation du faubourg Saint- Antoine se
rendit à l'Assemblée et les y dénonça en termes furieux '.
Pétion, qui s était enfermé jusque-là dans ses devoirs d'ad-
ministrateur et borné à des proclamations assez sages, eut
l'idée d'armer le peuple, c'est-à-dire de joindre aux citoyens
1 Séance dn 20 janvier et 12 févrirr.
2 Le 26 janvier.
?AS LIVRE QUARANTE-SEPTIEME.
acfifs ou à la bourgeoisie, formant seuls la garde nationale,
les citoyens passifs auxquels on distribuerait des j)iques, la plus
simple de toutes les armes, celle dont s'étaient servis les pre-
neurs de la Bastille. Le roi Tappela aux Tuileries, le II fé-
vrier, et lui représenta qu'il compromettait la sûreté j)uMique,
mais ne fit pas d'autre opposition. Le maire et la municipalité
poursuivirent l'exécution du projet, et se contentèrent de
prendre quelques mesures d'ordre dérisoires et insuffisantes,
comme d'exiger une déclaration des citoyens détenteurs de
piques. Ainsi, quand la garde nationale, lasse de son rôle, com-
mençait à ne plus assurer ou même à menacer la paix publique,
Pétion, sous prétexte de créer plus d'union au sein du tiers état,
organisa une armée pour les émeutes. Les soldats de cette
armée se donnèrent le nom de sans-culottes, et prirent à titre
d'uniforme le bonnet rouge, destiné à une si triste célébrité.
Le 16 février, l'xVssemblée fit une adresse pour rassurer les
esprits; en réalité, l'adresse était plus propre à propager les
défiances qu'à les calmer. Condorcet, qui l'avait rédigée, ré-
pondait aux critiques dirigées contre la Législative, qu'elle
préparait dans ses bureaux les lois essentielles dont la Consii-
tviante lui avait légué le cadre, mais que son obligation snciée
était de surveiller rigoureusement le ministère et les conspira-
tions du pouvoir exécutif ou de ses agents.
Le ministre Gabier de Gervi'le fut plus clairvoyant, lorsque
'faisant le surlendemain un rapport sur la situation intérieure,
il énuméra les causes de troubles, une émission trop forte du
papirr-monnaie , la cberté des subsistances, les persécutions
religieuses ranimant le fanatisme dans quelques départements;
et qu'enfin il mil au premier rang les club», « formés au mo-
ment où le gotbique édifice s'écroulait, quand l'esprit était de
tout détruire ». « Aujourd'hui, ajoutait-il, ces sociétés n'ont
pas changé; cependant le véritable esprit est de tout conser-
ver. )»
La discussion s'engagea entre ceux qui imputaient le mal aux
Jacobins et ceux qui l'attribuaient à l'inertie ou aux calculs
perfides du ministère. Il fut proposé d'interdire à tout député
l'assistance à un club ou à une société particulière '. Cette pro-
position souleva un tumuke inouï, et son auteur fut menacé
de l'AbbayC; Cependant les journaux des Feuillants dénon-
* Le 23 février.
[février et mars 1792] TROUBLES DÉS DÉPARTEMENTS. 219
çaient le danger courageusement. « Les sociétés affiliées, écri-
vait Andié Chénier. se tenant toutes par la main, forment une
chaîne électrique autour de la France. Au même instant, dans
tous les recoins de l'empire, elles s'agitent ensemble, poussent
les mêmes cris, inspirent les mêmes mouvements, qu'elles
n'avaient certes pas grand'peine à prévoir. »
L'Assemblée se divisait en côté du peuple et côté du roi. Ceux
de ce second côté étaient appelés les vendus, parce qu'on
savait que beaucoup de députés étaient ambitieux et pauvres,
et que Molleville distribuait de l'argent.
Vin. — Pendant ces adresses et ces débats stériles, le dé-
sordre s'étendait aux départements sous l'action des mêmes
causes. Les autorités ne pouvaient ou n'osaient agir. La police
se cachait, les malfaiteurs se montraient. Il n'était pas rare de
voir les petites villes ou les villages se barricader, et les pay-
sans armés de faux faire des patroudles.
Au mois de février, des émeutes eurent lieu sur les marchés,
à Dunkerque, à Saint-Omer, dans l'Oise. Le 3 mars, le maire
d'Etampes, Siinoiuieau, refusant la taxe du pain et voulant dis-
perser un rassemblement, se mit à la tête d'un détachement
de soldats; les soldats s'enfuirent et les énieutiers l'assassi-
nèrent. La majorité trouva commode de rejeter la responsa-
bilité de ces évéi ements sur le ministère. A chaque plainte,
Guadet demandait ce que faisaient les ministres.
Mais le Midi fut le théâtre de troubles plus graves.
Le comtat Venaissin n'était nullement pacifié depuis sa réu-
nion à la France. La nouvelle administration ayant mis la main
sur les églises, un de ses principaux membres fut assassiné par
les partisans du pape, le 16 octobre 1791. Le parti dominant
vengea la victime par des tueries; cent dix prisonniers furent
égorgés et leurs cadavres jetés dans le souterrain de la Gla-
cière. Les troubles ne s'apaisèrent que par l'entrée des troupes
françaises; elles mirent la ville en état de siège, et emprison-
nèrent ou expulsèrent un grand nombre de brigands.
Les Jacobins demandèrent que les brigands prisonniers
fussent graciés en A'ertu de l'amnistie décrétée par la Consti-
tuante le 14 septembre précédent. Ce voeu eut de l'écho à la
Législative. Les députés constitutionnels y répondirent en de-
mandant au contraire leur mise en jugement, attendu que
l'amnistie était antérieure aux crimes. L'Assemblée se laissa
320 LIVRE QUARA^'TE-SEPTIEME.
entraîner par Guadet et Vergniaiid, et appliqua aux prison-
niers le bénéfice de l'amnistie, le 19 mars. Décret fatal (jui
créait un précédent pour Timpunité de l'assassinat.
La municipalité de INIarseille, livrée aux Jacobins, disposant
de plusieurs balaillonsde gardes nationales et de milices diver-
sement organisées, agissait en souveraine, prenait des arrêtés à
tort et à travers, sans tenir compte du directoire du départe-
ment, et étendait sa surveillance sur une partie du Midi.
Montpellier et Orange la soutenaient. Elle dénonça Arles à
l'Assemblée comme un foyer d'aristocrates, obtint deux dé-
crets qui ordonnaient d'y désarmer la garde nationale et de
démolir les murailles. Les milices marseillaises exécutèrent ces
décrets; elles surprirent Aix dans le même tem'jos et y désar-
mèrent un régiment suspect (février). En revanche, elles lais-
sèrent les pavsans du Gard brûler des châteaux.
Saint-Domingue était livré par les noirs au meurtre, au pil-
lage et à l'incendie. Le gouverneur demandait des secours, des
armes, des munitions. L'Assemblée recommanda au roi de
hâter ces envois; mais cédant à l'entraînement de la philan-
thropie, elle décréta, comme remède aux maux de la colonie,
que les hommes de couleur et les nègres libres y jouiraient des
mêmes droits que les blancs; qu'ils seraient admis dans les
assemblées et les municipalités coloniales, et que ces corps
seraient soumis à une réélection.
IX. — L'Empereur et le roi de Prusse, avertis par les déclara-
tions belliqueuses de la Législative, signèrent un traité définitif
le 7 février, et s'engagèrent à garantir les princes de l'Empire.
Ils étaient poussés par la plupart de ces princes, surtout par les
électeurs ecclésiastiques, que la propagande française mena-
çait. L'Autriche et la Prusse se sentaient alors d'autant plus
libres de leurs mouvements, que la Russie, ayant conclu la
paix avec la Porte à Jassy, devait tenir la Pologne en respect.
Delessart demanda des explications à Vienne au sujet du
traité. L'Autriche en donna de tres-hautaines, se disculpa de
soutenir les émigrés dont les armements n'étaient pas sérieux ,
mais se plaignit que le parti républicain alarmât l'Europe par
ses violences, et que l'Assemblée applaudit à des déclarations
outrageantes et calomnieubcs contre les souverains , qui de-
vaient y répondre par V indifférence ou le mépris. La France
{mars 1792] CHUTE DES MINISTRES CONSTITUTIONNELS. 321
enfin laissait former sur son territoire des complots contre les
Pays-Bas.
Au fond , Léopold songeait peu à prendre l'offensive ; il se
prêtait même à la formation d'un congrès , que désiraient
Louis XVI et la reine. Mais sa déclaration exaspéra d'autant
plus les révolutionnaires français, qu'ils voulurent y voir l'œu-
vre des constitutionnels, de Mercy et d'un prétendu comité
autrichien qu'ils accusaient la reine de diriger. Kaunitz avait
<jualifîé le club des Jacobins de foyer d'anarcbie. « Jurons ,
s'écria Collot d'Herbois dans la séance du 2 mars, que le der-
nier de nous qui sera frappé par les tyrans mourra en s'enve-
loppant dans les débris du manteau de la liberté. » « Ne jurons
pas de mourir, s'écria à son tour Robespierre , mais de vain-
cre. Léopold n'est que l'instrument et le prête-nom d'une
autre puissance, et cette puissance quelle est-elle? Le roi? Non.
Les ministres? Non. Les aristocrates de Coblentz? Non. Tout
ce qui existe en France d'ennemis de l'égalité, d'ennemis de la
révolution, d'ennemis du peuple, voilà ceux qui déclarent la
guerre aux Jacobins. »
Il n'était bruit que de complots et de trahisons. On s'en pre-
nait aux ministres , surtout à Molleville , à Narbonne et à ma-
dame de Staël , qui inspirait ce dernier. On les accusait
d'amuser l'Assemblée , de ménager l'émigration , de laisser
délabrer les forces de terre et de mer. Les ministres , ainsi
suspectés, étaient eux-mêmes divisés; Molleville et Narbonne
ne pouvaient s'entendre. Narbonne soutint au conseil qu'on ne
calmerait pas les défiances publiques tant que le roi laisserait
subsister des doutes sur ses relations avec les émigrés, ou tar-
derait à reconstituer sa maison militaire et sa maison civile,
composées de personnes qui tenaient des propos inconsidérés.
Il appela à Paris les trois généraux investis de grands com-
mandements , Rochambeau , la Fayette et Luckner, et se fît
écrire par eux des lettres exprimant la même opinion. Les au-
tres ministres se récrièrent. Il donna sa démission le 9 mars ;
par compensation, Molleville fut renvoyé le surlendemain.
Brissot profita de cette désorganisation du ministère pour
demander le 10, au nom du comité diplomatique, la mise en
accusation de Delessart. Il prétendit que la responsabilité d'un
ministre des affaires étrangères était plus grande que celle des
autres, parce qu'il exposait l'État à plus de dangers, et qu'on
devait frapper en lui l'incapacité à l'égal de la trahison. A dé-
322 LIVRE QUARANTE-SEPTIÈME.
faut de (griefs précis, il fit un crime à Delessart « d'avoir cen-
suré l'enthousiasme de l'Assemblée après l'avoir allumé » ,
d'avoir parlé un autre langage qu'elle , qualifié les embarras
intérieurs en termes propres à encourager l'Autriche , enfin
mis dans ses dépêches une faiblesse qui avilissait la France.
C'était un procès avoué de tendance. La passion était montée
à un tel point, que les députés qui risquèrent quelques obser-
vations en faveur du malheureux ministre commencèrent par
le condamner et le sacrifier. Vergniaud dénonça dans un dis-
cours éloquent la contre -révolution tramée aux Tuileries.
« L'épouvante et la terreur, s'écria-t-il , sont souvent sorties au
nom du despotisme de ce palais fameux. Qu'elles y rentrent
aujourd'hui au nom de la loi ! »
Le 14, l'Assemblée décréta que Delessart serait traduit de-
vant la cour nationale comme prévenu d'avoir négligé et trahi
ses devoirs, compromis l'indépendance, la dignité, la sûreté
et la constitution de la nation française.
Gerville , Duport-Dutertre et Tarbé se retirèrent , en sorte
que le ministère ne compta plus dans son sein un seul consti-
tutionnel ou Feuillant.
X. — Louis XVI, blessé de se voir enlever Delessart, se
trouva encore dans le plus grand embarras pour former un mi-
nistère nouveau. Il ne pouvait plus se servir des Feuillants. On
lui suggéra l'idée de s'adresser aux Girondins ou à des hommes
capables de marcher avec eux. Les Girondins avaient révélé
tout à coup des talents inconnus , salués comme un brillant
produit de la révolution. Leur nouveauté, leur inexpérience ,
leur indiscipline n'étaient pas sans avantages. Il n'était pas
absolument impossible de les former, de les rallier, de diviser
l'Assemblée avec leur aide et même de la diriger. On calcula
qu'il y avait là un moyen de salut et l'unique peut-être ; que si
l'on échouait , on aurait démontré une fois de plus l'impossi-
bilité de vivre avec la constitution. Louis XVI se résigna sin-
cèrement à faire encore cet essai, et y mit pour toute condi-
tion que sa dignité ne fût pas compromise. Seulement il fallait
un homme assez énergique et assez habile pour être placé à la
tête du nouveau ministère. On crut le trouver dans Dumou-
riez.
Dumouriez était un militaire connu , qui avait montré un
esprit entreprenant, plein de ressources, et les talents d'un roué
[mars 1792] MINISTÈRE GIRONDIN. 323
de haute société dans plusieurs missions diplomatiques secrètes
sous Louis XY. Cependant sa carrière avait été assez équi-
voque ; il cherchait un commandement et ne l'avait pas obtenu.
C'était un de ces hommes dont les qualités ne frappent et ne
deviennent précieuses que dans les temps de crise. Infatigable,
audacieux avec la promptitude du coup d'œil et courageux
avec sang-froid, sachant prendre un parti toutes les fois qu'il
en fallait un, et dès qu'il l'avait pris, convaincu que cétail le
meilleur. Il n'avait aucune opinion arrêtée et aucune dignité de
caractère. Il ne pouvait, dit Thiers, commander qu'à des sol-
dats. jMais c'était un aventurier puissant. Il n'avait heurté au--
cune opinion, et il comptait des amis dans toutes. Pendant que
Laporte , intendant de la liste civile , le recommandait secrè-
tement à la cour, il avait gagné Gensonné et s'était ménagé
les Jacobins. Il fut chargé, le 15 mars, des affaires étrangères;
le nouveau ministre de la guerre, de Grave, était un homme
à lui.
Il aborda sans hésitation les difficultés du moment , tout à
fait appropriées à son genre d'esprit ' . « 11 faut , dit-il à La-
porte , se faire Jacobin pour déjouer tous les partis. » Il se
présenta au club avec l'autorisation du roi; il y parla, et n'hé-
sita pas à s'y coiffer du bonnet rouge qu'avaient adopté les assis-
tants. 11 y fut trés-applaudi ; ce qui n'empêcha pas les orateurs
ordinaires, Legendre, Collot , Iiobespierre , d'exprimer en sa
présence même des réserves significatives.
Le 24 mars, un message du roi annonça que Clavière et
Roland étaient nommés ministres, l'un des contributions, l'autre
de l'intérieur. Clavière , de Genève , était connu par ses écrits
financiers et les idées qu'il avait suggérées à Mirabeau. Roland,
ancien inspecteur des manufactures , avait composé des ou-
vrages économiques, et jouissait d'une réputation de probité et
de droiture inflexibles. Mais il dut principalement sa fortune
politique au talent que sa femme avait eu de réunir dans son
salon les principaux députés de la Gironde , étrangers aux so-
ciétés de Paris et heureux de se grouper autour d'une femme
belle , spirituelle , passionnée comme eux pour la philosophie
et la liberté. Louis XVI choisit ces deux ministres sans les
avoir jamais vus, et Dumouriez se crut par ces choix maître
des Girondins, qu'il regardait comme une simple coterie.
' C'est lul-mème qui se juge ainsi dans ses Mémoires.
21.
324 LIVRE QUARANTE-SEPTIÈME.
Le premier acte de Dumouriez fut d'organiser la garde con-
stitutionnelle du roi. En même temps il prit vis-à-vis de Tétran-
ger une attitude décidée. Il écrivit à Vienne que des plaintes
sur la violence des clubs et de certains journaux ne pouvaient
être une cause de guerre. Léopold venait de mourir subite-
ment , mais son fils François II garda ses ministres , répondit
avec la même aigreur, et continua les armements commencés.
La guerre devint donc inévitable.
La mort non moins imprévue du roi de Suède , Gustave III,
assassiné à Stockholm dan-, un bal masqué , ne l'arrêta pas da-
vantage. Gustave bravait la révolution française avec une té-
mérité qualifiée de chevaleresque par les émigrés de Coblentz;
mais loin d'être l'âme de la coalition , il n'en était que l'enfciiit
perdu. Il prétendait régenter les princes français ; il ne s'était
jamais entendu avec l'Autriche ou la Prusse , et il n'avait pas
obtenu de la Russie , fort défiante à son égard , les troupes
qu'il lui demandait.
Les puissances continuèrent à se montrer de plus en plus
hostiles. Les cours de Saint-Pétersbourg , de Stockholm et de
Madrid avaient rappelé de Paris leurs ambassadeurs.
XI. — Les révolutionnaires , enhardis par la connivence du
maire Pétion, organisèrent des manifestations à Paris. D'abord
ce furent des banquets civiques ; puis Collot d'Herbois eut
l'idée de fêter les soldats de Châteauvieux, Ces soldats étaient
des Suisses du i-égiment qui s'était rendu coupable en 1790 de
l'insurrection de Nancy. Quarante d'entre eux avaient été con-
damnés militairement et envoyés aux galères de Brest , puis
graciés par l'amnistie. Collot recueillit des souscriptions pour
les faire venir à Paris et leur décerner un triomphe au Champ
de Mars , que leur présence devait purifier du sang versé par
la Fayette.
Tout ce qu'il y avait d'hommes attachés à l'ordre et aux lois
fut scandalisé et épouvanté. L'apparition des bonnets rouges
après celle des piques avait déjà causé tant de divisions et
d'alarmes, que Pétion et Robespierre avaient proposé eux-
mêmes de les supprimer. Les journaux royalistes et les Feuil-
lants s'indignèrent qu'on songeât à récompenser des hommes
qui avaient violé les lois , véritable insulte à la garde nationale
qui s'était fait tuer pour les défendre. Roucher et André
Chénier se montrèrent éloquents et courageux. Marat , repa-
[avril 1792] FÊTE DES SUISSES DE GH ATE AUVIEUX. 325
laissant après plusieurs mois de retraite et de silence , comme
un oiseau de mauvais augure, glorifia la rébellion des soldats
de Châteauvieux, et exprima le regret qu'ils n'eussent pu venir
dans la capitale punir le despote et les pères conscrits. Une
collision parut imminente. Lies gardes nationaux et les citoyens
armés de piques se menacèrent. L état-major de la garde na-
tionale adressa les protestations les plus vives à la commune et
au département. Robespierre dénonça la Fayette aux Jacobins
comme ayant excité sous main les officiers et conspiré avec
eux.
Le 9 avril, l'Assemblée fut avertie que les soldats de Châ-
teauvieux se présentaient à la barre. Jaucourt, ancien lieute-
nant de Bouille , s'opposa à ce qu'on leur accordât les hon-
neurs de la séance. Il dit qu'une amnistie n'était pas une
ovation ; qu'il ne fallait pas démentir la Conslituante , qui avait
décrété le deuil public de leurs victimes , ni encourager l'in-
àubordination militaire. Gouvion déclara qu'ayant eu son frère
tué à Nancy, il se verrait obligé de sortir de la salle. La gauche
cria : « A bas , et sortez ! » Gouthon insista , et après un vio-
lent orage, l'Assemblée décida, à la majorité de deux cent
(, uatre-vingt-une voix contre deux cent soixante-cinq , que les
pétitionnaires seraient introduits. Collot les présenta et les
appela « les plus déterminés défenseurs de la liberté » . Ils dé-
filèrent au bruit des tambours , accompagnés de gardes natio-
naux de Versailles et de Paris, de gardes suisses, de citoyens
et de citoyennes portant des drapeaux tricolores , des piques
et autres emblèmes de la liberté. «Cette séance, ditVaublanc,
fut ignominieuse et dégradante. Elle pénétra les âmes géné-
reuses d'un dégoût mêlé d horreur impossible à décrire. Les
membres les plus courageux étaient dans une sorte d'abatte-
ment. » Ces derniers se comparaient à des vaincus réduits à
enterrer leurs drapeaux.
Le 11, le corps municipal autorisa la fête projetée, en y
mettant pour condition qu'elle demeurerait fête privée, qu'elle
serait dédiée à la Liberté, et qu'aucun citoyen n'y pourrait
paraître avec des armes.
Dupont de Nemours écrivit alors à Pétion une lettre très-
énergique pour lui reprocher de se faire niaisement le complice
d'un affreux complot. Il fallait être aveugle volontaire pour ne
pas voir que la prétendue fête privée serait une fête publique;
que dix mille piques allaient occuper Paris; que les brigands y
325 LIVRE QUARANTE-SEPTIEME.
arrivaient de tous côtés , résolus de désarmer la garde natio-
nale; qu'on av^it crié déjà : Pendez la Fayette et Baillv! que
c'était déchaîner les violences et ruiner la constitution. Les
honnêtes gens ne devaient pas souffrir cette avanie. « Tous les
Français, disait Dupont, ont juré de vivre lihres; ils ne seront
pas plus esclaves des clubs que des rois. » Pétion répondit en
s'étonnant avec bonhomie de ces craintes, et en soutenant
que c'était «une hypocrisie pour persécuter avec impunité les
vrais défenseurs de nos droits » . Il écrivit au directoire qu'il
y aurait plus de danger à empêcher la fête qu'à la laisser aller
à son cours naturel et paisible. Le directoire lui en laissa toute
la responsabilité.
La fête eut lieu le dimanche 15 avril. Les sociétés frater-
nelles se rendirent processionnellementde la Bastille au Champ
de Mars, promenant les bustes des grands hommes, deux sar-
cophages, un pour les gardes nationaux tués et un pour les
soldats de Châteauvieux , puis le livre de la constitution; puis
des trophées, des chaînes brisées et un char portant une déesse
de la Liberté devant laquelle on brûlait des parfums. Le cor-
tép-e s'arrêtait à des stations , où la musique donnait le signal
des danses. Le maire, plusieurs membres de la municipalité et
même quelques députés s'y joignirent en simples particuliers.
Au Champ de Mars le char de la Liberté fît le tour de l'autel
de la patrie. Le soir fut consacré aux danses, farandoles et
chants civiques.
La journée s'étant passée sans désordre , les Jacobins célé-
brèrent dans leurs journaux les fêtes patriotiques comme la
meilleure éducation du peuple. En réalité, le 15 avril marquait
le premier triomphe de l'anarchie; l'autorité municipale se
mettait à la remorque de la révolution.
XII. — Le roi se rendit le 20 à la Législative et fit lire en
sa présence le rapport de Dumouriez au conseil sur la nécessité
de déclarer la guerre. La délibération fut courte, car il n'y
avait qu'un avis. Pourtant le député Becquey s'opposa coura-
geusement à l'entraînement général. Il représenta que la paix
était nécessaire pour consolider la révolution, pour assurer
l'ordre intérieur que compromettrait !e départ de l'armée , et
pour rétablir les finances. Il ajouta que la guerre déclarée à
l'Autriche seule deviendrait forcément une guerre générale;
qu'on n'avait pas d'alliés; qu'on ne pouvait pas compter sur la
[avril 1792J LA GUERRE. ÉCHECS EN BELGIQUE. o27
neutralité de l'Angleterre, parce que si la révolution trouvait
des sympathies naturelles dans un pays de gouvernement libre,
ces sympathies tomberaient devant l'intérêt de profiter de nos
troubles pour augmenter le commerce anglais et pour achever
la ruine de nos colonies, comme devant la crainte de nous lais-
ser occuper la Belgique. Les questions pendantes, celles d'Avi-
gnon ou des princes d'Alsace , n'étaient que des affaires d'in-
demnités à régler. La guerre n'avait donc pas de raison sérieuse ;
il fallait attendre au moins qu'on nous la déclarât.
La guerre n'en fut pas moins votée à l'unanimité moins sept
voix. Tout le monde la jugeait inévitable. Les Girondins en
assumèrent la responsabilité, avec leur passion et leur impru-
dence ordinaires, sans se douter qu'elle dût leur être fatale. Il
leur parut habile de lier la cause de la nationalité à celle de la
révolution ; ils ne virent pas qu'ils mettaient aux mains de
celle-ci une arme terrible.
Dumouriez avait un plan arrêté. Il voulait se borner à la
défensive partout où la France avait des frontières naturelles ,
et prendre l'offensive ailleurs pour conquérir ces frontières,
c'est-à-dire les Alpes et le Rhin.
Il fit aussitôt entrer les troupes en campagne. Plusieurs divi-
sions envahirent la Belgique. Les Autrichiens n'y avaient pas
de .'^randes forces, et on espérait que les Belges se soulève-
raient aussitôt. Espérance vaine : aucun mouvement révolu-
tionnaire n'éclata, et l'invasion échoua sur toute la ligne.
Biron , étant sorti de Valenciennes le 27 avril , marcha sur
Mous. A peine eut-il dépassé Quiévrain qu'on aperçut un corps
ennemi fortement retranché. Deux régiments de dragons criè-
rent à la trahison, se replièrent sur l'infanterie, et y causèrent
une panique. L'ennemi n'eut qu'à paraître pour enlever le
bagage et cinq canons. Le 28, Théobald Dillon sortit de Lille
avec trois mille hommes pour marcher sur Tournay. Il avait
mal fait ses reconnaissances. Un corps autrichien se jeta sur
lui; ses troupes saisies de la même panique l'abandonnèrent,
et dans le désordre il fut assassiné avec plusieurs de ses offi-
ciers. La Fayette arrivait à Givet avec le coips d'armée prin-
cipal pour marcher sur Namur et de là sur Liège ou Bruxelles ,
quand il apprit ce double désastre et s'arrêta.
Il n'y eut à Paris et partout qu'un cri d'effroi et d'indigna-
tion. On se crut trahi. Les plaintes des généraux, des officiers,
des soldats, apprirent que l'état de l'armée et de l'administra-
328 LIVRE QUARAISTE-SEPTIE.ME.
tion militaire était déplorable, que les ordres avaient été mal
doni:;és, les préparatifs insuffisants. Pourquoi avait-on divisé le
commandement? Etait-ce jalousie de Dumouriez à l'égard de
la Fayette ? Avait-il craint d'irriter les Jacobins en lui donnant
le commandement en chef? Pouvait-on sérieusement compter
sur la propagande révolutionnaire? Que faire avec une armée
désorganisée, qui suspectait ses officiers et ne leur obéissait
plus? Les scènes de Lille n'étaient-elles pas le signal d'une
affreuse anarchie?
Vaublanc affirme que si un chef s'était alors présenté , la
bourgeoisie de Paris dans son émoi se serait ralliée à lui spon-
tanément pour rétablir l'autorité du roi. L'Assemblée frémit
d'entendre les délégués des Cordeliers dénoncer à sa barre les
trahisons des généraux. Le 3 mai, Marat, dénoncé par Beugnot
et Guadet, fut traduit devant la haute cour pour avoir écrit
dans son journal que l'armée devait massacrer ses généraux et
porter le fer et la flamme sur la majorité gangrenée des repré-
sentants de la nation. On infligea, il est vrai , la même peine, par
esprit d'impartialité, à Royou, rédacteur d'un journal royaliste.
On déclara les prisonniers de guerre, dont quelques-uns avaient
été massacrés à Lille, placés sous la sauvegarde de la nation.
Dumas exposa qu'une loi sur la discipline était nécessaire.
L'Assemblée y consacra une partie du mois de mai , fit un dé-
cret sur les tribunaux militaires et un autre pour punir les
désertions.
Dumouriez appela au ministère de la guerre le colonel Ser-
van , frère de l'avocat général et ami des députés girondins.
Enfin l'Assemblée , i-amenée à la nécessité de réagir contre
le désordre , décréta une fête nationale en l'honneur du maire
d'Etampes , assassiné le 3 mars , l'appela la fête de la Loi , et
s'y fit représenter par soixante-douze de ses membres.
XIH. — Malheureusement la Législative , sans partis à
principes fixes et sans majorité organisée, était toujours le jouet
des entraînements. L'esprit de défiance et d'hostilité contre la
cour reprit vite le dessus. Le journaliste Carra dénonça le
15 mai, dans ses Annales -patriotiques , le comité autrichien
comme préparant une Saint-Barthélémy de patriotes, pendant
laquelle le roi prendrait la fuite et livrerait les places fortes aux
étrangers et aux émigrés. Il accusa nommément Montmorin et
MoUeville d'en faire partie.
[mai 1792] LE COMITÉ AUTRICHIEN. 329
Ces derniers demandèrent justice, et le juge de paix Larivière
lança un mandat d'amener contre trois députés, Merlin, Bazire
et Chabot, qui avaient fourni des renseignements à Carra.
L'Assemblée décréta aussitôt que !e juge de paix serait traduit
devant la haute cour pour avoir attenté à l'inviolabilité de ses
membx'es , quoiqu'il s'autorisât des ordres du roi.
Brissot fit, le 23, contre le comité autrichien un long réqui-
sitoire, pareil à celui qu'il avait fait contre Delessart. Il soutint
que ce comité, sans avoir de siège fixe ni de corps palpable,
était partout, organisant la désertion et la trahison ; que Mercy
en était l'âme , que Monlmorin et Molleville étaient des man-
nequins dont on tenait les fils à Vienne.
C'était encore un procès de tendance , échafaudé sur des
présomptions, non sur des faits. La vérité était que Montmorin
s'était opposé à la déclaration de guerre avec une vivacité qui
ne lui était pas habituelle ; qu'il correspondait avec Mercy et
Lamarck, retirés depuis longtemps à Bruxelles; qu'ils se com-
muniquaient leur découragement et leurs pronostics funestes.
Quant à Louis XVI, il envoyait des agents secrets aux émigrés,
mais pour leur recommander une abstention complète. En
même temps, il essayait d'engager les souverains d'Autriche et
de Prusse à déclarer qu'ils ne faisaient pas la guerre à la
France, mais à une faction antisociale ; qu'ils étaient prêts à
traiter avec lui , mais avec lui seul , en n'admettant les émigrés
que comme partie plaignante. Car il se flattait toujours de la
possibilité d'un congrès, où les puissances réclameraient au
nom du droit européen la révocation de tous les décrets portant
atteinte aux droits héréditaires de la couronne, tout en recon-
naissant que la France était maîtresse de faire à son gré ses lois
intérieures. Distinction assez difficile, en supposant d'ailleurs
que le congrès fût possible après les hostilités commencées.
Les révolutionnaires ne savaient qu'une chose, l'existence
d'une diplomatie secrète. Le roi s'entendait avec les étrangers.
C'était une trahison, et ils devaient la combattre à outrance.
Le 23 mai, le jour même où Brissot dénonçait le comité
autrichien, Pétion donna au commandant de la garde natio-
nale de service aux Tuileries l'ordre de surveiller le roi, qu'on
disait faire des préparatifs de fuite. Louis XVI se plaignit éner-
giquement au maire et au directoire du département; le direc-
toire le soutint. Les lettres furent publiées; Pétion publia sa
réponse.
330 LIVRE QUARANTE-SEPTIEME.
Le 27, l'Assemblée vota un nouveau décret contre les prêtres
insermentés. Elle les rendit passibles de la déportation, dès que
vin^' citoyens du même canton s'uniraient pour le demander.
Elle avait peu auparavant prohibé le costume ecclésiastique et
supprimé toute congrégation d'hommes ou de femmes. Le 28,
elle se déclara en permanence et s'occupa de la garde consti-
tutionnelle du roi. Le 29, elle décréta que cette garde serait
licenciée et recréée sous une autre forme.
Les amis du roi et les Feuillants, prévoyant qu'il aurait
besoin un jour d'être défendu, avaient voulu l'entourer d'une
force sérieuse. Sa garde avait été composée avec un grand soin ;
Brissac, qui la commandait, était connu par son dévouement
chevaleresque. On prétendait en faire le noyau d'une armée ,
que composeraient avec elle les bataillons suisses et quelques
bataillons de garde nationale de Paris ou des départements les
plus affectionnés, sans compter les volontaires royalistes qu'on
appelait de tous les côtés, même de l'émigration, et dont Cler-
mont-Tonnerre organisait secrètement un corps à Paris '. Tout
cela n'avait guère et ne pouvait guère avoir qu'un but défensif ;
mais Bazire demanda la dissolution d'une milice composée de
conLre-révolutionnaires , de domestiques d'émigrés, de prêtres
réfractaires, d'Arlésiens, enfin gangrenée (T aristocratie.
L'Assemblée resta en permanence quatre jours comme dans
un danger public. Pétion venait chaque matin lui rendre
compte de Tétat de Paris, c'est-à-dire l'entretenir des lâches
qui conspiraient et de l'empressement de la foule à manifester
ses sentiments révolutionnaires. La garde nationale était sur
pied, la ville sillonnée de patrouilles; les maisons éclairées la
nuit. Des pétitionnaires demandaient qu'on décrétât la perma-
nence des sections. Des citoyens de la section des Gobelins, au
nombre de quinze ou seize cents, armés de piques, vinrent
défiler à la barre. Les députés de la droite ne pouvaient plus
parler sans être hués et qualifiés de scélérats, de traîtres, d'aris-
tocrates. Deux d'entre eux, Froudières et Calvet, s'étant indi-
gnés contre un système de suspicion qui aboutissait à frapper
tout le monde, furent envoyés trois jours à l'Abbaye.
Louis XVI refusa absolument sa sanction au décret qui frap-
pait les prêtres insermentés. Il la donna, quoique à regret, à
celui qui prononçait la dissolution de sa garde. Dumouriez le
1 Mémoh-cs de Malouet,
[jcM 1792J RENVOI DES MINISTRES GIRONDINS. 331
pressa de la reconstituer immédiatement sur d'autres bases ; il
eut l'imprudence souveraine de ne pas le faire, soit faiblesse,
soit plutôt défiance à l'égard de cboix qu'on lui eût plus ou
moins imposés.
XI Y. — Les Girondins craignaient alors une contre-révolu-
tion militaire, que le roi voulait sans se l'avouer, et que les
constitutionnels commençaient à désirer, sans oser l'exécuter.
Ces derniers appelaient la Fayette. Une grande partie de la
garde nationale et tout l'état-major, fatigués d'un service in-
cessant et irrités de la présence des bommes à piques , vou-
laient en finir avec les Jacobins.
Le ministre de la guerre Servan, ami des Girondins, proposa
à l'Assemblée , d'accord avec Clavière et Roland , mais sans
avoir consulté les autres ministres, de former sous les mius de
Paris un camp de vingt mille fédérés , tirés des gardes natio-
nales des départements, ce qui permettrait d'envoyer à la fron-
tière les soldats de ligne et les volontaires présents dans la ca-
pitale. On objecta que ce serait mettre la garde nationale de
Paris en suspicion. L'établissement du camp n'en fut pas
moins voté, le 8 juin, et l'on convint que les fédérés seraient
convoqués pour le troisième anniversaire du 14 juillet.
Ce fut comme un signal qui mit Paris en feu. Les officiers
de la garde nationale portèrent à l'Assemblée une pétition cou-
verte de huit mille signatures contre le corps de vingt mille
hommes. Ils déclarèrent que c'était là une proposition inju-
rieuse pour eux, dangereuse pour la paix publique, contraire à
la constitution; que le roi seul pouvait la faire, non un mi-
nistre ; qu'enfin Servan s'était rendu l'instrument « de cette
faction qui déchirait le royaume , qui provoquait les vengeances
populaires , qui avait la scélératesse d'imaginer toutes sortes
de moyens pour diviser les citoyens , de chercher à opposer le
bonnet du travail aux casques militaires , les piques aux fusils,
rhabit de campagne aux uniformes» . L'orateur en terminant
protesta que la garde nationale de Paris ne se laisserait pas
enlever ses canons, comme on l'en menaçait.
L'Assemblée, frappée par l'énergie de ce langage, eut un
moment d'hésitation. Mais Vergniaud représenta que la pétition
était attentatoire à un décret rendu , et la fit renvoyer à l'examen
des comités. Des députations affluèrent, venant se prononcer
les unes pour, les autres contre le camp de vingt mille hommes.
332 LIVRE OUARA^'TE-SEPTIEME.
Dumouriez s'emporta au sein du conseil contre ses collègues
girondins. Il tira , dit-on , son épée. Il accusa Servan de trahi-
son ou d'ineptie. Il reprocha à Roland et à Clavière d'apparte-
nir à une coterie indigne du ministère et qui voulait tuer le roi
à coups d'épingle. Les autres ministres se récrièrent comme
lui. Le 12, Roland, Clavière et Servan furent renvoyés.
Louis XYI les avait acceptés en silence et supportés patiem-
ment; mais il avait toujours affecté de ne pas se livrer à eux.
Il y mettait même une sorte de malice qui exaspérait madame
Roland. Maintenant il refusa de se laisser hraver.
Roland venait d'ailleurs de lui remettre une lettre où , par-
lant ce qu'il appelait le langage austère de la vérité, il lui re-
présentait qu'une crise était imminente; que la sanction des
deux décrets pour la déportation des prêtres et le camp de vingt
mille hommes ne pouvait plus être retardée; qu'il était temps
encore de prévenir par la sagesse de grands malheurs, mais
qu'autrement la révolution , faite dans tous les esprits, s'achè-
verait au prix du sang. Roland, ou plutôt sa femme, véritable
auteur de la lettre, faisait ainsi la leçon au roi. Roland, qui
payait sur les fonds du ministère de l'intérieur une feuille
presque républicaine, affectait depuis son entrée aux Tuileries
une simplicité puérile. Il y portait des cheveux plats , très-peu
de poudre , un habit noir, des souliers avec des cordons. Il
ressemblait, dit Ferrières, à un quaker endimanché. Il se mon-
trait aigre et maladroit, avec le pédantisme de toutes les vertus
qu'il avait, pédantisme qui dépassait encore celui de Necker et
n'en avait pas la grandeur. Il déclamait à froid. La pensée de
conduire et surtout de protéger la cour ne déplaisait pas à sa
fierté de parvenu. Madame Roland l'encourageait à jouer ce
rôle et mettait tout en œuvre pour retenir les Girondins , ses
amis, dans une défiance hautaine de la cour, qu'elle détestait
avec passion.
Les trois ministres congédiés écrivirent à l'Assemblée pour
lui exposer les motifs de leur renvoi. Elle décréta qu'ils empor-
taient l'estime et les regrets de la nation; que leurs lettres se-
raient imprimées et envoyées aux quatre-vingt-trois départe-
ments. Roland publia aussi sa lettre au roi , ce qui était une
manière d'en appeler à l'opinion publique.
Dumouriez les laissa faire et affronta la Législative pour lui
communiquer un mémoire sur le département de la guerre. Il
y disait qu'une levée en masse de la nation serait une folie;
[juin 1792] LETTRE DE LA FAYETTE. 333
qu'il fallait cependant se procurer des hommes et des armes
dont on manquait et réorganiser l'administration militaire ,
dont la révolution avait renouvelé le personnel. Il déclara qu'il
était temps que le Corps législatif soutînt le pouvoir exécutif
et cessât de dégoûter les ministres par un système de dénon-
ciations irritantes. Ses paroles soulevèrent un violent orage.
On contesta ses assertions; on lui cria qu'il avait trahi, puis-
qu'il avait fait IWguerre avant d'être prêt. On le menaça de le
traduire devant la haute cour. Il domina l'Assemblée par son
sang-froid et par l'à-propos de ses réponses.
Sa situation était pourtant des plus critiques. Il avait échoué
doublement dans son plan de campagne et dans son essai de
gouverner avec la révolution. La plupart des généraux,
Luckner, la Fayette, se plaignaient de lui, à tort ou à raison.
Les Girondins lui en voulaient d'avoir contre-signe le renvoi
des ininistres leurs amis ; ils lui demandèrent dans leurs jour-
naux un compte public de six millions qu'il s'était fait donner
pour dépenses secrètes. Le roi, de son côté, lui reprochait
d'avoir patronné les ministres conspirateurs, et la cour trouvait
qu'il n'avait rendu qu'un service, celui de les renvoyer.
Avec son caractère imperturbable il chercha de nouvelles
combinaisons. Mais il voulut d'abord que le roi sanctionnât les
deux décrets, quelque déplorables qu'ils fussent. Il dit qu'on
était forcé de déporter les prêtres insermentés pour les sauver
d'un massacre; que pour le camp des vingt mille hommes, il
saurait l'organiser de manière à conjurer le péril; il se char-
geait de contenir les fédérés , puis de les éloigner de Paris.
Louis XVI , forcé dans ses retranchements , déclara avec une
énergie dont il ne semblait pas capable qu'il ne sanctionnerait
jamais le décret de la déportation des prêtres. Dumouriez donna
sa démission et reçut un commandement à l'armée du Nord.
Le roi nomma un ministère d'hommes peu connus appartenant
plus ou moins au parti feuillant^ et tomba dans un abattement
profond (18 juin).
XV. — La Fayette était à Maubeuge , prêt à soutenir
Luckner, qui devait opérer sur la Flandre maritime. Mais ses
yeux étaient toui^nés sur Paris , où les constitutionnels l'appe-
laient, le pressant de se prononcer contre les Jacobins. Il était
sûr de ses troupes, car n'étant pas exposé aux mêmes soupçons
que les autres généraux, il avait eu moins de peine à entre-
334 LIVRE QUxlRANTE-SEPTlEME.
tenir la discipline. Il ne se trouvait qu'à cinquante lieues de
Paris. S'il agissait, il serait encore acclamé par la garde natio-
nale. Une autre raison le décida. Il détestait Roland et Dumou-
riez , quoique ce dernier eût tout fait pour le gagner.
Il écrivit à l'AssemLlée une lettre qui y fut lue le 18. Après
avoir dit que les trois ministres étaient tombés victimes de
leurs intrigues , et avoir attaqué l'existence équivoque et scan-
daleuse de Dumouriez, dont il ignorait encore la retraite, il
dénonçait l'ennemi du dedans et réclamait l'exécution du dé-
cret du 29 septembre.
Il nommait les Jacobins « faction organisée comme un em-
pire à part, aveuglément dirigée par quelques chefs ambitieux,
usurpant les pouvoirs du peuple français en subjuguant ses
représentants et ses mandataires » . C'est là que dans les séances
publiques l'amour des lois se nomme aristocratie et leur infrac-
tion patriotisme. C'est là qu'on célèbre la révolte de Nancy et
les crimes d'Avignon. « Législateurs, ajoutait-il, faites que la
justice criminelle reprenne sa marche constitutionnelle; que
l'égalité civile , que la liberté religieuse jouissent de l'entière
application des vrais principes; que le pouvoir royal soit intact,
car il est garanti par la constitution ; qu'il soit indépendant ,
car cette indépendance est un des ressorts de notre liberté;
qu'il soit révéré, car il est investi de la volonté nationale...
Enfin que le règne des clubs , anéanti par vous, fasse place au
règne de la loi, leurs usurpations à l'exercice ferme et indé-
pendant des autorités constituées. »
La lecture de cette lettre fut couverte d'applaudissements.
Les Girondins essayèrent d'abord d'en contester l'authenticité,
puis représentèrent que l'Assemblée ne pouA ait se laisser faire
ainsi la loi , que la lettre d'un général ne devait pas être assi-
milée à la pétition d'un simple citoyen. Les députés de la
droite, très-animés et enhardis, s'écrièrent qu'il fallait en finir
avec les factions.
Les Jacobins n'appelèrent plus la Fayette que conspirateur,
idole des accapareurs , des financiers , des agioteurs , de tous
les bourgeois orgueilleux et égoïstes, et parlèrent de l'envoyer
aux prisons d'Orléans.
XVI. — Le 19, après que Dumouriez, attendant son suc-
cesseur, eut annoncé à l'Assemblée que le roi mettait son veto
aux deux décrets, une députation de Marseillais parut à la
[juin 17G21 JOUR?;ÉE DU 20 JUIN. SCS
Larre et lut une adresse portant que le jour de la colère du
peuple e'tait arrivé; que le peuple allait s'élancer sur la meute
des conspirateurs. La gauche demanda que cette adresse fût
envoyée aux départements. La droite la traita d'incendiaire et
la qualifia de provocation à la guerre civile. La gauche exigea
l'appel nominal et ohtint la majorité, en entraînant les votes
des incertains et des timides.
En même temps le directoire du département de la Seine
transmit l'avis qu'une manifestation aurait lieu le lendemain;
qu'une foule armée devait, nonobstant les défenses du conseil
général de la commune et les siennes, porter une pétition con-
tre le double veto à l'Assemblée et au roi. Il fallait donc que la
garde nationale se tînt prête à faire respecter les lois. Ver-
gniaud persuada à l'Assemblée, malgré les résistances de la
droite, qu'elle était incompétente pour prendre des mesures
d'ordre public.
La démonstration se préparait à ciel ouvert. Pendant que
les journaux et les sections redoublaient de violence, un comité
tenu chez Santerre, chef de bataillon du faubourg Saint- An-
toine, décida que le peuple célébrerait l'anniversaire du ser-
ment du Jeu de paume en allant planter un mai ou arbre de la
liberté aux Tuileries et présenter la pétition destinée à répondre
à celle des huit mille gardes nationaux. Santerre avait pour
complices quelques meneurs des faubourgs ou des Jacobins et
le député Chabot. Il n'avait rien à craindre de la police com-
munale, sous les ordres de Danton et de ÎNIanuel. Pétion favo-
risait la manifestation. Cité au département dans la soirée
du 16, il signa d'abord les ordres de police nécessaires pour
l'empêcher ; puis il se ravisa et écrivit qu'il fallait se borner à
en rendre la marche régulière et le moins tumultueuse possible,
c'est-à-dire à la faire accompagner par la garde nationale. Le
directoire, convoqué d'urgence au milieu de la nuit, persista
dans son premier arrêté , ce dont il avertit la garde nationale
et le ministre de l'intérieur.
Le 20, à cinq heures du matin, les sections des faubourgs
Saint-Antoine et Saint-Marcel, où les baïonnettes fraternisaient
avec les piques, se rassemblèrent sous les commandants San-
terre et Alexandre ; une foule de tout sexe et de tout âge vint
grossir leurs rangs. Santerre leur disait : Ne craignez rien, la
garde nationale n'a pas d'ordres et M. Pétion sera là. Quelques
officiers municipaux ou commissaires de police arrivèrent avec
336 LIVRE QUAFtAISTE-SEPTIE.ME.
des drapeaux pour les conduii-e et les surveiller. A onze heures,
le cortège s'éhranla; il se grossit encore de recrues des autres
faubourgs et de la banlieue, et compta bientôt huit mille per-
sonnes.
Rœderep, procureur syndic du directoire, courut à l'Assem-
blée, l'avertit que des desseins sinistres étaient formés contre
les Tuileries , et lui demanda de faire exécuter la loi. Vergniaud
répondit qu'on avait admis à la barre les députations armées,
qu'on devait donc admettre celle-ci et laisser défiler les péti-
tionnaires , sauf à établir d'autres règles pour l'avenir, et qu'il
suffirait d'envoyer soixante députés auprès du roi. Les Giron-
dins croyaient ou voulaient faire croire que le peuple venait
demander justice du renvoi des ministres patriotes *.
Cependant le cortège s'avançait en trois divisions conduites
par Santerre, Saint-Hurugues et la fameuse Théroigne de Mé-
ricourt montée sur un canon. Une lettre de Santerre lue à
l'Assemblée annonça l'arrivée de huit mille pétitionnaires. Un
député, Galvet, demanda la levée de la séance. Un autre,
Ramond , que les pétitionnaires fussent tenus de déposer leurs
armes avant d'entrer. I\Iais un ordre de ce genre n'était plus
exécutable. Les premiers rangs, poussés par ceux qui venaient
derrière, ne pouvaient s'arrêter. La porte fut forcée.
Le président se couvrit. On eut de la peine à faire retirer
ceux qui se présentaient le temps nécessaire pour les introduire
régulièrement. Un orateur lut à la barre un discours vague et
violent contre les conspirateurs , et termina en disant : « Cher-
chez la cause des maux qui nous menacent. S'ils dérivent du
pouvoir exécutif, qu'il soit anéanti. » Ce président répondit
que les conspirateurs devaient être punis par le glaive des lois,
et que pour assurer le respect des lois l'Assemblée était prête
à mourir. Alors commença un défilé d'hommes et de femmes
qui entrèrent musique en tête, armés de piques, de couteaux,
de bâtons , de sabres , portant des trophées , chantant le Ça
ira; criant Vivent les patî'i'otes! Vivent les sans-culottes ! A bas
le veto! Par moments, les femmes s'arrêtaient pour danser. Les
députés, muets, inquiets ou indignés, éprouvaient tous une
émotion terrible. Le défilé dura trois heures.
Le rassemblement se porta ensuite aux Tuileries, franchit le
jardin qu'on avait ouvert pour lui donner une issue , et entra
^ Brissot l'écrivit le lendemain dans son journal.
1
[juin 1792] JOUPl^'ÉE DU 2a JUIN. 337
par le quai dans le Carrousel, alors partagé en trois cours
qu'occupaient plusieurs bataillons de gardes nationaux. Ces
gardes, mal commandés ou mal disposés, livrèrent le passage.
Tout était confusion et tumulte. Le commandant général Ra-
mainvilliers , homme sans capacité militaire et circonvenu par
dix ou douze membres de la commune, proposa d'admettre
une députation de vingt personnes auprès du roi. Pendant
qu'on parlementait sur ce point, Santerre, qui était resté le
dernier à l'Assemblée , arriva, et deux officiers municipaux
revêtus de leurs insignes ordonnèrent aux gardes nationaux de
service d'ouvrir la porte principale du château. Les canons
que l'émeute traînait avec elle allaient être braqués. Le com-
mandant général n'a que le temps de courir près du roi avec
queiqdes grenadiers et d'en envoyer d'autres près de la reine.
Les portes sont ouvertes ou forcées. La foule, se poussant elle-
même, pénètre dans le palais. Quelques hommes montent une
pièce de canon par le grand escalier, pour être sûrs qu'aucun
obstacle ne les arrêtera. La tête de la colonne, où l'on dis-
tingue d'affreux bandits, envahit la salle de l'OEil-de-bœuf
Louis XVI n'hésite pas à se montrer, à peine protégé par
quelques gardes nationaux. Ceux-ci se jettent au-devant de lui
pour écarter les piques et tenir les assaillants en respect. Re-
poussé dans l'embrasure d'une fenêtre, il y est insulté et me-
nacé. On lui demande avec des cris l'acceptation des deux dé-
crets et le rappel des ministres girondins. Le boucher Legendre
lit une pétition insultante. Louis XVI répond avec un calme
plein de courage qu'il fera ce qu'ordonne la constitution. Un
homme du peuple lui tend un bonnet rouge, qu'il met sur sa
tête; un autre lui offre un verre de vin, qu'il avale. Son cou-
rage, son énergie imposent, et le groupe de serviteurs et
de gardes dévoués qui le protège s'accroît peu à peu. Une
autre foule, surtout composée de femmes, pénètre chez la
reine et défile devant elle en l'insultant. Marie-Antoinette,
protégée par la large table du conseil, a près d'elle ses deux
enfants, sa fille et le Dauphin. Elle est entourée de dames et
d'un petit cortège dévoué. Elle assiste deux heures durant à
cette scène humiliante, oii le grotesque se mêle à lodieux.
Les députés accourent au palais, mais ils y pénètrent isolé-
ment et avec peine, au milieu d'une foule compacte incapable
d'avancer ni de reculer. Vergniaud , Isnard , essayent vaine-
ment de se faire entendre. Enfin, vers six heures, Pétion arrive,
vu. 22
S38 LIVRE QUARANTE-SEPTIEME.
Il a fallu l'en A-^oyer chercher à l'hôtel de ville, où il demeurait,
c'est lui-même qui le dit, «plein de calme et de sécurité » ; car
les rapports de police lui annonçaient « que le spectacle était
beau et les propriétés respectées » . Il parvient à gagner la
salle oîi se trouve le roi ; on le fait monter sur une table. 11 pro-
nonce avec embarras quelques mots que les auditeurs ont rap-
portés diversement. Il loue le peuple du calme et de la dignité
qu'il a montrés pour soutenir ses justes représentations ou ses
respectables intentions, et l'engage à se retirer de la même ma-
nière. La retraite se fait, mais avec hésitation et lenteur, jus-
qu'à l'apparition de Santerre, dont les gestes militaires sont
mieux écoutés. Alors, les huissiers aidant, quelques gardes na-
tionaux se forment en haie ; on fait peu à peu évacuer le palais,
qui demeure libre à huit heures. La reine se jette dans les bras
du roi, moins ému du danger qu'il a couru que du ressenti-
ment d'avoir éprouvé dans sa personne une humiliation sans
exemple de la royauté. Le peuple se retire, satisfait d'avoir
prouvé sa force, et sentant qu'il est le maître, ou, comme on
disait dans le style du temps, le souverain. Les gardes natio-
naux restés aux Tuileries, furieux d'avoir été paralysés, aban-
donnés, trahis, s'emportent en imprécations contre les offi-
ciers, contre le maire et la municipalité. Car les dévoués étaient
seuls demeurés; les indifférents s'étaient retirés au milieu de la
bagarre , et les peureux ou les révolutionnaires avaient frater-
nisé avec l'émeute.
Pétion écrivit le lendemain que le refus du directoire avait
dérangé ses combinaisons ; qu'il avait requis légalement la force
publique, et que l'invasion du château eût été empêchée si la
garde nationale eût été mise en haie par son commandant dans
le jardin des Tuileries. 11 ajoutait que toute autre conduite eût
causé des malheurs épouvantables, tandis qu'il n'y avait eu
personne de blessé , et qu'on devait en rendre grâces à l'Etre
suprême.
XVII. — La journée du 20 juin, dit Rœderer, fît évanouir le
prestige de l'inviolabilité du palais, de la personne du roi et de
la majesté royale. Le trône était encore debout, mais le peuple
s'y était assis et en arait pris la mesure '.
Le directoire et le conseil général de la commune accusèrent
* Rœderer, Chronique de cinquante jours , c. 2.
[jri>- 1792] LA FAYETTE A PARIS. 339
Pétion, Manuel et Ramainvilliers d'avoir manqué à leurs de-
voirs. L'auteur du réquisitoire de la commune, Cahier, énu-
méra avec soin toutes les violations de la loi commises dans
cette fatale journée. A l'Assemblée, Bigot de Préameneu obtint
un décret portant que désormais aucun groupe de citovens ne
serait admis à la barre ou devant les autorités, sans avoir d'a-
bord déposé ses armes. Le roi fit une proclamation et donna
l'ordre à tous les corps administi'atifs de veiller à la sûreté des
personnes et des propriétés.
Dans la soirée du 21, Pétion, avec cette obstination qui
rend la sincérité même impudente, alla rassurer l'Assemblée
et les Tuileries. Il fut hué par le bataillon des Filles Saint-
Thomas, bataillon dévoué au roi et massé par précaution dans
la cour du château. Le roi refusa d'écouter ses explications.
Pétion, que rien ne déconcertait, fit afficher le 23 une procla-
mation où il recommandait aux citoyens de garder leur calme
et leur dignité , de se garantir des pièges qui leur étaient
tendus, et de protéger le roi et l'Assemblée.
La Législative reçut alors un déluge d'adi^esses rédigées dans
les sens les plus opposés. La réaction fut énergique. Soixante-
douze directoires de département protestèrent, sans compter
les conseils des districts ou des municipalités. Le directoire de
la Somme vota le 25 l'envoi de deux délégués à Paris chargés
de l'avertir des dangers du roi, et obligea les commandants de
la garde nationale à tenir constamment une partie de leur ba-
taillons prêts à le secourir. Mais les pétitions révolutionnaires
l'emportèrent par le nombre et la violence. L'une, celle du
faubourg Saint- Antoine, 23 août, demandait que le roi fût
frappé du glaive de la loi. Une autre, celle de Glermont-Fer-
rand, le 24, disait : «Le tonnerre de la nation doit écraser les
têtes coupables. » Celle de Grenoble, le 25, demanda la dé-
chéance de Louis XVI. Les lecteurs de ces pétitions, applaudis
à outrance par les tribunes et admis aux honneurs de la séance,
allaient s'entasser sur les bancs de la gauche, où ils contri-
buaient à la confusion. Quelques mesures furent proposées
pour obvier à ce désordre et arrêter cette invasion, mais l'As-
semblée n'osa pas les adopter '.
Ainsi les deux partis se menaçaient, prêts à la guerre.
Le 25, Louis XYI passa en revue la garde nationale; il fut
* Mémoires de VaiiLlanc.
22.
340 LIVRE QUARANTE-SEPTIEME.
acclamé et sollicité d'en prendre Funiforme. Un scrupule con-
stitutionnel hors de propos l'en empêcha.
La Fayette attendu parut le 28 à l'Assemblée, s'y déclara
l'auteur de la lettre du 16, et dit qu'il venait exprimer les sen-
timents de son armée, à laquelle il avait interdit de rédiger
aucune adresse. Les violences commises aux Tuileries ayant
excité l'indignation et les alarmes de tous les bons citovens, il
demandait que les instigateurs et les auteurs en fussent pour-
suivis et punis comme criminels de lèse nation. Les Jacobins
devaient être supprimés, et l'indépendance, la dignité, le
respect de tous les pouvoirs publics assurés pour l'avenir.
Malheureusement en faisant cette démarche décisive il ne
parla pas avec la fermeté nécessaire. Il osait supplier l'Assem-
blée. Guadet l'accusa d'oublier la constitution, d'avoir quitté
son camp sans congé, de se faire l'organe de l'armée qui ne
devait pas délibérer, et d' honnêtes gens qui ne lui avaient donné
aucune mission. Ramond répondit que puisqu'on violait pour
recevoir des députations perturbatrices les règles établies, on
n'avait aucun droit de les invoquer pour combattre l'homme
qui venait dénoncer les vrais ennemis publics.
La Fayette, sans attendre la décision de l'Assemblée, qui se
contenta de renvoyer à une commission l'exam.en de ses plain-
tes, courut au château. Le roi était morne. Madame Elisabeth,
sa sœur, voulait qu'on se confiât au général pour sauver la
monarchie. La reine repoussa le secours d'un sauveur qu'elle
n'aimait pas. La Fayette voulut organiser une revue de la garde
nationale; on laissa Pétion la contremander. Lally lui donna
le conseil de marcher sans ordre avec des officiers et des gardes
de bonne volonté sur le club des Jacobins, qui seraient sur-
pris, déconcertés et promptement dispersés. Ils en avaient une
telle frayeur qu'ils fuyaient déjà. La Fayette, voyant l'Assem-
blée hésitante, la cour inerte, et les gardes nationaux, dont il
n'avait pas su utiliser le premier élan, trop peu nombreux,
quitta Paris le troisième jour pour rejoindre ses troupes, se
contentant d'écrire dans une nouvelle lettre que la liberté,
les lois, l'honneur du pays seraient en péril tant qu'on aurait
à rougir de l'impunité d'un crime de lèse-nation.
Recula-t-il devant l'emploi de la force, sans autorisation des
pouvoirs constitués, ou jugea-t-il n'en avoir pas entre les mains
une assez sérieuse, ou ne voulut-il pas sauver le roi malgré lui,
ni l'Assemblée malgré elle? De quelque manière qu'on l'expli-
[juillet 1792] EFFERVESCENCE DES PARTIS. 341
que, sa démarche avortée, et c'c'tait la seconde, fut, comme on
Ta dit, une courageuse maladresse. Elle le perdit, lui et le
parti constitutionnel, qui ])ourtant s'apprêtait à un vigou-
reux effort, et que dirigeait habilement le ministre de l'inté-
rieur, Terrier de Montciel, homme décidé et résolu. Les ci-
toyens actifs de Rouen déclaraient, le 29, dans une adresse au
général, que la patrie était en danger; que des scélérats tra-
maient sa perte ; que l'Assemblée écoutait trop les perfides
conseils d'un faux patriotisme. Les vrais conspirateurs, disaient-
ils, sont ceux qui poussent la midtitude au crime en l'enivrant
de défiances, qui ravalent la majesté du Corps législatif, qui
reconnaissent en France vingt-quatre millions de souverains,
qui parlent de la république dans un Etat monarchique , et de
l'appel a la nation dans un Etat représentatif, c'est-à-dire qui
violent la constitution et suscitent la guerre civile; ceux qui
j)réchent aux troupes l'indiscipline, la révolte, la méfiance
contre les généraux.
Les patriotes, fort effrayés un instant, reprirent toute leur
audace dés qu'ils se sentirent délivrés de la crainte d'un pro-
tecteur. Isnard traita la Fayette de soldat factieux. Crissot fit
voter, le 2 juillet, le licenciement de létat-mïijor de la garde
nationale à Paris et dans les grandes villes. Brissot et ses amis
cherchèrent à se rapprocher des Jacobins et à unir toutes les
fractions de l'armée révolutionnaire; ils croyaient à la néces-
sité de grandes et extraordinaires mesures de salut public, et
comme tous les hommes dévorés du besoin d'action et sans
principes fixes, ils ne calculaient pas la portée de leurs entraî-
ucnicnts.
Les Jacobins demandèrent à tort et à travers la réélection
des directoires de département, la vente des biens d'émigrés,
une convention nationale qui reviserait immédiatement la con-
stitution et enlèverait au roi le veto, la liste civile, la nomina-
tion des ministres et des généraux.
En cherchant l'appui des clubs révolutionnaires, Brissot et
les Girondins montraient leur faiblesse et se mettaient en tu-
telle. Robespierre, dont ils allaient serrer la main, les traitait
la veille d'intrigants et de corrompus , « d'hommes qui vou-
laient allier la gloire avec l'infamie, les jouissances du vice
avec les plaisirs de la vertu » , c'est-à-dire qui prétendaient au
ministère. Robespierre s'était emparé de la force révolution-
naire aux Jacobins en y dénonçant toutes les ambitions comme
342 LIVRE QUARANTE-SEPTIEME.
incompatibles avec le civisme, et en étalant si bien son propre
désintéressement que ses ennemis finirent par y voir un calcul.
Par le fait il remplissait au club les fonctions d'accusateur pu-
blic, qu'il avait refusées auprès du tribunal du département.
Les Girondins semblèrent se livrer à lui. Pour lui, s'il se ral-
lia à ridée du camp de vingt mille hommes, parce qu'il y vit
dès lors une force à la disposition des Jacobins, il ne se livra
pas.
XVIII. — Sur ces entrefaites on apprit que Luckner, après
une tentative inutile sur les villes de la Lys, s'était retiré en
brûlant les faubourgs de Courtray; que les Belges nous étaient
plus hostiles que sympathiques; que l'armée prussienne se met-
tait en marche, et que la Fayette se portait de Maubeuge sur
Givet pour la surveiller. Celle marche, dont le retard devait
seul étonner, n'en causa pas n:oins un émoi étourdissant. On
recommença à crier contre la trahison du roi, des généraux,
des officiers. Les Girondins s'élevèrent contre l'insuffisance des
mesures prises, et en accusèrent les nouveaux ministres, Cham-
bonas, Lajard, Montciel, quoiqu'on leur répondit que la
responsabilité en appartenait à Servan et à Dumouriez.
Ce fut alors que le 3 juillet Verf^^niaud prononça un discours
qui fut le chef d'oeuvre de l'art, de l'audace et de la perfidie.
Après avoir montré que les efforts de la nation étaient paraly-
sés, il rappela que la constitution avait prévu la déchéance du
roi, pour le cas où il ne s'opposerait pas à une invasion étran-
gère par un acte formel. Il demanda qu'on définît cet acte for-
mel, afin de s'assurer non-seulement que le roi remplirait la
prescription littérale de la constitution, mais qu'il serait fidèle
à son esprit. Il proposa que l'Assemblée soumît ses craintes à
Louis XVI par une démonstration digne et énergique; que la
patrie fût déclarée en danger; qu'on fît une levée générale;
qu'on montrât à l'étranger son erreur de compter sur nos divi-
sions intérieures, et qu'on lui opposât l'union de ceux qui
étaient dans Rome et de ceux qui étaient sur le mont Aventin.
Ce discours était la préface d'une déclaration de déchéance,
subordonnée au succès de nos armes. On a pu dire que ce jour-
là l'éloquence et le succès de Vergniaud emportèrent le trône.
La discussion s'engagea sur le danger de la patrie, qui fut voté
le II et décrété le 22. Il s'agissait de faire des levées extraor-
dinaires, sans tenir compte du pouvoir exécutif, le salut du
[juillet 1792] ARRIVÉS DES FÉDÉRÉS. 3^3
peuple étant la loi suprême. Il fut propose' de former un comité
de salut public, ou de concentrer tout le gouvernement aux
mains de rAssemblée, qui assumerait des pouvoirs extraordi-
naires. Mais Pastoret, Vaublanc et d'autres députés de la droite
se récrièrent avec une telle énergie que ces pi'opositions furent
abandonnées.
Le député Lamourette, évéque constitutionnel de Lyou, eut
alors l'illusion qu'on pouvait devant le danger commun récon-
cilier les partis. Il proposa, le 7, de foudroyer par une exé-
cration commune et un serment irrévocable les hommes qui
voulaient détruire la monarchie et ceux qui voulaient détruire
l'égalité constitutionnelle. «Jurons, s'écria-t-il, de n'avoir qu'un
seul esprit, qii'un seul sentiment, de nous confondre en une
seule et même masse d'hommes libres, également redoutables
et à l'esprit d'anarchie et à l'esprij; féodal. » Un tonnerre d'ap-
plaudissements retentit dans la salle et les tribunes; tous les
députés se levèrent et prêtèrent le serment. Les partis se mê-
lèrent pour s'embrasser et fraterniser. On invita les corps ad-
ministratifs de Paris, le département, la municipalité, à s'asso-
cier à ces agapes fraternelles. Le pouvoir exécutif y fut invité
aussi. Louis XVI se rendit à l'Assemblée, et dit : « La nation
et son roi ne font qu'un. L'un et l'autre ont le même but. Leur
réunion sauvera la France. »
Mais en dépit de cet entraînement théâtral qui prouve uni-
quement combien le sentiment du danger était vif, la réconci-
liation opérée in extremis n'eut que vingt-quatre heures de
durée. Les ministres, accusés de manquer d'énergie pour les
préparatifs de défense, donnèrent le 10 leur démission collec-
tive. Brissot prononça contre la Fayette un réquisitoire pareil
à ceux qu'il avait déjà faits contre de Lessart et Montmorin.
Enfin Pétion, que le directoire avait suspendu, ainsi que !^îa-
nuel et d'autres officiers de la municipalité, vint se défendre à
la barre de l'Assemblée et s'y vanter d'avoir empêché l'effusion
du sang, tout en donnant au peuple le moyen de manifester sa
volonté. L'Assemblée l'acquitta, malgré les efforts de quelques
orateurs qui n'eurent aucune peine à prouver sa complicité
niaise dans les scènes du 20 juin, et la nécessité d'arracher le
roi et le Corps législatif à la tyrannie des mouvements popu-
laires. Manuel vint se défendre quelques jours après, et fut
acquitté pareillement. Les membres du département donnè-
rent aussitôt leur démission , Rœderer excepté.
344 LIVRE QUARA>'TE-SEPT1EME.
Les fédérés arrivaient à Paris et se faisaient inscrire à l'hôtel
de ville pour la fête du 14 juillet. Ils étaient encore peu nom-
Ireux, mais leur attitude était alarmante. La plupart venaient
des départements du Midi, de l Hérault et des Bouches-du-
Rhône. lis avaient traversé la France en s'exaltant par la li-
cence et les chansons. C'était l'avant-garde d'une armée révo-
lutionnaire. Quelques-uns d'eux, remplissant le 12 les tribunes
de l'Assemblée, applaudirent à outrance une pétition de la
commune de Marseille qui attaquait comme des privilèges su-
rannés l'hérédité de la couronne et l'inviolabilité du roi. L'As-
semblée se leva en tumulte. Girardin, Gambon lui-même, rap-
pelèrent qu'elle était la gardienne de la constitution. Le député
Martin, maire de Marseille, renia énergiquement au nom de
sa ville l'adresse coupable.
La Fayette fit proj)oser au roi par Lally et Duport deux pro-
jets assez semblables à ceux de Mirabeau et de Bouille, aux-
quels il s'était opposé l'année précédente. L'un consistait à
l'enlever et à le conduire à Gompiégne au milieu ou à portée
de ses propres troupes; l'autre, à marcher sur Pari- avec quel-
ques régiments auxquels la garde nationale se rallierait. De
l'une ou de l'autre manière Louis XVI, ayant sa sécurité ga-
rantie, pourrait prendre un parti « suivant sa conscience et sa
volonté » . 11 pourrait se porter comme médiateur entre la
France et l'Europe, signer la paix, reviser la constitution,
faire nommer une assemblée qui serait élue par les propriétaires
seulement, et ramener la noblesse qui rentrerait dans tous ses
biens, à l'exception de ses privilèges politiques. La Fayette
garantissait la coopération de Luckner. «Nous avons Luckner,
écrivait-il le 8 juillet. 11 faut l'engager de plus en plus. » Tout
pouvait encore être sauvé, mais >i la situation se prolongeait,
elle deviendrait terrible, car on devait s'attendre à perdre la
première bataille contre l'ennemi, et une bataille perdue met-
tait le roi aux mains de la révolution. La Fayette exigeait donc
qu'on l'appelât à la fête de la fédération, ainsi que Luckner.
Louis XVI jugea ces plans hasardeux ou trop tardifs. On
vovait autour de lui autant de danger à quitter Paris qu'à y
rester, et même davantage, car on semblerait aller au-devant
des Autrichiens. La Fayette reçut pour unique réponse qu'il
devait continuer de servir d'épouvantail aux factieux en rem-
plissant bien son métier de général.
Louis XYI avait écrit à son confesseur : « J'ai fini avec les
[juillet 1792] LE DANGER DE LA PATRIE. 345
hommes; je dois me tourner vers Dieu. » Il n'avait plus d'au-
tre pensée que de se préparer à la mort. Il eût pu encore ,
Vaublanc l'affirme, monter à cheval, se retirer où il eût voulu
et soutenir son veto. Car avec trois régiments et les Suisses il
eût trouvé pour l'accompagner des volontaires résolus , le di-
rectoire du département et plus de deux cents députés. Mais il
n'avait pas ce genre de courage , et d'ailleurs la cour repous-
sait aveuglément les avances des constitutionnels. Ces derniers,
dit Weher, frère de lait de la reine et écho fidèle des royalistes
du palais, «avaient donné tant de preuves d'hypocrisie, de per-
fidie, d'insolence dans le triomphe, qu'on semblait préférer de
périr plutôt que de contracter des obligations envers d'anciens
scélérats, qui ne prenaient un masque de loyauté que pour ca-
cher leur frayeur; car ils n'ont jamais eu un instant de remords.
Leurs moyens étaient si faibles qu'on s'exposait à toute sorte
de dangers en les adoptant. D'ailleurs, si l'on succondjait avec
eux, on succombait sans gloire; s'ils eussent triomphé, le pre-
mier usage qu'ils eussent fait de leur victoire eût été de remet-
tre la cour dans les fers, dans la honte, dans la soumission hu-
miliante où ils l'avaient déjà tenue. Le roi levait chaque jour
les mains au ciel et se résignait à sou sort» .
La reine surtout prétait l'oreille aux conseillers royalistes
qui lui disaient que la Fayette sauverait le roi, mais perdrait
la monarchie. Elle aimait mieux, dit Lamartine, les périls que
l'abaissement. Elle se rendit courageusement avec Louis XVI
à la fête du 14 juillet, où l'on brûla au Champ de Mars un
arbre de la féodalité couvert d'emblèmes qui représentaient les
abus de l'ancien régime. On y ci ia : Vive le roi! mais plus en-
core : Vive la nation! Vive la liberté! Vive Pélion! Les citoyens
armés de piques défilèrent en criant : Vive Pétion ou la mort!
XIX. — Pendant que le roi et la cour repoussaient les ap-
puis qui s'offraient, et fort embarrassés de composer un minis-
tère, paraissaient se rapprocher machinalement de l'Assem-
blée, celle-ci s'emparait de l'action gouvernementale. Elle
décrétait une levée extraordinaire de quarante-cinq mille hom-
mes, la permanence de tous les conseils de départements, de
districts, de communes, la mise en activité permanente de tous
les citoyens en état de porter les armes. Décrets qui produisi-
rent un effet immense, universellement attesté ', et oH'rant un
* Hist ire de France de .Montijnllard , t. III.
346 LIVRE QUARANTE-SEPTIEME.
triste contraste avec l'inertie du roi, à laquelle on ne trou-
vait qu'une explication , l'attente d'un succès des étrangers.
L'Assemblée décréta encore, le 15, que les réjjiments qui se
trouvaient à Paris en partiraient dans les trois jours, y compris
les Suisses. Elle y retint, au contraire, les fédérés, en leur al-
louant trente sous de solde quotidienne. Elle organisa une gen-
darmerie complémentaire avec les anciennes gardes-françaises
qu'on savait attachées à la l'évolution. Elle autorisa les géné-
raux à requérir les gardes nationales des départements voisins
des frontières, à la condition que les volontaires nommeraient
leurs ofticiers.
Le 22 , le danger de la patrie fut décrété , non comme une
loi, mais comme un acte simple du Corps législatif, afin que le
roi n'eût pas à exercer de veto. On tira d'heure en heure le
canon d'alarme; des municipaux à cheval, revêtus de leurs
écharpes, escortés de sergents de ville, de cavalerie et d'une
musique guerrière, parcoururent les rues et proclamèrent le
décret. On fit des enrôlements cii^/^y^es. On dressa sur les places
des amphithéâtres avec des tentes ornées de banderoles trico-
lores et de couronnes de chêne. Un officier municipal y mon-
tait, s'asseyait devant une table posée sur deux caisses de tam-
bours et recevait les noms des volontaires. Deux jours furent
consacrés à ces inscriptions. Le dimanche suivant l'appel no-
minal se fit à la Grève, et les volontaires partirent le sac au
dos, en criant : Vive la nation!
Pendant ce temps les ennemis de la Fayette tonnaient contre
lui à l'Assemblée, l'accusant d'avoir abandonné son poste en
pleine guerre , et violé la constitution en apportant la pétition
d'une armée à laquelle il était interdit de délibérer. Des délé-
gations de fédérés, partant pour la guerre, se succédaient à la
barre, l'appelaient un infâme assassin du peuple, demandaient
sa mise en accusation, la destitution de tous les traîtres, la pu-
nition des directoires fayettistes; enfin , pour abréger une éau-
mération qui serait longue, la suspension du pouvoir exécutif.
Les fédérés ne se contentaient pas de demander, ils exigeaient
et menaçaient. Le peuple devait obliger ceux de ses mandatai-
res qui s'éloignaient de leur devoir à y rentrer. Si l'Assemblée
hésitait, elle ferait acte d'impuissance. Le président, tout en
évitant les réponses directes, applaudissait au civisme des
citoyens qui se dévouaient pour la patrie. Le 23, à la séance
du soir, le député Choudieu dit : « Louis XVI a trahi la na-
[jciLLET 1792J IIÉSITATIO^'S DES GIHO'LÏVS. 347
tion, la loi et ses serments. Le peuple est son souverain. Vous
êtes ses représentants. Proposez la déchéance, et la France est
sauvée. »
Ainsi la déclaration du danger de la patrie eut pour effet de
faire demander la suspension, puis la déchéance du roi. La
logique révolutionnaire en tira une autre conséquence, à savoir
que si le roi perdait l'Etat, l'Assemblée ne pouvait pas ou ne
voulait pas le sauver. Robespierre se chargea de développer
celte thèse aux Jacobins. Il soutint que l'Assemblée, en décla-
rant le danger de !a patrie qu'elle n'avait pas prévenu, avait
constaté sa propre impuissance et appelé la nation à se sauver
elle-même; qu'elle était la principale coupable parce qu'elle
était plus forte que le roi; qu'elle était aux mains des inlri-
gants, et qu'il ne fallait pas laisser les intrigants se faire les
complices de Louis XVI en ne le renversant pas, ou s'ils le
renversaient, usurper la souverainté du peuple. En consé-
quence, concluait-il, une Convention nationale est devenue
nécessaire, ou l'Etat périt. Il faut convoquer les assemblées
primaires, y appeler tous les citoyens, même les citoyens
passifs, et leur faire élire une assemblée neuve, pure, incor-
ruptible. Il faut, pour combattre à la fois les aristocrates et les
intrigants, changer tous les fonctionnaires publics, révoquer
les généraux, les états-majors. Il faut aussi que les assemblées
primaires demeurent juges de leurs représentants et puissent
les révoquer en cas d'infidélités.
XX. — Les Girondins se sentirent dépassés et craignirent de
ne plus maîtriser les événements. Ils essayèrent de retarder la
discussion de la déchéance. Vergniaud parla de prudence, aux
applaudissements de la majorité. Il représenta que Tenvoi des
volontaires aux armées suffisait pour conjurer le péril actuel ,
et que des actes précipités seraient une faute. Les partisans de
la déchéance soutinrent que la question, ayant été posée, de-
vait être résolue, sous peine de tenir le pays en suspens et de
perpétuer l'inquiétude publique. Ils commencèrent à dire aussi
que, quel que fût le vote de l'Assemblée, le peuple souverain
ferait la loi et serait toujours maître de changer la constitution.
Le 26, les Girondins firent voter une adresse au roi, rédigée
par Condorcet. On représentait à Louis XVI que la défiance
de la nation était malheureusement expliquée par des change-
ments trcp fréquents de ministres; par la présence à la cour
343 LIVRE QUARANTE-SEPTIEME.
des familles des rebelles de Coblentz, et par Tabsence dans les
conseils " d'aucun homme qui eût donné des gages à la cause
de la liberté». L'adresse se teiminait ainsi : « Osez, Sire,
sauver la patrie et la couronne. » Brissot lui-même, repoussé
par les patriotes, revint en arrière, et appuya la nécessité de
prémunir le peuple contre les mesures inconstitutionnelles ou
impoliliques. « S'il existe, dit-il , des hommes qui travaillent à
établir maintenant la Répuljlique sur les débris de la constitu-
tion , le glaive de la loi doit frapper sur eux. »
Gensonné, Vergniaud et Guadet firent auprès de Louis XVI
une tentative plus directe. Ils lui remirent, par l'intermédiaire
du peintre de Boze , une lettre plus explicite que l'adresse
précédente. Ils y disaient qu'on était à la veille d'une crise dont
presque toutes les chances étaient contre la royauté; que les
exagérations, les violences des clubs étaient le symptôme du
mal, qu'elles n'en étaient pas la cause; que la cause véritable
était la crainte toujours imminente d'une contre-révolution,
préparée par les conspirateurs du dedans et ceux du dehors;
que l'intervention étrangère ruinait tout; que c'était elle qui
mettait le trône en péril; qu'elle ne parviendrait pas à le rele-
ver, et que si elle y parvenait, elle serait obligée de se perpé-
tuer pour maintenir son œuvre. Donc le roi devait déclarer sa
volonté de ne rien accepter de l'étranger et de ne tenir les
pouvoirs que de la nation ayant délibéré dans les formes consti-
tutionnelles. Il devait obtenir de l'Autriche et de la Prusse
qu'elles reconnussent l'indépendance de la nation et même
qu'elles cessassent les hostilités, la très-grande majorité de la
nation étant convaincue qu'il en avait le pouvoir; sinon, il
devait aider manifestement la nation à repousser l'ennemi. Les
Girondins demandaient encore des mesures propres à rassurer
les patriotes, comme la sanction de plusieurs décrets tenus en
suspens, l'éloignement de la Fayette, le rappel des ministres
de leur parti. Louis XVI vit le mémoire, repoussa ces ouver-
tures sans les discuter, et reconstitua un nouveau ministère
feuillant, aussi insignifiant que le précédent.
XXI. — Le corps municipal de Paris avait, le 6 juillet, con-
voqué les sections pour délibérer sur un projet d'adresse à
l'armée. Le 17, Manuel avait établi entre les sections un bu-
reau de correspondance qui les reliait toutes.
L'adresse à l'armée fut votée le 23. On invitait les citoyens
[jciLLET 17G2] MANIFESTE DE BRUNSWICK. 349
soldats à se confier à l'amour des Parisiens pour la patrie et la
constitution. On leur exposait la conduite noble des patriotes
dans la journée du 20 juin, et les trahisons de la Fayette.
Le 25 , la Législative eut la faiblesse de décréter, sur les
demandes qui lui en étaient adressées , la permanence des
sections dans toute la France.
Le 26 au soir, un festin civique fut donné aux fédérés sur rem-
placement de la Bastille. On devait marcher avec le drapeau
rouge sur les Tuileries, enlever le roi et renfermer dans le
donjon de Vincennes. Mais Pétion , craignant une trahison , fit
arrêter le mouvement, et jugea plus sûr d'attendre l'arrivée
des Marseillais.
Le 28, les quarante-huit sections, moins une, votèrent la
déchéance. Un mot d'ordre était donné par les meneurs; les
assistants, en général peu nombreux, s'empressaient de s'y
conformer. Le 31 , la section Mauconseil déclara qu'elle
ne reconnaissait plus Louis XVI pour roi des Français, et
qu'elle irait en corps présenter celte déclaration à l'Assemblée.
Les considérants portaient qu'il était impossible de sauver la
liberté par la constitution ; qu'on ne pouvait reconnaître la
constitution comme l'expression de la volonté générale, que
les pouvoirs constitués n'ont de force que par l'opinion; que
dés lors la manifestation de cette opinion était pour tous les
citoyens un devoir rigoureux et sacré; qu'enfin on devait
oublier la loi pour sauver la patrie.
Le même jour, une autre section, celle du Théâtre-Fran-
çais, présidée par Danton, déclara au nom des citoyens actifs
que désormais ils s'associeraient les citoyens passifs, en les
admettant à partager leur souveraineté et à servir avec eux
dans la garde nationale. Danton a été comparé au soufflet de
forge qui attisait la révolution.
La commune prépara l'action militaire des sections et leur
distribua des canons. Les Marseillais étaient arrivés le 30,
quelques jours après les Brestois. Ils étaient au nombre de deux
cent seize; c'était un ramas de gens de tous pays recrutés à
Marseille. Partout sur leur passage ils avaient fraternisé avec
les patriotes en chantant l'hymne de Piouget de Lisle, qu'on
appela dés lors la Marseillaise. Le soir de leur arrivée, on leur
donna un banquet aux Champs-Elysées. Ils eurent une querelle
avec des grenadiers et des chasseurs de la garde nationale,
réunis à côté d'eux. Un chasseur fut tué. Les autres coururent
350 LIVRE QUARANTE-SEPTIEME.
porter plainte à TAssemblée, et furent hués par les tribunes.
Plusieurs jours durant on n'entendit à la barre que dénoncia-
tions réciproques de gardes nationaux, deTédérés, de citoyens
et de citoyennes, spectacle ridicule et effrayant.
La commune de Paris n'était pas la seule qui prit une initia-
tive révolutionnaire. Le conseil général des Bouches-du-Rhône
avait décrété une levée de six mille hommes et saisi l'argent des
caisses publiques, sous la réserve que l'Assemblée approuve-
rait. Certaines municipalités désarmaient « les personnes dont
les principes n'étaient pas très-arrétés en faveur de la révolu-
tion « . A Angers, à Laval, à Grenoble, on emprisonnait des
prêtres. Partout on répétait le mot d'ordre des Jacobins, que
c'était à la nation de sauver la patrie. Après les usurpations de
pouvoir, vinrent les émeutes et les meurtres. Il v en eut à
Bordeaux, à Marseille, à Toulon. Dans cette dernière ville, le
28 juillet, les émeutiers massacrèrent neuf personnes, dont le
procureur syndic et quatre administrateurs du déparlement.
Le sip'nal de ces mouvements fut un manifeste de Brunswick,
publié le 25 juillet à Coblentz, et répandu au bout de peu de
jours dans la France entière. L'intervention étrangère y était
annoncée comme ayant pour objet de rétablir l'ancien gouver-
nement. Paris était menacé d'une exécution militaire, et si la
moindre atteinte était portée à la vie ou à la liberté du roi et
de sa famille, d'une destruction totale. Le roi de Prusse exposa
dans une autre pièce sa volonté de s'opposera la subversion de
tous les pouvoirs, à un esprit d'insubordination, de licence et
d'anarchie qui compromettait la sécurité des autres jjouverne-
ments. Pour la cour de Vienne, elle se contenta de renvoyer la
responsabilité de la guerre à l'Assemblée qui l'avait déclarée.
Le manifeste de Brunswick était l'œuvre du marquis de
Limon et de quelques émigrés qui s'imaginaient que de grosses
menaces suffiraient, comme au temps de Condé et de Turenne.
Il paraît même qu'ils l'avaient rédigé en d'autres termes que
ne le voulait Brunswick.
Quoi qu'il en soit, ces pièces lancées au milieu du foyer ré-
volutionnaire y produisirent l'effet du vent qui active la
flamme. Les souverains ne parlaient que de châtier des sujets
rebelles. Ils faisaient à des Fx-ançais les menaces qu'ils adres-
sèrent aux Polonais l'année suivante. Une partie de la France
resta muette; l'autre répondit par des cris de fureur et de
vengeance.
[aodt 1792] DEMANDE DE LA DÉCHÉANCE. 351
Louis XVI commit la maladresse d'envoyer le manifeste à
l'Assemblée, en ajoutant que ne l'ayant pas reçu officielle-
ment, il doutait de son authenticité.
XXII. — Le 3 août, Pétion lut à la barre une pétition élaborée
à l'hôtel de ville par les commissaires des quarante-huit sec-
tions. Il venait, disait-il, « apporter dans le sanctuaire des lois
le vœu d'une ville immense » , et dénoncer le chef du pouvoir
exécutif, sans amertume comme sans ménagements pusilla-
nimes » . Il rappela les délits de Louis XVI, les bienfaits de la
nation envers lui et son ingratitude. Il le rendit responsable
de toutes les calamités publiques. Il représenta sa conduite
comme un acte formel et perpétuel de désobéissance à la con-
stitution. Il conclut en demandant que la déchéance fût procla-
mée , un pouvoir exécutif provisoire nommé par l'Assemblée
et composé de personnes choisies hors de son sein , « en atten-
dant, ajoutait-il, que la volonté du peuple, notre souverain et
le vôtre, soit légalement prononcée dans une Convention na-
tionale, aussitôt que la sûreté de l'Etat le permettra » .
L'Assemblée écoula en silence et vota le renvoi au comité
de l'extraordinaire. Mais la majorité sentit enfin que le pouvoir
allait être usurpé par des hommes sans mission et sans mandat;
que ces hommes déjà lui faisaient la loi , et qu'en demandant
la déchéance du roi, ils demandaient aussi la sienne. Sous
l'empire de ce sentiment, la réaction éclata. Le signal fut
donné par les chefs mêmes de la Gironde, qui se croyaient
joués par le roi et formaient une foule de projets sans s'arrêter
à aucun, mais qui voulaient rester maîtres de diriger le mou-
vement qui leur échappait.
Le 4, les arrêtés de la section Mauconseil furent annulés
comme inconstitutionnels sur un rapport de Vergniaud. Brissot
et Condorcet écrivirent dans leurs journaux que pour que l'in-
surrection fût un devoir, il fallait que les représentants fussent
infidèles. Il fut proposé de transporter l'Assemblée hors de
Paris, de ne recevoir de pétitions qu'une fois la semaine et de
s'assurer de la réalité des signatures.
Le 8, on délibéra sur la mise en accusation de la Fayette.
Tout le débat roulait sur le point de savoir si un général pou-
vait présenter constitutionnellement une pétition au nom de
son armée. Le reste était un procès de tendance. Les ennemis
du général lui reprochaient de parler comme les émigrés et
332 LIVRE QUARAME-SEPÎIE.ME.
d'opposer les honnêtes gens à la nation. La commission , fort
divisée d'ailleurs, conclut à la mise en accusation, à la majo-
rité de huit voix sur quinze. Brissot, fidèle à son rôle orrli-
naire, soutint ces conclusions. Mais Vaublanc les combat !it
avec énergie. Il prouva que la Fayette n'était pas sorti des
voies légales; qu'il avait usé du droit de tout pétitionnaire de
se plaindre des ministres et de dénoncer tin club dominateur;
qu'il avait demandé des lois et n'en avait pas dicté. La
Fayette n'avait eu qu'un tort, celui de dire la vérité. Si l'As-
semblée le poursuivait, elle devait aussi poursuivre les auteurs
de cent pétitions incendiaires écrites dans le même style, qui
avaient troublé ses séances et outragé sa dignité. L'Assemblée
rejeta la proposition de mise en accusation , à la majoiité de
quatre cent six voix contre deux cent vingt-quatre.
Le soir, aux Jacobins, il v eut des explosions de colère. On
ne parla plus que d'insurrection pour sauver le peuple. Deux
députés, Goupilleau et Chabot, y proposèrent l'un de faire une
liste de proscription des représentants qui avaient voté pour
la Fayette, l'autre de s'assurer de l'Assemblée en lui étant les
moyens de fuir.
Le 9, la séance de la Législative s'ouvrit par la lecture
d'adresses de directoires de département s'élevant contre
tout attentat à la constitution. On reçut aussi des lettres et des
députations de sections , protestant contre la motion du maire
et jurant de rester fidèles à la nation, à la loi et au roi; car les
sections, livrées à la plus complète anarchie, émettaient les
opinions et les vœux les plus contradictoires. Les tribunes
huèrent ces désaveux. Plusieurs députés, menacés ou mal-
traités la veille au sortir de la séance, écrivirent qu'ils atten-
draient que l'Assemblée fût libre pour y reparaître. Les tri-
bunes applaudirent au récit des mauvais traitements. Girardin
déclara qu'il avait été frappé dans la salle même, et Yaublanc
raconta qu'on avait fait des perquisitions chez lui. Il n'y eut
alors qu'un cri : « Oui, nous ne délibérerons pas avant d'être
libres. » Le tapage ne cessant pas dans les tribunes, la droite
tout entière se leva et demanda si le maire avait des moyens
d'assurer la liberté de l'Assemblée. On réclama Téloignement
des fédérés. Les membres de la gauche, se levant à leur tour,
répondirent en demandant si le roi avait les moyens de sauver
la patrie, et si l'Assemblée, qui tremblait devant la Fayette,
aurait les moyens de sauver la France. On se menaçait de
[1792] JOURNÉE DU 10 AOUT. 353
l'Abbaye et le tumulte était au comble, quand Rœdeier parut
à la barre, annonçant qu'on avait massé des gardes nationaux
au Carrousel et sur la place Louis XV, mais que quarante-sept
sections sur quarante-liuit étaient armées, que le maire avait
contribué à les organiser, et qu'elles devaient sonner le tocsin
à minuit si l'Assemblée à cette lieure-Ià n'avait pas proclamé
la déchéance.
XXIII. — Les Jacobms avaient formé un comité insurrec-
tionnel de cinq membres peu connus, auxquels s'étaient réunis
les chefs militaires des faubourgs , Westermann , Fournier
l'Américain, Santerre, Alexandre, Lazouski, puis les journ.'î >
listes Carra, Manuel, Camille Desmoulins et Danton. Ce co-
mité, après avoir combiné divers plans d'attaque contre les
Tuileries, décida qu'on porterait un drapeau rouge avec cette
inscription : « Loi martiale du peuple souverain contre le pou-
voir exécutif» , et qu'on afficherait : « Ceux qui tireront sur les
colonnes du peuple seront mis à mort sur-le-champ. » Les
fédérés se montraient animés, ardents. Les chefs de club, de
section ne pouvaient plus s'arrêter. Le moment de l'action
était venu.
Pétion s'était flatté d'obtenir de l'Assemblée, en l'intimidant,
la déclaration de déchéance, et il s'en flattait encore. Il fit,
même après le vote qui absolvait la Fayette, afficher une pro-
clamation vague, invitant le peuple à respecter le calme de ses
représentants. D'un autre côté, il refusa de faire afficher le
décret qui cassait la section Mauconseil. Il transféra les Mar-
seillais aux Gordeliers, à proximité du club de Danton. Il laissa
un administrateur de police, Panis, distribuer des cartouches
sans l'autorisation du département, qui était pourtant néces-
saire.
Le 9 au soir, la section des Quinze-Vingts avertit les autres
que le tocsin sonnerait à minuit sur un signal donné à l'hôtel
de ville, où trois commissaires nommés par section iraient
s'adjoindre au conseil général de la commune. Tout était or-
ganisé et calculé, la formation et la marche du cortège, les
sommations qu'on devait faire aux Suisses, gardiens des Tui-
leries, la fermeture des barrières. Pendant plusieurs heures,
les discours des clubs, les groupes dans les lieux publics, les
clameurs des rues, les gazettes, les affiches colportées partout,
servirent de préludes à l'émeute.
vu. 23
354 LIVRE QUARANTE-SEPTIÈME.
Vers minuit le tocsin sonna ; il fut répété par les cloches de
toutes les églises. Les sections se remplirent aussitôt. Fournier
organisa la colonne du faubourg Saint-Marceau; Westermann
et Santerre formèrent celle du faubourg Saint-Antoine, la plus
nombreuse; Carra, Desmoulins et Danton le bataillon des
Marseillais aux Cordeliers. Santerre hésitait à marcher; Wes-
termann l'y força.
Les amis du roi avaient fait une dernière tentative auprès
de lui, dans la journée du 9, pour le décider à la fuite. Ils
voulaient l'enlever et le conduire au château de Gaillon , dis-
posé pour lui servir d'asile par le duc de la Rochefoucauld,
qui offrait sa fortune. D'un autre côté, les officiers chargés de
le renseigner en Normandie rapportèrent que les Normands
étaient plus disposés à signer des adresses qu'à prendre les
armes, et avaient plus d'amour de Tordre que d'attachement
personnel pour le roi. Malesherbes parlait d'abdication. Le mi-
nistre de la justice, de Joly, fut d'avis qu'il fallait rompre avec
l'émigration par une déclaration solennelle et se dire prêt à
marcher avec la nation. Louis XVI repoussa tous ces conseils ;
il répondit que sa conscience l'obligeait à ne plus rien céder et
à rester fidèle à ses serments.
La garde constitutionnelle était licenciée; l'argent répandu
pour acheter le concours d'ouvriers de Paris pouvait tout au
plus assurer quelques dévouements individuels. L'xVssemblée
avait éloigné les régiments. La garde suisse demeurait seule
au château en vertu de ses capitulations; encore était-elle
réduite de douze cents hommes à neuf cents par l'envoi d'un
détachement en Normandie, et n'avait-elle pas d'artillerie. On
ne pouvait compter sur la gendarmerie, composée d'anciens
gardes-françaises, au nombre de neuf cents environ, médio-
crement commandés et peu disposés à agir'. Deux bataillons
de la garde nationale, ceux des Filles Saint-Thomas et des
Petits-Pères, étaient très-sûrs; les autres étaient désorganisés
depuis qu'on avait bouleversé les cadres, licencié l'état-major,
changé les officiers , et enfin introduit les hommes à piques
dans les rangs. La bourgeoisie persévérait dans sa défiance de
la cour, car l'effroi que lui inspiraient les Jacobins ne l'avait
pas changée au fond. Elle souffrait d'ailleurs de plus en plus,
depuis que la guerre était déclarée, de la ruine du commerce
* Ternaux, Histoire de la Teneur, t. II.
^10 40CT 1792] INVASION DES TUILERIES. 355
et des affaires , de la dépréciation des rentes et du papier-inon-
naie. Elle croyait toujours que le roi et la reine trahissaient.
Les compagnies d'artillerie, qui furent appelées à la défense
du château, étaient presque entièrement composées d'ouvriers
serruriers et forgerons, résolus à ne pas tirer sur leurs frères.
Restaient enfin cinq cents gentilshommes volontaires , qui
étaient dévoués et qui accoururent au premier signal, mais ce
n'était pas là une force sérieuse, et ces gentilshommes, connus
sous le nom de Chevaliers du poignard , étaient eux-mêmes
suspects.
La garde nationale avait à sa tète, depuis la démission de la
Fayette, six commandants qui servaient à tour de rôle. L'un
d'eux. Mandat, était de service le 9 août. C'était un ancien mi-
htaire, d'un esprit ferme et décidé. Son plan fut promptement
formé. Avec des troupes sûres et en d'autres circonstances,
aller au-devant de l'insurrection eût été le meilleur parti; car
il y avait encore de l'hésitation, même dans les faubourgs, et
plusieurs sections protestaient'. Mais ce parti exposait alors à
plus d'un hasard et d'un danger. Mandat le comprit; il se con-
tenta de placer la gendarmerie et la garde nationale de ma-
nière à couper les deux principales colonnes et à les arrêter.
Le roi et sa famille passèrent la nuit debout dans la salle du
conseil, entourés des ministres et d'une foule dévouée. Le di-
rectoire du département s'y rendit avec Rœderer. Pétion y vint
aussi , vers dix heures , avec deux officiers municipaux , sur la
réquisition de Mandat. On ne savait pas encore jusqu'à quel
point il trahirait. On lui fit signer l'ordre de repousser la force
par la force. Mandat se plaignit à lui de n'avoir pas de poudre.
Plusieurs des assistants l'apostrophèrent avec une ceitaine ru-
desse. Craignant d'être maltraité ou pour le moins retenu malgré
lui, il descendit dans le jardin, d'où il trouva moyen de se faire
appeler à l'Assemblée ; puis vers le miheu de la nuit il retourna
à pied à l'hôtel de ville, et eut soin de s'y faire consigner par
une garde de six cents hommes.
Le tocsin continuait de sonner, et le rappel battait dans tous
les quartiers. La cour passait, à chaque nouvelle, par des al-
ternatives de craintes et d'espérances; mais les craintes domi-
naient et devenaient de plus en plus sérieuses. Vers quatre
heures, on apprit que Manuel avait donné l'ordre d'enlever au
1 ïernaux, t. II.
23.
35G LIVRE QUARAiNTE-SEPTIEME.
pont Neuf les canons placés par Mandat; en même temps le
conseil général de la commune, qui s'était déclaré en perma-
nence et ignorait encore le sort de Pétion, appela Mandat
devant lui. Ce dernier hésitait à s'y rendre; Rœderer l'v en/^a-
gea , car la lutte pouvait être évitée : le maire et le conseil
pouvaient se décider à prévenir les rassemblements. Mandat
alla au conseil, et y exposa les ordres qu'il avait donnés d'ac-
cord avec le maire. Le conseil le rendit responsable du sang
qui serait versé. Comme il sortait de la sa'ile, il fut entouré et
entraîné dans une salle voisine où les commissaires des sections
s'étaient installés sous la présidence d'Huguenin. Ces commis-
saires voulurent l'obliger à signer un ordre pour retirer la
moitié des forces qui se trouvaient aux Tuileries. Sur son refus,
ils le retinrent et le firent conduire en prison par des hommes
à piques. Une demi-heure après on le tira de prison sous pré-
texte de le transférer à l'Abbaye. Comme il sortait, un coup de
pistolet l'étendit roide mort'.
Quelques membres du conseil ayant fait des observations sur
les pouvoirs que les commissaires des sections usurpaient, ces
derniers envahirent la salle de ses délibérations, et le décla-
rèrent suspendu de ses fonctions, ainsi que l'état-major, excep-
tant toutefois le maire, le procureur de la commune et seize
administrateurs qui demeureraient en charge, ils donnèrent im-
médiatement à Santerre le commandement de la garde natio-
nale, et firent garder Pétion à vue.
Il était environ cinq heures quand la colonne du faubourg
Saint-Antoine, évaluée vaguement à quinze mille hommes, et
celle du faubourg Saint-Marceau, évaluée à cinq mille, com-
mencèrent à marcher vers les Tuileries, non sans hésitation et
sans embarras; car elles avaient un long trajet à parcourir, et
les quartiers rapprochés des Tuileries restaient fidèles. Elles
avaient besoin de se soutenir l'une l'autre. Paris entier était
dans un encombrement inexprimable. Jamais on n'avait vu ni
entendu bruire dans les rues une foule aussi curieuse et aussi
émue.
Les événements de l'hôtel de ville furent connus au château
vers six heures. On sut que Pétion avait distribué des cartou-
ches et trompé la cour, Rœderer et Mandat. La mort de Man-
dat désorganisait la résistance. On allait être envahi. Les mem-
* Ternaux, 1. vu.
[10 AOUT 1:92] LE ROI SE RÉFUGIE A L'ASSEMBLÉE. 357
bres du directoire furent d'avis que le roi passât en revue les
défenseurs du château, des cours et du jardin. On pouvait en-
core défendre les approches des Tuileries, malgré la facilité
que les rues adjacentes donnaient aux msurgés de s'avancer
presque à couvert. Louis XVI suivit ce conseil. 11 sortit et passa
les troupes en revue. Rœderer, assisté des deux ofrîciers muni-
cipaux Leroux et Borie, lut une sommation de repousser la
force par la force. Les Suisses, dont la fidélité était admirable,
se montrèrent décidés à une résistance désespérée. Mais il n'en
fut pas de même des autres troupes. Des canonniers éteignirent
leurs mèches. Quelques cris.de À bas te veto! partirent des
rangs de la garde nationale. Louis XVI demeura impassible; il
ne sut pas mieux prendre une attitude militaire qu'une attitude
politique, ni parler aux soldats qu'aux députés. Il n'avait jamais
porté l'habit du commandement. Marie-Antoinette, plu» vive,
cachait mal ses angoisses sous un manque de dignité impertur-
bable.
A huit heures, les colonnes arrivèrent avec leurs canons.
Les fédérés marseillais et bretons étaient en tète. Rœderer con-
rut au-devant d'elles et proposa d'admettre vingt hommes sans
armes auprès du roi. La proposition fut repoussée. Le sang
coulait déjà à la place Vendôme et ailleurs. Une patrouille
royaliste avait été entourée; six de ceux qui la composaient,
entre autres le journaliste Suleau , avaient été égorgés , et ron
promenait leurs têtes sur des piques. Restait une seule et der-
nière chance de salut, la retraite au sein de l'Assemblée. « Sire,
dit Rœderer au roi, nous vous demandons la permission de
vous entraîner. » Quelques heures auparavant, cette idée avait
été vivement rejetée , mais les heures avaient marché vite.
« Vous répondez de la vie du roi, dit la reine à Rœderer. —
Madame, répliqua-t-il , je ne puis répondre que de me faire
tuer à ses côtés. »
Louis XVI, Marie-Antoinette, leurs deux enfants. Madame
Elisabeth, avec deux dames, les membres du directoire et les
ministres, se rendirent du château par le jardin à la porte du
Manège. Un détachement de Suisses et de gardes nationaux
rangés en double haie les escorta. Une députation de l'Assem-
blée sortit pour aider à les introduire dans la salle ; car il fallait
traverser une ioule compacte extraordinairement animée. Le
peuple traitaitle roi en vain 'j,etrinsultait. Les gardes nationaux
firent enfin pénétrer la famille royale dans l'enceinte du Corps
55S LIVRE QUARANTE-SEPTIEME.
législatif. Un grenadier prit le petit prince, Féleva au-dessus
de la foule, et le déposa sur un siège à côté des secrétaires. Le
roi dit : « Je suis venu ici pour éviter un grand crime, et je
pense que je ne saurais être plus en sûreté qu'au milieu de
vous, messieurs. » Vergniaud, qui occupait le fauteuil, répon-
dit : « Vous pouvez. Sire, compter sur la fermeté de TAssem-
blée nationale; ses membres ont juré de mourir en soutenant
les droits du peuple et les autorités constituées. »
Comme le règlement ne permettait pas de délibérer en pré-
sence du roi, on le plaça avec la famille royale dans la loge
grillée du logographe , c'est-à-dire du journaliste chargé du
compte rendu des séances.
XXIV. — L'Assemblée s'était réunie la nuit. Elle était peu
nombreuse, et composée en grande partie de députés de la
gauche. Elle était tout occupée des bruits du dehors. Quand
elle apprit que la commune était envahie, un membre proposa
d'annuler les actes des commissaires des sections. On proposa
aussi d'envoyer une députation aux Tuileries. On ne décida
rien.
L'arrivée du roi et de sa famille causa un effroi et un tumulte
extraordinaires. Les Montagnards craignirent d'être envahis;
les royalistes comprirent que tout était perdu. Rœderer exposa
brièvement les scènes du château. A peine le tumulte commen-
çait-il à s'apaiser qu'on entendit le canon, puis des décharges
de mousqueterie. Le roi se leva pour dire qu'il avait donné aux
Suisses l'ordre de ne pas tirer. Il leur en envoya un second,
celui de cesser le feu.
Les Suisses s'étaient enfermés dans les bâtiments des Tuile-
ries, après le départ de Louis XVL Les gardes nationaux
s'étaient presque tous retirés, déclarant qu'il ne leur restait
rien à faire.
Le peuple enfonça la porte principale des cours, se précipita
dans la cour du milieu, et tourna contre le château un canon
qu'on y avait abandonné. Les Suisses se montrèrent aux fenê-
tres, et jetèrent leurs cartouches en signe de paix. Pendant ce
temps la barrière qui défendait le grand escalier fut enlevée;
les Marseillais entrèrent. Les Suisses les plus exposés ayant été
maltraités, le bataillon sortit en ligne, tira sur les assaillants,
leur enleva la pièce de canon, les mit en fuite et dégagea la
cour. Les colonnes populaires éprouvèrent un instant de pani-
[10 AOUT 1792] SUSPENSION DE LOUIS XVJ. 359
que. Les Suisses montrèrent ce qu'ils eussent fait plus nom-
breux et soutenus, mais les gentilshonniies volontaires armés
de simples épées et re'duits à deux cents environ, car plus de la
moitié avaient suivi le roi , ne pouvaient qu'embarrasser la dé-
fense. A peine restait-il de la garde nationale une centaine
d'hommes déterminés. Weslermann, officier plein de coup
d'œil et de sang-froid, rallia les fédérés et les ramena au com-
bat. Plusieurs décharges très-meurtrières avaient eu lieu des
deux côtés, quand les Suisses reçurent du roi l'ordre de cesser
le feu et de se replier autour de la salle du Alanége. Ils obéi-
rent, et firent bonne contenance, non sans perdre beaucoup
des leurs.
Les fédérés, suivis par les gens à piques, se précipitèrent
dans le château abandonné et le remplirent de sang. Ils égor-
gèrent environ quatre-vingts Suisses qui y étaient restés, et les
volontaires qui furent trouvés armés. Il n'y eut guère que les
femmes d'épargnées. Quelques-uns des derniers défenseurs des
Tuileries s'échappèrent en désordre par le jardin; ils y furent
poursuivis et périrent presque tous. Quand l'intérieur eut été
dévasté, le feu, mis aux échoppes des cours extérieures, g^gna
le palais. L'incendie se propagea rapidement; on n'en devint
maître que fort avant dans la nuit.
A onze heures, tout était fini aux Tuileries, mais les coups
de fusil continuèrent dans les rues voisines. On poursuivait les
aristocrates et les personnes soupçonnées d'avoir pris part à la
défense du château. Des meurtres isolés furent commis dans les
autres quartiers. Clermont-Tonnerre iut une des victimes. Il y
eut un instant où l'Assemblée vit ses portes lorcées. La loule
s'y précipita ; le président se couvrit, et les députés se levèrent
en criant Vive la nation! Ce fut une alerte passagère. Aussi-
tôt après, des vainqueurs des Tuileries vinrent déposer sur le
bureau des objets de toute sorte, des cassettes, des correspon-
dances, enlevées dans les appartements du roi et de la reine.
Plusieurs députés reçurent la mission de parler aux fédérés,
de les calmer, et de leur annoncer que les Tuileries étaient
déclarées propriété nationale. Un autre décret, proposé par
Bazire, mit les Suisses sous la sauvegarde de la loi et des vertus
hospitalières de la nation.
Une députation des nouveaux représentants de la commune
se présenta. Elle annonça que Pétion, Manuel, Danton, con-
servaient leurs fonctions, et que Santerre avait pris le com-
360 LIVRE QUARAî^TE-SEPTlE.ME.
mandement de la garde nationale. En même temps elle de-
manda la déchéance, au nom du peuple. « Législateurs, disait
l'orateur Huguenin, le peuple qui nous envoie vers vous nous
a chargés de vous déclarer qu'il vous investissait de nouveau
de sa confiance. » Il ajouta qu'on devrait lui faire un appel
prochain. Quelques vainqueurs des Tuileries, armés et frémis-
sants, vinrent faire la même réclamation.
Une commission extraordinaire, s'étant réunie dans une salle
à part, y rédigea le décret de suspension. Vergniaud rentra et
eh donna lecture. La commission, considérant que le danger
de la patrie était au comble, et qu'il fallait la sauver, proposait
de suspendre le roi provisoirement et de convoquer une con-
vention, à qui appartiendrait la décision définitive. L'Assem-
blée prenait le roi sous sa garde jusqu'à ce qu'on pût le trans-
férer au Luxembourg. Tout fonctionnaire public, soldat, officier
ou général, qui quitterait son poste, était déclaré infâme et
traître à la patrie. Vergniaud évitait ainsi la déchéance; mais
la suspension était une déchéance déguisée.
L'Assemblée nomma ensuite un gouverneur au prince royal ;
elle désignait Condorcet, ce qui fit supposer au dehors quelque
projet de régence. Les Girondins, sans système arrêté et deve-
nus le jouet des événements, voulaient du moins être les maî-
tres du gouvernement, quoi qu'il arrivât.
Guadet lut un autre décret, préparé par le même comité, et
portant que les ministres ayant perdu sa confiance, elle devait
immédiatement en nommer d'autres par un vote à haute voix.
Il n'y avait que deux cent quatre-vingt-quatre députés présents ;
la droite était à peine représentée. Isnard proposa le rappel
des trois ministres patriotes, Roland, Clavière et Servan. Aces
noms l'Assemblée ajouta ceux de Danton pour la justice, de
Monge pour la marine, et de Lebrun pour les affaires étran-
gères.
Debry fit voter que les décrets non encore sanctionnés par
Louis XVI auraient force de lois, c'est-à-dire que les prêtres
seraient proscrits et un camp formé sous Paris; puis que la
Convention serait nommée par tous les citoyens âgés de vingt-
cinq ans et vivant de leur travail. D'autres décrets portèrent
que les fédérés seraient envoyés au camp et recevraient une
solde, que des commissaires iraient aux armées avec les pou-
voirs extraordinaires les plus étendus, sous la réserve de l'ap-
probation de leurs actes parle Corps législatif; que l'ex-miniatre
[août 1792] LA ^NOUVELLE GOMMUJNE DE PARIS. 3C1
de la guerre d'Abancovirt serait mis en accusation, et tous
les juges de paix de Paris soumis à réélection. Ces différents votes
eurent lieu sans discussion et sans aucun ordre. Sitôt qu'une
motion était faite, elle était convertie en décret.
La séance dura jusqu'à trois heures de la nuit. Louis XVI
était là avec sa famille, réduit à tout redouter et à tout en-
tendre. II eut le courage de l'impassibilité. La reine eut une
autre attitude; elle montra plus de fierté avec moins de rési-
gnation. La séance levée, on logea la famille l'oyale et quel-
ques personnes qui l'avaient suivie dans les cellules des Peui!-
lants.
XXV. — Les membres de la nouvelle commune, ayant litté-
ralement conquis» le pouvoir, prétendirent le garder et faire la
loi à l'Assemblée. Ils étaient la révolution. Il se mirent en
permanence à l'hôtel de ville, reçurent force députations et
pétitions, et prirent sans examen, sans discussion, arrêtés sur
arrêtés, jusqu'au nombre de deux cents par jour, mangeant,
buvant, dormant dans la salle.
Leurs premiers soins furent de s'emparer de la police , de
fermer les barrières et visiter les passe-ports, d'élargir les dé-
tenus, et de livrer aux patriotes les presses des journaux rova-
listes. Ils enlevèrent de la salle de la municipalité les bustes de
Bailly et de la Fayette. Ils envoyèrent directement des commis-
saires aux armées. Ils suspendirent le directoire du départe-
ment, et mirent Pétion en liberté.
Le chef et l'organe de la commune fut Piobespierre. Quoi-
qu'il se fût caché le JO, suivant son habitude aux jours du
danger, il se reiidit à l'hôtel de ville le 11, et comme il n'y
trouva partout dans la salle, dans l'entourage, dans les tribu-
nes, que des Jacobins et des sectionnaires affiliés aux Jacobins,
il fut reçu comme un oracle; on le choisit pour être l'orateur
principal des députations. Il prit alors un ton de franchise bru-
tale. Il avoua sans détour que le 10 août avait été une conjura-
tion préméditée; que les sections, « réveillant et guidant le
patriotisme du peuple, avaient tout organisé et choisi leur
moment » . « La conjuration, ajoutait-il, n'a pas été ensevelie
dans les ténèbres; on a délibéré en plein jour, en présence de
la nation. Le pian a été indiqué par des affiches, et le peuple,
agissant en souverain, n'a pas daigné cacher ses desseins à ses
ennemis. » Maintenant il fallait de l'énergie. Robespierre se
3C2 LIVRE QUARAKTE-SEPTIE.ME.
plaignit que TAssemblée, coupable d'avoir absous la Fayelle,
eût prononcé la suspension, non îa déchéance du roi; qu'elle
eût parlé des méfiances qu'il inspirait, et non de ses crimes;
qu'elle eût choisi précisément la séance du 10 pour nommer un
goviverneur à l'enfant royal. Peu à peu il en vint à dire : « Il
faut que les rois ou les Français succombent. La clémence est
barbare. Il faut que tous vos ennemis tombent sous le glaive
des lois. »
La royauté était vaincue. La Législative ne l'était pas, mais
elle était annulée. La révolution avait passé au-dessus de sa
tète.
Elle parut d'abord uniquement occupée d'arrêter les meur-
tres et de sauver des victimes. Une foule de personnes poursui-
vies ou croyant l'être accouraient à sa barre comme dans un
asile. Elle déclara les Suisses justiciables d'une cour martiale,
pour les arracher aux fureurs populaires. Elle s efforça de pré-
server les richesses des Tuileries et des châteaux royaux que
pillaient les agents de la commune.
Elle vota sans délibération ni discussion une foule de décrets
de circonstance. Elle autorisa la garde nationale à nommer di-
rectement ses officiers. Elle adopta une nouvelle loi électorale,
présentée par Guadet; loi qui supprimait le cens pour les as-
semblées primaires, et par conséquent la distinction des citoyens
actifs et des citoyens passifs; qui allouait même aux électeurs
une indemnité, mais exigeait d'eux la preuve qu'ils vivaient de
leur travail. On conservait aussi la condition d'un an de domi-
cile , et le vote à deux degrés. Les assemblées primaires furent
convoquées pour le 26 août, les électeurs pour le 2 septembre.
La Convention dut s'ouvrir le 20 septembre.
On avait révoqué le 10 août les juges de paix, suspects en
masse de royalisme. Le 12, Gensonné fit attribuer la police
générale aux directoires de département; ils furent chargés de
rechercher tous les délits qui menaçaient la sûreté intérieure
et extérieure de l'Etat, en d'autres termes, les délits et les cri-
mes politiques. On laissait aux districts et aux municipalités le
droit exorbitant de faire des dénonciations. Les municipalités
s'emparèrent des pouvoirs qu'on leur attribuait, et se débar-
rassèrent très-vite des entraves mises à leur exercice , car les
départements étaient sans force.
L'Assemblée voulut assigner un séjour au roi. Elle choisit le
Luxembourg, puis le ministère de la justice, le Luxembourg
[août 1792] LE TïïHîTJ^^'AL DU 17 AOUT. 3G3
avant pai'u trop favorable à une évasion. La commune n'ac-
cepta pas ce choix; elle exigea que Louis XVI fût place' sous
sa propre p,arde , et prétextant qu'elle était responsable du
dépôt, elle lui désigna un autre séjour ou plutôt une prison, le
Temple, espèce de citadelle qu'on pouvait défendre contre une
attaque. Pétion l'eparut pour y conduire le roi et sa famille
dans des voitures que Santerre escorta. La liste civile fut sup-
primée et remplacée par une allocation de cinq cent mille francs.
La commune avait suspendu le directoire sous prétexte qu'il
empêchait l'unité d'action. L'Assemblée, n'osant le reconsti-
tuer, décréta la formation d'une administration départementale
j)rovisoire composée de quarante-huit délégués élus directe-
ment par les sections. Des députés de la commune vinrent pro-
tester à la barre. «( Quand le peuple, dirent-ils, a sauvé la pa-
trie, quand vous avez ordonné une Convention nationale qui
doit vous remplacer, qu'avez-vous autre chose à faire qu'à sa-
tisfaire son vœu? » L'Assemblée courba la tète; elle décida que
la surveillance du directoire sur les actes de la commune se
bornerait à quelques détails administratifs.
La commune réclama impérieusement la création d'un tri-
bunal pour juger les coupables du 10 août et des jours précé-
dents. Elle déclara que les juges criminels avaient perdu la
confiance du peuple, et prétendit que ces coupables fussent
jugés par des commissaires des sections, c'est-à-dire par le
peuple lui-même et en dernier ressort. Pendant plusieurs jours
des messages menaçants se succédèrent; les pétitionnaires
étaient prêts à une nouvelle insurrection pour se venger des
« assassins de leurs frères» . « Si le décret n'est pas rendu, disait
l'un d'eux, notre mission est de l'attendre. »
Le principe d'une cour populaire fut voté sous ces menaces,
et une commission nommée pour l'appliquer. Le 15, la com-
mission fit lire son rapport par Brissot. Comme elle ne voulait
ni sortir des règles tracées par la constitution, ni créer une
cour martiale pour les délits non inilitaires, elle proposa de
créer un tribunal composé du jury d'accusation déjà existant
et d'un jury spécial de jugement élu par les sections, sous pré-
texte que le jury actuel de jugement était surchargé de tra-
vaux. On eut la faiblesse de supprimer le recours en cassation.
La commune ne fut pas satisfaite. De nouveaux pétitionnaires
vinrent exiger davantage et tinrent un langage insultant. Des
protestations indignées s'élevèrent, même des rangs de la Mon-
Sf4 LIVRE QUARAInTE-SEPTIÉME.
tapvie, mais ce fut encore l'Assemblée qui céda; les deux jurys
jFurent élus par les sections. Tel fut le tribunal appelé du
17 août. Les juges furent aussitôt nommés et Robespierre élu
président. Il se récusa.
XXVI. — Plusieurs conseils de département, ceux de la
Somme, de la Moselle, de Rhône-et-Loire , donnèrent leur
adhésion au 10 août, mais en faisant des réserves. Roland et
les ministres se hâtèrent de casser ces déclarations d'un exemple
dangereux.
Mais le danger principal était ailleurs, du côté de Tarmée.
La Fayette adressa une proclamation à ses troupes du camp de
Sedan, et déclara que l'Assemblée n'avait pas été libre quand
elle avait suspendu le roi. Ne voulant ni faire un coup d'Etat
militaire ni quitter son poste en présence des Prussiens, il eut
l'idée d'engager les départements à se prononcer, et de mettre
la force armée à leurs ordres. Le directoire des Ardennes en-
tra dans ces vues; il arrêta les trois commissaires envoyés par
la Législative, Kersaint, Antonelle et Peraldi.
Malheureusement, on apprit aussitôt que le directoire de
l'Aisne mettait à prix la tète du général, et que les autres chefs
d'armée donnaient leur adhésion au 10 août. Ses propres trou-
pes hésitaient. Quelques cris de Vive la nation! Vive l'Assem-
blée nationale! s'y faisaient entendre.
Dumouriez , Biron , Custine , Montesquiou , Luckner lui-
même, ne firent aucune difficulté d'adhérer au nouveau pou-
voir exécutif. Dumouriez, jugeant le roi perdu, irrité d'ailleurs
contre la Fayette, qui avait eu le tort de le maltraiter, vit une
aventure à courir et s'v jeta avec l'ardeur entreprenante de son
ambition. L'acte fut décisif. La Fayette n'avait pas une de ces
éclatantes renommées militaires dont la supériorité entraîne les
généraux, les états-majors et les armées. Le vieux Luckner,
étranger, qui n'avait jamais été bon qu'à faire des charges de
cavalerie, l'avait moins encore; de plus, il se déshonora par
une faiblesse sans nom. La Fayette, quoique entouré d'un état-
major brillant, belliqueux et dévoué, s'arrêta tout à coup, des
qu'il ne put se mettre au service d'autorités « dénuées de l'é-
nergie qui empêche de supporter les violations du droit » . Mar-
cher sur Paris, c'était se perdre. C'était peut-être perdre la
France, en engageant la guerre civile quand l'ennemi était aux
frontières. D'un autre côté, il était résolu à ne pas servir une
[aod. Î792] FUITE DE LAFAYETTE. 365
usurpation, ni accepter une Convention qui, dans les circonstan-
ces où elle serait élue, ne pouvait être que la représentation des
clubs et de la minorité du pays. Encore moins pouvait-il passer
du côté de l'étranger, ce qui eût donné raison à l'émigration.
Un seul parti lui restait, celui de la retraite. Il écrivit aux au-
torités civiles compromises par lui qu'il assumait sur sa tête la
responsabilité des ordres qu'il leur avait donnés. Puis il tra-
versa la frontière à cheval, le 21 août, avec une vingtaine de
ses officiers, attachés à ses opinions et à sa fortune.
Il espérait gagner le territoire hollandais pour y attendre
l'occasion, qu'il s'imaginait prochaine, de relever le parti de la
constitution et de la légalité. A peine avait-il fait quelques lieues
qu'il tomba dans un gros de troupes autrichiennes. Il fut arrêté
et emprisonné ainsi que ses ofliciers. Il protesta contre cette
violation du droit des gens, et soutint qu'on ne pouvait le trai-
ter comme prisonnier de guerre. On voulut exiger de lui cer-
taines rétractations; il les repoussa énergiquement, et s'honora
en persistant au prix de sa liberté dans sa fidélité à ses convic-
tions. Les Autrichiens, dont la conduite à son égard fut moins
que généreuse, se donnèrent encore le tort de paraitre agir en
vengeurs de l'ancien i-égime.
Pendant ce temps, il était décrété d'accusation avec d'Aban-
court, le dernier ministre de la guerre, Alexandre Lameth,
Barnave, Duportail, Duport du Tertre, Molleville, Montmo-
rin, Tarbé, ces derniers inculpés au sujet de correspondances
trouvées aux Tuileries.
Dumouriez fut nommé général en chef des armées du Nord
et du Centre. Les autres généraux lui furent subordonnés.
Luckner fut gardé pour une mission honorifique sans impor-
tance ; on voulait s'autoriser de son nom , encore puissant sur
le .soldat.
Le 18 août la garde nationale fut réorganisée ou plutôt aban-
donnée à l'action de la commune, car on la divisa en quarante-
huit sections, ce qu'on appela les sections armées. On décida
que le commandant général serait élu tous les trois mois par
toutes les sections. L'Assemblée crut racheter cette concession
en décidant peu de jours après , contrairement aux vœux ex-
primés par les patriotes, que les grades dans l'armée ne seraient
pas donnés à l'élection.
Paris était sous une impression de terreur. Les royalistes se
cachaient. Malheur à qui semblait même les connaître. Les
366 LIVRE QUARAî;TE-SEPTIE:JE.
Feuillants, auxquels appartenait alors toute la haut^ iourgeoi-
sie, étaient frappés du même anathème. Il y avait beaucoup de
regrets, encore plus d'épouvante, point de résistance. Le peu-
ple, dit Vaublanc, pense à soi. Il n'est pas chargé de se con-
duire lui-même. Ceux qui devaient le conduire avaient-ils fait
leur devoir?
La nouvelle commune, assaillie par les menaces populaires,
se livra aux extravagances les plus alarmantes. Les orateurs,
opposant les pauvres aux riches, demandaient qu'on ôtât le
superflu aux riches pour subvenir aux besoins des pauvres.
L'Assemblée repoussa plusieurs propositions subversives, mais
accorda le remplacement du titre de Monsieur par celui de
citoyen, et l'introduction du tutoiement démocratique.
La commune organisa pour la police politique un comité de
surveillance dont les principaux membres furent les municipaux
Panis et Sergent. Marat et cinq de ses acolytes s'y joignirent de
leur propre autorité. Le comité ordonna arbitrairement des
arrestations individuelles et des perquisitions dans les maisons.
La maison de l'envoyé de Venise ne fut pas respectée. Tous les
représentants étrangers, y compris celui d'Angleterre, protes-
tèrent et quittèrent Paris. On en fit des plaintes à l'Assemblée.
Le montagnard Thui'iot répondit : « On n'est pas étranger dans
un pays où l'on conspire. »
Les journaux patriotes, les seuls qui parussent, demandaient
les tètes des coupables et celle du roi. Manuel présentait solen-
nellement aux Jacobins l'image de Brutus. Les statues, les
monuments publics accusés de rappeler la tyrannie, étaient
dégradés et mutilés. Les églises n'échappaient pas au vanda-
lisme. Les Jacobins des autres villes s'v associaient. Ceux de
Lyon renversèrent la statue de Louis XIV, ceux d'Orléans les
statues de Jeanne d'Arc et de Charles VII.
Le tribunal du 17 août, à peine installé, entra en fonctions.
D'Anglemont, agent des émigrés, et Laporte, intendant de la
liste civile, furent ses premières victimes. Ils étrennèrent la
guillotine, instrument de mort imaginé par les médecins Guil-
lotin et Louis dans l'intention d'abréger les souffrances des
condamnés. La commune décida que l'échafaud demeurerait
en permanence , afin d'habituer le peuple au spectacle de ce
que Carlyle appelle le grand axe cyclopéen tombant dans ses
rainures comme le bélier d'une machine. La guillotine du Car-
rousel était réservée aux condamnés politiques; on en éleva
[août Î792] LES PRUSSIENS EN FRANCE. 337
une autre à la Grève pour les condamnés ordinaires. Le tribu-
nal du 17 août prononça quelques acquittements, entre autres
celui de Montmorin, gouverneur de Fontainebleau et parent
de l'ancien ministre; mais les passions populaires étaient exci-
tées à un tel degré que le président Osselin ne put mettre l'ac-
cusé absous en liberté, et fut obligé pour sa sûreté de le ren-
vover en prison.
Pendant ce temps les enrôlements patriotiques continuaient
au chant de la Marseillaise. Les patriotes annonçaient que la
France avait renoncé aux conquêtes et n'en devait pas moins
soustraire aux mains du despotisme tous les peuples de la
terre. La commune arrêta que le bronze et l'argenterie des
églises seraient pris, sauf quelques exceptions rares et déter-
minées, pour fondre des canons et de la monnaie. L'ordre fut
exécuté aussitôt, malgré des murmures dans certains quartiers.
L'Assemblée vota, le 23 août, le séquestre définitif des biens
d'émigrés, et obligea les prêtres insermentés à sortir de France
dans un délai de quinze jours, sous peine d'être déportés à la
Guyane.
L'Assemblée, tout en s'associant aux mesures révolation-
naires qu'on lui imposait, essaya plusieurs fois de secouer le
joug. Elle refusa de décréter le cours forcé des assignats. Le
président Lacroix ferma la bouche à Robespierre , qui voulait
qu'on exigeât des membres du département avant leur entrée
en fonctions le serment qu'ils ne s'occuperaient que de contri-
butions. Une députatiou exigeait que les prisonniers d'Orléans
fussent transférés à Paris; Lacroix répondit que la Convention
en déciderait. Des orateurs de la commune soutenaient que la
Législative avait abdiqué le jour où elle avait décrété la convo-
cation d'une convention, et remis par là au peuple l'exercice
de sa souveraineté. L'Assemblée déclara, le 26, sur la propo-
sition de François de Neufchâteau, qu'elle ne quitterait pas
son poste avant que la Convention se réunît. Il fallait que la
commune fît connaître son respect pour la loi et sa confiance
dans les législateurs. Tous les députés se levèrent et jurèrent
debout de ne pas abandonner leurs sièges. La déclaration fat
envoyée aux quatre-vingt-trois départements et aux quarante-
huit sections de Paris.
XXVn. — Brunswick avançait avec plus de quatre-vingt
mille hommes, y compris deux corps autrichiens et un corps
3Î)8 LIVRE QUARANTE-SEPTIÈME.
d'émigrés'. Les Prussiens entrèrent en France par le Luxem-
bourg. Longwy, investi le 22 août, capitula le lendemain.
La nouvelle en arriva le 26 à Paris. L'Assemblée décréta
aussitôt la peine de mort pour tout citoyen qui dans une vilie
assiégée parlerait de se rendre. Elle requit le département de
Paris et les départements voisins de fournir sans délai trente
mille hommes armés et équipés. Elle ordonna aux généraux
d'armer dans toute la France, à la réquisition de ses commis-
saires, des bataillons de volontaires. On croyait ou on feignait
de croire à une vaste trahison.
Le plus grand danger était dans la désorganisation militaire.
Servan, ferme et laborieux, faisait des efforts aussi vains que
ceux de ses prédécesseurs pour assurer l'armement des places.
Il n'y avait plus de hiérarchie; les ordres s'exécutaient mal; les
administrations locales se mêlaient de l'équipement, des sub-
sistances, et entravaient tout. L'argent manquait, malgré les
nouvelles émissions d'assignats, votées spécialement depuis la
guerre ^. Les troupes étaient animées d'un mauvais esprit. Les
privations, la désertion, l'indiscipline faisaient fondre les ar-
mées, dont les volontaires ne servaient guère qu'à combler
les vides. Le camp de Soissons, créé pour recevoir les fédérés
et régler leur envoi successif aux autres camps, manquait
d'armes, de souliers, de munitions. Les recrues vivaient aux
dépens des habitants, comme en pays ennemi.
Dumouriez, après avoir persuadé à Dillon et à d'autres gé-
néraux de garder leurs commandements, courut à Sedan, et
s'assura des officiers et des troupes de la Favette , non sans
peine , il est vrai , car elles s'y fussent peu prêtées sans la pré-
sence de l'ennemi. On se sentait si afiàibli, si désorganisé, que
l'avis unanime de l'état-major fut de se retirer derrière la Marne
et d'y chercher des positions défensives.
Heureusement Brunswick n'avait commencé d'opérations
sérieuses qu'après le 10 août; il marchait avec méthode et
tenait à s'emparer des places, en dépit du roi de Prusse, impa-
tient d'agir plus vite. Il se plaignait des Autrichiens, qui ne lui
avaient pas fourni les contingents promis, et des émigrés, qui, la
plupart officiers ou voulant l'être, foi-maient un corps peu dis-
1 Ces cliiffres sont ceux que donne Svbel.
2 Emission de trois cents millions d'assignats le 27 avril. Autre émission
égale le 31 juillet. Ce jour-là l'Assemblée aliéna des forêts pour deux cents
millions.
(AOUT 1792] VISITES DOMICILIAIRES. 3.9
cipliné,une sorte de pospolite, et prétendaient se servu' des
armées étrangères, non les suivre. Les émigrés étaient très-
ardents, mais les Prussiens Tétaient moins, parce qu'ils se dé-
fiaient d'eux, et qu'ils calculaient que chaque jour hâtait la
désorganisation de la France et de son armée.
Pendant qu'appel était fait au patriotisme des volontaires,
les membres de la commune insurrectionnelle, se donnant eux-
mêmes le titre de représentatits provisoires du peuple de Paris,
s'occupaient moins de la guerre que d'assurer leur propre
triomphe et celui de leurs atïiliés dans les élections commen-
cées le 27 août; car si la Convention ne leur appartenait pas,
ils étaient perdus. Marat écrivit et aflichaque le décret qui en-
vovait les lédérés présents à Paris au camp de Soissous était
une trahison ; que le véritable ennemi était dans Paris ; qu'il
fallait garder de près l'Assemblée et le prisonnier du Temple.
La commune ne pouvait dominer Paris que par la terreur.
Le 26, elle déclara suspects les signataires des pétitions contre
les auteurs du 20 juin et contre la formation du camp de vingt
mille hommes. Danton ordonna aussitôt d'arrêter les suspects
et de se délivrer des traîtres.
Danton, se disant lancé au ministère par un boulet de canon,
avait annoncé aux tribunaux, dans une adresse d'un style ultra-
révolutionnaire, que le glaive de la justice ne devait plus être
tourné contre la nation, et que le 10 août était le premier châ-
timent des trahisons. Parvenu de 1 émeute et de la démagogie,
il se sentit mal à l'aise au milieu des autres ministres, et céda
au torrent de la révolution, sans avoir le courage ni le bon
sens de lutter contre son parti. 11 laissa tout faire, ne dirigea
rien, mais voulut paraître tout diriger; il affecta l'énergie et
prit une attitude de défi. Il se posa, dit Garât, en grand sei-
gneur de la sans-culotterie. 11 se rendit à l'Assemblée, y repré-
senta que des visites domiciliaires étaient nécessaires pour en-
lever les armes cachées, et obtint une autorisation qu'on n'osa
lui refuser.
Ces visites s'opérèrent dans la nuit du 29 au 30. Paris fut
pendant dix-huit heures plongé dans un silence de mort. Toute
circulation était interrompue. Des patrouilles d'hommes à pi-
ques sillonnaient les rues. On avait fermé les barrières, barré
la Seine, organisé un cordon dans les communes de la banlieue,
pour que nul ne pût fuir. Les maisons furent visitées une à une
par des commissaires de section • toutes les personnes suspectes
VII. 24
370 LIVRE QUARA>TE-SEPT1EME.
on rlenoncées comme telles, quel que fût le dénonciateur, furent
arrêtées, conduites aux comités de section pour y être inter-
ro{;ées. Celles qu'on retint furent transférées à l'hôtel de ville
et de là jetées dans les prisons, qu'elles encombrèrent. On n'a
jamais su leur nombre exact. Il fut de trois mille au moins;
quelques évaluations le portent jusqu'à douze et quinze mille.
On arrêta les prêtres particulièrement, sous le prétexte de
hâter leur expulsion.
Cependant, le 29, deux commissaires de la section des Lom-
bards, faisant partie du conseil général, vinrent à la barre dé-
noncer ses usurpations de pouvoir. La section de la Halle aux
])lés annonça qu'elle en avait rappelé ses délégués. Roland ac-
cusa la commune de mettre en péril le service des subsistances,
et Servan déclara qu'elle désor{;anisait les bureaux de la guerre.
Un journaliste girondin, Girey-Dupré, se plaignit qu'on eût at-
tenté à sa liberté. Plusieurs députés rappelèrent que des offic'ers
municipaux, cités depuis plusieurs jours à la barre, n'avaient
pas Comparu. « Je demande, s'écria Lariviere, à ceux qui ont
combattu toutes les tyrannies, s'ils souffriront qu'un nouveau
despotisme s'élève? » Choudieu, Camljon, dénoncèrent ces
représenlants provisoires, qui n'avaient même pas de pouvoirs
réguliers. « S'ils n'ont pas de pouvoirs, s'écria Cambon, ce sont
des usurpateurs, et ils doivent être punis comme tels. » L'As-
semblée décréta, sur la proposition de Gensonné, faite au nom
de la commission extraordinaire des vingt et un, l'élection d'un
nouveau conseil général, toujours provisoire, il est vrai. Le 31,
elle vota un autre décret, présenté par Yergniaud, qui obli^^eait
les commissaires de la commune a faire rétablir an garde-meu-
ble tous les objets détournés des Tuileries ou des autres pro-
priétés de la couronne, et à rendre des comptes dans le plus
bref délai.
Le conseil de la commune demanda le rappel du décret qui
lui donnait des successeurs II appela dans son sein Pétion,
qu'il avait tenu écarté jusque-là, et voulut qu'il se mît en tête
de la députation chargée de porter sa réclamation au Corps
législatif. Pétion, n'osant ni reconnaître ni contester la légalité
du conseil insurrectionnel, s'embarrassa dans de prétendues
paroles de conciliation, et fit lire l'adresse par Tallien. C'était,
comme Billaud, un simple employé de la mairie, qui s'était
fait connaître par des publications démagogiques et son éner-
gie au club des Jacobins. Le conseil l'avait choisi pour secré-
[1792] LE 2 SEPTEMBRE. 371
taire. « Législaieurs, disait l'adresse, les représentants provi-
soires de la commune de Paris ont été calomniés; ils ont été
iu{jés sans avoir été entendus ; ils viennent vous demander jus-
tice. Appelés par le peuple dans la nuit du 9 au 10 pour sauver
la patrie, ils ont dû faire ce qu'ils ont fait. Le peuple n'a pas
limité leurs pouvoirs ; il leur a dit : Allez, agissez en rtion nom,
i'aj)prouverai tout ce que vous aurez fait. » Tallien a|outa :
« Vous êtes remontés par nous à la hauteur des représentants
d'un peuple libre. » Lu pétition fut renvoyée à une commission.
Danton s'interposa, et chargea Thuriot de proposer une mesure
de conciliation qui fut atloplée. Le conseil en exercice était
conservé, mais le nombre de ses membres doublé, en raison
de l'accroissement de ses travaux , et par conséquent les nou-
velles élections maintenues.
XX\ III. — Danton vint assister le 30 à l'un des comités,
celui de défense générale. On y avait appelé le conseil exécutif
et beaucoup de députés. Servan déclara que l'armée était hors
d'état de résister à l'ennemi. Le bruit courait que l'Assemblée
songeait à quitter Paris, même à s'appuyer sur les départe-
ments. Danton dit impérativement qui! fallait rester à Paris et
se sauver par l'audace. Il ajouta qu'il fallait aussi s'assurer de
l'intérieur en faisant peur aux royalistes. Ces paroles furent
accueillies par la stupeur et le silence.
Le cotnité de surveillance préparait une exécution dans les
prisons. Mai-at, l'auteur du plan, oi'donna tout. Cet ignoble et
dégoûtant personnage, qui suait le meurtre et dont on avait eu
le tort de ne pas prendre au sérieux les fureurs sanguinaires,
possédait, tout ridicule et méprisé qu'il était, le singulier talent
de s'imposer et de Finir par dominer là où il s'imposait. Entré
on ne sait comment au comité de surveillance, il en (it l'instru-
ment de ses vengeances insensées. Il compta audacieusemeat
sur la complicité ou le silence des membres de la commune,
empêchés de rendre leurs comptes et intéressés à se maintenir
dans leur dictature usurpée.
Il répandit le bruit, il écrivit dans son journal que les dépu-
tés, que le tribunal du 17 août, auteur de l'acquittement de
Montmorin, trahissaient, que l'aristocratie levait la tête. On
répéta partout qu'aussitôt après le départ des patriotes pour
l'armée, les aristocrates allaient enrégimenter des brigands,
tout mettre à feu et à sang, faire des proscriptions et une Samt-
24.
372 LIVRE QUARArs'TE-SEPTIE.ME.
Barthélémy, qu'il fallait ne pas laisser d'ennemis derrière sol
et purger les prisons. Une motion dans ce sens fut portée à la
section Poissonnière, qui l'adopta, et communiquée ensuite à
plusieurs autres.
Marat et ses complices tenaient à mettre les scènes qu'ils
préparaient sur le compte d'un mouvement spontané du peuple
de Paris. En réalité, le comité de surveillance organisa, arma
les bandes d'égorgeurs, et établit dans les prisons ce que Ver-
gniaud appela une boucherie de chair humaine.
Le 1" septembre, on reçut la nouvelle de l'investissement de
Verdun. Danton annonça que le lendemain la générale serait
battue, qu'on sonnerait le tocsin, et que tous les citovens dis-
ponibles partiraient. « Ce sera, dit-il, le pas de charge sur les
ennemis de la patrie. »
Le dimanche 2, ces ordres s'exécutèrent. La ville, avec ses
tocsins funèbres, ses scènes de mères en pleurs et de soldats
qui poussaient des cris d'adieu, présentait un aspect sombre.
Vers le milieu de la journée, vingt et un malheureux prêtres
non assermentés, conduits dans des fiacres à la prison de l'Ab-
baye, y furent reçus par des hommes à piques. Dix-neuf péri-
rent assassinés. Billaud, membre de la commune, parut dans
la cour avec son écharpe, et dit : « Peuple, tu immoles tes
ennemis, tu fais ton devoir. »
La bande des égorgeurs , formée en partie de fédérés et de
Marseillais, courut aux bâtiments des Carmes. Il s'v trouvait
un grand nombre de prêtres insermentés et plusieurs évéques.
Cent vingt environ furent massacrés ; cet horrible massacre
dura deux heures. Le président de la section du Luxembourg
fut averti ; il refusa de faire marcher les gardes nationaux. Une
centaine d'entre eux coururent aux Carmes isolément, et arri-
vèrent quand tout était fini.
Les égorgeurs retournèrent à l'Abbaye, où des affidés du
comité de surveillance firent ouvrir les portes des geôles. Là
les massacres recommencèrent. Mais les ordonnateurs avaient
imaginé un simulacre de justice. On saisit le registre des écrous,
et l'on fit un triage des prisonniers. L'huissier Maillard, tour à
tour homme d'émeutes et homme de police, utile dans les deux
cas par l'influence qu'il exerçait sur une bande de sicaires, s'as-
sit à une table, et entreprit un jugement sommaire au nom du
peuple. Douze de ses acolytes, les uns debout, les autres assis,
formèrent un jury.
[2 SEPTEMDitE 1792] MASSACRES DANS LES PRISONS. 373
Chaque prisonnier était successivement amené par trois
égforgeurs qui croisaient leurs sabres sur sa poitrine. D'autres
se tenaient à distance, le sabre nu, la chemise tachée de sang.
Une chandelle placée au milieu de la table éclairait d'ime lueur
douteuse ce sinistre tableau. Deux mots suliîsaient : « Élargissez
monsieur » , ou « Monsieur k la Force » . Le condamné était
alors traîné hors de la salle et passé par les piques.
Les Suisses du 10 août furent les premières victimes, quoi-
qu'un décret les eût mis sous la sauvegarde de la nation. On
dédaigna même pour eux toute apparence de jugement. Ils
furent magnifiques de courage quand ils se précipitèrent au-
devant des piques. Vingt-cinq gardes du roi les suivirent. Vin-
rent ensuite les détenus pour faux commis en assignats, crime
abhorré du peuple. Les détenus royalistes passèrent les der-
niers : les ministres Montmorin et d'Abancourt, Rulhière, com-
mandant la gendarmerie, Ramainvilliers, commandant de la
garde nationale au 22 jnin, et une infinité d'autres.
Qu'on se figure, pour compléter le tableau, les scènes inté-
rieures des prisons, les prisonniers devinant leur sort, les geô-
liers des torches à la main, suivis par les égorgeurs, et faisant
l'appel des victimes, les adieux suprêmes, les prêtres bénissant
les malheureux et les exhortant à la mort qu'ils étaient prêts à
subir eux-mêmes; d'un autre côté, les assassins, les pieds dans
le sang, s'arrêtant pour aiguiser leurs armes et se rafraîchir
avec du vin, au milieu d'un cercle frémissant et sombre, où se
mêlaient la fureur, la terreur et la pitié.
Pendant que ces jugements prétendus et ces massacres se
prolongeaient à l'^Vl^baye, où ils durèrent toute la nuit, d'autres
bande,-, envahirent les prisons du Chàtelet, de la B'orce, de la
Conciergerie, des Bernardins. A la Conciergerie, on égorgea
des prisonniers ordinaires condamnés à la simple détention, ou
même à la piison préventive. x\ la Force, quatre membres de
la commun ' vinrent s'asseoir au tribunal. Quelques détenus
obtinrent leur grâce, à la condition de s'enrôler et de partir
pour l'armée le jour même. D'autres furent sauvés par une
compassion de hasard, comme le journaliste Cazotte et Som-
breuil, ancien gouverneur des Invalirles, que leurs filles arra-
chèrent aux bourreaux. MademoiselledeSombreuil but un verre
de sang pour prouver son patriotisme, et acheta ainsi la grâce
de son père. Cazotte devait retrouver la mort quelques jours
plus tard sous le couteau de la guillotine.
374 LIVRE QUARANTE-SEPTIEME.
Tout se passa dans les ditfe'rentes prisons avec une unifor-
mité qui sulfirait à prouver un plan concerté. On commençait
par appeler les prisonniers désignés par le comité de surveil-
lance comme ceux dont il était le plus urgent de se défaire.
Quand une bande avait fini dans une prison , elle passait dans
une autre. Des scélérats et d'affreuses mégères se joignirent
aux égorgeurs pour voler les victimes ou mutiler les cadavres.
Des commissaires de section affrontèrent courageusement ces
scènes de meurtres pour essayer de sauver quelques détenus,
en répondant d'eux au péril de leur vie. L'abbé Sicard, le cé-
lèbre instituteur des sourds-muets, fut airacbé ainsi à la mort
par un noble dévouement. Le reste de la population assista
comme atterré, d'un air triste ou sombre, que les intéressés
prirent pour une approbation de ce qu'ils appelaient de légi-
times vengeances.
Le 4, les bandes d'égorgeiirs se portèrent à Bicétre, où elles
massacrèrent àea enfants détenus, qui étaient de simples ou-
vriers. En revenant, elles tucrent encore des femmes à la Sal-
pétrière, après de dégoûtantes orgies.
On compte de treize à quatorze cents victimes '. En debors
de la Salpêtriére deux femmes périrent. L'une d'elles fut la
malheureuse princesse de Lamballe, qui refusa de jurer haine
à la reine. Elle fut mutilée d'une manière affreuse, et sa tête
promenée au bout d'une pique sous les fenêtres du Temple.
Partout on signala l'absence de la force armée. Les com-
mandants de la garde nationale firent à ceux qui les interro-
geaient une réponse uniforme; ils n'avaient point d'ordres. Le
conseil général de la commune fut averti à plusieurs reprises;
mais une partie de ses membres était complice, l'autre terro-
risée. Il prit des mesures dérisoires. Il se contenta d'envoyer
dans les prisons quelques commissaires « pour calmer le.-« es-
prits » . ISIanuel parut à l'Abbaye et sauva plusieurs prison-
niers, au nombre desquels fut Beaumarchais. Billaud y parut
aussi, ceint de son écbarpe, mais pour promettre aux égor-
geurs vingt-quatre livres par tète. Le conseil ouvrit un crédit
de douze mille livres à cet eftet, le 3, dans sa séance du soir.
L'Assemblée législative fut avertie dans la soirée du premier
jour. C'était un dimanche, peu de députés étaient présents.
* On n'a pu déterminei- le chiffre exact avec une certitude absolue. M. Ter-
naux donne treize cent soixante-huit victimes comme le chiitre le plus pro-
bable. Histoire de la Terreur, t. HI.
[septembre 1792] M A RAT ET ROLAND. 375
Elle se hâta de préveiiir la commune. Tallien vint avec quel-
ques délégués du conseil pénéral déclarer qu'on n'avait rien
pu empêcher, la force armée disponible suffisant à peine pour
garder les harrieixs. Chabot, Bazire et quelques autres repré-
sentants furent envoyés aux prisons , où ils ne parvinrent pas
à se faire écouter.
Les organisateurs du massacre avaient cerné l'hôtel du mi-
nistre de l'intérieur pour l'empêcher de donner des ordres.
Roland n'adressa de réquisition que le 3 au maire et au com-
mandant de la garde nationale. Or, la garde nationale n'exis-
tait plus que de nom, de|)uis le décret qui l'avait mise à la
merci des sections. Les gens paisibles n'y paraissaient plus.
Santerre n'avait rien fait pour la reconstituer. Il ne voulut ou
ne put pas agir. Lui et Pétion eurent peur. Ce dernier ne se
montra que le 6, lorsque tout était fini. 11 alla à la Force, et
en arracha deux officiers municipaux qui continuaient d'y
siéger.
Danton affecta de se montrer terrible pour les masses , mais
d'une pitié indulgente pour les particuliers en faveur desquels
on le sollicita. Il sauva ainsi Adrien Duport, arrêté à Melun
comme suspect et en danger d'être conduit dans les prisons de
Paris.
Le comité de surveillance, fort de son impunité, expédia le 3
une circulaire aux départements, au nom de la commune. 11
leur annonça «qu'une partie des conspirateurs féroces détenus
dans les prisons avait été mise à nsort par le peuple : acte de
justice indispensable pour retenir par la terreur les légions de
traities cachés dans les murs de Paiis au moment où il allait
marcher à l'ennemi. La nation entière était invitée à adopter
ce moyen si nécessaire de salut public » . La circulaire sortait
des presses de Marat; elle fut envoyée sous le contre-seing du
ministre de la justice.
Ce jour-là, l'Assemblée ne s'occupa le matin que des affaires
de la guerre. Mais le soir Gensonné rompit le silence. Il pro-
posa , au nom de la commission extraordinaire des vingt et un,
un décret pour la sûreté des personnes et des propriétés. Les
députés avaient juré de maintenir l'égalité et la liberté, et de
mourir à leur poste. Or on était menacé d'une conflagration uni-
verselle. Les plus dangereux ennemis du peuple cherchaient à
l'égarer et à le livrer au désespoir. Il fallait rappeler celui de la
capitale « à sa dignité, à son caractère et à ses devoirs » , Il
376 LIVRE QUARAiSTE-SEPTIEME.
fallait inviter les bons citoyens à se rallier autour de l'Assem-
blée. Il fallait que le pouvoir exécutif, la commune, le maire,
les présidents de section, le commandant de la garde nationale
prissent des mesures, en rendissent un compte journalier, et
vinssent prêter un nouveau serment à la barre. Il fallait que ce
serment fût répété dans toute la France par les autorités con-
stituées.
On lut ensuite une lettre de Roland qui glorifiait la journée
du 10 août, rendue nécessaire par les complots de la cour,
mais ajoutait : « Il fiiut que les révolutions rentrent dans leur
lit... Si la désorganisation devient une habitude, si des hom-
mes zélés, mais sans connaissances et sans mesure, prétendent
se mêler journellement de l'administration et entraver sa mar-
che; si à l'appui de quelque faveur populaire, obtenue par une
grande ardeur et soutenue par un plus grand parlage, ils ré-
pandent la défiance, sèment les dénonciations, excitent la fu-
reur, dictent les proscriptions, le gouvernement n'est plus
qu'une ombre; il n'est rien. Hier fut un jour sur les événe-
ments duquel il faut peut-être laisser un voile ; je sais que le
peuple, terrible dans sa vengeance, y porte encore un reste de
justice ; il ne prend pas pour victime tout ce qui se présente à
sa fureur... Mais je sais qu'il est facile à des scélérats, à des
traîtres, d'abuser de cette effervescence, et qu'il faut l'arrêter.
Je sais que nous devons à la France entière la déclaration que
le pouvoir exécutif n'a pu prévoir ni empêcher ces excès , je
sais qu'il est du devoir des autorités constituées d'y mettre un
terme ou de se regarder comme anéanties... La Convention
serait obligée de s'assembler ailleurs si la liberté n'était pas
assurée à Paris... Que le législateur parle, que le peuple
écoute, et que le règne de la lui s'établisse. »
L'Assemblée comprit ce qu'il y avait de courage dissimulé
dans un langage qui en toute autre circonstance eût été odieux,
Elle vota l'impression de la lettre et son envoi aux quatre-vingt-
trois départements. Ce fut la contre-partie de la circulaire de
Marat.
Robespierre venait de dénoncer à la commune les hommes
de la Gironde comme des traîtres vendus à Brunswick, et de
faire voter que les ministres avaient perdu la confiance de la
nation. Marat et son comité eurent l'audace de lancer deux
mandats contre Roland et Brissot. Danton eut avec Marat une
altercation très-vive, et le força de les retirer.
[septembre 1T92] AUTRES MASSACRES. 377
La terreur était telle que presque tous les jonmaiistes se
crurent obligés de parler des massacres comme d'un événement
imprévu et malheureusement rendu inévitable. Ils atténuaient
ou dénaturaient les faits, imaginaient la découverte d'un com-
plot, une résistance des prisonniers, et trouvaient des torts aux
victimes. « Blâme sans vigueur, dit Carlyle , approbation sans
énergie , soumission à la nécessité et au destin » , telle fut l'at-
titude du public.
Marat et le comité de surveillance ne s'arrêtèrent pas. Sur
un arrêté de la commune portant qu'on purgerait toutes les
administrations des commis qui avaient donné des preuves
d incivisme, ils ordonnèrent des arrestations et recommencè-
rent à peupler les prisons. Des affiches menacèrent les signa-
taires des pétitions des huit mille et des vingt mille.
Il fallait pourtant arrêter cette fureur de proscription et de
sang. Le 4, Cambon dit aux députés : « Mettez vos têtes sur le
billot. » Le 5, seize citoyens dénoncèrent à l'Assemblée les affi-
ches de Marat. Le 6, les délégués des sections des Lombards,
des Arcis et du Marais, vinrent lui déclarer qu'ils se ralliaient
autour d'elle et l'invitera prendre sous sa sauvegarde les signa-
taires des fameuses pétitions. L'adresse de la section des Lom-
bards était, malgré la phraséologie révolutionnaire obligée, une
protestation vigoureuse contre les massacres. « Oui, législa-
teurs, en dépit des tyrans, vous resterez, nous resterons tous
libres, n Les pétitionnaires demandèrent à défiler an nombre
de six mille. L'Assemblée fit brûler les pétitions, afin qu'elles
ne pussent devenir des listes de proscription. Malheureusement
il s'en conserva des copies.
Les fédérés qui se rendaient aux frontières renouvelèrent les
scènes de massacre sur leur passage. Ils firent treize victimes
à Meaux, dix à Reims, où la garde nationale dut se réunir pour
les arrêter. Le duc de la Rochefoucauld, président du dépar-
tement de la Seine, fut assassiné à Gisors, le commandant
Juchereau à Charleville, le procureur syndic Bayeux à Caen.
Des bandes parcoururent le Calvados, brûlant les châteaux,
noyant les prêtres. Quatre prêtres turent massacrés à Couches,
près d'Autun. A Lyon, plusieurs officier- furent arrachés de la
prison de Pierre-Scize et égorgés, en dépit des courageux efforts
du maire Yitet et de la garde nationale. A Marseille, le corps
électoral applaudit aux massacres de Paris. Cependant les dé-
tenus furent sauvés.
378 LIVRS QUARANTE-SEPTIEME.
Les patriotes n'avaient cessé de demander que les prison-
niers enfermée à Orléans fussent transférés à Paris, car ils ne
vou aient pas que la haute cour pût les acquitter. Ces prison-
niers, été enl au nombre de soixante-dix-neuf. Les principaux
étaient Brissac, ancien commandant de la garde du roi, et le
ministre Delessart. On y comptait vingt-sept otficiers d'un régi-
ment accusé d'avoir voulu livrer Perpignan aux Espagnols, et
quelques bourgeois de la même ville impliqués dans cette accu-
sation. Le 25 août, l'Assemblée crut satisfaire les réclamants en
accordant que le haut jury serait renouvelé. Mais la commune
avait envoyé à Orléans dès la veille une bande de mille sicaires,
organisée et conimandée par Fournier l'Américain, l'homme
qui avait tiré sur la Fayette au Champ de Mars. Roland avait
eu la faiblesse de donner une commission à Fournier et de si-
gner l'ordre de la translation des prisonniers au château de
Saumiir. Fournier, se les étant fait livrer, les conduisit non à
Saumur mais à Versailles. Les administrateurs de Seine-et-Oise
se joignant à la municipalité firent de courageux mais vains ef-
forts pour empêcher un massacre trop prévu. Au moment où
l'escorte entrait dans la ville, le 9 septembre, une bande d'é-
gorgeurs la coupa en deiix. Soixante et onze prisonniers furent
passés par les piques; huit seulement échappèrent. Les égor-
geurs coururent en-^uite à la maison d arrêt, où ils tuèrent vingt
détenus. L'escorte demeura l'arme au bras. Le re>te des dé-
tenus ne fut sauvé que par 1 éneigie du maire Richaud et du
président du département Germain.
Le lendemain, !a baude des assassins fit son entrée à Paris
tambour battant. Danton, qui avait refusé d'écouter le prési-
dent du tribunal criminel de Versailles, accueillit Fournier en
lui disant : « Celui qui vous remercie, ce n'est pas le ministre
de la justice, c'est le ministre du peuple. » Roland fut obligé de
payer les frais de l'expédition '.
La bande de Fournier avait commis d'autres exploits; sans
parler des pillages et des vols, elle avait en passant à Etampes
tiré de prison les assassins du maire bimonneau, qui furent
menés en triomphe aux Jacobins.
Le massacre des prisonniers d'Orléans raviva la terreur et la
prolongea.
Le même jour, le 9, l'Assemblée étendait à tous les départe-
1 Teniaux, Histoire de la Terreur, t. IJI,
[septembre 1792] RÉ ACTION. VER GN I AUD. 379
menfs TinsUtution d'un tribunal spécial pour juger les crimes
politif|ues. Mesure terrible, qui avait cependant pour but
d'empêcher ces odieuses exécutions.
XXIX. — L'icbsence de police, la paralysie de la force pu-
blirpie et la libération d'un grand nombre de condamnés, la
furie des hommes qui avaient pris part aux massticres, rempli-
rent Paris de bandes de voleurs. Les attaques se multiplièrent
contre les personnes ; les voleurs arrachaient aux femmes leius
bijoux et leurs boucles d'oreilles sous prétexte d'incivisme. Le
mal fut tel, qu'une section, celle de l'Abbaye, proposa une
association générale de tous les citoyens pour se garantir x'éci-
proquemeut leurs propriétés et leurs vies. Le journal révolu-
tionnaire de Prudhomnie attaf|ua Marat et osa dire : « La jus-
tice du peuple est enfin satisfaite; il faut que la loi règne. »
La réaction s'enhardit quand on apprit que les élections
étaient peu favorables aux Jacobins dans les départements.
Pioland tiénonça à l'Assemblée les soustractions commises sur
les biens nationaux, dans les châteaux royaux, et particuliè-
rement aux Tuileries, par des hommes que conduisaient de pré-
tendus municipaux en écharpe. Il dénonça encore près de
cinq cents arrestations de personnes jetées dans les prisons par
l'ordre des sections ou du peuple, c'est-à-dire du premier venu.
Le 17, on s'aperçut que le Garde-Meuble avait été forcé pen-
dant trois nuits consécutives et qu'on en avait emporté les dia-
mants ; le poste de surveillance était abandonné depuis plu-
sieurs jours. Roland fut réduit à demander qu'on mît une force
armée quelconque à sa disposition; sinon, il abdiquait sa res-
ponsabilité.
Il semblait occupé uniquement de mettre sa réputation per-
sonnelle à couvert. Marat affichant des placards contre lui, il
y répondait par d'autres placards, où il disait : « Je suis ac-
cusé, je vais me défendre. » Il rappelait qu'il était né avec
quelque force dans le caractère, qu'il n'aimait pas le pouvoir,
qu'il méprisait la fortune, qu'il avait besoin du témoignage de
sa conscience, qu'il haïssait les factions. Pourtant il finissait
par reprendre une attitude plus ferme : « Que des lâches ou
des traîtres provoquent des assassinats, je les attends. »
Les commissaires de la commune envoyés dans les déparle-
ments lui donnaient d'autres sujets de plaintes. Chargés en
apparence de missions militaires, en réalité de la propa-
380 LIVRE QUARAISTE-SEPTIÈME.
gande pour Télection de représentants jacoLins, ils faisaient des
réquisitions arLitraires , prêchaient des doctrines subversives,
répandaient la circulaire du 3 septembre, destituaient les ma-
gistrats élus, créaient des comités de surveillance avec des
pouvoirs extraordinaires, et diffamaient les ministres. Les mu-
nicipalités d'Amiens et de Quimper, le département de la Haute-
Saône, arrêtèrent plusieurs d'entre eux. Roland déciai^a qu'il
avait été trompé dans ses choix et obligé de prendre des hom-
mes qu on lui imposait. Il fit, le 13, une circulaire où tout en
imputant leurs torts à le.xces du zèle, il les désavouait, et
avertissait les corps administratifs qu'il leur adresserait désor-
mais des instructions directement, sans intermédiaire.
Vergniaud prit la parole le IG. « Ne le dissimulons plus,
s'écria-t-il; il est temps de dire enfin la vérité. Les proscrip-
tions passées, le bruit des proscriptions futures, les troubles
intérieurs ont répandu la consternation et Teffroi. L'homme de
Lien se cache quand on est parvenu à cet état de choses que
le crime se commette impunément. Il est des hommes au con-
traire qui ne se montrent que dans les calamités publiques,
comme il est des insectes malfaisants que la terre ne produit
que dans les orages. Ces hommes répandent sans cesse les
soupçons, les méfiances, les jalousies, les haines, les vengean-
ces; ils sont avides de sang; dans leurs propos séditieux ils
aristocratisent la vertu même, pour acquérir le droit de la fou-
ler aux pieds ; ils démocratisent le crime, pour pouvoir s'en ras-
sasier sans avoir à redouter le glaive de la justice. Tous leurs
efforts tendent à déshonorer aujourd'hui la plus belle des cau-
ses, afin de soulever contre elle toutes les nations amies, de
l'humanité. »
Le 17, l'Assemblée vota une série de décrets destinés à déli-
miter les pouvoirs des commissaires. S'ils en sortaient, les mu-
nicipalités devraient les arrêter et avertir l'Assemblée nationale.
Les destitutions et suspensions prononcées par eux seraient
non avenues.
Roland dénonça, en même temps que le vol du Garde-Meu-
ble, des affiches qui menaçaient quatre cents députés. Cambon
s'écria : « On nous a promis de nous soutenir, il est temps qu'on
se levé. Nous avons fait notre devoir... Crions, il en est temps,
que tous les citoyens s arment. Requérons la force armée. » Le
soir, comme le bruit courait qu'on préparait un nouveau mas-
sacre dans les prisons, Vergniaud dénonça courageusement et
[septembre 1792, KLECTION DE LA CONVENTION. 381
avec toute sa force oratoire les mandats d'arrêt lances par la
commune de Paris ou plutôt par son comité de surveillance.
Le temps était arrivé de briser ces chaînes honteuses, d'écraser
celte nouvelle tyrannie. Il était, pour lui, résolu à défier les
poignards. « Périssent, s'écria-t-il , rAssemhlée nationale et sa
mémoire, pourvu que la France soit libre! » L'Assemblée se
leva d'un mouvement unanime et décida que les membres de
la commune répondraient sur leur tète de la sûreté de tous les
prisonniers. Pétion adhéra à cette déclaration.
Le 19, Delaunay dénonça un complot d'assassinat contre
plusieurs des députés sortants, puis lut une adresse aux Fran-
çais sur la nécessité de respecter les lois et le caractère sacré
des représentants. « Français, disait-il, toute vengeance popu-
laire, toute punition même d'un ennemi public, qui n'est j)as
revêtue des formes légales, est un assassinat. » L'adresse fut
votée sans délibération.
Cette énergie imposa au conseil général de la commune.
Il décida, le 18, que les membres du comité de surveillance
qui y étaient entrés sans qualité, comme Marat, cesseraient
d'en faire partie. Il afficha, le 19, une proclamation qui por-
tait : « Le calme ne peut naître que de l'observation des lois.
Jurons de maintenir la liberté et l'égalité, la sûreté des per-
sonnes et des propriétés, de protéger de tout notre pouvoir les
personnes maintenant détenues en prison, ou de mourir à
notre poste. »
Le 20, l'Assemblée avant de se séparer vota un décret que
Gen.^onné lui présenta pour la police de Paris. Chaque citoyen
devait avoir une carte signée de sa section, moyennant quoi il
pouvait, s'il était attaqué, requérir main-forte. Les mandats
d'amener devaient être signés du maire et de quatre magistrats
municipaux; le maire devait en rendre compte au Corps légis-
latif dans les trois jours. Les perquisitions domiciliaires, réduites
à des cas exceptionnels, étaient soumises à des formes déter-
minées. Le corps législatif pouvait seul faire sonner le tocsin
et tirer le canon d'alarme. On formerait dans chaque section
une réserve de cent hommes, mise sous les ordres du comman-
dant de la division militaire, pour marcher à la réquisition de
l'Assemblée. Le conbcil général devait être renouvelé par des
élections immédiates.
XXX. — Robespierre et les révolutionnaires radicaux qui
3S2 LIVRE QUARANTE-SEPTIÈME.
mpnaient la commune, dédaignant les efforts impuissants d'une
assemblée expirante, ne cherchaient qu'à exercer sur les élec-
teurs une force d'intimidation capal)h^ de rendre le-, Jacohins
maîtres de la Convention. S'ils y réussissaient, tout le pouvoir
passait dans leurs mains; s'ils échouaient, ils étaient perdus.
Robespierre avait voulu abolir le vote à deux de^^rés. Il y
renonça, pour ne pas soulever rAssend)lée contre un acte aussi
manifestement dictatorial. Mais il fit soutenir aux Jacobins,
puis dans les sections qui recevaient le mot d'ordre du club,
que tous les décrets de la future Convention ayant un carac-
tère constituant seraient soumis à la sanction ou à la révision
du peuple; que la royauté serait abolie et la mort décrétée
contre qui parlerait de la rétablir. 11 dicta aussi à la commune
un arrêté portant que l'on voterait à haute voix, et que les
sections auraient le droit de repousser les députés élus en cas
d'indignité.
Daunou dit qu'à Paris les assemblées primaires où l'on dési-
gna les électeurs du second degré furent inabordables aux bons
citoyens. Ces électeurs, au nombre d'environ neuf cents, se
réunirent le 2 septembre, jour où les massacres commencèrent.
Robespierre leur proposa de se transporter de l'hôtel de ville
dans la salle des Jacobins pour y être mieux sous les yeux du
peuple, et ce fut là en effet que l'assemblée électorale s'orga-
nisa le lendemain. Chacun des membres dut jurer qu'il n'avait
été affilié à aucune société anticivique et qu'il n'avait pas signé
les fameuses pétitions. Ce serment entraîna plusieurs exclusions
et des retraites volontaires. On procéda, le 5, à l'élection. Ro-
bespierre, Danton, CoUot d'Herbois, Manuel et Billaud- Va-
rennes furent élus sans difficulté. Les places suivantes furent
très-disputées, et comme il fallait un scrutin particulier pour
chaque nom, l'élection de vingt-quatre députés, plus huit sup-
pléants, exigea vingt-trois séances. Un certain nombre d'élec-
teurs ayant présenté pour la sixième place un candidat giron-
din, Kersaint, Robespierre, qui présidait, fit admettre qu'on
discuterait les personnes. A la faveur de cette discusijiou sa liste
passa tout entière. Desmoulins, Marat, Panis et Sergent en fai-
saient partie. Chabot présenta l'apologie de Marat en plaisan-
tant sur les massacres des prisons. Robespierre donna la
vingt-troisième place à son frère, Robespierre le jeune, qui n'a-
vait pas encore quitté Arras. La dernière, la vingt-quatrième ,
fut pour le duc d'Orléans , que proposaient ses affidés Sillery
[septembre 1792] LA FRANCE ET LES PARTIS. 383
et Laclos, et qui fut élu sous le nom révolutionnaire de
Philippe-E{]alité.
Hors de Paris, les commissaires des Jacobins firent encore
les plus grands eflorts pour le triomphe de leur parti. Ils
parvinrent à exclure ou à écarter beaucoup d'électeurs. A Or-
léans le club dirigea tout. Dix départements admirent le vote
à haute voix. Cependant Thorreur qu'inspiraient les massacres,
résultat frappant de la tyrannie démagogique, et les correspon-
dances non moins actives des Girondins, rallièrent à ces derniers
la majorité des électeurs patriotes , et ceux-là furent à peu près
les seuls qui votèrent. Car, sans parler de l'intimidation, beau-
coup d'hommes qui avaient acclamé ou même servi la révolu-
tion reculèrent le jour où ils virent le trône renversé et le roi
captif. Le chiffre des abstentions fut énorme. Une partie des
abstenants s'imaginaient que c'était un moyen de protester
contre ce qui pourrait survenir. En général la députation ne
fut recherchée que par des révolutionnaires ardents ou atta-
chés au parti dont le nom de Roland était devenu le symbole.
D'ailleurs, dans les départements éloignésde Paris, électeurs ou
candidats distinguaient assez mal les nuances toutes récentes
qui séparaient la Gironde de la Montagne, et Vergniaud de
Robespierre. Les deux tiers des élus furent des hommes nou-
veaux et inconnus. L'autre tiers renferma quatre-vingt-un mem-
bres de la Législative, ayant pi^esque tous siégé à la gauche,
et soixante-dix-sept constituants, parmi lesquels Grégoire, Pé-
tion, Buzot, qui avaient aussi siégé à l'extrême gauche, et
Sieyès, que sa renommée fit élire malgré lui.
Les Girondins, surpris par l'orage après avoir imprudem-
ment amoncelé les nuées, n'avaient eu le temps et le pouvoir
que de sonner le cri d'alarme. Ils revinrent dans la nouvelle
Assemblée tres-décidés à ressaisir le gouvernement qui leur
échappait, et pleins de confiance dans leurs talents, leur expé-
rience acquise et leur courage. Cependant leur défaite pesait
sur eux. La Législative, comme le dit justement à la dernière
heure le président François de Neufchâteau, léguait à la Con-
vention le soin de fonder la liberté, les lois et la paix. La Con-
vention devait-elle y réussir?
On ne peut achever de parler de la Législative sans lui recon-
naître, comme à la Constituante, le mérite d'avoir fait beaucoup
de lois, dont plusieurs étaient sages, ont passé dans nos codes,
et sont heureusement restées. Toutefois, la précipitation, l'abus
384 LIVIŒ QUARA^•TE-SEPT1E.\IE.
des détails, la manie de légiférer, les préjugés du temps, trop
souvent la passion du jour, ont sillonné cette œuvre de nom-
breuses imperfections, frappantes aujourd'hui. Son étude, qui
intéresse l'histoire de la législation, ne saurait ici trouver sa
place. Car c'était une œuvre de silence, étouffée alors par les
grondements de la tempête.
LIVRE QUAPiAÎ^TE-HUITIÊME.
LA CONVENTION.
PREMIÈRE PARTIE. 1792-21 JANVIER 1T93.
I. — Les Prussiens, maîtres de Long^vy, avaient paru le
31 août devant Verdun. La place fut canonnée quinze heures.
Elle était peu en état de résister. La municipalité fut d'avis de
capituler; le commandant Beaurepaire, vieil ofHcier, appuya
cet avis, puis se brûla la cervelle. Les Prussiens y entrèrent le
2 septembre. Frédéric-Guillaume voulait y proclamer la régence
de Monsieur; on Ten dissuada, de peur d'aggraver le sort de
Louis XVL
Entre l'Aisne et la Meuse, de Sedan à Sainte-Menehould,
s'étend une chaîne boisée, alors difficilement pénétrable à une
armée d'invasion. C'est l'Argonne. Dumouriez, au lieu de se
replier sur la Marne, comme le conseillait l'état-major, résolut
d'en occuper hardiment les défilés, surtout les deux plus im-
portants, ceux de Grandpré et des Islettes, et d'y arrêter l'en-
nemi aussi longtemps qu'il pourrait. Il s'y retrancha, les ferma
les 3 et 4 septembre, et appela deux autres armées à l'appuyer,
celle du nord, sous Ueurnonville, marchant vers Sedan, celle
du centre ou de Metz, sous Kellermann, qui avait remplacé
Luckner, marchant vers Sainte-Menehould et Chàlons.
On a revendiqué pour Servan l'honneur d'avoir conçu ce
plan '. Quoi qu'il en soit, Dumouriez lui écrivit : « Les défilés
de l'Argonne sont les Thermopyles de la France, mais je serai
plus heureux que Léonidas. »
Il gagnait ainsi du temps; il en faisait perdre à l'ennemi, qui
resta arrêté dix jours dennère la Meuse. Il rassurait les espi-its
effrayés, et relevait le moral de ses troupes, qui comptaient
beaucoup de volontaires et de recrues. Ce fut le 13 seulement
qu'un corps autrichien força un des passages. Dumouriez se
' Sybel, Histoire de [ Europe pendant la Révolution française , t. I.
vn. 25
38C LIVRE QUARANTE-HUITIÈME.
retira des Islettes sur Sainte-Menehould. Une panique à son ar-
riére-{jarde acheva de le convaincre que la composition de ses
troupes l'obligeait à une grande prudence, et que livrer une
bataille serait téméraire. Il se tira pourtant du danger, grâce à
lexpérience de ses divisionnaires et de ses maréchaux de camp.
Le 19, Kellermann le joignit en avant de Sainte-Menehould,
et campa sur les hauteurs voisines. Brunswick, qui arrivait de
son côté, essaya, le 20, d'enlever le moulin de Valmy, clef
de la position. Les deux armées engagèrent une vive canonnade
qui dura plusieurs heures. Deux fois les colonnes prussiennes
coururent à l'assaut par ordre de leur roi. Deux fois elles recu-
lèrent devant les Français, qui marchaient pour les recevoir la
baïonnette en avant, aux cris de Vive la nation! Les pertes
furent peu sérieuses. Elles ne s'élevèrent pas à huit cents
hommes de chaque côté '.
Brunswick s'arrêta. Il eût pu, étant maître de la route de
Chàlons, poursuivre sa marche jusqu'à Paris. C'était le plan du
roi de Prusse et celui des émigrés; mais il jugea téméraire de
l'exécuter en laissant une armée derrière lui. Il manquait d'ail-
leurs de subsistances. Il s'en procurait avec peine, à cause de
l'état afiVeux des routes qui s'opposait aux convois, et il A'oyait
ses troupes en proie à une épidémie irrémédiable. L'espoir
d'une contre-révolution en France était perdu; les habitants de
la Lorraine et de la Champagne se montraient très-hostiles à
l'étranger; aucune défection n'avait lieu. On s'était trompé en
croyant l'armée française désorganisée ; elle s'était retrouvée
à Yalmy. Brunswick jugea la prudence nécessaire, et n'osa
risquer une seconde bataille.
L'armée française avait sans doute passé par une crise grave.
Elle avait perdu par l'émigration beaucoup de généraux et
d'officiers. Mais les commandements supérieurs étaient toujours
aux mains d hommes éprouvés. Les armes savantes, l'artillerie
et le génie, avaient fait peu de pertes et conservaient leur su-
périorité. Les officiers restés au corps avaient trouvé dans la
suppression des distinctions nobiliaires et dans la foule des dé-
missions anticipées des chances inespérées d'avancement et de
cairièro. Les vides avaient pu être comblés avec des sous-offî-
cicrs et dei> volontaires, parce qu'on avait pu jusque-là les
' Duraouriez, dans ses Mémoires, réduit ce chiffre de moitié, Sybel encore
pi as.
[20 SEPTEMBRE 1792] . V I G T 0 1 R E D E V A LM Y. 387
choisir. Le plus gi^and danger que l'armée courût était le
relâchement de la discipline et l'inaction au milieu des troubles
civils. La guerre la sauva; elle se retrouva devant l'ennemi.
Cependant Dumouriez, qui en connaissait le fort et le faible
et qui savait combien l'administration militaire était désorga-
nisée, résolut, aussitôt le succès de Valmy obtenu, de néf^o-
cier. Il avait pris un secrétaire du roi de Prusse; il le charfrea
d'écrire à son maître qu'une prolongation de la PuerrC
aggraverait la situation de Louis XVL Mais le roi répondit
qu'il ne traiterait qu'avec Louis XVI remis en liberté, et quand
il serait garanti contre toute propagande révolutionnaire. Du-
mouriez , qui n'était le chef d'aucun parti, qui se savait
suspect à Paris, qui était obligé de ménager Danton et de re-
cevoir dans son camp Billaud et d'autres commissaires de la
commune, ne voulut pas s'engager à jouer le rôle de Monk ni
même à recommencer celui de la Fayette. La république ve-
nait d'être proclamée à Paris. Il demanda qu'elle fût reconnue,
et offrit aux Prussiens une paix séparée, à condition (lu'on ne
payerait aucune indemnité de guerre, que le territoire français
serait libre, et que les émigrés seraient abandonnés. Avec une
paix séparée, il se sentait en mesure de battre les Autrichiens,
et si le roi de Prusse refusait d'abandonner ses alliés, ce sur
quoi il ne s'abusait pas, il pensait que ce serait un moyen d'ar-
river à la paix générale aux mêmes conditions. Les autres géné-
raux, Kellermann, Valence, qui furent mêlés aux négociations,
jugeaient comme lui que la paix était nécessaire à la France,
et qu'elle était le plus sûr moyen de remettre Louis XVI sur
le trône. '
Ces négociations eurent peu de succès. Frédéric-Guillaume
objecta qu'il ne pouvait traiter avec un gouvernement qui
n'existait pas ni avec un général sans pouvoirs. La Prusse ne
voulait ni abandonner ses alliés ni les engager, car elle préten-
dait à une indemnité de guerre qu'elle comptait prendre en Po-
logne, et pour laquelle elle avait besoin de l'Autriche et de la
Russie. Brunswick publia, le 28 septembre, un second mani-
feste, et déclara que la coalition ne traiterait pas avant que
Louis XVI eût recouvré sa liberté et son autorité. Cependant il
se mit en retraite le 1" octobre. Dumouriez se contenta de
l'observer et de le faire surveiller à distance par Dillon. Il se
garda bien d'entreprendre la poursuite périlleuse d'un ennemi
encore formidable. Les Prussiens remirent Verdun à Dillon
25.
388 LIVRE QUARANTE-HUITIEME.
le 12 octobre, Longwy à Kellermann le 22, et repassèrent la
frontière.
La France fut donc sauvée, grâce à Tarmee et grâce à Du-
mouriez. Ce dernier n'avait été jusque-là qu'un aventurier po-
litique et militaire. Il révéla en présence des Prussiens un gé-
nie et une habileté qui le mirent hors de pair avec les autres
généraux. Il fut dès lors ce chef dune supériorité reconnue
qu'il fallait à l'armée, et qu'elle n'avait pas.
Cependant il trouva beaucoup d'envieux, à Paris surtout.
Les ministres girondins gardaient contre lui de vieilles rancu-
nes, lui envoyaient des ordres contradictoires, et se plaignaient
qu'il eût laissé la route de Paris découverte. Ils ne se rassurè-
rent que lorsque les Prussiens eurent définitivement quitté le
sol français. Les Jacobins, qui savaient ses relations avec
l'état-major de Brunswick sans en connaître le détail, lui firent
un crime de ne pas écraser l'ennemi, l'accusèrent de trahir,
de conspirer et de s'être vendu à la Prusse.
Ils ne manquèrent pas non plus de s'attribuer le succès à
eux-mêmes; car la commune avait prêché le patriotisme, en-
rôlé des volontaires, hâté les réquisitions, organisé un camp
sous Paris et des ateliers dans les églises, où les citoyenne» fai-
saient de la toile pour les tentes. En réalité, tout cela s'était
passé dans le désordre et le tumulte. Si l'enthousiasme patrio-
tique avait généreusement soulevé des milliers de volontaires,
ces volontaires compromirent souvent la discipline des troupes
régulières. Dumouriez les appréciait peu, surtout les fédérés,
qui maltraitaient les officiers, leur arrachaient les croix de
Saint-Louis, et ne parlaient que de massacrer les traîtres. Il
avait toujours combattu l'idée du camp sous Paris. Le général,
dit-il dans ses Mémoires , était plus embarrassé des mouve-
ment» de ses compatriotes que des quatre-vingt mille Allemands
qu'il avait devant lui. Sauvait-on la France en multipliant les
accusations de trahison , ou en dictant à la Législative des dé-
crets comme celui du 31 août, portant que Longwy une fois
repris à l'ennemi, la ville serait rasée et ses administrateurs
jugés militairement? Décret qui re»ta heureusement sans exé-
cution, comme tant d'autres.
II. — La Convention tint sa première séance le 21 septem-
bre, bien qu'une moitié à peine de ses membres fussent arrivés
à Paris. Elle nomma président Pétion, et secrétaires six Giron-
[21 SEPTEMBRE 1792] PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE. 389
clins connus; sans être crailleurs guidée par d'autres motifs que
la notoriété des noms.
Beaucoup de députés désiraient qu'on vérifiât les pouvoirs,
surtout ceux des élus de Paris; car les élections parisiennes
inspiraient aux départements une défiance très-justifiée. Mais
aucun n'osa soulever le premier jour un débat aussi formida-
ble; on le remit après d'autres questions urgentes, et il n'eut ja-
mais lieu '. On se paya de la raison que les irrégularités avaient
peu d'importance, eu égard au caractère populaire du vote.
Les premières motions furent très-incohérentes. Manuel de-
manda que le président fût logé aux Tuileries et reçût des hon-
neurs particuliers; cette idée lut repoussée fortement. Danton
se démit de ses fonctions de ministre, incompatibles avec son
titre de représentant. Il tenait à dégager sa responsabilité, car
il avait besoin d'impunité autant qi4e de pouvoir; ses collègues
s'étaient séparés de lui, et il avait l'ambition de se faire le Mi-
rabeau de la nouvelle Assemblée. Son langage aussi fier que
hardi , la véhémence de Chabot et des autres députés qui par-
lèrent les premiers, Tattitude ultra-révolutionnaire des tri-
bunes, triomphèrent vite des hésitations de l'Assemblée et
l'entrainèrent dans la voie fatale dont elle ne sortit plus*.
Elle vota l'abolition de la royauté, et le principe que la
constitution serait soumise à la ratification du peuple. « Les
rois, dit Grégoire, sont dans l'ordre moral ce que les monstres
sont dans l'ordre physique. » La république fut proclamée le
lendemain. Cette proclamation fit un grand effet. Quelque at-
tendue qu'elle fût, les royalistes s'en indignèrent comme d'un
sacrilège. En réalité on n'avait plus de choix. La république
était forcée. Il ne s'agissait plus que de la bien conduire. Aussi
l'Assemblée décida-t-elle que toutes les lois non abrogées ex-
pressément, tous les pouvoirs non révoqués ou suspendus de la
même manière seraient maintenus, et les contributions exis-
tantes perçues comme par le passé.
Dès le premier jour, des volontaires enrôlés et des pétition-
naires vinrent défiler dans la salle. Camus fit décider qu'on les
admettrait aux séances du soir seulement, pour ne pas déran-
ger les travaux de chaque journée.
Le 22, quelques députés, voulant prévenir toute réaction
1 Menioies de D . nou.
390 LIVRE QUARArs^TE-HUITIÈME.
des Feuillants, c'est-à-dire du parti de la monarchie constitu-
tionnelle , accusèrent les municipalités et les tribunaux à' inci-
visme, d'attachement à la royauté, et en demandèrent le re-
nouvellement immédiat. L'Assemblée, qui A-enait de voter le
maintien des autorités existantes, se liàta de se déjuger, et dé-
créta la réélection de tous les corps administratifs, municipaux
et judiciaires, y compris les justices de paix. Billaud saisit cette
occasion de demander la suppression de tous les tribunaux et
le remplacement des juges par de simples arbitres. L'ancien
constituant Chasset, conseiller au tribunal de cassation, repré-
senta que ce serait tout désorganiser et créer l'anarchie. Dan-
ton alors proposa de supprimer les conditions mises au choix
des juges. Chasset le combattit en démontrant que le juge de-
vait connaître la loi; qu'autrement les jugements seraient arbi-
traires; que la loi était la base nécessaire de tout ordre social.
D'autres membres objectèrent le danger de votes irréfléchis et
précipités. La Convention vota qu'en principe les juges seraient
élus parmi tous les citoyens, et se contenta de renvoyer à une
commission les détails du décret.
Roland présenta le compte succinct de son administration,
et Cambon un état de la trésorerie. Roland demanda que la
Convention exprimât sa confiance dans le pouvoir exécutif, et
s'entourât d'une force armée imposante. Il représenta que l'ac-
tion du j)ouvoir exécutif avait été constamment entravée par la
commune. 11 se plaignit des commissaires, de leurs actes, dont
il ne pouvait être responsable, de leurs dépenses, qui n'étaient
nullement autorisées. Il exposa comment il s'était vu obligé
d'en rappeler quelques-uns; on décida qu'ils le seraient tous.
En revanche il sollicita l'Assemblée d'en envoyer elle-même là
où il serait nécessaire. Cette idée fut adoptée. Dès les premiers
jours la Convention envoya des commissaires à Orléans, à Lyon,
oîi avaient eu lieu quelques troubles, à l'armée de Champa-
gne, à celle des Alpes, à Rayonne, à Perpignan.
Un sentiment planait au-dessus de ces discussions prélimi-
naires, celui de l'incertitude immense dans laquelle la France
était jetée. La masse honnête de l'Assemblée sentait qu'il fal-
lait arrêter à tout prix la désorganisation et les désordres. Mais
les représentants de Paris, flanqués d'un groupe d'exaltés élus
dans les départements par leur influence, se tenaient prêts à
défendre les actes de la commune, auxquels ils avaient la plu-
part concouru. Car, remarque le député Meillan, les septem-
[septembre 1T92J ATTAQUES G0:NTRE LES SEPTEMBRISEURS. 391
briseurs et les voleurs du gai de -meuble n'avaient à choisir
qu'entre le pouvoir et Téchafaud.
La lutte éclata le 24. La Convention apprit qu'un courrier
avait e'té arrêté dans la Marne, et que le procureur syndic du
département avait fui. Kersaint s'écria : « Il est temps d'élever
des écliafauds pour les assassins et pour ceux qui prêchent
l'assassinat. »
Tallien réclama l'ajournement. « L'ajournement , s'écria
Vergniaud, c'est l'anarchie. » Les septembriseurs et leurs com-
plices protestèrent contre le danger d'allumer la guerre civile,
et soutinrent qu'il fallait se contenter des lois existantes. Lan^^
juinais, Buzot, les combattirent. Buzot, qui reparaissait à la
droite de la Convention après avoir été de l'extrême gauche à
la Constituante, orateur habitué à lutter contre les majorités,
appuya la proposition de Kersaint. « Je dis qu'il faut une loi
contre ces hommes infâmes qui assassinent parce qu'ils sont
trop lâches pour attaquer. Il faut que nous n'ayons rien à crain-
dre et que les départements le sachent... Croit-on nous rendre
esclaves de certains députés de Paris? » Sur sa motion, l'xVs-
semblée rendit à la presque unanimité trois décrets, portant
qu'il lui serait rendu compte de l'état de la république et de
celui de Paris; qu'une loi serait faite contre la provocation au
meurtre et à l'assassinat; qu'elle aurait à sa disposition une
force armée créée exprès et prise dans les quatre-vingt-trois
départements.
Ainsi les Montagnards commencèrent par être battus. Fabre
d'Églantine, secrétaire et séide de Danton, alla le soir aux
Jacobins crier qu'il fallait à tout prix faire rapporter ces dé-
crets. Le lendemain, un député du parti, Merlin, s'empressa
de rouvrir la discussion, qui prit une vivacité nouvelle. Le gi-
rondin Lasource s'éleva contre le despotisme de la commune.
Il rappela ses menaces, ses violences, le mandat d'arrêt lancé
contre Roland, les actes et les projets d'usurpation. On l'accusa
de calomnier le peuple. « Je distingue, répondit-il, entre le
peuple et les scélérats qui se couvrent de son nom. »
Jusque-là on n'était pas sorti des {jénéralités. Rebecqui, l'ami
de Barbaroux, et l'un des chefs des Marseillais, dénonça le
parti de Robespierre. L'idée d'une dictature était dans l'air.
Bien des gens y croyaient, et supposaient que Danton, Marat
et Robespierre y aspiraient; qu'ils n'avaient même pas fait
proclamer la république dans un autre but.
392 LIVRE QUARAISTE-HUITIEME.
Danton , se sentant frappé , se félicita de trouver roccasion
d'une explication fraternelle. Il eut la prudence de désavouer à
demi Marat, tout en cherchant une sorte d'excuse à ses fureurs.
Il proposa la peine de mort contre quiconque parlerait de dic-
tature ou de triumvirat, mais il demanda la même peine contre
quiconque voudrait morceler la France et en détruire l'unité.
Paris défendait cette unité contre les départements et leurs
tendances au fédéralisme.
Buzot répondit que personne ne songeait à rompre l'unité
de la France, qu'il fallait repousser des insinuations perfides,
et que l'essentiel était de prévenir toute dictature. Cependant
les propositions de Danton furent renvoyées à une commission
chargée de les convertir en décrets.
Robespierre, mis en demeure de se défendre personnelle-
ment, triompha de ce qu'on n'articulait contre lui aucun fait
précis Son apologie fut diffuse et fatigante; mais servi par son
orgueil même, il eut le talent d'identifier sa cause à celle de la
révolution. Il exposa qu'il avait lutté contre tous les partis
« avec un courage acre et inflexible « ; qu'il avait bravé la co-
lère de tous les ambiteux et de tous les intrigants. Il déclara
qu'il ne descendrait pas à se justifier, que l'accusation portée
contre lui était un crime , et il défia aucun de ses adversaires
de la signer.
Barbaroux se leva, dit qu'il acceptait le défi, et qu'il signait
la dénonciation. Jeune, ardent, prompt à un enthousiasme
méridional, il avait conduit à Paris les fédérés marseillais et
marché au premier rang des hommes d'action. Mais le contact
des meneurs avait choqué en lui un fonds de sentiments géné-
reux. Marat lui avait inspiré le dégoût, Robespierre une dé-
fiance et une répul^ion insurmontables. Les journées de sep-
tembre avaient soulevé son indignation. Un voyage récent à
Marseille lui avait dessillé les yeux; il n'avait pu entendre sans
colère les applaudissements donnés par les siens aux massacres
de Paris. 11 était revenu avec la même fougue, mais résolu cette
fois à la tourner contre les anarchistes. Il raconta qu'avant le
10 août Panis et d'autres avaient représenté Robespierre comme
le chef futur du gouvernement, et il montra les différents actes
de la commune de Paris comme autant d'échelons par lesquels
il s'élevait à la dictature. Quel était le but des usurpations de
la commune? Pourquoi s'opposait-on à la création d une garde
tirée des quatre-vingt-trois départements? Pourquoi se servait-
(septembre 1792] M A RAT A LA TRIBUNE. 393
on contre cette garde des arguments employés contre le fameux
camp de vingt mille hommes? Le temps était venu de ramener
la municipalité de Paris dans la limite de ses attributions. Bar-
baroux rappela en terminant qu'il s'était battu pour la liberté
et que Robespierre s'était contenté de parler pour elle.
Cambon fit aussi un réquisitoire complet contre la commune
et ses usurpations; il s'étonna qu'on n'eût pas procédé à son
renouvellement décrété par la Législative. Il était de Montpel-
lier, et c'était le Midi qu'on accusait particulièrement de fédé-
ralisme. « Les pays méridionaux, dit-il, veulent l'unité répu-
blicaine. » Les députés se levèrent en s'écriant : « Nous la
voulons tous. » « Mais, ajouta Cambon, ils veulent la liberté
tout entière. Si l'on veut prouver qu'on ne veut pas la dicta-
ture, qu'on exécute les lois. )>
Alors un député du Nord vint protester contre la conduite
et le langage des commissaires envoyés à Douai, Un député
de Seine-et-Marne imputa les massacres de Meaux à ceux qui
avaient paru dans cette ville.
Panis s'efforça d'atténuer les faits cités par Barbaroux. Tout
à coup on aperçut Marat à la tribune. Avec sa mise négligée,
sa figure livide, sa tète enveloppée d'un mouchoir, on crut voir,
dit Ternaux, apparaître le spectre de septembre. Un cri s'éleva,
d'indignation et de dégoût, Lacroix insista pour qu'on l'enten-
dît. «J'ai dans cette assemblée, dit Marat, un grand nombre
d'ennemis personnels. — Tous, tous! lui cria-t-on des dif-
rents côtés. — Eh bien, reprit-il, je les rappelle à la pudeur. »
Il revendiqua pour lui seul l'idée d'avoir demandé un triumvir
ou un dictateur, qu'il voulait investir d'un seul pouvoir, celui
d'abattre les tètes criminelles. « Me ferez-vous un crime, ajouta
t-il, d'avoir appelé sur la tête des coupables la hache vengeresse
du peuple? Non! si vous l'osiez, le peuple vous démentirait. »
Yergniaud, exprimant la répugnance qu'il sentait à rempla-
cer à la tribune un homme « dégoûtant de calomnies, de fiel et
de sang » , dénonça la circulaire du 3 septembre et les instruc-
tions de la commune à ses commissaires. Boileau de l'Yonne
produisit encore plus d'effet en lisant un article où Marat sou-
levait le peuple contre les députés. L'article finissait ainsi : «0
peuple babillard, si tu savais agir ! » On cria de plusieurs côtés :
«A l'Abbaye! » et Boileau déposa un décret d'accusation. Ma-
rat balbutia quelques explications, et obtint de faire écouter un
autre article qu'il disait mieux exprimer sa pensée. Puis, tirant
394 LIVRE QUARANTE-HUITIÈME.
un pistolet de sa poche, il se l'appliqua au front, en déclarant
qu'il se serait brûlé la cervelle si ses ennemis avaient arraché
à rAssemblée un décret d'accusation contre lui. L'Assemi)!ée
paraissant plus surprise qu'émue d'une scène où le ridicule le
disputait à l'odieux, l'ami du peuple descendit de la tribune en
disant : « Eh bien, je resterai parmi vous pour braver vos
fureurs. »
Couthon profita de cette surprise pour proposer l'ordre du
jour, en alléguant qu'il fallait s'occuper des choses et non des
personnes. Les nouveaux députés, c'est-à-dire la majorité,
avaient été frappés de l'audace de Danton, de l'entêtement de
Robespierre et de l'effronterie de Marat ; mais ils avaient trouvé
Robespierre encore plus vain qu'ambitieux ', et Marat, un fou
atroce, moins danrjereux pourtant qu'ils ne le pensaient d'a-
bord, vu l'absurdité de ses plans sanguinaires et la franchise
impudente de ses aveux. L'ordre du jour fut voté. On pro-
clama ensuite la république une et indivisiljle, comme si cette
proclamation dût dissiper le fantôme du fédéralisme.
Le conseil général de la commune fit une espèce de soumis-
sion, et abandonna ce qui restait du comité de surveillance.
Les nouveaux députés voulurent croire que la commune se
montrerait plus réservée, qu'on avait annulé ou affaibli Robes-
pierre en l'humiliant dans son orgueil, et Marat en le désignant
à la réprobation publique comme un reptile venimeux. Ils
étaient inexpérimentés; ils ne se connaissaient pas les uns les
autres, et ils avaient, en qualité de républicains et de patriotes,
une confiance singulière, dont les Mémoires de Meillan, l'un
des plus judicieux pourtant, portent l'empreinte naïve. Ils se
disaient que grâce à Dumouriez on n'avait au dehors qu'un en-
nemi, l'Autriche ; que le roi de Prusse avait abandonné la par-
tie; qu'à l'intérieur les aristocrates se résignaient; que les pa-
triotes étaient triomphants, comme le prouvaient les élections;
que la Convention « ofhait des talents, des lumières, des vues
pures, un civisme éprouvé» . Nous voulions le bien de l'Etat,
ajoute Meillan, nous le voulions promptement. et nous étions
arrivés à Paris avec l'espérance de ternuner nos travaux dans
l'espace de trois ou quatre mois.
A cette majorité pleine d'illusions il eût fallu un chef. Or,
quel pouvait être ce chef? Ce n'était pas Roland, avec son en-
* Mémoires de Datinou.
[ocTonRE 1792] ROLE EMBART.ASSÉ DES GIRONDIZ^S. 395
tétement, ses maladresses, ses aveux honnêtes de sa faiblesse,
Roland , homme d'Etat improvisé , incapable d'imposer une
volonté ou une direction, et auquel Condorcet a fait encore
trop d'honneur en l'appelant un la Fayette civil. Ce n'était pas
Brissot, républicain par accès, qui avait joué un rôle trop plein
d'ambiguïté et de contradictions, qui avait d'ailleurs échoué
comme chef de parti dans la Législative. Ce n'était pas Ver-
gniaud, admirable par la magnificence toujours égale de sa pa-
role, mais dont l'esprit avait quelque chose de vague et le ca-
ractère de nonchalant. Vergniaud allait rarement au bout de
son idée; il se livrait à l'éloquence politique comme un artiste
qui cherche la perfection de son art. Guadet avait de la fougue
et Lanjuinais de la vigueur, Gensonné de l'à-propos et un esprit
pénétrant. Mais le talent, le counge, la raison même, car ils
l'eurent alors, ne suffisaient pas. Les Girondins formaient un
état-major brillant, sans général et trop souvent sans soldats.
Madame Roland, qui les admirait et qui les inspirait quelque-
fois, mais qui avait bien plus la pénétration d'une femme d'es-
prit que le génie d'un homme politique, était la première à
déplorer qu'ils fussent incapables de suivre un plan déterminé.
Elle constatait tristement que la France était épuisée d'hommes.
Les orateurs de la Gironde prirent sur la Convention l'as-
cendant qui appartient au courage , au talent et au succès
oratoires ; ils ne surent pas la conduire, parce qu'ils manquaient
eux-mêmes de direction. Ils avaient été jusque-là le jouet des
événements; ils le furent encore. Ils avaient préparé la répu-
blique, sans savoir s'ils la voulaient; ils ne firent que précipi-
tera terreur en sachant qu'ils ne la voulaient pas. Toutes leurs
victoires furent incomplètes; ils ne renversèrent pas leurs ad-
versaires; ils leur firent seulement des blessures qui les rendi-
rent furieux. Ils avaient trop concouru à détruire les anciens
éléments d'ordre pour les reconstituer, et pour réussir là où les
constitutionnels avaient échoué. La défiance ayant toujours été
leur arme, ils ne surent jamais inspirer la confiance dont ils
eurent besoin. On doutait de leur foi dans l'avenir de la répu-
blique. Républicains forcés, on leur cherchait quelque idée,
quelque vue particulière, une restauration ou une régence, on
ne savait sous quelle forme; peut-être une fédération ou un
sénat. Leurs talents mêmes devinrent un crime aux veux des
patriotes vulgaires, jaloux d'eux comme d'une nouvelle aris-
tocratie.
396 LIVRE QUARANTE-HUITIEME.
111. — Le ministère, qui faisait les fonctions de pouvoir exécu-
tif, se désorganisait. Danton s'était retiré. Servan, sentant son
impuissance, donna sa démission, et prit un commandement aux
Pyrénées. Roland offrit la sienne, se disant accablé de dégoûts.
Buzot et d'autres députés, comprenant le péril, insistèrent pour
que l'Assemblée lui exprimât un vote de confiance chaleureux;
on le décida à garder son portefeuille, et il déclara avec em-
phase qu'il le garderait jusqu'au bout. Malheureusement les
choix faits pour compléter le ministère furent détestables. Ro-
land fit nommer à la guerre Pache, ancien commis de la ma-
rine, qu'il croyait sa créature, et qui lui échappa pour se livrer
aveuglément aux Jacobins. La justice fut donnée à Garât, lit-
térateur sans talent, d'opinions modérées jusque-là, mais qui
se montra faible jusqu'à la bassesse. Les derniers ministres de
la monarchie avaient été médiocres; les ministres de la répu-
blique joignirent à une médiocrité plus grande encore le manque
de caractère et de conscience.
Roland demandait que Danton rendît compte dans les formes
voulues des dépenses secrètes de son département. Danton
prétendit l'avoir rendu à ses collègues. Roland afl'irma n'en
avoir pas connaissance. Le débat fut porté le 18 octobre de-
vant l'Assemblée. Elle reconnut que le compte du ministre de
la justice avait été rendu, mais en gros.
L'Assemblée exigea aussi les comptes de la commune et sur-
tout du fameux comité de surveillance. Car on avait porté à
l'hôtel de ville tout ce qui avait été pris depuis le 10 août dans
les châteaux royaux ou sur les suspects, et cela montait à une
valeur de plusieurs millions. Il y avait eu des détournements ; la
preuve en fut acquise plus tard. Le comité essaya de donner le
change; Marat dénonça un prétendu complot formé par des
députés pour effacer les machinations de la cour. Kersaint,
Rewbell, Gambon, Guadet, repoussèrent ses insinuations per-
fides, ainsi que les menaces de la Montagne. L'Assemblée ne
se laissa pas arracher un bill d'indemnité; les membres du co-
mité furent obligés, par un décret du 30 octobre, à restituer
aux caisses publiques l'argent et les bijoux dont ils étaient
nantis et dont ils n'avaient pu présenter aucun compte.
Une autre liquidation nécessaire fut celle des caisses de se-
cours, destinées à l'échange des petits assignats contre du nu-
méraire. Les municipalités avaient dû établir beaucoup de
caisses de ce genre. Celle de Paris était en faillite et demandait
[octobre 1792] LIQUIDATION DE L A COMMUNE. o97
continuellement à l'Assemblée des avances provisoires. Cam-
bon finit par se lasser, et fît voter, le 25 octobre, la mise en
accusation des membres de la commune. Un des anciens admi-
nistrateurs municipaux restés en fonctions depuis le 10 août,
le banquier Bidermann, ami de Clavière, vint dévoiler à la
Convention la confusion, l'anarchie qui régnaient à l'hôtel de
ville, et accusa les intrus du conseil général d'avoir tout désor-
ganisé.
Récriminations des délégués de la commune, qui se défendi-
rent en insultant l'Assemblée et en jurant qu'ils avaient sauvé
la France. Comme il fallait rembourser les créanciers des cais-
ses de secours, Cambon imagina un svstème de remboursemenf
tel quel, qui mettait la liquidation à la charge des départe-
ments. Elle coûta dans celui de la Seine plus de cinq millions.
En même temps on pressa la réélection du conseil général, et
le ministère de l'intérieur fut chargé de veillera ce qu'elle se
fît dans les formes qu'exigeait la loi. Car beaucoup de sections
prétendaient y procéder à haute voix, comme on avait fait pour
l'élection des députés de Paris. Les Jacobins soutenaient que
chaque portion du souverain avait droit d'user de sa souverai-
neté comme elle l'entendait.
L'Assemblée n'attendit pas l'exécution de ces mesures pour
nommer dans son propre sein un nouveau comité de sûreté
générale, chargé de statuer sur les arrestations, et sur la mise
en liberté des détenus provisoires, Delaunay, rapporteur de ce
comité, flétrit le 2 septembre comme on ne l'avait pas encore
fait. «Assassiner, dit-il, des citoyens sous la protection de la
loi, c'est assassuier la loi même. 11 faut que nous périssions ici,
ou que le règne des lois renaisse, que l'anarchie expire, et que
la hache révolutionnaire ne soit plus dans les mains des scélé-
rats un instrument de terreur de crimes et de vengeances.»
Les Jacobins s'alarmèrent de voir l'ascendant que leurs ad-
versaires prenaient sur l'Assemblée. Ils s'alarmèrent bien plus
quand ils virent les comités se former et se remplir de Giron-
dins, entre autres le comité de constitution, que Sieyès, Payne,
Brissot, Vergniaud, Gensonné, Condorcet, composèrent avec
Barère et Danton.
Ils entreprirent alors contre eux dans leur club une campa-
gne en règle. Brissot fut rayé de leurs listes à cause de sa con-
duite oblique et tortueuse. Couthon y dénonça les Brissotins
comme des gens fins, subtils, ambitieux, qui voulaient main-
398 LIVRE QUARANTE-HUITIÈME.
tenant la république, mais qui voulaient aussi Taristocratie ,
c'est-à-dire se perpétuer dans leur influence, disposer des pla-
ces et surtout des trésors de l'Etat. Ils avaient prétendu acca-
parer le ministère sous le roi; maintenant ils prétendaient acca-
parer le ministère, l'administration, et concentrer l'autorité
aux mains de quelques familles. Les Jacobins soutenaient que
c'étaient eux-mêmes qui étaient le peuple , que la république
était leur ouvrage, qu'il leur appartenait de la consolider et de
la gouverner. Robespierre déclara qu'il fallait continuer contre
Vincivisme et Xintrigue la guerre qu'on avait faite contre le
royalisme et l'aristocratie. Brissot publia son apologie, et répon-
dit qu'il fallait continuer la guerre, mais contre l'anarchie.
Robespierre s'éleva surtout contre la garde de sûreté que de-
mandaient les Gu'ondins. Cette maison militaire dont les légis-
lateurs prétendaient s'entourer était une injure et une menace
poui le peuple de Paris. « Ils veulent qu'on les garde, écri-
vait-il, quels crimes veulent-ils donc commettre?» Pour cal-
mer les sections, où Tonne parlait que de guerre civile, Buzot
exposa que cette garde se composerait en tout de quatre mille
quatre cent soixante-dix hommes, que chaque département y
enverrait autant de fois six hommes qu'il comptait de députés,
que ces hommes seraient choisis par les conseils généraux, et
que le commandant seul serait nommé par la Convention, Les
Jacobins répliquèrent que ce serait toujours là le noyau d'une
armée, facile plus tard à grossir; qu'une garde prétorienne ne
convenait qu'à des tyrans; que les Girondins s'en serviraient
pour quitter Paris oîi leur conduite était démasquée, et pour
exécuter leurs projets de fédéralisme.
IV. — Le combat de Valmy, la retraite de Brunswick, la
confiance que l'armée s'était retrouvée, avaient fait disparaître
un danger imminent. Mais la guerre n'était teiminée que sur
un point.
Le duc Albert de Saxe-Teschen, qui commandait une armée
autrichienne à Mons, voyant la frontière du Nord à demi dé-
garnie par les troupes que Dumouriez en avait rappelées, prit
l'offensive, occupa Roubaix et d'autres villes ouvertes, et mit
le siège, le 16 septembre, devant Lille. Les autorités deman-
dèrent qu'on renforçât la garnison; Roland se contenta de leur
répondre que la principale espérance de l'ennemi était de trou-
ver des lâches ou des traîtres. Lille fut bombardée pendant
[octobre 1792] eus T INES SUR LÉ RHIN. 399
huit jours, du 29 septembre au 5 octobre; mais les habitants
ne démentirent pas leur renommée d'héroïsme. Il firent la
même résistance qu'ils avaient opposée au prince Eugène en
1 708, et les Autrichiens, n'ayant pas assez de forces pour investir
entièrement la place, se retirèrent.
On avait formé une armée du Midi ou des Alpes, compre-
nant deux divisions, l'une à la frontière du Dauphiné, l'autre
sur le Var, et destinées à agir contre le roi de Sardaigne, ma-
nifestement favorable à la coalition, quoiqu'il n'eût pas déclaré
la guerre. Les généraux Montesquiou et Anselme, après avoir
eu beaucoup de peine à mettre les divisions en état d'entrer en
campagne, se trouvèrent prêts au mois de septembre. Montes-
quiou occupa la Savoie le 22, sans coup férir. Anselme, sou-
tenu par l'amiral Truguet et la flotte de Toulon, entra de son
côté à Nice le 29, sans plus de résistance. Les Piémontais se
retirèrent partout; ils abandonnèrent même le fort et l'arsenal
de Villefranche.
Tous les généraux étaient naturellement suspects, moins
pour leurs opinions supposées, car la plupart étaient alors em-
barrassés d'en avoir une, qu'à cause de la force dont ils dispo-
saient. Montesquiou Tétait à cause de son nom, de son honnê-
teté, des plaintes qu'il faisait de l'indiscipline des volontaires.
La Convention, qui donnait à ses commissaires le pouvoir de
destituer les généraux et leur état-major, en envoya trois à l'ar-
mée des Alpes pour apprécier les causes de son inaction. Les
commissaires arrivèrent après son entrée en Savoie. L'Assem-
blée décréta qu'il serait maintenu dans son commandement.
Dumouriez avait ordonné à Biron de s'avancer avec l'armée
du Rhin dans la direction de Coblentz pendant la retraite des
Prussiens, sans toutefois se mettre hors de portée de Keller-
mann , qui demeurait sur la Moselle , et qu'il devait soutenir.
Biron détacha son avant-garde sous les ordres de Custines.
Celui-ci se jeta dans le Palatinat, occupa les 30 novembre
et 1*' octobre Spire et Worms, qui ne furent pas défendues, y
enleva des magasins et y frappa des contributions extraordi-
naires, en ayant soin de faire peser surtout ces contributions sur
le clergé et les nobles. Comme les bords du Rhin appartenaient
généralement à des princes ecclésiasticjues, et que la féodalité
s'y était maintenue mieux qu'ailleurs, Custines y fit des procla-
mations aux révolutionnaires allemands, qui malgré leur petit
nombre lui Drêtèrent un concours actif. Ces proclamations lui
MO LIVRE QUARAINTE-TIUITIÈME.
valurent les applaudissements des Jacobins et les élofjes de la
Convention ; il en fut récompensé par le titre de général en
chef. Enivré de ces faciles succès, il les poursuivit, et marcha
sur Mayence, qui lui fut livrée le 21 oclohre, sans résistance.
Le lendemain, deux de ses lieutenants entrèrent à Francfort,
ville ouverte, la frappèrent d'une contribution et saisirent qua-
torze millions dans des maisons de banque. Les Français, à
peine entrés à Mayence, y formèrent des clubs, et « plantèrent
l'arbre de la liberté sur le sol allemand » .
Custines était un excellent officier de cavalerie, très-capable
de faire une pointe en pays ennemi, mais trop aventureux pour
conduire la guerre ou la politique. Il fxiisait valoir l'avantage
d'effrayer les petits Elats de l'Empire, et de les détacher ainsi
de l'Autriche. En effet, il causa par son entrée à Francfort
une panique subite qui s'étendit au loin. Mais les princes dont
il violait la neutralité se réfugièrent précisément dans les bras
de l'Autriche, et si la prop;igande révolutionnaire réussit sur
un point, elle souleva contre nous les passions du reste de
l'Allemagne ; les contributions irritèrent toutes les classes.
Enfin Custines, qui avait dû son succès à l'absence d'ennemis,
n'ayant rencontré jusque-là que quelques détachements impé-
riaux ou hessois, se trouva compromis à Francfort, et obligé
de réclamer que l'armée de Metz marchât sur Trêves pour y
retenir Brunswick et les Prussiens.
Dumouriez poursuivait un autre but. Il voulait exécuter son
plan d'occuper la Belgique, plan formé depuis six mois. A peine
vit-il Brunswick en retruite, qu'il fit converger ses différents
corps vers le département du Nord. Rien n'était plus nécessaire
que de repousser les Autrichiens de la Flandre comme on avait
repoussé les Prussiens de la Champagne. Dumouriez se propo-
sait de soulever ensuite la Belgique contre les Autrichiens, de
lui rendre son indépendance et d'en faire pour la France une
alliée, moyen d'arriver à une paix générale. 11 sentait la puis-
sance exceptionnelle que ses succès lui avaient faite, et il pré-
tendait s'en servir. 11 était ambitieux et décidé à ne pas se sa-
crifier aux révolutionnaires de Paris. Il savait que sa gloire était
un titre de plus à leurs haines jalouses.
11 les méprisait, eux et leurs insultes. Pendant que ses troupes
se rendaient en Flandre, il passa par Paris, et exposa ses plans
aux ministres. Il avait eu soin d'accu>eillir favorablement à son
camp Westermann, agent de Danton, et les différents commis-
[ocTOBKE 1782] DLWIOURIEZ A PARIS. SES PLANS. 401
saires de rAssemblée ou de !a commune. En même temps il
n'avait pas laissé entamer la discipline par les volontaires; il
avait traité sévèrement à Retlie) un de leurs bataillons coupa-
ble de plusieurs meurtres , el lui avait fail une proclamation où
il disait : « Ceux d'entre vous qui ne sont pas des scélérats sont
des lâches qui n'ont pas osé s'opposer à un crime. »
Le 12 octobre, il se rendit à la Convention et s'y fit applau-
dir, évitant tout ce qui pouvait donner à sa démarche une res-
semblance quelconque avec celle de la Favetle. Il alla !e soir
à l'Opéra, suivant l'usage des généraux victorieux. Le lende-
main il visita la section des Lombards, une des plus réaction-
naires, puis il se fît conduire par Santerre aux Jacobins; il y
embrassa Robespierre et fit une allocution dans le style du lieu.
« Vous avez , dit-il aux assistants , déchiré l'ancienne histoire
de France. D'ici à la fin du mois j'espère mener soixante mille
hommes pour attaquer les rois et sauver les peuples de la ty-
rannie. » 11 demanda lui-même l'impression d'un discours ridi-
culement emphatique de CoUot d'Herbois, qui lui exprimait
des défiances brutales et lui disait : « Tu ne nous tromperas
pas. La France entière t'observe; tu n'as qu'à choisir entre
l'immortalilé et l'infamie. »
Marat eut l'audace d'aller dans sa carmagnole rouge, ac-
compagné de deux représentants jacobins, lui demander, au
milieu d'un bal où il assistait, des explications sur le châtiment
des volontaires parisiens. Dumouriez lui tourna le dos et
l'acteur Talma le mit à la porte. Il se rendit aux Jacobins,
puis à la Convention , pour y dénoncer les généraux perfides
qui conspiraient peut-être, et soulever des scènes de tu-
multe.
Dumouriez se fit livrer pour l'expédition de Belgique le ma-
tériel du camp formé sous Paris, camp qu'il avait toujours jugé
ne pouvoir servir à la défense nationale, et que la retraite des
Prussiens rendait inutile. On y payait à raison de quarante sous
par jour les ouvriers sans ouvrage; puis cette haute paye fai-
sant dései'ter les ateliers ordinaires, on avait mis le travail à la
tache. Mais en réalité c'était un théâtre de désordres et un
laboratoire d'émeutes. Dumouriez le fit supprimer.
Il eut pourtant beaucoup de peine à équiper son armée, car
les ministres se défiaient de lui. Ils ne voulurent lui donner le
commandement en chef que de l'armée des Ardennes , et aus-
sitôt qu'il eut quitté Paris, ils décidèrent qu'aucun général ne
VII. 23
402 LIVRE QUARANTE-HUITIEME.
pourrait correspondre avec l'Assemblée, faire des promotions
parmi ses troupes ni négocier avec l'ennemi.
La continuation de la guerre et l'extension qu'elle prenait
entraînaient d'énormes dépenses. D'un autre côté les impôts
ne rentraient plus, l'arriéré était énorme; toutes les sources de
revenus étaient paralysées. Cambon, rapporteur du comité des
finances, dont il s'était rendu maître par ses connaissances spé-
ciales et son caractère décidé , quoiqu'il eût des idées très-
contestables et ce genre d'esprit faux que donne parfois l'habi-
tude des chiffres, présenta, le 17 octobre, un tableau de la
situation. Il déclara que le chiffre des assignats en circulation
avait été porté par la Constituante à douze cents millions, par
la Législative à deux milliards, et il proposa de le porter à
deux milliards quatre cents millions, chiffre qui fut décrété par
la Convention. Il disait que le temps manquait pour discuter
tout autre système, et que la nation avait d'ailleurs entre les
mains un gage supérieur de près d'un milliard au chiffre qu'il
proposait. Il comptait, il est vrai, à son actif plusieurs valeurs
d'une fixation aléatoire, les biens nationaux qui n'étaient pas
tous vendus, et les biens des émigrés qu'il évaluait à un mil-
liard. La saisie et la vente des biens d'émigrés avaient déjà été
l'objet de nombreux décrets. La Convention ordonna aux ban-
quiers et aux notaires de livrer toutes les valeurs appartenant à
des émigrés qu'ils avaient en dépôt. Cambon ajoutait qu'aussi-
tôt les temps devenus plus favorables on remanierait le budget
de manière à réduire les impôts ordinaires et à créer une taxe
sur les riches, idées qui n'étaient pas nouvelles, mais que les
révolutionnaires se flattaient de réaliser, sans comprendre ou
sans vouloir convenir que la première était un leurre et que la
seconde offrait mille dangers.
La colère publique était alors déchaînée contre les émigrés
à un point inouï. Le peuple voulait en voir partout. La Con-
vention les frappa de lois sans pitié. Peine de mort pour ceux
qui seraient pris les armes à la main ; pour les autres, confisca-
tion des biens et bannissement perpétuel.
V. — La majorité de la Convention crovait avoir étouffé
dans son germe la lutte des Girondins et des septembriseurs,
Roland et les Girondins croyaient triompher. Les départements
envoyaient à l'Assemblée des adresses énergiques contre la pré-
tention de Paris, qui n'était qu'une section de la république, à
[octobre 1792] LOUVET ATTAQUE ROBESPIERRE. 403
tout diriger, tout gouverner. Les fédérés marseillais lui écri-
vaient en lui annonçant leur arrivée : « Vous appartenez aux
quatre-vingt-trois départements; vous êtes donc à nous; le ser-
vice militaire auprès de vous est un droit qui nous appartient.
On dit que cette garde qu'on vous propose peut devenir une
garde prétorienne. Nous ne dirons qu'un mot : « Nous y se-
rons. » Les Jacobins, ne pouvant l'emporter de haute lutte,
changèrent alors de langage. Gonchon, l'orateur ordinaire du
faubourg Saint-Antoine, annonça que les Parisiens désiraient
fraterniser avec les fédérés , et conclut en termes ampoulés à
demander l'abolition de la loi martiale. L'Assemblée, qui cher-
chait la paix, commit l'imprudence de voter cette abolition
immédiatement.
Le 27, Buzot présenta un projet de décret contre les pro-
vocations à l'assassinat, surtout celles qui avaient lieu par des
affiches, des écrits ou des discours. 11 prouva que plus la presse
était libre et jouissait de garanties pour sa liberté, plus elle
exigeait une répression sévère.
Le 29, Roland fit lire à la tribune un rapport sur l'état de
Paris. Sa conclusion était celle-ci : « Département sage, mais
peu puissant; commune active et de.-pote ; peuple excellent,
mais dont une partie saine est intimidée ou contrainte, tandis
que l'autre est travaillée par les flatteurs et enflammée par la
calomnie; confusion des pouvoirs, abus et mépris des autori-
tés; force publique faible ou nulle par un mauvais comman-
dement ; voilà Paris ! » Il communiqua ensuite des lettres de
menaces qu'il avait reçues , où l'on disait que le peuple ne
voulait que Robespierre.
Robespierre s'opposa à l'impression du rapport et à son en-
voi aux départements. Il s'indigna d'être encore mis en cause
personnellement, et soutint uiie seconde fois que nul n'oserait
l'attaquer en face. Louvet , Rebecqui , Barbaroux se levèrent
pour l'accuser chacun en son nom. Il pâlit. Danton s'écria
qu'il fallait s'expliquer; que pour lui il était inattaquable, et il
renia Marat, comme il l'avait déjà fait. Après une heure de
tumulte et le vote de l'impression du discours de Roland ,
Louvet fut entendu.
Il dit que puisqu'on continuait de prêcher l'insurrection
contre la Convention, fermer les yeux sur le péril passé n'était
pas possible. Le moment était venu de s'armer contre la com-
mune désorganisatrice et les agitateurs. Il passa en revue la
26.
4G4 LIVRE QUARANTE-HUITIÈME.
conduite de Robespierre aux Jacobins, les accusations dont il
n'avait cessé d'accabler les ministres, le parti qu'il s'était créé
dans le club, en ne parlant et ne faisant parler que de son
mérite, des perfections, des vertus sans nombre dont il était
pourvu , puis son rôle depuis le 10 août au sein du conseil
général. Il distingua les patriotes du 10 aotît et ceux du 2 sep-
tembre. «Les précédents amis du peuple, dit-il, ont voulu
rejeter sur le peuple les horreurs dont cette semaine fatale est
marquée; ils lui ont fait le plus mortel outrage... Le peuple de
Paris sait combattre; mais point assassiner... Il est faux qu'on
le vit devant les prisons dans l'horrible journée du 2 septembre .
Et dans l'intérieur des prisons, combien y avait-il de monde?
Pas deux cents personnes. Au dehors, combien y avait-il de
spectateurs retenus par une curiosité vraiment inconcevable ?
Pas le double? Et si vous avez quelque doute, interrogez un
homme vertueux, Pétion, c'est lui-même qui me Fa attesté.
Mais attendez. S'il n'a point participé à ces meurtres, pourquoi
ne les a-t-il pas empêchés? Pourquoi? Parce que l'autorité tu-
télaire de Paris était enchaînée , parce que Roland parlait en
vain, parce que le ministre de la justice d'alors ne parlait pas,
parce que les présidents des quarante-huit sections , tous prêts
à réprimer ces désordres , attendaient une réquisition que le
commandant général ne donna pas; parce que les officiers mu-
nicipaux couverts de leurs écharpes assistaient à ces atroces
persécutions. Mais l'Assemblée législative, dit-on, que ne les
a-t-elle empêchés? L'Assemblée législative! l'impuissance où
elle était alors réduite se trouve, à travers tous les crimes que
je vous dénonce , le plus grand des crimes que les conjurés
aient commis. »
S attachant ensuite à tous les actes d'intimidation et d'usur-
pation commis depuis ces fatales journées, Louvet résuma ces
différents griefs, en répétant à propos de chacun d'eux : « Robes-
pierre, je t'accuse. » Il conclut en réclamant sa mise en accusa-
tion, celle de INÎarat, qu'il qualifia de monstre, le vote de la loi
contre lesprovocateurs au meurtre, et la faculté pour le ministre
de l'intérieur de requérir au besoin toute la force publique qui
se trouverait dans le département. Ces propositions furent ren-
voyées au comité de sûreté générale.
Robespierre demanda huit jours pour préparer sa réponse ,
et courut avec ses amis aux Jacobins , où il était, dit Daunou,
écouté comme un pontife , obéi comme un maître , et déjà
[novembre 1792] BOBESPIERP.E AMNMSTIÉ. 405
redouté comme un tyran. Les hommes du club poussèrent un
cri de vengeance.
« Le peuple , dit Merlin , sait que sans les Jacobins des re-
présentants perfides Fendormaient pour le perdre ; que les
Prussiens étaient à nos frontières ; que nous étions sous le cou-
teau ; que nous allions périr si les Jacobins n'avaient remonté
la machine. Des intrigants veulent profiter à eux seuls de l'éta-
blissement de la liberté. » « La Convention s'est déshonorée ,
s'écria Robespierre le jeune. Marat n'est pas si coupable,
puisque ceux qui l'attaquent attaquent Robespierre » Chabot
dit que les hommes du 2 septembre étaient bien les mêmes que
ceux du 10 août; qu'il avait reconnu pour son compte aux
prisons cent cinquante fédérés; que la Convention usurperait
si elle mettait un de ses membres en accusation sans la sanc-
tion du peuple. Un fédéré présent confirma l'assertion de Cha-
bot, en déclarant qu'il avait travaillé le 2 septembre avec plu-
sieurs de ses camarades.
Cependant la lutte fut encore conjurée, et l'on se borna à
des menaces. Les Jacobins, plus prompts à parler qu'à agir,
redoutaient les fédérés qui arrivaient chaque jour des dépar-
tements. La majorité paisible des conventionnels craignait de
s'engager dans la voie des proscriptions. On ajourna le projet
de décret sur les provocations à l'assaesinat, par la raison que
l'existence du jury pour les délits de presse donnait une garan-
tie à la société. On repoussa la proposition que fit Barbaroux
de casser immédiatement la commune et les sections; on se
contenta de demander des explications sur quelques actes dé-
noncés comme illégaux, et d'un désaveu embarrassé que le
nouveau procureur de la ville , Chaumette , vint prononcer.
Le 5 novembre, Robespierre présenta sa défense, habile-
ment calculée. Il observa qu'il ne possédait ni armées ni tré-
sors pour aspirer à une dictature, qu'il avait demandé le pre-
mier la convocation d'ime Convention. Puis il raconta sa vie et
sou rôle politique, en ayant cette fois le soin de s'effacer tou-
jours. Il fit l'histoire de la commune et celle des journées de
septembre , à la façon des Jacobins qui imputaient tout au
peuple. Il soutint que c'était un tort de s'occuper de questions
rétrospectives ; qu'on ne devait pas juger les faits de la révolu-
tion avec un esprit contre-révolutionnaire; enfin il renvoya à
ses ennemis la pensée des proscriptions et des assassinats.
Quoiqu'il eût glissé sur la plupart des explications qu'on lui
40G LIVRE QUARAISTE-HUITIEME.
demandait , la Convention passa immédiatement à l'ordre du
jour. Elle ne voulut entendre ni Louvet ni Barbaroux ; ce der-
nier descendit vainement à la barre poxir prendre le rôle d'ac-
cusé et réclamer la parole à ce titre. Elle refusa de proscrire
un de ses membres. Les orateurs les plus autorisés de la Gi-
ronde , Vergniaud, Gensonné, Gnadet, gardèrent le silence.
Les députés flottants , comme Lacroix et Barère , réclamèrent
Tordre du jour. Barère prétendit qu'on aurait tort d'élever des
piédestaux à des pygmées et à des entrepreneurs subalternes
d émeutes. Il sauva Robespierre en le représentant médiocre
et sans talents. Barère, membre assez obscur de la Consti-
tuante, y avait acquis, surtout dans les comités, l'expérience
des affaires et des hommes. Il était entré à la Convention aussi
plein d'ambition que dénué de scrupules, et il aspirait à se
faire le chef des impartiaux. Il formait alors, disait Desmou-
lins, le parti des flegmatiques.
Les journaux girondins affectèrent de traiter Robespierre en
ennemi humilié et amnistié. Ils le vouèrent, lui et ses séides,
qu'ils appelaient des cagols en patriotisme , au mépris public.
Plusieurs sociétés provinciales afFdiées jusque-là aux Jacobins,
celles de Marseille, de Bordeaux, de Saint-Etienne. d'Agen, de
Bayonne, de Riom, de Chàlons, du Mans, de Nantes, de
Lorient, de Perpignan, d'Angers, rompirent avec eux ou les
menacèrent de rom[)re s'ils n'expulsaient Robespierre et Marat.
Ce n'en fut pas moins une faute pour le parti girondin que
de ne pas soutenir ses hommes d'action, comme Buzot et
Lanjuinais, ni ses enfants perdus, tels que Louvet et Barba-
roux. La prudence fut en ce cas mauvaise conseillère.
Robespierre grandit, en dépit de dédains et de flétrissures
méritées. On en avait fait un chef. On l'avait aidé, dit M. Mi-
gnet, à associer la cause de sa vanité à celle de la multitude.
Les Jacobins eurent d'ailleurs soin d'étendre l'amnistie aux
journées de septembre. « Sans le 2 septembre, dit Collot
d'Herbois, il n'y aurait ni liberté ni Convention. » La glorifi-
cation des meurtres devint le Credo du parti. Pendant que les
enragés comme Chabot la répétaient partout, les flegmatiques,
comme Barère et Bazire, se gardèrent de la contredire. Barère,
qui ne voulait pas se brouiller avec les Jacobins, commit, par
ambition et par peur, la lâcheté d'aller au club expliquer ses
paroles, et dire qu'il fallait distinguer entre le jugement de
l'homme vulgaire pour qui les assassinats étaient un crime , et
[6 NOVEMBRE 1792] B A T A I L L E D E J E M M A PES. 407
celui de riiomnie d'État qui devait y voir le triomphe de la
république sur les anciens partis.
Pëtion , dont la prétention était de se maintenir dans une
région élevée au-dessus des rivalités personnelles, publia un
discours qu'il n'avait pas prononcé , et adressa aux Jacobins
une lettre ampoulée où il se présentait comme le sauveur de
Paris. 11 y parlait naïvement de son inaction, de sa quiétude,
et traitait Kobespierre avec une indulgence dédaigneuse. La
Convention , dont la majorité incertaine avait pris son nom au
premier jour comme un signe de ralliement, fut étonnée de le
trouver aussi nul et surfait. Il y avait longtemps, dit mécham-
ment Daunou, que la municipalité ne redoutait plus ni sa pré-
sence ni son absence. Les Jacobins le renièrent, et son rôle
finit.
VL — Dumouriez faisait converger sur la Belgique toutes
les troupes échelonnées sur la frontière du Nord, pour en chas-
ser les Autrichiens avec des forces supérieures. L'expédition
était à ses yeux une partie d'échecs dont les coups étaient mar-
qués d'avance. Danton, Santerre, Westermann lui avaient livré
le matériel du camp de Paris, six mdiions et des approvision-
nements, Danton lui prétait un concours actif, pendant que
Roland lui adressait des conseils hautains et blessants.
Dumouriez arriva le 25 octobre à Valenciennes, où quarante
mille hommes formant l'armée principale étaient réunis. Deux
autres l'appuyaient, celle du Nord sous la Bourdonnaye, mar-
chant à gauche par la Flandre belge, et celle des Ardennes, à
droite sous Valence.
Le 28 , il se mit en campagne et adressa une proclamation
aux Belges. Il leur annonça que les Français entraient chez eux
comme des frères et amis , pour les aider à recouvrer leur li-
berté, et les laisseraient maîtres de choisir la constitution qu'ils
voudraient. Il savait les Belges unanimes dans leur désir d'ex-
pulser les Autrichiens, mais divisés sur tout le reste. Ayant sous
les yeux les fautes militaires et politiques commises par Bruns-
Avick pendant sa campagne de France , il ne voulait pas les
commettre à son tour; il se proposait donc de brusquer le dé-
noûment , sans irriter la fierté nationale du peuple dont il re-
cherchait l'appui. Il se garda bien de le menacer d'une con-
trainte, et surtout d'une propagande qui l'eût épouvanté, dans
un moment où laFrance était elle-même déchirée et ensanfïlantée.
4C8 LIVRE QUARANTE-HUITIEME.
Après diverses escarmouches, il rencontra les Autrichiens
retranchés sur les hauteurs qui entourent Mons. Clerfavt s'était
détaché de l'armée prussienne et avait rejoint Alhert de Saxe,
sans que le général Valence, retenu par la difficulté d'appro-
visionner ses troupes, eût eu le temps de les arrêter. Dumou-
riez comptait quarante mille hommes, l'ennemi vingt-sept, dont
dix-neuf établis sur les positions défensives de Jemmapes, de
Cuesmes et de Bertaimont, toutes couvertes de redoutes. Du-
mouriez n'hésita pas à les attaquer de front, du moins les deux
premières.
L'attaque commença le 6 , dès le matin , par l'artillerie. A
onze heures , la canonnade vive et meurtrière n'avait donné
aucun résultat. Dumouriez envoya son aide de camp Thouvenot
prendre le commandement des bataillons de la gauche, qui
marchèrent sur Jemmapes la baïonnette en avant, et y péné-
trèrent. Il se porta lui-même au centre, où l'affaire était plus
chaude et où ses lignes flottaient. Le duc de Chartres, maré-
chal de camp, forma sous le feu de l'ennemi un bataillon de
volontaires, qu'il appela le bataillon de Jemmapes, pénétra à
son tour dans le village, et y rejoignit Thouvenot. Dumouriez
courut alors à la droite , et lança contre Cuesmes les colonnes
du général Dampierre. A deux heures, les Autrichiens se re-
phèrent sur leurs réserves , et sonnèrent la retraite , à temps
pour ne pouvoir pas être poursuivis.
Cette journée, qui nous coûta une perte d'hommes à peu
près égaie à celle de l'ennemi, fut décisive. Elle acheva de re-
lever le prestige de nos troupes et nous livra la Belgique. On
a prétendu que Dumouriez aurait pu tourner les Autrichiens,
éviter une attaque de front, nécessairement très- meurtrière,
et sacrifier moins d'hommes. La vérité est qu'il voulait un
prompt succès , et qu'il préférait une action d'éclat à des opé-
rations méthodiques. Toute la France l'applaudit, excepté
Marat, qui, fidèle à son rôle, l'accusa d'avoir sacrifié par cal-
cul les bataillons parisiens.
Le 7, il était à Mons. Le 14, il entra à Bruxelles, pendant
que la Bourdonnaye occupait Tournay, Gand et Anvers, et que
Valence marchait sur Nivelles et le canal de Vilvorde. Les
Autrichiens, se retirant en bon ordre, se bornèrent à livrer de
petits combats d'arrière-garde. Dumouriez occupa encore Ma-
lines, l'arsenal de la Belgique , et arriva le 28 à Liège. La ci-
tadelle d'Anvers se rendit le 29 octobre au général Miranda,
[1792] DUMOURIEZ ET LES JACOBINS EN BELGIQUE. 409
successeur de la Bourdonnaye ; celle de Namur au général
Valence , le 2 décembre. L'ennemi repassa la Meuse et se di-
visa. Clerfayt hiverna sur la Roer, et Beaulieu dans le Luxem-
bourg.
Ainsi le résultat militaire fut obtenu d'une manière rapide et
sûre. La Belgique fut conquise en un mois. Il est vrai qu'elle
s'y prêta. Elle avait chassé déjà les Autrichiens en 1789; elle
les supportait à regret comme des maîtres étrangers.
Toutefois, la révolution belge, parallèle à la nôtre, en diffé-
rait beaucoup; car elle s'était faite principalement par les
hautes classes et le clergé, au nom de la nationalité et des
libertés locales.
Jusque-là le jacobinisme avait eu dans le pays peu de prosé-
lytes et commis peu de ravages. Dumouriez se donna beaucoup
de mal pour empêcher tout désordre, tout pillage ou toute in-
gérence des généraux dans l'administration. Il prétendait lais-
ser aux différents partis une égale liberté et surtout n'en blesser
aucun. Il calculait que la Belgique, redevenue maîtresse de ses
destinées, s'organiserait en république indépendante, povu' le
moment du moins; que cette république serait notre alliée; qu'il
trouverait là un point d'appui pour lutter contre l'Europe ou
négocier avec elle, et peut-être pour se débarrasser des Jacobins.
Malheureusement il eut à compter avec ces derniers. Ils cir-
convinrent le ministre Pache, complaisant de tout le monde,
et se firent livrer par lui les bureaux de la guerre et les inten-
dances. Pache prit pour secrétaire général Vincent, un des
meneurs des Cordeliers, et se mit sans réserve au service des
clubs. Les hommes des clubs ne cherchaient qu'à discréditer
les généraux et les officiers , qu'ils sentaient être pour eux des
ennemis naturels, malgré les adhésions données à la révolution
et à la république. Ils firent de la propagande dans les armées,
et s'attachèrent à gagner les soldats. Ils envoyèrent en Belgi-
que des émissaires pour installer des clubs dans les grandes
villes. Ils ne firent passer à Dumouriez que la moitié des mu-
nitions et des fournitures qu il réclamait; encore furent-elles
de détestable qualité. 11 se vit réduit à conclure lui-même des
marchés avec des Belges; les Jacobins cassèrent ces marchés,
en alléguant que les intendances faisaient des gains illicites.
Cambon imagina d'organiser à Paris un comité des achats,
chargé de traiter seul avec les fournisseurs , et Pache décida
que toutes les fournitures nécessaires à l'armée lui seraient en-
410 LIVRE QUARANTE-HUITIEME.
voyées de France. Dumouriez se récria, représenta que ses
soldats souffraient déjà beaucoup, ce qui les rendait indiscipli-
nés et pillards; qu'ils n'avaient plus de chaussures, que le four-
rage manquait pour les chevaux, que la désertion atteignait des
proportions extraordinaires ; elle lui enleva en effet dix mille
hommes en cinq semaines; que le système adopté allait le ré-
duire à un dénûment complet, sans offrir plus de garanties que
l'ancien contre les vols. Pache répondit en destituant ses trois
principaux commissaires des vivres, et en envoyant à leur place
Ronsin, jacobin de la pire espèce, un de ceux qui avaient com-
mandé les assassinats de Meaux. Cambon et Clavière soutinrent
le ministre de la guerre, parce que Dumouriez contrariait leurs
vues financières sur la Belgique, et sopposait à y laisser entrer
les assignats. Cambon, à qui la Convention obéissait ponctuel-
lement dans les questions de finances , lui fit casser presque
tous les marchés conclus avec des Belges. Dumouriez cassa à
son tour les généraux qui se laissaient, comme la Bourdonnaye,
circonvenir par les Jacobins, prit la défense de ses commis-
saires, et offrit de se démettre de son commandement. Il n'en
fut pas moins réduit à entrer, le 12 décembre , dans ses quar-
tiers d'hiver et à y vivre à peu près entièrement aux dépens du
pays qu'il avait voulu ménager.
La Convention envoya quatre de ses membres en Belgique,
Danton, Lacroix, Camus et Gossuin, avec mission de le sur-
veiller. Danton se chargea de mettre les Belges au pas, c'est-à-
dire de les faire entrer bon gré mal gré et sans réserve dans le
système des Jacobins. Dumouriez fut accusé de vouloir se faire
dictateur ou duc de Brabant. On disait qu'un général victo-
rieux était un danger pour une république, et l'ingratitude
une vertu nécessaire aux républicains.
YII. — La France, envahie en septembre par les Prussiens,
occupait en novembre la Belgique, plusieurs villes du Rhin,
Nice et la Savoie. Les ministres conçurent alors les projets les
plus ambitieux. L'idée d'une propagande pour l'affranchisse-
ment des peuples fit place à des désirs d'agrandissement et de
conquête. C'était un moyen d'occuper les troupes, les géné-
raux, et de prévenir une contre-révolution militaire. C'était un
moyen de relever les finances, en imposant des contributions
aux P''îys occupés ou conquis. C'était un moven de glorifier la
république en couvrant au dehors son berceau de lauriers. Dan-
[1702] POLITIQUE RÉVOLUTIOÎÎNAIRE A L'ÉTRANGER. 411
ton surtout poussa aux conquêtes , par l'habitude qu'il avait de
flattei' les passions du moment, et parce qu'il y vit pour lui et les
agents dont il s'entourait une occasion de puissance et de lucre.
Les ministres formèrent un planpour révolutionner la Suisse
et l'Italie. Ils envoyèrent des émissaires à Genève, en Savoie,
à Nice. Montesquiou fut privé de son commandement et mis en
accusation parce qu'il ménageait la Savoie, et qu'il avait refusé
d'envahir, contrairement à la neutralité de la Suisse, Genève,
où Clavière voulait soulever le parti révolutionnaire. Des clubs,
organisés en Savoie et à Nice , demandèrent l'annexion de ces
pays à la république. Le 27 novembre, Grégoire, chargé d'un
rapport à ce sujet, soutint que la république, en s'abstenant
de faire des conquêtes, n'avait pas prétendu s'abstenir des an-
nexions qui lui seraient librement demandées, chaque peuple
étant souverain et maître de faire de sa souveraineté l'usage
que bon lui semblait. Il dit que ces annexions n'ajouteraient
rien à la haine des oppresseurs contre la nation française,
qu'elles donneraient seulement un moyen de plus de rompre
leur ligue, et que d'ailleurs il n'y avait plus à reculer; on était
lancé dans la carrière. L'incorporation de la Savoie fut votée
sans discussion.
Le ministre des affaires étrangères Lebrun fit des plans de
guerre contre l'Espagne etNaples, où régnaient deux branches
des Bourbons. Il songeait à conquérir la Sardaigne, à occuper
Rome, pour forcer le pape à céder sur la constitution du clergé.
Un manifeste , dû ce semble à la plume prétentieuse et philo-
sophique de madame Roland, fut rédigé contre le Vatican.
Kellermann fut mis à la tête de l'armée des Alpes; mais cette
armée, chargée de garder la frontière, n'était pas en mesure
de détacher les forces nécessaires pour des entreprises aussi
aventurées. On se contenta d'envoyer la flotte de l'amiral Tru-
guet devant Naples, qui reconnut la république et accepta de
négocier un ti'aité de commerce. Une descente, tentée plus
tard en Sardaigne (au mois de février 1793), échoua complè-
tement par l'indiscipline des volontaires marseillais.
Custines aussi échoua, malgré les assurances qu'il donnait de
révolutionner l'Allemagne. Il ne put se maintenir à Francfort,
et lorsque Brunswick et les Prussiens s'y montrèrent, il fut
obligé de l'évacuer .>ans combat le "2 décembre, ainsi ({ue toute
la rive gauche du Rhin, et de s'enfermer dans les fortifications
de Mavence.
412 LIVRE QUARANTE-HUITIEME.
Danton, ayant résolu d'entraîner la Convention dans la guerre
révolntionnaire . envoya de Bruxelles Camus à Paris pour y
soutenir qu'il fallait se déclarer en Belgique pouvoir révolu-
tionnaire, y sonner le tocsin et y abattre tout ce qui était con-
traire aux droits du peuple. Cambon fit à T Assemblée , le 15 dé-
cembre, un rapport au nom des trois comités de la guerre, des
affaires étrangères et des finances. Il dit qu'il fallait tout dé-
truire pour tout recréer, et combattre au dehors non-seulement
les rois, mais les classes privilégiées, qui, sous le nom des rois,
rongeaient les peuples et les opprimaient depuis plusieurs siè-
cles; que c'étaient là autant d'ennemis à détruire, sans quoi la
libeité de la France serait en péril. Il lut un décret portant que
dans tout pays occupé par nos armées , les généraux de la ré-
publique devaient abolir les impôts anciens, les servitudes, les
privilèges, proclamer la liberté, l'égalité, la souveraineté du
peuple, supprimer les autorités existantes, faire élire des ad-
ministrations et des juges provisoires par les assemblées primai-
res, déclarer inéligibles et incapables d'aucun emploi les hom-
mes qui avaient servi l'ancien gouvernement ou les membres
d'une corporation privilégiée, confisquer les biens des compli-
ces de la tyrannie, et le tout jusqu'à ce que le pays se fût
donné une constitution.
I.e décret fut voté séance tenante, malgré quelques observa-
tions timides sur l'inconvénient qu'il y avait à frapper d'inca-
pacité les anciennes classes privilégiées, et sur l'atteinte qu'on
portait ainsi à la souveraineté populaire. Camille Desmoulins
écrivit qu'on allait mettre le feu à l'Europe. On répondit aux
opposants qu'il s'agissait seulement d'un pouvoir révolution-
naire provisoire , et que dans chaque pays le peuple resterait
maître finalement de ses deslinées. Mais Cambon fit valoir l'ar-
gument décisif. Les confiscations de biens à l'étranger étaient
nécessaires pour augmenter le gage des assignats; elles devaient
en relever le cours ou en faciliter de nouvelles émissions.
Ainsi les ministres et la Convention défiaient TEurope. On
allait, sous prétexte de porter le bonheur aux peuples, leur
porter des lois forcées, les lois révolutionnaires, et ce provi-
soire terrible où la France s'était jetée. On allait fraterniser
avec eux en les faisant gouverner par des commissaii'es.
On allait leur offrir nos assignats, et les affranchir en les
pillant.
Le décret fut immédiatement appliqué à la Belgique. Toutes
[sovEMBRt: 1792] LE ROI AU TEMPLE. 413
les autorités existantes y furent renversées, et Ton y procéda à
la confiscation des biens du clergé. Dumouriez, qui voyait dé-
truire son système et Feffet de ses proclamations, voulut en-
gager les Belges à se donner au plus tôt une constitution, pour
échapper aux conséquences de ce fatal décret. Mais les commis-
saires de la Convention, agissant en sens contraire, furent plus
forts que lui; la malheureuse Belgique fut livrée en proie aux
pillages qu'y organisèrent les Jacobins, et la résistance des
grandes villes, telles que Bruxelles, ne fit qu'y accroître le
désordre.
VIII. — La Législative n'avait rien statué à l'égard de
Louis XVI. Elle s'était contentée de voter pour son entretien
et celui de sa famille cinq cent mille livres, qui ne furent jamais
payées. Elle avait même affecté de laisser à la commune le soin
des prisonniers. Interrogée sur la question de savoir si le ci-
devant roi devait communiquer avec les siens, elle avait ré-
pondu par l'organe de Cambon , que c'était à la commune d'en
décider.
Il résulta de cet abandon que les municipaux qui gardaient
la famille royale, gens grossiers et animés de passions haineu-
ses, changèrent une détention dont le caractère n'avait pas été
déterminé en une captivité des plus rigoureuses. La grande
tour du Temple fut garnie de postes, de verrous, et remplie
de sentinelles. Ils exercèrent sur leurs prisonniers une surveil-
lance de jour et de nuit, pareille à celle à laquelle on soumet-
tait les condamnés à mort. Après les avoir privés de toute
communication avec le dehors, ils finirent par séparer le roi
des princesses , par régler les heures auxquelles ils pourraient
se voir, par leur ôter les moyens d'écrire , par les laisser dans
le dernier dénûment. Deux valets de chambre dévoués, Hue
et Cléry, étant venus s'offrir pour servir leurs anciens maîtres,
furent admis d'abord ; puis le premier fut renvoyé. Cléry,
demeuré seul, montra un zèle admirable. Son récit touchant
de la captivité du Temple fait connaître les occupations de
Louis XVI, les leçons qu'il donnait à son fils, les travaux des
princesses, leur résignation aussi pleine de noblesse que de sim-
plicité , leur pi'omenade à des heures marquées dans le préau,
les marques de respect qui leur étaient prodiguées, et aussi les
marques d'intérêt , assez fréquentes encore. Chaque jour, à
l'heure de la promenade, les fenêtres voisines étaient assiégées
414 LIVIIE QUARANTE-HUITIEME.
par des personnes qui adressaient des signes d'intelligence aux
augustes prisonniers.
On avait trouvé chez Laporte et Septeuil, l'un intendant,
l'autre trésorier de la liste civile , des correspondances avec
l'étranger, la preuve de pensions payées aux gardes du corps
après leur licenciement , et la note de sommes employées à
solder une presse contre-révolutionnaire. Gohier avait lu un
rapport sur ces pièces à la Législative, et avait conclu que les
personnes royales étaient des otages destinés à répondre du
salut de la France, que Louis XVI était le plus criminel des
rois , mais que ce serait à la Convention de statuer sur son
sort; que dans tous les cas, si la liberté périssait, le roi ne
devrait pas lui survivre.
La Convention nomma une commission qu'elle chargea de
préparer le procès, et qu'elle invita plusieurs fois à presser son
travail. Le 6 novembre, le rapporteur Dufriche-Valazé répéta
et aggrava les accusations de Gohier. Louis Capct n'avait mon-
tré que des sentiments inciviques et favorisé les ennemis de la
révolution; ses agents servaient encore ses projets ténébreux.
La déchéance était une peine illusoire. Le roi venait de ren-
trer dans la classe ordinaire des citoyens , et devait subir le
châtiment des traîtres. C'était un membre de la Gironde qui
dressait ainsi l'acte d'accusation.
Le lendemain, Mailhe, un de ces légistes instruits et subtils
qui trouvent des raisons pour tout , démontra que Louis XVI
pouvait parfaitement être jugé. La Constituante , dit-il , n'a pu
en décrétant l'inviolabilité enchaîner la nation , qui n'a pas aliéné
ses droits et qui reste maîtresse de les exercer. Louis XVI ne
saurait invoquer une constitution qu'il a violée le premier. S'il
n'est justiciable d'aucun tribunal , il l'est de la nation elle-
même. Tout se borne donc à déterminer comment la nation
doit le juger. Elle peut le faire de deux manières, par un jury
spécial que les départements nommeront, ou par la Convention
transformée en tribunal. Or, ce second moyen est le plus sim-
ple. La Convention, assemblée politique nommée pendant la
captivité du roi, a reçu précisément la mission de statuer sur
son sort. Elle n'est pas même tenue de soumettre sonjugement au
peuple. Faire intervenir les assemblées primaires sous une forme
ou une autre serait s'exposer à des troubles et à la gueiTe civile.
Le 18, le député Morisson réfuta ces arguments. « Oui , dit-
il, la nation n'a pas aliéné ses droits; elle peut détruire l'invio-
[novemrbe 1792) DISCUSSION SUR L'IN VIOL ARILITÉ. 415
labilité. Mais tant qu'elle ne l'a pas détruite par une loi expresse,
l'inviolabilité subsiste. On ne peut appliquer à Louis XVI que
la loi préexistante, c'est-à-dire la Constitution de 1701, encore
debout pour tout ce qui n'a pas été expressément abrogé. La
Constitution de 1791 a prévu tous les faits et n'a indiqué qu'une
peine, la déchéance. Celle-là seule peut être prononcée. Quant
à s'ériger en tribunal , la Convention n'en a pas le droit. Non,
dit courageusement l'orateur aux députés, vous n'avez pas
mission de juger Louis XVL »
L'inviolabilité existait-elle ou n'existait-elle pas? Si elle exis-
tait , s'appliquait-elle à tous les actes du roi, même à ceux qui
n'étaient pas couverts par la responsabilité ministérielle, comme
les correspondances secrètes? Etait-elle générale? c'est-à-dire
enchainait-elle la nation; ou spéciale, c'est-à-dire n'enchaînait-
elle que le pouvoir législatif? Tel fut le premier cercle de ques-
tions dans lequel on se renferma.
Saint-Just en sortit et se plaça dans un autre ordre d'idées.
Louis XYI ayant été pris les armes à la main, il s'agissait non
de le juger comme un citoyen, mais de le traiter comme un
ennemi public. Le jeune député de vingt-quatre ans procéda
par des aphorismes tels que ceux-ci : On ne peut régner inno-
cemment. Tout roi est un rebelle et un usurpateur. La royauté
est un crime. Il faut qu'un roi règne ou qu'il meure : « La mort
du tyran, ajouta-t-il, est nécessaire pour rassurer ceux qui crai-
gnent d'être punis un jour de leur courage , et pour effrayer
ceux qui n'ont pas encore renoncé à la monarchie. Un peuple ne
peut fonder la liberté quand il respecte le souvenir de ses fers. »
Ainsi, pour les montagnards, il ne s'agissait plus de légalité
ni de justice; il s'agissait de frapper un ennemi et de mettre
derrière la révolution une barrière de sang.
La franche brutalité de Saint-Just éveilla l'Assemblée. C'était
la reproduction des thèses de septembre. La majorité flot-
tante encore avait du moins un sentiment commun et défini;
elle ne voulait plus septemhriser . Elle se disait que l'étranger
ne foulant plus le sol de la France, il ne fallait plus céder à
des passions aveugles ; qu'une république était obligée à être
généreuse; que la mort du roi ne fei'ait que rendre le parti
anarchique plus audacieux et l'Europe plus hostile.
Fauchet fut d'avis de suspendre toute décision jusqu'à des
temps plus calmes. Il demanda s'il était vrai que la société fût
vis-à-vis d'un prisonnier dans le cas de légitime défense, si elle
416 LIVRE QUARA.\TE. HUITIÈME.
avait le droit de le tuer, si en tuant, Louis XVi on tuerait la
rovauté ; s'il ne valait pas mieux le laisser vivre, parce qu'avec
sa faiblesse connue et l'avilisseuient qu'il avait subi il serait
moins à craindre qu'un prétendant. Le réduire à l'état de
citoyen, n'était-ce pas un moyen sûr de détruire le presti^'^e
royal?
Rosset représenta Louis XVI comme le moins mauvais des
rois , défendit la droiture de ses intentions , rappela qui! avait
convoqué les états généraux, première origine de la liberté, et
prétendit que le frapper serait un acte de faiblesse, de crainte ou
defureur. Grégoire l'accusa au contraire deparjuresperpétuels,
mais conclut qu'on devait le condamner au supplice de l'exis-
tence. Payne, l'Américain naturalisé, accepta le procès, comme
utile au point de vue de la révolution universelle; il ajouta que
Louis XVI était un bonnéte bomme, nullement redoutable, et
conseilladel'envoyeren Amérique. Fauresoutintque Louis XVI
n'avait point commis de crimes et devait être jugé comme roi.
Presque tous ces défenseurs du roi envelopperont leurs argu-
ments d'une phraséologie républicaine exagérée de parti pris.
Plusieurs glorifièrent le 10 août, déclamèrent contre la royauté,
répélèrent même les insultes adressées au tyran et au parjure,
mais ils arrivèrent à leurs fins. L'Assemblée parut vouloir ga-
gner du temps.
IX. — Elle passa à d'autres débats. Elle s'occupa de la di-
sette des subsistances. L'absence de confiance, de sécurité, et
la dépréciation des assignats qui perdaient déjà 60 pour 100,
empêchaient le commerce de» blés, qui ne venaient plus sur
les marchés, quoique la récolte eût été passable. D'un autre
côté, la population pauvre manquait d'ouvrage; on ne travail-
lait plus que pour les fournitures des armées. Les villes, les
communes étaient obligées d'abaisser le prix du pain , et de
faire faire dans les campagnes voisines des inventaires et ré-
quisitions de grains et de denrées pour l'approvisionnement
des marchés. La commune de Paris se livrait dans ce but à de
grandes dépenses, avec les sacrifices d'argent qu'elle extorquait
à l'Assemblée. Tout cela ne se passait pas sans troubles. A
Gourville , près de Chartres , trois représentants en mission
furent menacés de mort et forcés, le couteau sous la gorge, de
signer une taxe qu'on exigeait d'eux.
Les Jacobins attribuèrent le mal à une double conspiration,
[novembre 1792] QUESTION DES SUBSISTANCES. 41T
celle des accapareurs et celle des ennemis de la liberté (rapport
de Fabre de THe'rault); ils en conclurent qu'il fallait forcer les
détenteurs de denrées à les livrer à un prix taxé, et persécuter
les traîtres. Le premier des traîtres, c'était le roi. Saint-Just,
Danton, demandèrent qu'on bàtàt le jugement du roi, pour
convaincre les républicains de l'avenir de la république, les
royalistes de l'inanité de leurs espérances, et empêcher que la
question des subsistances fût exploitée par l'inquiétude et les
complots. Hobcspicrre, après un réquisitoire dogmatique contre
les accapareurs, dit qu'il fallait écraser la tète du serpent; il
fut applaudi et suivi par tous les chercheurs de popularité.
Cependant Roland, Buzot et les députés les plus sensés
s'opposèrent, en dépit des menaces d'émeutes, à tout projet
de taxer les grains et de violenter les producteurs ou les com-
merçants; Buzot s'éleva contre les excitations à la guerre
civile. La Convention parut étonnée d'entendre un député
montagnard faire la proposition communiste de diviser les
fermes, de limiter leur étendue possible, et trailer les fermiers
d'aristocrates. Elle dédaigna ces folies. Elle interdit l'exporta-
tion des grains (décret du 8 décembre), mais assura en même
temps leur libre circulation à l'intérieur, et édicta des peines
sévères contre quiconque troublerait les marchés.
Les craintes répandues sur le libre exercice du culte catho-
lique étaient une autre cause d'agitation dans les campagnes.
Clavière avait calculé (ju'en supprimant les traitements ecclé-
siastiques, on dégrèverait le budget de soixante-dix millions.
Cambon avait dit : Celui qui veut un prêtre doit le payer; et
le système en vertu duquel chaque culte doit entretenir ses
ministres trouvait faveur dans l'Assemblée. Mais quelle que fût
la valeur de ce système, on ne pouvait alors l'appliquer sans
manquera un engagement de l'Etat, sans alarmer les esprits
sur le sort de la religion, déjà tres-attaquée partout, et sans
jeter les paysans dans la contre-révolution. Danton le comprit,
et représenta qu'on avait assez de troubles religieux déjà sans
songer à les aggraver. Robespierre dit au club des Jacobins
que le salaire des prêtres était devenu une dette publique;
que c'était folie de porter atteinte à la religion; que si l'on
craignait sa puissance, on la rendrait plus puissante encore en
la rendant indépendante et en décrétant qu'elle serait entre-
tenue par des contributions particulières. Bazire et d'autres
appuyèrent ces arguments. La faute qu'on avait déjà faite
VII. -17
&1S LIVRE QUARANTE-HUITIÈME.
en créant un schisme gratuit éclatait à tous les yeux. Le
clergé constitutionnel était mal vu du peuple, et quant aux
prêtres mariés, il se trouvaient tellement au ban de Topinion,
que le plus souvent il se réfugiaient dans les clubs. Encore s'y
trouvant suspects comme partout, ne s'y faisaient-ils guère
accepter que par l'exagération de leur civisme ou le cynisme de
leur langage. Fauchet et plusieurs des évéques insermentés
faisaient d'inutiles efforts pour n)aintenir la règle du célibat.
Beaucoup d'ecclésiastiques qui avaient d'abord prêté le ser-
ment civil le rétractaient. De toutes les manières, c'était le
clergé dit réfractaire qui conservait l'autorité ou la reprenait.
X, — Le renouvellement de la mairie et celui du conseil
général de la commune, que la Convention avait ordonnés dès
les premiers jours, se firent avec beaucoup de lenteur, mais
sans difficulté, malgré les protestations habituelles, et même
sans qu'on s'en émût à Paris. Pétion fut d'abord réélu maire;
un quart à peine des électeurs prirent part au vote. Il avait
annoncé d'avance son refus. Après plusieurs ballottages, l'an-
cien contrôleur général d'Ormesson l'emporta de quatorze voix
sur le candidat jacobin Lhuillier, un des membres du tribunal
extraordinaire. Il refusa à son tour; et ce fut un candidat
girondin, le médecin Chambon , qui triompha de Lhuillier à
une forte majorité (le 30 novembre). Dans ces différentes élec-
tions, pleines d'irrégularités et de désordres, les Jacobins ne
purent jamais réunir plus de cinq mille voix. L'abstention dé-
passa toutes les proportions imaginables '.
Le nouveau conseil de la commune fut élu le 2 décembre,
de la même manière. Le nombre des votants fut dérisoire. Un
dixième tout au plus des électeurs fréquentait les assemblées
de sections; le reste osait peu s'y rendre. Il n'y eut guère de
conservé qu'une trentaine de membres de la commune insur-
gente, mais cela tint aux ambitions des hommes nouveaux qui
dirigeaient les sections. Aussi le nouveau conseil ne valut-il
pas mieux que l'ancien. Ce dernier demeura trois heures en
séance avant de céder la place à ses successeurs, et ne se re-
tira que devant l'ordre exprès et les menaces de Santerre.
Le nouveau conseil commença par une épuration. Il rejeta
1 Voir les détails curieux donnés |>ar M. Mortimer-Teinaux, Histoire de la
Terreur, t. V.
[sovEsiBiïE 1792J RÉÉLECTION DE LA GOM.MU:SE. 419
de son sein les membres élus qui avaient signé les fameuses
pétitions ou pris part à d'autres actes qualifiés de contre-révo-
lutionnaires. Royer-Collard fut écarté ainsi. La Convention dé-
clara ce système d'épuration illégal. Le conseil éluda ce
décret; au lieu de prononcer lui-même les exclusions, il les fit
prononcer par les sections, ce qui fut plus grave encore.
Les sections achevèrent l'organisation de la municipalité en
élisant pour procureur syndic Gliaumette, et pour ses substituts
Real et Hébert; le principal ou l'unique titre de ce dernier
était la rédaction du Père Duchesne , journal ignoble, écrit
dans le style des halles.
En même temps qu'on renouvelait la commune, on supprima,
le 28 novembre, la haute cour d'Orléans, et, le 29, le tribu-
nal extraordinaire. On motiva cette dernière suppression sur
des conflits qui s'étaient élevés avec le tribunal criminel ordi-
naire du département de la Seine, et sur le fâcheux effet pro-
duit par le supplice d'une femme condamnée à la guillotine.
XI. — Plus les Jacobins se sentirent ébranlés, plus ils
pressèrent le jugement de Louis XYL
L'Assemblée s'y prétait peu. La découverte de l'armoire de
fer, où le roi cachait ses papiers secrets, amena un supplément
d'instruction. On en retira six cent A'iiigt cinq pièces, qui furent
portées aux comités; elles n'avaient pas au fond une grande
importance. Elles obligèrent seulement plusieurs députés à
expliquer les relations qu'ils avaient eues avec la cour. Barère
se distingua en reniant ses actes avec une bassesse malheu-
reuse. La principale découverte fut celle de la correspondance
secrète de Mirabeau. Il fut décidé qu'on voilerait dans la salle
de l'Assemblée la statue du grand orateur. Les Jacobins aussi
en avaient une; ils la brisèrent.
Robespierre s'indigna de ces lenteurs de procédure. Il sou-
tint, le 3 décembre, qu'il n'y avait pas de procès à faire ni de
jugement à prononcer. « Louis, dit-il, est condamné par la
victoire du peuple, ou la république n'e>t point absoute. Le
mettre en jugement, c'est supposer qu'il puisse être absous,
c'est mettre la révolution en litige. Lorsqu'une nation a été
forcée de recourir à l'insurrection, elle rentre dons l'état de
nature à l'égard du tyran. Il n'y a plus de loi que celle de la
nature, c'est-à-dire le salut du peuple. A-t-on fait un procès
pour prononcer la déchéance? Vouloir procéder avec les formes
27.
420 LIVRE QUARArsTE-HUITlEMI".
ordinaires, c'est manquer de principes, manquer d'énergie,
étaler une fausse humanité. C'est un scandale de délibérer. La
mort peut seule mettre le coupable dans l'impuissance de
nuire. Louis doit mourir, parce qu'il faut que la patrie vive. Il
faut donc le déclarer sans jugement traître à la nation fran-
çaise, criminel envers l'humanité. »
Robespierre fut écouté avec une terreur muette , car il
n était plus un jeune député inconnu, mais le chef du parti
qui venait repousser la justice pour réclamer la vengeance.
Pétion défendit la nécessité d'un jugement, en s'appuyant
sinon sur le droit civil , du moins sur le droit naturel et poli-
tique. Il requit que la Convention s'érigeât en tribunal , pro-
nonçât le jugement et déterminât ensuite la peine, qui n'était
écrite nulle part. Cette proposition, plus humaine, fut votée à
une majorité immense. On régla ensuite les formes du juge-
ment et ses conditions préparatoires.
Pourtant Robespierre avait obtenu la fin des délais. On
cpntit que le moment solennel approchait.
Les Girondins ne se mirent pas plus d'accord sur l'attitude
qu'ils prendraient dans le procès, qu'ils ne l'étaieiit sur aucune
question , sur la politique étrangère particulièrement. Tout
chez eux était entraînement et contradiction. Quelques-uns
s'opposèrent à l'idée de sauver le roi. Ducos, Fonfrede furent
d'avis qu'on ne pouvait reculer; que pour s'emparer du gou-
vernement, la première condition était d'accepter tout ce qui
s'était fait. La majorité du parti se préoccupa d'abord de
mettre son républicanisme à l'abri des soupçons. Buzot lit dé-
créter, le 4, la peine de mort contre quiconque proposerait le
rétablissement de la royauté; le décret fut rendu d'une voix
unanime.
Cependant il fallait résister aux Jacobins, qui ne voulaient
arracher la mort du roi à la Convention que pour s'emparer
d'elle et devenir les maîtres. Les Girondins eurent Tidée d'en
appeler à la nation. Ils proposèrent de reconnaître aux assem-
blées primaires le droit d'examiner la conduite des représen-
tants, de les confirmer ou de rappeler ceux qui trahissaient la
patrie. Le décret, dont les auteia-s invoquaient la souveraineté j
du peuple, fut voté d'enthousiasme, puis rapporté aussitôt ; car
on s'aperçut que c'était décréter l'instabilité et des suspicions
perpétuelles, condamner les membres de la Convention au rôle 1
de représentants provisoires ^ et étendre à toute la France '
[novembre 1792] AGCUSATIONDUROI. " -^21
l'ag^itation des sections de Paris. Le moyen était détestable et
allait contre le but de ses auteurs.
L'espèce de trêve qui avait duré depuis la fameuse séance du
5 novembre cessa tout à coup. Les Jacobins attaquèrent
Roland et les ministres, qui les diffamaient et voulaient les
anéantir. Ils dénoncèrent madame Roland à TAssemblée, pour
avoir reçu un ag^ent des émigrés. Elle fut citée à la barre séance
tenante, s'y justifia courageusement, et obtint un triomphe que
ses amis exaltèrent. Robes})ierre, qui s'était déjà offert plu-
sieurs fois pour être le martyr de la cause, dit au club qu'il
demandait à être assassiné par Roland. A ces attaques, Buzot
répondit en prenant à partie Pacbe, auteur du dénûment des
armées. La Convention décréta que sa conduite serait examinée
par le comité de la guerre.
On s'essayait ainsi aux grandes luttes, lorsque, le 10, Robert
Lindet lut l'acte d'accusation. C'était un exposé malveillant de
tout ce que le roi avait tenté pour rétablir l'ancien gouverne-
ment, de ses correspondances avec les factieux, avec les
princes, avec les émigrés; de tous les projets, de toutes les
propositions qui lui avaient été adressés. On le rendait respon-
sable du sang versé à Nancy, au Champ de Mars, dans la
journée du 10 août, enfin de tous les malheurs arrivés depuis
quatre ans. Le 11 , on décida que Louis serait cité à la barre
le jour même , qu'un silence absolu serait observé en sa pré-
sence, que ses réponses seraient mises par écrit et qu'on les lui
ferait signer.
Le nouveau maire Chambon , le commandant général San-
terre , Chaumette , procureur syndic de la commune , et le
secrétaire Colombeau , attendaient dans la grosse tour du
Temple que la Convention eût rendu son décret. Sitôt qu'ils
l'eurent reçu, ils montèrent dans la chambre du roi et lui en
donnèrent lecture. 11 se déclara prêt à obéir, et se contenta
d'observer que le nom de Louis Capet, qui lui était donné dans
l'acte, n'était pas le sien. Une forte escorte militaire, précédée
et suivie de canons , le conduisit à l'Assemblée , et pendant
tout le temps qu'il passa hors du Temple , le conseil exécutif
demeura en séance.
Arrivé à la Convention , il entendit l'acte d'accusation et fut
interrogé sur chaque article. Il conserva un grand calme.
Il n'éleva aucun déclinatoire préjudiciel. Il pouvait s'abriter
derrière son inviolabilité. Il pouvait récuser la juridiction d'une
422 LIVRE QUARANTE-HUITIEME.
assemlilée qui n'avait pas mission de le jugfer. Il pouvait récu-
ser des iu(][es parmi lesquels il voyait des conspirateurs du
Champ (le Mars et du 10 août, des ennemis dont l'opinion
était connue d'avance, qui Favaient exprimée par écrit et s'en
vantaient. Il pouvait refuser de répondre. Il pouvait encore
répondre en roi , c'est-à-dire justifio.T sa conduite et sa poli-
tique. Il n'en fit rien. Il se plaignit seulement qu'on ne lui eût
commvmiqué ni l'acte d'accusalion, ni les articles, ni les pièces
à l'appui i il demanda qu'on lui en fit la communication et
qu'on lui donnât un conseil. Quant aux faits alléjjués contre
lui, il en contesta l'intcrpréfalion , ou dit qu'il n'en avait pas
connaissance, ou que la responsabilité des ministres les cou-
vrait, ou qu'il avait a(ji en vertu des droits à lui conférés par
la Constitution.
Son attitude simple et digne émut l'Assemblée, frappée
d'un spectacle sans exemple dans notre histoire. Quand il se
fut retiré , Treilliard fut d'avis qu'il désignât lui-même son
conseil. La Montagne s'y opposa, repoussant toutes les forma-
lités judiciaires comme hors de propos et comme des délais
recherchés à dessein. Mais Pétion soutint la proposition, qui fut
A'otée sans peine.
Louis XYI choisit pour conseils Target et Tronchet. Le pre-
mier refusa. Le président lut deux lettres, l'une de Males-
herbes, l'autre d'un habitant de Troyes, Sourdat, qui offraient
leurs services. Maiesherbes disait qu'appelé deux fois au con-
seil du roi au temps de sa puissance, il se croirait honoré
d'en être encore dans son malheur. Il fut agréé.
Ajoutons, pour Thonneur de l'humanité, que les défenseurs
officieux ne manquèrent pas. Dès le mois d'octobre, Necker du
fond de son exil avait publié un mémoire apologétique du roi.
Lally, Cazales, Malouet, d'xVubret. madame Aubry (Olympe
Gouges), écrivirent pour le sauver. André Chénier fit mieux:
il voulut s'asseoir à côté de Maiesherbes à la barre de la Con-
vention.
L'Assemblée vota que la défense aurait toutes les lacilités
nécessaires, et cassa plusieurs arrêtés odieux que la commune
avait pris à l'égard des prisonniers. Mais la Montagne ne cessa
de j)rodiguer l'outrage au roi et à sa famille, et à force de vio-
lence, arracha quelques modifications des premiers décrets.
Elle fut [)ui.-5sannnent secondée par les tribunes, qui malgré les
précautions accumulées par les règlements, intervenaient brus-
[décembre 1792] DÉBAT SUR LE DUC D'ORLÉANS. 423
quement dans tous les débats. Leur disposition matérielle en
galeries qui surplombaient favorisait le tapage et le vacarme.
Plus de cinq cents personnes s'y entassaient, oisifs, ouvriers
sans travail, gens enivrés de la révolution, énergumènes des
clulis et de^ sections, mêlés de femmes qui applaudissaient et
murmuraient comme à un spectacle. La Montagne s'était fait
ainsi un public à elle, qui, suivant l'expression d'un écrivain
révolutionnaire, Dulaure, s'accoutumait aux violences comme
aux liqueurs fortes. Manuel, indigné, proposa de réglementer
les entrées dans les galeries et la distribution des billets. La
proposition fut prise en considération; mais Manuel fut renié
par les siens au milieu d'un tumulte affreux auquel les tribunes
se mêlèrent, et l'affaire en resta là.
Xn. — Le 16 décembre, Buzot fit la motion de bannir les
membres de la famille royale et en particulier ceux de la bran-
che d'Orléans, d'autant plus inquiétante pour la liberté qu'elle
était plus chérie. On compléterait ainsi le décret rendu contre
le rétablissement du despotisme. Louvet appuya la motion , en
citant le discours de Brutus aux Romains dans Tite-Live.
La Montagne se récria, sauf pourtant Robespierre et Saint-
Just, toujours insatiables dans leur fureur de proscrire. Elle
reprocha à Louvet de mettre son talent de déclamateur au ser-
vice de toutes les dénonciations. Elle accusa Buzot et ses amis
de vouloir, en bannissant un député de Paris malgré son in-
violabilité, créer un précédent pour en bannir d'autres, ou
encore obliger Philippe Egalité à en appeler aux assemblées
primaires, moyen détourné de faire décréter l'appel au peuple.
Puisqu'il était question de bannir les hommes dangereux, un
Montagnard, Albitte, proposa le bannissement de Roland. Les
Girondins répondirent en demandant celui de Pache. Le
tumulte et le vacarme montèrent à leur diapason ordinaire. Il
fallut su.^pendre la séance, rappeler à l'ordre les représentants
qui s'injuriaient et les tribunes qui tempêtaient. La crainte de
désorganiser brusquement le ministère fît abandonner les
attaques contre Roland et contre Pache. Mais on décréta le
bannissement des Bourbons , en se réservant quarante-buit
heure» pour statuer sur le duc d'Orléans, à cause de sa qualité
de dépisté.
Pendaiit ce temps, l'Assemblée réfléchit sur les dangers de
Voslracisme. Le duc d'Orléans trouva des défenseurs dans tous
424 LIVRE QUARANTE-HUITIÈME.
les rangs. On fit valoir qu'il était doublement injuste de bannir
de-; princes qui n'avaient pas émigré et de frapper sans jngfcment
un représentant du peuple. Enfin les sections de Paris pro-
testèrent. Elles furent mises en mouvement par les députés de
la Montagne, obligèrent le maire de marcher à leur tète, et se
rendirent à l'Assemblée. La Convention avait sagement élabli
par son règlement qu'elle ne recevrait point de députations
armées, et qu'elle n'admettrait les autres qu'après les avoir
autorisées à venir à la barre. Elle refusa de recevoir le maire
et les sections. Mais la démonstration n'en eut pas moins son
effet. L'Assemblée se déjugea, suspendit le 19 le décret de
bannissement rendu le 16, et ajourna toute décision jusqu'après
le jugement du roi.
Philippe Égalité resta. Merlin et d'autres députés étaient
d'avis qu'il se bannît lui-même. On lui donna le conseil de se
retirer en Amérique. 11 eut le malheur de ne pas le suivre.
A partir de ce jour, les séances ne furent plus que des scènes
de désordre effrayantes. Jean de Bry représenta la nécessité de
fixer la liberté par des lois. Barére se plaignit qu'il n'y eût pas
de gouvernement, dit que le moment était venu d'en avoir un,
et que c'était à la Convention de diriger le pouvoir exécutif,
au lieu de laisser les passions et leo partis se débattre dans son
sein.
XIII. — Dès le soir du 25 décembre, les Jacobins envahi-
rent les tribunes. Le 26 , Louis XVI reparut devant la Con-
vention. Ses conseils l'assistaient. Tronchet et Malesherbes
s'étaient adjoint un jeune avocat de Bordeaux, de Sèze, qui
prononça le plaidoyer. Ce plaidoyer, net, précis, nerveux,
exempt de phraséologie et de recherche oratoire , fut une
simple et vigoureuse réfutation des théories et des faits allégués
par l'accusation. De Sèze montra que l'inviolabilité décrétée
par la constitution de IT'Jl liait non-seulement l'Assemblée
constituante, mais la nation qui l'avait jurée; que la Constitu-
tion avait déterminé le cas de déchéance; que les faits allégués
contre Louis, quelque criminels qu'on les supposât, étaient
encore au-dessous de la gravité des cas prévus; qu'on ne pou-
vait donc les punir d'une peine plus forte; que le roi ne pou-
vait être jiigé que pour les actes postérieurs à la déchéance
légale. 11 ajouta que Louis, redevenu citoyen, ne rencontrait
nncime des formes protectrices des droits des citoyens. « Je
[26 DÉCEMBRE 1792] DE SÈZE ET MALESHERBES. 425
cherche parmi vous des juges, dit-il aux députés, et je ne vois
que des accusateurs. » Reprenant ensuite un à un tous les faits
allégués, il les dépouilla du caractère que la prévention leur
avait attaché, se plaignit que Louis n'eût pas eu la liberté de
rechercher les pièces nécessaires pour expliquer celles dont on
se servait contre lui, et soutint enfin que la responsabilité des
ministres couvrait tout. Louis XYI ajouta quelques mots poui
repousser le reproche d'avoir causé l'effusion du sang. Cette
accusation était celle qui l'affectait le plus. Sa conscience pro-
testait.
Quoiqu'on ait reproché à de Sèze d'avoir trop discuté, trop
conservé le sang-froid de la raison, même de n'avoir pas fait
un appel désespéré à l'avenir, l'effet de cette éloquence sobre,
nette, puissante par la seule force de la vérité, joint à la rési-
gnation calme du roi, fut grand et irrésistible. A peine
Louis XYI et ses défenseurs s'étaient-ils retirés, que Lanjuinais
courut à la tribune. « Louis, s'écria-t-il , ne peut-être jugé
par les conspirateurs du 10 août. » Ces mots soulevèrent une
effroyable tempête. Car une majorité immense avait décidé que
le procès aurait lieu. C'était protester contre son vote. Lan-
juinais soutint courageusement contre un concert de clameurs
que l'Assemblée ne pouvait prendre à l'égard de Louis que des
mesures de sûreté générale.
Aniar répondit que si la Convention était juge et partie, le
peuple l'était aussi. La Montagne voulait maintenant un juge-
ment, parce qu'elle se croyait sûre de la condamnation, et que
par là elle entraînait avec elle , compromettait et annulait les
autres partis. Elle prétendit qu'on se déclarât en permanence
et qu'on jugeât sans désemparer. La proposition fat repoussée.
« Nous sommes des juges, dit Kersaint, et non des bourreaux. »
Furieux, les Montagnards réclamèrent l'appel nominal. L'un
d'eux, Jullien, cria qu'il mourrait aux Thermopyles et saurait
défendre la liberté. Pétion parut à la tribune. La gauche
voulut lui fermer la bouche , et cria : « A bas le roi Pétion ! »
Les Montagnards assiégeant la tribune, Barbaroux, Serres,
Rebecqui, suivis de plus de cinquante membres de la droite,
se levèrent et marchèrent pour les repousser. On menaçait
de se retirer dans les départements si l'on n'était pas libre à
Paris. A la fin, Pétion parvint à se faire entendre et à protester
contre ces désordres.
Rouzetet Salles proposèrent de consulter la nation au moins
.'Sj livre QUARANTE-HUITIEME.
sur le choix de la peine, c'est-à-dire de la mort ou de l'exil à
partir du jour où la paix serait faite. C'était alors le système
adopté par les modérés. Serres déclara pourtant que voter la
mort serait céder à d'indignes menaces ; il opina pour la réclu-
sion pendant la fjuerre et le bannissement à la paix. Rabaut
Saint-Etienne s'éleva contre les pouvoirs qu'assumait la Conven-
tion, se dit las de sa portion de despotisme et bourrelé de la
tyrannie qu'il exerçait pour sa part. Buzot annonça qu'il vote-
rait la mort, mais avec l'appel aux assemblées primaires, parce
qu'on ne devait éluder ni craindre l'opinion générale, ni four-
nir des prétextes ou des armes aux puissances étrangères.
Saint-Just, Lequinio, Robespierre repoussèrent l'appel au
peuple parce que c'était un moyen dégrader le tyran, un piège
pour faire naître la guerre civile, une facilité offerte aux -Aon-
nêtes gens, c'est-à-dire aux fripons et aux intrigants de l'ancien
régime, de se montrer et d'agir dans les assemblées primaires.
Saint-Just disait en manière de sentence : La révolution ne
commence que quand le tyran finit, Lequinio cria : Il faut sau-
ver le peuple! et la Montagne et les tribunes répétèrent ce cri
par tous leurs échos. Robespierre, dans un mouvement où
perçait la rage de se voir arracher la victime, s'escrima contre
la tyrannie des majorités, et s'attacha à prouver que la vertu
était toujours en minorité sur la terre.
Le 31, Yergniaud parla. Son discours, attendu avec une
impatience curieuse, fut médilé et solennel. Il rappela que la
Convention s'était toujours proposé de présumer la volonté na-
tionale. Elle avait déclaré que la constitution qu'elle ferait se-
rait soumise au peuple. Le jugement de Louis XVI devait
l'être aussi. Toute autre conduite serait une usurpation et une
tyrannie. Le peuple seul pouvait prononcer sur l'inviolabilité
du roi. On s'efiravait à tort de voir la guerre civile sortir des
assemblées primaires. C'était diffamer la France que qualifier
d'intrigants une majorité possible. Mettre la minorité au-dessus
de la majorité, c'était folie. La minorité, c'était Caton, mais
c'était aussi Catilina. La majorité, c'était le pays, le pays que
Robespierre et les républicains avaient bien prétendu consulter
lors de la pétition du Champ de Mars. « Ceux qui veulent la
giieiTe civile, ajoutait-il, sont les hommes qui désignent comme
amis de la tyrannie ceux que leur haine veut immoler. » La
mort de Louis XYI en serait le signal, en même temps qu'elle
fournirait un prétexte à l'Angleterre et aux autres puissances
[janvier 1793] VERG>'IAUD, GE:s"SON>'É, RARÈRÈ. '«27
pour prolongée!" une guerre périlleuse pour les finances et l'ave-
nir de la TlépuLhViuc. La parole de Vergniaud, toujours ma-
gnifique, pleine de hauteur et de mouvements oratoires, pro-
duisait, même aux oreilles de ceux qu'elle ne persuadait pas,
l'eifct d'une cymbale retentissante.
Le 2 janvier 1793, Gensonné reprit la même thèse de l'appel
au peuple. Il le montra nécessaire tovites les fois qu'il était pos-
sible, et surtout dans les cas graves où les opinions étaient
partagées. Saisissant ensuite ses adversaires corps à corps, il
dénonça les hommes qui s'opposaient à ce qu'on consultât le
peuple, parce qu'ils prétendaient parler en son nom, ceux qui
chercbaient à se rendre maîtres des Parisiens pour les soulever
contre l'Assemblée. Le moment était venu de détruire une fois
pour toutes l'empire des charlatans qui caressaient les préjugés
et les passions du peuple pour le tromper. Gensonné passa en
revue les usurpations de cette action qui semait les alarmes et
les menaces, qui envoyait des commissaires dans les déparle-
ments et dans les armées, qui encombrait les bureaux de la
guerre d'hommes à cheveux lisses, à brusqueries prétendues
républicaines , ne se signalant que par leur impéritie et leurs
dilapidations; qui attaquait tout ce qu'elle ne dirigeait pas;
qui ne parlait que d'insurrection et de révolutions nouvelles,
comine s'il pouvait y avoir désormais d'autre insurrection que
contre la nation elle-même! Il finit en adjurant les hommes de
bonne foi de renoncer à suivie du pareils chefs, et en se mo-
quant de ceux qui parlaient sans cesse de leurs services, tandis
qu'ils n'avaient fait qu'embarrasser la révolution de leurs
insupportables clameurs, comme les oies du Capitule.
La Montagne essaya de se venger par une dénonciation pué-
rile des rapports que Gensonné, Guadet et Vergniaud avaient
eus au mois de juillet avec le roi. Elle.s'attira une verte répli-
que de Guadet, qui lui reprocha ses Jo?i/ a ils. Pélion parla
aussi en faveur de l'appel au peuple.
Enfin le 4, Barère résuma le débat dans un discours étudié,
et se posa en chef futur du gouvernement. Laissant aux Monta-
gnards les violences de langage, aux Girondins les mouvements
oratoires et pathétiques, il parla plus froidement. 11 dit contre
Lanjuinais qu'on ne pouvait rapporter le décret par lef(uel
l'Assemblée avait entamé le procès, puisqu'on l'avait déjà
exécuté, en entendant la défense. 11 combattit l'appel au peuple
comme à' peu près impossible en fait et formellement contraire
428 LIVRE QUARANTE-nUiTlE.ME.
au principe des g^ouvernements représentatifs. Le peuple s'était
lié en nommant la Convention. La Convention n'était pas une
législature ordinaire. Elle exerçait tous les droits du souverain.
Elle ne pouvait y renoncer sans livrer le pays à l'anarchie.
Elle cumulait tous les pouvoirs : c'était là son caractère et son
droit exceptionnels. Elle ne pouvait, il est vrai, juger Louis
dans les formes légales, mais elle pouvait donner à son vote
toute la solennité nécessaire en votant à haute voix.
Barère représenta ensuite la nécessité de l'énergie. En ap-
peler au peuple était une demi-mesure, c'est-à-dire un acte
de faiblesse. Or, la guerre civile et tous le» dangers qu'on pou-
vait craindre ne naîtraient que de la faiblesse de l'Assemblée.
On devait imiter la Constituante, qui avait eu l'énergie néces-
saire pour s'emparer du pouvoir à un moment donné, et pour
imposer sa volonté. Etait-il d'ailleurs conséquent d'agir en Bel-
gique révolutionnairement, sans consulter le peuple, et de se
montrer en France timide, et doutant de l'opinion? Espérait-
on réellement conjurer ainsi l'orage qui se formait à l'étran-
ger? La neutralité de quelques puissances étrangères était une
neutralité d'attente, mais toutes étaient prêtes à la guerre bien
avant le 10 août.
Enfin Barère invoqua la nécessité de l'accord. Il dit à la gau-
che qu'il fallait en finir avec les menaces de Thermopyles,
comme si l'on était dans un camp, et avec des théories dange-
reuses sur les minorités; que la révolution était terminée; que
les insurrections ne seraient plus que meurtres et brigandages.
Il conclut à demander un double appel nominal. Il eut ce jour-
là le talent d'avoir raison dans la réfutation qu'il fit de ses ad-
versaires. Il pulvérisa la thèse de l'appel au peuple, qui n'était
en réalité pour les Girondins qu'une arme de guerre, une fin
de non-recevoir, un moyen d'amener la Montagne à d'insoute-
nables aveux d'absolutisme. Il eut un autre talent, celui de re-
vêtir des propositions brutales de formes acceptables, et d'in-
diquer une voie où les esprits flottants se jetèrent. Les Giron-
dins, après avoir commis la faute de laisser engager le procès,
et d'admettre la culpabilité comme point de départ, se trou-
vaient engagés sur un mauvais terrain. En sacrifiant le roi, ils
s'étaient rendu difficile de sauver l'homme. Il ne resta plus
d'espoir que dans la répulsion et l'effroi que la Montagne inspi-
rait à la majorité de l'Assemblée. Cette haine était forte; un
autre sentiment, la peur, fut plus fort encore. La Plaine, c'est-
[janvier ÎT93] AGITATION DE PARIS. 429
à-dire la majorité, flottait irrésolue. Barère l'entraîna, et plu-
sieurs des Girondins eux-mêmes finirent par n'oser absoudre,
de même qu'ils n'avaient osé s'opposer au jugement, dans la
crainte de se compromettre avec la république et la révolution.
XIV. — La clôture de la discussion générale fut prononcée.
Comme beaucoup d'orateurs voulaient encore se feire enten-
dre, et que la plupart avaient préparé des discours écrits, on
vota que ces discours seraient imprimés, et on fixa le 16 pour
la position des articles.
Ce délai ne fut pas perdu pour l'agitation. Car pendant que
l'Assemblée était devenue une arène de violences et de scanda-
les, les sections aussi jouaient leur rôle. Les unes se déclaraient
en permanence, d'autres retentissaient de menaces contre les
huit mille et les vingt mille. Le 30 décembre, l'Assemblée avait
vu défiler devant elle les délégués des quarante-huit sections,
puis de prétendues victimes du 10 août avec des femmes et
des enfants, criant : « Vengeance! »
Tous les éléments révolutionnaires fermentaient; le reste des
habitants quittait Paris, ou se cachait ou cherchait à s'étour-
dir. D'autres applaudissaient, de peur d'être victimes. Quel-
ques manifestations timides ayant eu lieu dans les théâtres, !a
commune les fit fermer.
Paris était morne. Le 5 janvier, le maire Chambon, chargé
de rendre à l'Assemblée un compte périodique de l'état de la
ville, la déclarait agitée par la faillite des caisses de secours,
par la crainte de manquer de subsistances, bien que les appro-
visionnements fussent assurés; par le manque général de tra-
vail; par l'insuffisance de la garde nationale, dont la plupart
des citoyens déclinaient le service; par celle de la police et du
tribunal criminel en présence du nombre croissant des mal-
faiteurs.
Le 6, la Montagne tonna contre les adresses de plusieurs
départements qui annonçaient l'envoi de fédérés, protestaient
contre les insurrections, et demandaient que l'Assemblée chas-
sât de son sein les 5ce/era/5, tels que les Marat, les Piobespierre
et quelques autres. La gauche s'éleva contre la permanence
des conseils généraux. Guadet répondit en attaquant la perma-
nence des sections de Paris, qui violaient les décrets de la Con-
vention, même à ses portes, et prenaient des arrêtés mon-
strueux, comme celui-ci : que si Louis XVI n'allait pas à
430 LIVRE QUARA:STE-HUIT1È.ME.
Téchafaud, nul républicain ne lui survivrait. Ce jour-là, le
6 janvier, la séance dépassa en tumulte toutes les précédentes.
Les Montagnards réclamèrent un appel nominal sur un vote,
ne l'obtinrent pas, et prétendirent Texig^er, pour démasquer les
intrigants. La droite demanda que le procès-verbal de celte
révolte de la minorité fût adressé aux départements. Marat pro-
féra contre les aristocrates des injures grossières que les tri-
bunes applaudirent. Le président brisa sa sonnette.
Ledéparlementde Paris venait d'être renouvelé par élection,
et l'avait été dans le sens révolutionnaire. Il fit une adresse
contre la conjuration des directoires des autres départements.
Buzot répondit avec indignation que les départements n'avaient
pas eu besoin d'instigations étrangères; que les décrets de la
Convention avaient suffi pour leur révéler l'état affreux de
Paris. « Pourquoi, s'écria-t-il, les départements n'auraient-ils
pas une volonté à eux?... Quand trente ou quarante hommes
au plus, flétris ou ruinés, qui ont besoin de troubles pour vivre,
qui se rassasient de crimes, composent ou dirigent dans cbaque
section des assemblées permanentes ; quand ces assemblées suf-
fisent pour remuer tout Paris; quand nous sommes environnés
sans cesse de ces coquins, peut-on croire à notre liberté? » Il
dénonça parmi les membres du directoire de la Seine, Momoro,
chef d'une section, auteur' d'un appel à l'insurrection et d'un
projet de loi agraire.
Le 13, des volontaires fédérés parurent à la barre. Ils an
noncèreut s'être réunis à Paris pour le maintien de la liberté
et de l'égalité contre toute espèce de tyrannie. « Les hommes
du 2 septembre, dit l'orateur, peuvent se présenter. Ils trou-
veront devant eux les hommes du 10 août. C'est un caitel que
la vertu donne au crime. Eh quoi! faudra-t-il souffrir longtemps
encore que cinquante ou soixante factieux se constituent en
tyrannie permanente dans quelques-unes des sections de la
quatre-vingt-quatrième partie de la république, et que, rivali-
sant entre eux d'extravagance, ils viennent vous prescrire ce
qu'ils appellent la volonté du souverain; que des tribunes for-
cenées injurient nos représentants, leur prodiguent les insultes
et les menaces de mort? " Kersaint obtint sur-le-champ
un décret, portant que les fédérés présents à Paris feraient
le service près de la Convention, conjointement avec la garde
nationale de la ville, et que le comité de défense générale
présenterait le lendemain un projet sur leur organisation.
[janvier 179S] VOTE DE LA MORT DU ROI. 431
L'extrême gauche s'abstint; tout le reste de IWssemble'e se
prononça sans discussion.
Mais ces fédérés qui arrivaient à Paris et qu'on entraînait à
des démarches calculées étaient. peu nombreux. Les Jacobins
les travaillèrent, les attirèrent à leur club, et leur donnèrent
luie fêle qui, de l'aveu de Robespierre, sauva la Montagne.
Tout porte à croire qu'on leur distribua de l'argent; car Pache
avait mis les fonds de la guerre à la disposition des Vincent et
des Hébert. La Gironde perdit son unique moyen de salut, au
moment où elle croyait son but atteint.
Elle fit encore changer l'organisation du comité de sûreté
générale, et s'y assura la majorité. Mais quand Gensonné vou-
lut lui faire attribuer la police de la ville où la Convention sié-
geait, il ne put l'obtenir. Pendant ce temps, chaque section
instituait dans son sein un comité de surveillance chargé de la
police et investi de pouvoirs illimités.
Les Jacobins chassèrent les journalistes de leur club, excepté
Marat, Tallien et un troisième; encore les soumirent-ils à une
censure. Ils multiplièrent les envois de circulaires et de com-
missaires dans les départements pour combattre les journaux
et les écrits rolandistes. Une de ces circulaires portait : «Voici
notre profession de foi. Nous voulons despotiguement une Con-
stitution populaire. Nous voulons Tunité et l'indivisibilité de la
république, la liberté et l'égalité. Nous voulons la mort de
Louis Capet et celle de tous les tyrans, quelle que soit leur
dénomination. » Les discours respiraient le sang. Guadet,
Vergniaud et Gensonné étaient signalés au poignard des bons
citoyens.
XV. — La discussion s'ouvrit le 14, Vergniaud occupant le
fauteuil, sur les termes et l'ordre dans lesquels les questions
seraient posées. Rien n'était plus important; car de là dépen-
dait l'issue du procès. La Gironde eût voulu que la question de
l'appel au peuple passât la première. La Montagne voulait que
l'on commençât par voter sur la culpabilité. A force de téna-
cité et de menaces, elle parvint le 15 à emporter ce point.
La première question sur laquelle on vota le même jour fut
donc celle-ci : «Louis est-il coupable?» On était convenu que
les députés voteraient à la tribune à haute voix; qu'ils donne-
raient des bulletins motivés, écrits et signés ; que leurs opinions
seraient adressées aux départements ; enfin que les absents non-
432 LIVRE QUARANTE- HUITIEME.
autorisés seraient censurés. La question de culpabilité avait le
tort d'être posée en termes beaucoup trop généraux. Dans un
procès ordinaire il eût fallu, d'après le code d'instruction crimi-
nelle, autant de questions particulières que de faits particuliers.
Il eût fallu encore distinguer la culpabilité de fait et la culpa-
bilité d'intention. Il eût fallu admettre les récusations, eA
beaucoup eussent été obligatoires; car plus de cent cinquante
députés avaient exprimé leur opinion publiquement avant les
débats. Il eût fallu enfin un scrutin silencieux. ^laisla Montagne
tenait à une déclaration générale de culpabilité, parce qu'elle
était sûre de l'obtenir à une majorité immense. En e(fet, quatre
ou cinq députés seulement refusèrent de voter; d'autres, en
petit nombre, se bornèrent à observer qu'ils prononçaient
comme juges et non comme accusateurs.
Le IG, on vota sur la seconde question : « Le jugement
sera-t-il soumis à la ratification du peuple? » C'était encore une
habileté de la Montagne d'avoir fait poser cette question avant
celle de la peine ; beaucoup de votants pouvaient dès lors croire
leur conscience en repos. Plusieurs des Girondins donnèrent
dans le piège. L'appel au peuple fut voté par deux cent quatre-
vingt-une voix et repoussé par quatre cent vingt-trois. Onze
députés subordonnèrent leur opinion à des conditions; (juatre
s'abstinrent, un se récusa. Beaucoup de votes furent motivés.
Rien ne peut donner une idée du désordre de ces séances.
Chaque incident causait un tapage que le bruit des tribunes
grossissait. La foule assiégeait les portes, proférant des menaces
de mort. On criait à chaque député votant : « Ou sa tète ou la
tienne ! » Les fureurs de la démagogie soulevèrent l'indignation
de plusieurs de ceux qui avaient été jusque-là ses serviteurs et
ses flatteurs les plus éhontés. Manuel, qui avait réclamé l'un
des premiers non-seulement le procès , mais la mort du tyran ,
se prononça pour la sanction du peuple, et dit aux Monta-
gnards : «» Vous n'êtes pas des juges, car des juges n'outra-
gent pas et n'injurient pas. »
Hors de l'xVssemblée, même tumulte. Les sections délibé-
raierit; on y proposait de fermer les barrières, de retenir de
force les députés modérés qui voudraient fuir, et de poursuivre
les appelants. La commune disposait de la force militaire;
Pache venait même de lui livrer complaisamment cent trente-
deux canons. L'Assemblée était désarmée, comme Louis XYI
avant le 10 août; le maire lui annonçait que les craintes répan-
[janvier 1793] VOTE DE LA MORT DU ROI. 435
dues de uouvelles journées de septembre étaient fondées.
Le 17, on vota sur la troisième question : Quelle peine sera
inHij^ée à Louis? Ce vote tut de tous le plus lonjj ; il dura quinze
heures, et ne se termina que le lendemain. On devrait ajouter
qu'il fut le plus solennel, si les conditions ignominieuses où
TAssemblée se trouvait comportaient ce mot. Elle demeura
tout ce temps entourée de groupes qui vociféraient contre les
appelants, et criaient que sans la mort du roi on aurait la guerre
civile. Sur sept cent vingt et un votants , trois cent soixante et
un, c'est-à-dire la majorité plus un, votèrent la mort simple-
ment; vingt-six la volèrent avec un sursis exprés; deux cent
quatre-vingt-six se prononcèrent pour la détention ou le ban-
nissement ; deux pour les fers. Cinq membres présents refusè-
rent de voter.
La Gironde se divisa. Gensonné vota la mort, en ajoutant
qu'il demandait la poursuite immédiate des septembriseurs.
Vergiiiaud et Guadet votèrent la mort avec sursis, comme un
sacrifice douloureux dû au salut de l'Etat. Louvet vota la dé-
tention, et fit contre les votes de mort une protestation magni-
fique malgré son ton déclamatoire. Buzot, Brissot, Kersaint
votèrent également la détention, en motivant fortement leurs
opinions. « La Convention, dit Brissot, a rejeté l'appel; le
mauvais génie qui a fait prévaloir celte décision a préparé des
malheurs incalculables pour la France. » Kersaint s'écria qu'une
nation ne pouvait se venger d'un homme. Plusieuis de ceux
qui votèrent la détention s'en excusèrent, comme Rabaut, en
déclarant qu'il avait fallu des raisons de sûreté publi(jue pour
les y forcei'.
Barére vota la mort avec une emphase sinistre et des sophis-
mes cruels, Le duc d'Orléans la vota aussi, non sans causer
une surprise pénible; la gauche eut elle-même une impression
d élonnement. Le prince fut entraîné par la peur. Plus embar-
rassé que jamais de l'absurdité de son rôle à la Coiivention, il
n'osa s'abstenir, maljjré la promesse qu'il en avait faite à son
fds, le duc de Montpensier. En revanche, un député milade,
le jeune et intrépide Duchastel, se fit porter à la tribune la léte
enveloppée, pour y voter la détention, avec le bannissement à
la paix.
Le vote déclaré, on fit entrer les défenseurs. De Sèze exprima
sa douleur, dit que Louis interjetait appel à la nation, et s'ap-
puyant sur la faiblesse de la majorité qui avait prononcé la
VII. 28
434 LIVRE Qb^ARA^JTE-IlUITIEME.
mort, demanda que la Convention votât le renvoi de l'arrêt à
la ratification du peuple, encore que les principes ne comman-
dassent pas cette mesure. Tronchet ajouta que puisque la Con-
vention appliquait les peines du Code pénal, il eût été juste
d'adopter la majorité voulue par le code d'instruction crimi-
nelle, qui exigeait les deux tiers des voix. Malesherbes, sulfoqué
par la douleur, implora la faveur de présenter le lendemain
quelques observations sur ce point. Guadet l'appuya. Mais Ro-
bespierre fit repousser ses sollicitations comme importunes, et
l'Assemblée décida qu'elle ne délibérerait plus que sur le sursis.
Dès lors la Montagne ne cbercbaqu'à hâter la fin du procès.
Elle craignait un repentir, un retour de pitié ou de courage,
peut-être un mouvement à Paris. Elle tenait sa proie avec une
fureur jalouse. Elle invoqua l'humanité pour ne pas prolonger
l'agonie d'un condamné, prétexte absurde dont Tlnpocrisie fut
relevée j)ar Daunou, et qui fit honte à plusieurs de ses propres
membres. Le 19, au moment où Ton allait délibérer sur la de-
mande d'un sursis de trois jours, présentée par Louis XVI,
Manuel, qui avait été l'oljjet de menaces et presque de voies de
fait, envoya sa démission par écrit, en déclarant que la Con-
vention s'était laissé avilir ; qu'elle ne pouvait sauver la France ;
que l'homme de bien n'avait plus qu'à s'envelopper dans son
manteau.
La discussion s'ouvrit sur le sursis, aussi vive, aussi tumul-
tueuse que les précédentes. Buzot déclara qu'il réclamait le
sursis au péril de sa vie, dût-il être assassiné, attendu que la
majorité numérique avait été illusoire, et qu'il fallait montrer
à la France et à l'Eui'ope que la Convention n'était ni le jouet
ni l'instrument d'une faction. Thuriot et d'autres Montagnards
s'indignèrent de ce qu'ils appelaient un faux-fuyant pour se dé-
juger. Payne demanda, au nom des Etats-Unis, la translation
de Louis XYI en Amérique. Brissot parla pour le sursis avec
une vigueur et une sûreté de vues qui ne lui étaient pas habi-
tuelles. Il représenta que la mort de Louis était un supplice
inutile à la liberté , qu'il était absurde de tuer le roi pour tuer
la royauté. « On dira que Louis n'a été condamné qu'à une
faible majorité, que les juges ont été intimidés ou corrompus;
que les formes ont été violées ; que le jugement n'a été que le
produit de la passion de quelques hommes, qui craignaient tel-
lement le jugement de la nation qu'ils ont refusé de constater
son vœu. » Il soutint qu'on allait avoir contre soi non-seuîement
LE 21 JANVIER 1793. 435
les rois et les tyrans, mais les peuples de l'Europe. Comme s'il
eût regretté d'avoir conseillé une guerre qui allait recevoir une
extension redoutable, il ajoutait : « Etes-vous prêts pour cette
guerre universelle? » Barère s'arrangea pour répondre et clore
la discussion. Le sursis fut rejeté par trois cent quatre-vingt
voix contre trois cent dix.
Paris reçut cette dernière nouvelle avec stupeur; car o«i
avait longtemps espéré la détention perpétuelle ; mais toute
tentative pour sauver Louis XVI, fût-ce un coup de désespoir,
était parfaitement impossible ; Dumouriez l'avait tristement
reconnu et constaté.
Le 20, Kersaint envoya sa démission. On décida qu'il serait
cité pour s'expliquer; car on lui contestait, ainsi qu'à Manuel,
le droit de se retirer.
L'Assemblée vota presque sans discussion la poursuite des
auteurs des massacres de septembre, l'expulsion des Bourbons,
la poursuite des individus qui s'étaient rendus aux Tuileries au-
près du roi dans la nuit du 9 au 10 août, et enfin la punition
des fonctionnaires qui étaient venus à Paris pour y conspirer.
Le procès de Louis XVI avait ouvert la voie aux procès poli-
tiques, et sa tête ne pouvait tomber sans en entraîner une foule
d'autres.
XVL — Le 21 janvier était le jour marqué pour l'exécution.
Louis XVI attendait son arrêt de mort ; il ne montra nul
étonnèment quand le ministre de la justice Garât vint le lui no-
tifier. Ses dispositions étaient prises. Son calme, sa résignation
ne se démentirent pas. 11 avait été médiocre comme roi ; comme
homme il fut admirable. 11 eut le courage et la sérénité d'un
martyr. 11 fit venir son confesseur, l'abbé Edgeworth ; il adressa
à sa famille des adieux aussi simples que touchants, résista aux
émotions les plus naturelles, entendit la messe le matin du 21,
et montra un sang-froid, une énergie chrétienne, qui frappè-
rent d'admiration même les municipaux les plus prévenus. Avant
de partir, il remit à l'un de ces derniers son testament, dont
madame de Staël a pu dire que chaque mot est une vertu.
Le 21, de grand matin, les sections se tinrent en permanence
et la force armée fut sur pied. On avait pris des précautions
extraordinaires, qu'on eût bien dû prendre aussi le 2 septembre,
dit un journal royaliste. Les ponts, les grandes avenues étaient
garnis de canon; les boutiques fermées; les rues silencieuses.
28.
436 LIVRE QUARANTE-HUITIEME.
« Une voiture, avec son escorte, s'avance lentennent, et c'est
le seul bruit qu'on entende Loui* lit dans son livre d'heures
les prières des mourants; le Lniit de celte marche funèbre re-
tentit pins sinistre à l'oreille dans le silence, mais la pensée
s'élance vers le ciel et oublie la terre. » (Carlvle.)
L'exécution eut lieu n dix heures sur la place Louis XVI.
(ju'on appelait alors la place de la Ilévolution. Le roi dit d'une
voix haute : •< Je pardonne à mes ennemis. » Un roulement de
tambour lui coupa la parole; sa tête roula de Téchafaud, et
les fédérés placés en avant de la foule, crièrent : Vive la li-
berté! Vive la nation! Les restes mortels du supplicié furent
immédiatement transportés au cimetière de la Madeleine, au
lieu où s'élève aujourd'hui la chapelle expiatoire.
On entendit dans le reste de la journée les députations des
sections chanter arec les Marseillais et les fédérés la mort des
tyrans. Ce fut le seul bruit qui rompit le silence lugubre de
Paris. Les révolutionnaires croyaient avoir creusé un abîme
entre la monarchie et la république. Ils se disaient à eux-me-mes,
ils répétaient dans leurs journaux que la liberté exigeait de
grands sacrifices; qu'ils avaient brûlé leurs vaisseaux; qu'ils
devaient maintenant vaincre ou périr. Mais ils ne s'abusaient
pas sur les forces qu'il leur faudr.iit déployer pour soutenir la
guerre étrangère, doublée, comme tout l'annonçait, d'une
guerre civile, et ils se disaient encore que s'ils triomphaient, ils
n'assureraient leur victoire qu'en anéantissant leurs ennemis.
La révolution s'était créé déjà bien des hostilités. Elle s'en
était même créé gratuitement, lorsque après avoir heurté des
sentiments et des intérêts elle avait soulevé les répulsions et les
colères en ébranlant les principes sociaux et en froissant les
consciences. Elle avait par ses folies, ses excès, et en dernier
lieu ses crimes, inspiré le dégoût, et tourné contre elle presque
tous ceux qui l'avaient d'abord servie.
Cependant nul signe de contre-révolution n'avait été donné
à l'intérieur. Les classes supérieures étaient trop impopulaires.
Les émigrés avaient exaspéré le sentiment patriotique. Le clergé
et la petite noblesse des campagnes n'étaient devenus hostiles
que par degrés. La bourgeoisie ne le fût pas devenue sans la
tvrannie de la commune et les massacres de septembre Le
meurtre de Louis XYI combla la mesme. On comprit que la
république était condamnée à marcher dais le sang.
Le 2(j janvier, Fauchet, hors de lui, publia un article in-
LE 21 JANVIER 1793. 437
di(jné. Lui, rim f^Ie> vainf|iieur> de In Basiille, il s'ëcriait : « Le
clM(;'iii (nii me suivra |ii.M|iraii tomlieaii. c'est que ma patrie
ait Hétri ha révolution par une < ru.iuté fatale; c'est que des
homnies airoce> aient réussi à cointnander un meurtre solen-
nel ; c'est «|ue l*aria, lu ville centrale de la liberté, ait pu souf-
frir dans une niurne stu[)eur la férocité de quelques bri(>ands
qui menaçaient de mort les lé{ji.slateurs de la France. »
La contre-révolution n'éclata pas encore, mais elle se recueil-
lit. Ceux{|u'elle frappuit ou qu'elle épouvantait commencèrent
à dire que la révolution était le mal, l'œuvre de Satan; qu'il
fallait la maudire et la terrasser. Beaucoup de vieilles idées ou
même de vieux préjugés se réveillèrent '. L'hostilité grandit,
en attendant de marcDer bannières déployées.
* Obseivaiions de maflame île Staol.
LIVRE QUARANTE-iNEUVIEME
LA CONVENTION.
DTUXIEMF. PARTIE. 1793.
I. — Le 20 janvier, veille de rexécution, un des députe's qui
avaient voté la mort, Le Pelletier de Saint-Fargeau, fut assassiné
par un ancien garde du corps. Le 21, Thuriot annonça ce
meurtre à rxVssemblée. Un tumulte s'éleva; les dénonciations
réciproques se succédèrent. Pétion voulut calmer les esprits; il
fut accablé de reproches et d'insultes. On vota une adresse aux
départements pour les informer du crime de lèse-nation qui
venait d'être commis, puis on décréta la translation solennelle
du corps de Le Pelletier au Panthéon. Le soir, on renouvela le
comité de sûreté générale ; les Montagnards y rentrèrent de
manière à former la majorité.
Les funérailles de Le Pelletier furent célébrées le 24 aux
frais de la nation. David avait ordonné la cérémonie. On y dé-
ploya la même pompe qu'à la translation des cendres de Mi-
rabeau. La Convention et la commune y assistèrent en corps.
L'assassin s'était sauvé. L'Assemblée vota le 30 une récom-
pense de dix mille livres à celui qui l'arrêterait.
Le gouvernement, ou le conseil exécutif, était plus faible et
plus divi.ié que jamais. Roland, depuis longtemps en guerre
ouverte avec Pache, et las de se plaindre du triomphe des
méchants, donna sa démission le 23. Garât fut d'abord chargé
de l'intérim de l'intérieur, en attendant pour ce ministère un
plan de réorganisation que Sieyès préparait. Il fut nommé en
titre peu de jours après, et cumula deux ministères. Révohi-
tionnaire béat, habile à se maintenir par une affectation con-
stante d'impartialité, par une bassesse qui ne portait ombrage
à personne, par l'habitude d'un langage métap)hysique qu'il
savait approprier aux circonstances en pariant de la hauteur
des jirincipes ou des événements.
Pache avait livré ses bureaux aux Jacobins et les fond> de
[janvier 1793] LA GUERRE AVEC L'A IN G L ETE R RE. 439
son ministère aux agents de la commune. En trois mois il avait
dépensé cent cinquante millions dont il ne put rendre compte.
Les armées étaient dans un état déplorable. Roland protestait
contre ces dilapidations. L'année 1793, s'ouvrant avec la per-
spective d'une guerre générale, exigeait au moins cinq cent
mille hommes sur pied avec les armements nécessaires.
Car la mort de Louis XVI, c'était la guerre étrangère à ou-
trance. Tous les orateurs de la Convention l'avaient reconnu.
Souverains et peuples étaient également épouvantés, et déci-
dés à prévenir la propagande et les ambitions françaises. Pour
compliquer cette, situation, l'Angleterre se joignit à nos enne-
mis, et la lutte maritime recommença.
Pitt, qui avait fait rentrer son pays dans la voie de prospé-
rité matérielle interrompue par la guerre d'Amérique, et ré-
tabli en 1791 l'équilibre du budget, eût voulu prolonger cet
état lieureux, et surtout ne le compromettre qu'à bon escient.
Il observa d'abord vis-à-vis de la France une réserve prudente,
ce qui lui fut aisé ; car les événements de notre révolution eu-
rent un contre-coup moins fort en Angleterre qu'ailleurs. Les
Anglais la contemplèrent en gens qui avaient fait la leur; ils
tenaient peu à s'en mêler, et ne craignaient guère qu'elle les
atteignît. Burke, avec son imagination sensible et mobile, fut
longtemps presque seul à se passionner pour les émigrés ou
plutôt pour la reine, à laquelle il avait voué un culte enthou-
siaste.
Cependant en 1792 le progrès des Jacobins, les journées du
20 juin et du 10 août, la proclamation de la république, les
massacres de septembre, la guerre contre les puissances conti-
nentales changèrent ces dispositions. Le peuple et le gouver-
nement s'inquiétèrent. L'hostilité contre les idées françaises se
prononça. Apres la proclamation de la déchéance, l'ambassa-
deur Chauvelin et Talleyrand son adjoint se trouvèrent dans
une situation très-fausse, très-équivoque, que le procès du roi
vint aggraver. Fox et les orateurs qui avaient le plus applaudi
aux principes de la révolution se prononcèrent contre nous. On
s'iirita, plus encore qu'on ne s'effraya, des efforts que firent
les Jacobins et le ministre Lebrun pour répandre leurs idées au
delà du déiroit et s'y affilier des clubs. Sheridan eut l'idée de
se rendre à Paris et de s'y proposer pour défendre Louis XVI,
Pitt voyait à regret se préparer une guerre qui dérangeait
ses plans; il était peu ému des rodomontades françaises, et se
440 LIVRE QUARANTE-:NEUVIEME.
préoccupait beaucoup plus des am1>itions de la Russie, qui tra-
vaillait à s'annexer la Pologne. Mais les projets belliqueux et
conquérants des meneurs de la Convention le forcèrent à sortir
de sa réserve, et quand il (ut entraîné à une rupture, il eut
l'immense avantage d'être poussé à peu près unanimement par
l'opinion publique de son pays. Les sociétés constitutionnelles
et les milices de volontaires qui s'étaient foimées partout ap-
pelaient la guerre. L'opposition la voulait. Pour tous c'était
une guerre de principes, une guerre nationale. Il n'eut qu'à se
mettre à la tète d'un mouvement devenu irrésistible.
Il commença par organiser une police spéciale pour les
étran^jers, défendre l'entrée des assignats, e! intenlire d'expor-
ter des grains en France. Jl demanda ensuite satisfaction pour
un décret qui avait ouvert TE-scaut, contrairement aux traités,
et pour celui du 15 novembre par lequel la Convention s'était
déclarée pouvoir révolutionnaire dans tous les pavs où nos ar-
mées pénétreraient; enfin il annonça qu'il protégerait la Hol-
lande ouvertement menacée.
Le ministère français eut en présence de cette attitude réso-
lue quelques mstants d'bésitation ; car il ne pouvait s'abuser
sur les dangers d une guerre maritime qu'il faudrait soutenir
avec des forces manifestement inférieures, et qui entraînerait
d'effroyables dépenses, quand déjà le continent se coalisait
contre nous. Mais il était déjà fort engagé, s'étant mis à la re-
morque des passions révolutionnaires; il ne voulut pas ou ne
put j)as revenir sur ses déclarations ni sur celles de l'Assendtlée,
ni cbanger sa manière d'agir en Belgique. Quand il se fut con-
vaincu que dans ces conditions la lutte n'était plus évitable, il
se bâta de prendre les devants. Les Girondins eux-mêmes l'y
aidèrent, quoique tro[) éclairés pour n'avoir pas vu le danger.
Ce danger, i!s l'avaient signalé plusieurs fois à la Convention;
mais ne pouvant le conjurer, ils se mirent à la remorque du
parti belliqueux, ne fût-ce que pour échappera l'impopulinité
qui les menaçait. Le J3 janvier, Ker.-amt Ht décréter des arme-
ments maritimes, lirissot débattit devant l'Assemblée les pré-
tentions de Pitt en orateur presque olfieiel.
Il prétendit que la républi(jue ne violait pas les traités en
rendant à l'Kscaut sa bberté, ni en agissant pour les peuples
qu"e//e consultait et dont elle respectait le vœu; que si nous i n-
trions en Hollande, l'Angleterre n'av;iit aucun intérêt à no is
en empêcher; que la France aussi avait ses griefs dans le relus
frÉTHiER 1793] CAMDON. LEVÉE EXTR AORDIJ^ A IP.E. 441
rfe recevoir ses assi{jnats et dans les obstacles suscilés aux pa-
friotés qui se rendaient au delà du détroit. L'Angleterre arme
et attend son heure. Eh bien, disait-il, la France doit la pré-
venir. Elle doit taire ce qu'elle a déjà fait avec Léopold et Fré-
dUhic-Guillaume. Déchirons le voile qui enveloppe ce colosse
imposant de la puis^ance britani;ique. Il s'attachait ensuite à
démontrer que l'Angleterre était loin de posséder les vastes res-
sources qu'on lui supposait; qu'elle ne trouverait pas d'alliés,
parce qu'elle les avait tous irrités et exaspérés. Il prédisait son
affaiblissement, et en particulier la ruine prochaine de ses éta-
blissements dans les Indes.
Le I" février, les relations étaient devenues de plus en plus
aigres; Chauvelin avait reçu l'ordre de quitter Londres, et la
cour de Georges III avait pris le deuil de Louis XVI. Brissot
sonna le tocsin définitif. « 11 faut, dit-il, que tous les Français
ne fassent qu'une grande armée, que toute la France soil un
camp. » La guerre fut déclarée d'un vote unanime à l'Angle-
terre et à la Hollande. On avait voté la veille l'annexion de
Nice. On convint qu'une adresse serait envovée au peuple an-
glais au nom de la nation française. Le même jour, Pitt déclara
le meurtre de Louis XVI attentatoire à tous les principes des
gouvernements réguliers. Talle\rand, qui était demeuré seul
à l'ambassade, prit un passe-port pour l'Amérique.
Comme l'ennemi se vantait d'épuiser nos finances, et de nous
réduire à notre dernière émission possible d'assignats, Cambon
releva le défi et proposa d'en émettre encore pour huit cent
indlions. Il soutint que ces nouveaux assignats possédaient un
gage assuré dans les bois et forêts de l'Etat, les biens de la liste
civtle et le? biens d'émigrés. Il signala la dernière de ces res-
sources comme prenant un accroissement continu; le nombre
des ( mi{frés était évalué au minimum à soixante mille. Cambon
trouvait aussi un compiément d'hypothèque dans les contribu-
tions » t les biens nationaux des pays réunis à la France. Il ex-
primait sa fii'ité de penser que la France pouvait se passer
d emprunt ou d'impôt extraordinaire. Il concluait que la plan-
cha aux assijjnafs pourrait encore être d'un usage fort long et
presque indéterminé.
S'il fallait de l'argent, il fallait aussi des hommes et une ad-
ministration qui imprimât partout un mouvement régulier.
L'incapacité et le désordre des bureaux de la guerre frappaient
les yeux. Sieyès imagina une réorganisation prétendue de ce
442 LIVRE QUARANTE-iSEUVIÈME.
ministère; mais Salles prouva que le plan était inapplicable;
qu'il n'aboutissait qu'à en compliquer les rouages et à diviser la
responsabilité. La Convention se contenta de remplacer Pacbe
par Beurnonville, le 3 février, et de lui adjoindre six directeurs
généraux pour alléger le fardeau d'un service extraordinaire-
ment chargé.
Le 7, Dubois-Crancé présenta un rapport sur l'organisation
de l'armée. Pour la rendre plus conforme aux principes de la
république, il proposait deux grandes innovations. L'une con-
sistait à unir les régiments de volontaires qui étaient détes-
tables, aux régiments de ligne, de manière à former des
brigades mêlées. On devait pour cela les soumettre à la même
discipline et leur donner le même uniforme. L'autre consistait
à changer le mode de nomination des ofHciers, dont une partie
serait promue à l'ancienneté et l'autre élue par les soldats dans
des formes déterminées. Ce système, très-combattu , à cause
des appréhensions naturelles qu'il inspira sur l'avenir de l'ar-
mée, fut adopté sauf un délai qui parut heureusement néces-
saire pour la mise en vigueur du nouveau choix des ofHciers.
Les révolutionnaires v tenaient beaucoup, précisément parce
qu'ils sentaient que c'était le seul moyen d'empêcher l'armée
de leur échapper. Saint-Just exprima le vœu que les généraux
fussent mis en tutelle permanente, étant, disait-il, moins chargés
de commander que de faire exécuter la loi.
Quant aux hommes, comme on n'en avait en réalité que
deux cent soixante-dix mille efiectifs, et qu'on voulait en avoir
plus de cinq cents, on décréta le 24 février un recrutement
extraordinaire de citoyens célibataires ou sans enfants jusqu'à
concunence de trois cent mille hommes. Il ne s'ajjissail plus
cette fois de volontaires, mais d'un enrôlement forcé dans les
conditions les plus dures, les plus rigoureuses. On ne se fai.-^ait
pas d'illusions sur ces rigueurs; on disait seulement que dans
une république tout citoyen étant soldat, les armées qu'on
pourrait lever seraient inépuisables.
IL — Si la mort de Louis XVI entraînait au dehors la guerre
à l'Europe, au dedans elle entraînait la guerre à la contre-ié-
volution. Dans cette seconde guerre comme dans la première,
la Montagne et la commune de Paris prirent l'offensive.
La commune exigea des certificats de civisme, fit des per-
quisitions pour enlever les émigrés présents à Paris ou les pcr-
[févriei! iT93] LA GUERRE A LA CONTRE-RÉVOLUTION. U3
sonnes suspectes de l'être. Les dénonciations contre les géné-
raux, contre les administrateurs de finances, se multiplièrent.
Marat, qui n'épargnait personne, pas même Westermann,
Santerre ni Camille Desmoulins, voulait qu'il fût déclaré en
principe que tout député appelant s'était rendu indigne de la
confiance de la nation. Les évêques constitutionnels qui
mettaient obstacle au mariage des prêtres, étaient fort mal-
traités. Les ministres protestants ne l'étaient pas moins.
Marat appelait Lasource et Rabaut Saint-Etienne des jésuites
huguenots. Tous les clergés, comme tous les cultes, étaient
déférés à la haine publique. Un Montagnard, Jacob Dupont,
avait fait à la tribune profession d'athéisme et déclaré le chris-
tianisme une religion monarchique.
Une pétition lue à la barre le 8 février demanda l'abandon
des poursuites décrétées le 20 janvier contre les septembriseurs.
Si la morale, disait-elle, réprouve ces massacres, la politique
les justifie. Le peuple en est l'auteur ou le complice. Les pour-
suivre, c'est assassiner le peuple au nom de la loi. Lanjuinais
combattit ces doctrines avec sa vigueur ordinaire, et représenta
qu'il fallait au moins attendre le résultat de la procédure en-
tamée. Mais l'Assemblée intimidée décréta que la procédure
serait susj)endue.
Le 15, Condorcet lut un projet de constitution. Les députés
honnêtes de la majorité n'avaient pas entièrement perdu leurs
illusions. Ils s'imaginaient que le désordre et l'anarchie cesse-
raient dès qu'ils auraient fait une constitution républicaine, ou
plutôt refait celle de 1791, regardée maintenant comme une
transaction bâtarde entre la monarchie et la république. Mais
le projet de Condorcet était à peu près impraticable. L'idée
principale était de fiiire élire jiar le peuple les magistrats, les
fonctionnaires publics etjusqu'aux ministres \ il ne ciéait qu'une
ombre de gouvernement, sans autorité et sans force. Jamais ne
se révéla mieux l'impuissance de la Gironde. Tel qu'il était, ce
projet déplut aux Montagnards, qui le trouvèrent trop favora-
ble aux riches, parce qu'il stipulait des garanties pour la li-
berté individuelle. Amar et Julien se récrièrent aussi sur ce que
l'idée de diviser l'Assemblée en deux sections délibérantes avait
été discutée au sein de la commission. La Montagne n'eut pas
beaucoup de peine à faire traîner en longueur un genre de
déliais auquel elle était peu propre, et dont l'intérêt s'effaçait
beaucou p en j)résence de dangers urgents etde passions terribles.
444 LIVRE QUARANTK-NEUVIÈME.
III. — La commune s'assura de Paris en faisant élire Pacîie
à la mairie le 14 février. Pache fut à la mairie ce qu'il avait été
au ministère de la guerre, le complaisant des Jacobins.
Paris souffrait beaucoup de la cherté du pain et de celle des
denrées coloniales, le sucre et le café, La cherté de ces der-
niers objets s'accrut rapidement dès qu'on fut certain de la
guerre maritime. L'élévation des salaires v faisait contre-poids
dans une certaine mesure '; mais le peuple, incapable déjuger
les raisons du trouble économique, demandait à grands cris la
fixation d'un maximum. La Convention cherchait d'autres re-
mèdes. La Montagne elle-même en proposait d'autres, comme
le cours forcé des assignats, déjà réclamé vingt fois, ou rim[)ôt
sur les riches, déjà demandé à la commune par Billaud-Varen-
nes et indiqué à l'A-Ssemblée par Canibon. Le 7 février, la Con-
ven!ion vota quatre millions pour couvrir le déficit causé à la
commune par les achats de bul)sistances, et pour faire ce fonds
elle établit un impôt non pas égal, mais progressif.
Vers les derniers jours <\u mois une hausse eut lieu sur les
savons. Les citoyennes blanchisseuses portèrent des plaintes aux
Jacobins et à la Convention. On cria dans Paris : Du pain et du
savon. Le 25, de grand matin, des groupes, en partie comj)0-
sés de femmes, se formèrent dans la rue des Lombards et les
rues environnantes, envahirent les boutiques des épiciers, s'y
firent livrer les marchandises à moitié prix, puis finirent par les
mettre au pillage. Aucune force armée ne se montra. Pache
assembla fort tard le conseil général, attribua les dé-jordres à
des instigations contre-révolutionnaires, et requit les sections
armées, mais avec une lenteur calculée. Une proclamation in-
vita les citoyens à ne pas ^^e laisser abuser par les royalistes.
Le soir, au club des Jacobins, les aristocrates et les Girondins
furent accusés de causer la misère du peuple par des accapa-
rements calculés. Robespierre v ajouta une diatribe contre les
riches, et écrivit à ce propos une circulaire où il dirait : « Les
crimes qui compromettent la liberté ne peuvent être l'œuvre
que de ses enneniis. »
Cependant la Convention était assaillie de réclamations. Des
pétitionnaires demandaient qu'elle fit respecter les personnes
et les propriétés ; d'autres voulaient le maximum pour les objets
de première nécessité, ou de nouveaux soulagements destinés
* Sybel, Histoire de la Révolution , t. II.
EMEUTES DE FEVRIER 1793. 4*5
à la classe indigente. Elle donna ;i la commnne l'ordre de faire
battre la géne'rale et vola trois millions d'avances pour les ap-
provisionnements. C'était ce que vouhiit la commune or^janisa-
trice ou complice des troubles. Le lendemain, Barère, qui ne
perdait aucune occasion de parler en liomme de gouvernement,
dit : « Là où je ne vois pas le respect des propriétés, je ne re-
connais plus l'ordre social. » Il fit décréter une enquête sur les
troubles, l'envoi d'une citation au maire et au commandant
général pour fournir des explications, enfin un nouveau recen-
sement des gens sans état et sans aveu dans toutes les grandes
villes. Cambon demanda aussi une loi sur les pillajjes de pro-
priétés, et ce vœu fut renvoyé au comité de législation.
Salles lut un article de Marat, écrit la veille, et provoquant
le peuple à pendre quelques-uns des accapareurs. Le soulève-
ment n'avait donc rien de spontané. Marat se défendit de ma-
nière à soulever le dégoût. 8a mise en accusation fut proposée;
un Montagnard même. Bancal, demanda son expulsion pro-
visoiie. On se contenta de le renvoyer devant les tribunaux
ordinaires, en chargeant le ministre de la justice de faire des
poursuites.
IV. — Dumouriez était rentré à Paris le 1" janvier, laissant
ses troupes échelonnées le long de la Meuse, sur une ligne
étendue eu face des deux armée» autrichiennes de Glertayt et
de Beaulieu, retranchées l'une sur TErft, l'autre à Luxem-
bourg. L'armée française était à demi ruinée par la misère et
par le» désertions de volontaires. Elle rencontrait en outre une
irritation profonde chez les Belges, depuis les excès commis à
Liège, à Mous, à Bruxelles, par les émissaires des Jacobins,
qui faisaient voter partout la réunion à la Erance dans de pré-
tendues assemblées priuïaires entourées de soldats.
Dumouriez employa le court séjour qu'il lit à Paris à débattre
des plans de campagne avec le comité de défense générale in-
stitué par l'Assembiée, Mais il fut froissé du caractère absolu
et arrogant de Cambon ; il acheva de se dégoûter des Jacobins,
et évita de paraître à leur club, où se rendaient d'autre» géné-
raux H ne trouva guère plus d appui chez les Girondins, qui ne
iaimaient pas et ne voulaient pas se laisser accuser de Hatter
le chef futur d'une contre-révolution militaire. Peut-être eut-il
l'idée de tenter un mouvement eu faveur de Louis XVI, du
moins il s'en est vanté; mais il ne pouvait rien loin de son armée.
ii46 LIVRE QUARANTE-^^EUVIEME.
La diplomatie de la Convention ne lui paraissait pas plus
sensée que ses plans militaires. Il jugeait que c'était une folie
de se mettre sur les Lras une guerre avec l'Aupleterre et la
Hollande. II soutenait qu'on pouvait s'assurer la neutralité de
ces deux pays, et il s'en faisait fort, pourvu qu'on le cliarjjeàt
d'une mission à Londres, ou qu'on lui fournit les moyens de
s'aboucher avec lord Auckland et Van Spiegel. Au point où les
choses étaient arrivées, le succès de ces négociations devait
inspirer beaucoup de doutes, mais Dumouriez échoua par une
autre raison, par la résistance insurmontable qu'il trouva dans
la jalousie de Glavière, de Pache et de Monge.
Il repartit au mois de février, très-mécontent et très-défiant,
ayant pourtant obtenu qu'on lui rendît ses commissaires or-
donnateurs. Il allait prendre l'offensive et marcber droit sur la
Hollande. Cambon avait appuyé cette idée dans l'espérance
qu'on ôterait ainsi à la coalition un des principaux marchés où
elle faisait ses emprunts, et que la Ilollanfle, riche par elle-
même, fournirait des ressources à utiliser. Le plus sirjiple était
d'occuper Maestricht et Venloo, de descendre la Meuse et d'er-
trer par Gorkum dans le cœur du pays. Dumouriez chargea se^
lieutenants d'exécuter ce plan avec le gros de l'armée ; mais
comme l'ennemi avait organisé de fortes lignes de défense entre
Gorkum et Nimègue, il résolut de marcher lui-même avec
vingt-se[)t mille hommes par une autre route, celle du Bra-
bant septentrional, de passer le Moerdyck et les embouchures
des fleuves qui devaient être mal gardées, d'aller droit par
Leyde et Harlem à Amsterdam, et de prendre ensuite les Hol-
landais à revers.
Parti d'Anvers, il entra le 18 février sur le territoire batave .
Il lança une proclamation où il déclarait ne faire la guerre
qu'au stathouder et aux Anglais. Il enleva sans peine les jours
suivants les places du Brabant hollandais, entre autres Bréda,
où il s'empara d'un arsenal considérable. Mais il fut arrêté au
Moerdvck plus longtemps qu'il n'avait pensé, par les apprêts
nécessaires pour franchir le bras de mer appelé le Bielbos.
Pendant ce temps, la coalition, qui n'avait voulu marcher
qu'à coup sûr et ses préparatifs terminés , s'ébranla pour nous
ramener en arrière. Le prince de Cobourg, avec une armée
autrichienne, passa l'Erft, chassa la division française qui occu-
pait Aix-la-Chapelle, fit lever à Miranda le siège à peine com-
mencé de Maëslricht, et poussa ses avant-gardes jusqu'à Ton-
[1793] TENTATIVE DE DUMOURIEZ SUR LA HOLLANDE. -547
grès. Beaiilieu sortit de Luxembourg avec une autre armée, et
s'avança par une marche parallèle. Les Français furent réduits
à une retraite précipitée, et perdirent une grande partie de
leur matériel. Les généraux se rallièrent avec peine entre Saint-
Tron et Tirlemont. Plus de dix mille soldats avaient déserté.
Dumouriez, rappelé par la Convention, par ses lieutenants, par
le cri général, quitta le 9 mars son camp du Moerdyck, et re-
nonçant à une entreprise devenue impossible, rentra dans la
Belgique.
Il la trouva effravée de nos revers, indignée et presque in-
surgée contre les Jacobins. Aussi renonça-t-il à tous ménage-
ments. 11 ferma les clubs; il fit arrêter deux commissaires, dé-
fendit aux autres de se mêler de ses affaires, et ne se gêna plus
pour maltraiter avec son état- major les imbéciles conven-
tionnels.
V. — Le 5 mars, ou eut de mai:vaises nouvelles de la Bel-
gique. Les Montagnards demandèrent que les fédérés présents
à Paris cessassent d'être à la solde de leurs départements,
fussent pris à celle de la république et envoyés aux frontières.
Buzot représenta qu'une force armée était nécessaire à Paris,
et que le bataillon des Bretons avait seul marché le 25 février
pour rétablir l'ordre. La Montagne se récria et voulut fermer
la bouche à ses adversaires. Les tribunes répétèrent ses cris.
Isnard, hors de lui, découvrit sa poitrine et dit : « S'il faut
périr ici, nous périrons. » Après un tumulte effroyable et une
suspension forcée de la séance, il déclara que la Convention
n'était plus qu'une machine à décrets aux mains d'une faction.
La discussion recommença au milieu des cris. L'Assemblée
finit par adopter un misérable moyen terme : elle décréta que
les corps envoyés à Paris par les départements maritimes y re-
tourneraient pour la défense des côtes. Les Bretons durent
partir; la Montagne avait obtenu gain de cause.
Le 7, on déclara la guerre à l'Espagne, guerre qu'on pré-
parait depuis longtemps, mais qu'il eût été facile d'éviter,
quoique la cour de INIadrid eût fait pendant le procès de
Louis XVI une démarche en sa faveur, et se fût montrée blessée
du langage peu diplomatique de Danton.
Le 8, les nouvelles de la Belgique arrivèrent plus mauvaises
encore. Robespierre répéta sur tous les tons qu'il fallait armer
le peuple pour la guerre, et écraser à l'intérieur les ennemis
44S L I V n E 0 U A 1'. A N 1 E - N E U V I E M E.
et les trnJlres. Les levées drcréiée-. n'élnienf p;i> prêtes; Danlon
dit f\u\\ fallait des hommes mit riieiire; que e'étiut à P;iiis fie
donner rimpul.->ion et de se- ili>!ii>;;iier par soti civisme, l'^u
conséquence, les quarante-linit sections furent invitées à en-
voyer des gardes nationaux volontaires pour sauver la patrie.
Barere ajouta que Paris ne devait |)as avoir le monopole du
patriotisme, qu'il fallait envoyer des commissaires flans les<lé-
partements, pour engager les citoyens « à voler à la gloire qui
accompagnerait Dumouriez » .
J^e maire Pache donna Tordre de fermer les spectacles, et
fit battre le rappel pour f|ue les citoyens se rendissent aux
sections. Une proclamation fut affichée. — Aux armes!
citoyens. Aux armes! Si vous tardez, tout est perdu. — La
patrie fut déclarée en danger et un drapeau noir élevé sur les
tours de Notre-Dame. Instantanément la terreur se répandit.
La terrasse des Feuillants, les avenues de la Convention se
remplirent d'une foule agitée. On se demandait queU grands
désastres étaient arrivés, et si Ton n'allait pas assister au re-
nouvellement des massacres de septembre. Les crieurs de la
feuille de Marat annonçaient la grande trahison des généraux.
Le bruit courait qu'on allait sonner le tocsin et tirer le canon
d'alarme.
Duliem proposa de chasser de l'Assemblée Xea folliculaires ^
ces iepti!es inqmrs qni calomniaient les patriotes. Deux cents
honuiies allèrent hriser les presses et les meubles du député
Gorsas, rédacteur d'une feuille girondine.
Le 9, le maire Pache et le procureur de la commune Chau-
mette vinrent aimoncer que les sections étaient animées Au
plus pur patriotisme et que les jeunes gens partaient. Cliau-
metle dem.iufla une taxe de guerre sur les riches, et Danton
réclama la mise en liberté des détenus pour dettes. Des com-
pagnies de volontaires défilèrent à la bane.
Danton, qui revenait de Belgique, soutint qu'on était
perdu si l'on entreprenait de lutter contre l'Euiope sans un
pouvoir fortement organisé à Tintéiieur et capable d'arracher
Paris à ranarehie. La dictature, qu'on l'avait à tort ou à raison
accusé de vouloir, devenait nécessaire. Il la voulut, et il la
voulut par l'As-<endjlée. Sur la motion de ses amis, la Conven-
tion vola l'envoi immédiat de quatre-vingt-trois députés dans
les départements, avec des pouvoirs extraordinaires « pour i«-
chaulfer le patriotisme et pousser la nation sur les frontières.»
[1793] É:,îEUTES DÉ MARS. 440
En même temps on fit demander par les sections, habituées à
obéira un mot d'ordre, la création d\in tribunal révolution-
naire, parce que le peuple ne voulait pas laisser d'ennemis
derrière lui, et que ce serait le moyen d'empêcher qu'il ne se
fît justice lui-même.
La Convention céda entraînée par le sentiment imminent du
danger. Elle choisit des commissaires sur la liste des patriotes
dressée par la Montagne. Elle vota l'impôt de guerre sur les
riches. Elle vota même le tribunal criminel extraordinaire et
sans appel « pour le jugement des traîtres, des agitateurs et
des contre-révolutionnaires » . Lanjuinais, toujours courageux,
demanda vainement qu'on limitât au seul département de Paris
ce décret affreux, « affreux, disait-il, par les circonstances
qui nous environnent, affreux par la violation de tous les prin-
cipes des droits de l'homme , affreux par l'abominable irrégu-
larité de la suppression de l'appel en matière criminelle. »
Toutefois, le lendemain, lorsque Robespierre, qui s'était
associé à l'idée de dominer la France par la Convention, à
condition qu'il dominerait lui-même la Convention par la ter-
reur, proposa de soustraire ce tribunal à toutes les formes de
la justice, l'Assemblée frémit et parut vouloir protester contre
sa propre docilité.
Alors les sections se soulevèrent. Plusieurs d'entre elles
prirent des arrêtés invitant le peuple de Paris, portion inté-
grante du souverain, à exex^cer sa souveraineté et à se réunir
en assemblée électorale pour révoquer ses mandataires infi-
dèles. Varlet, Fournier l'Américain et Champion voulurent
obliger le conseil général de la commune à fermer les barrières
et à proclamer l'insurrection.
Il s'y refusa et se constitua en permanence. Santerre répondit
avec une certaine énergie et donna l'ordre de faire des pa-
trouilles, quoiqu'il n'eût que deux cents honmies sous la main.
C'était un dimanche. Un banquet patriotique devait avoir
lieu dans la section de la Halle aux blés. Apres le banquet,
plus de mille sectionnaires défilèrent aux Jacobins en jurant
de vaincre ou de mourir , puis se divisèrent en deux bandes ,
dont l'une marcha sur la Convention, l'autre alla s'établir aux
Cordeliers, désignés pour servir de quartier général du parti.
Dubois-Crancé , ami de Danton, parla au club avec force pour
arrêter la prise d'armes , et ne parvint qu'à gagner un peu de
temps. Les Girondins, réunis chez Pétion, se croyaient perdus,
vu. 29
450 LIVRE QUARAINTE-NEUVIÈ.ME.
L'un d'eux, Kervélégan, alla s'assurer du bataillon des Bre-
tons, qui n'avait pu partir encore. Les autres, décidés à ven-
dre chèrement leur vie, résolurent, au nombre de quarante, de
marcher en armes contre la Montagne dan» la salle même de
la Convention. Heureusement une pluie torrentielle tomba
toute la soirée et toute la nuit. Cette circonstance et le fait
qu'aucun des chefs de la commune ni des députés montagnards
ne se mit à la tète de l'insurrection, la firent avorter.
Barère, fidèle au rôle qu'il s'était tracé, soutint à la Conven-
tion qu'elle était libre , et en donna cette raison absurde , que
l'homme est toujours libre quand il veut l'être. On décréta que
le tribunal extraordinaire, déjà voté, serait composé de neuf
membres nommés par la Convention , qu'il ne s'astreindrait à
aucune des formes d'instruction établies; qu'il pourrait pour-
suivre soit à la requête de l'Assemblée, soit directement. Ces
nouveaux articles causèrent une véritable stupeiu-. « Nous
« mourrons tous, s'écria Vergniaud, plutôt que de consentir à
«une inquisition mille fois plus redoutable que celle de
«Venise. » Cambon dit qu'où allait investir le tribunal de
pouvoirs supé. ieurs à ceux de l'Assemblée. Barère, pour
trancher le débat, représenta que ces craintes étaient vaines,
à la condition qu'il y eût des jurés. On décida que ces jurés
seraient nommés par la Convention et choisis dans tous les
départements. La Montagne exigea qu'ils opinassent à haute
voix. Danton dit le mot de la situation : « Soyons terribles,
pour empêcher le peuple de l'être. »
Beurnonville, qui avait été obligé de se réfugier au milieu
des Bretons pour ne pas être enlevé par l'émeute , donna sa
démission. Danton proposa de choisir les ministres, chargés
du pouvoir exécutif, au sein de la Convention, afin de donner
au gouvernement plus d'unité et plus d'énergie. Robespierre
l'approuva. Mais la Réveillère-Lépeaux se récria contre le
danger de confondre tous les pouvoirs, et de créer ainsi, au
profit de la majorité de l'Assemblée, un despotisme irrespon-
sable. Beurnonville ne tarda pas à être renommé.
Le 12, Isnard fit un appel chaleureux à la concorde. La
Montagne désavoua l'insurrection avortée de Tavant-veille.
Marat lui-même dénonça Fournier, qui fut décrété d'accusa-
tion. Le 13, Vergniaud parla. Il admit que la tentative insur-
rectionnelle était une manœuvre des émigrés. Mais cette con-
cession faite à ses adversaires, qvioique beaucoup trop forte
[mars 1793] PERTE DE Lxi BELGIQUE. 451
au jugement de Louvet, et l'abus de ki phraséologie révolu-
tionnaire, ne furent pour lui que des précautions oratoires.
Remontant aux causes du mal, il les trouva dans les amnisties
pour les crimes, dans la persuasion où était le peuple qu'il
devait exercer des vengeances, dans Fliabitude que prenait
une fraction de l'Assemblée emportée par son délire de dé-
noncer ses adversaires à ces vengeances populaires. Il tallait
craindre que la révolution ne fit comme Saturne, qu'elle ne
dévorât successivement tous ses enfants. Le temps était venu
de choisir entre les lois et l'anarchie, entre la république et la
tyrannie. Vergniaud conclut en demandant une enquête sur
les faits du 9, du 10 et du 11, l'arrestation des membres du
comité d'insurrection, celle de Desfieux et de Lazouski , l'un
meneur des Jacobins, l'autre qui avait dirigé le pillage chez
Gorsas, l'obligation pour les sections de communiquer leurs
registres, et pour le ministre de la justice de rendre compte
des résultats de la procédure à bref délai. L'arrestation de tous
les membres du comité d'insurrection fut aussitôt décrétée.
Les Jacobins voului'ent s'armer povir délivrer Fournier.
Billaud-Varennes les en empêcha. Mais les députés monta-
gnards, plus habiles que les Girondins, eurent le talent de
faire abandonner les poursuites, et d'assurer comme toujours
l'impunité des coupables, Vergniaud, qui imputait le complot
aux royalistes, en couvrait les véritables auteurs d'un trop
commode manteau. Fournier, Lazouski se présentèrent à la
barre et obtinrent, sans discussion, le rappel des décrets
lancés contre eux. Garât, dans un rapport lu le 9, déclara
n'avoir pu découvrir de comité d'insurrection, se félicita que
l'ordre eût été maintenu, donna des éloges à Pache, et dit que
tout le danger tenait à l'existence de vingt ou trente hommes
passionnés, s'autorisant des soupçons mutuels auxquels se
livraient les partis dans la Convention, soupçons regrettables,
mais trop naturels pour qu'on pût les empêcher.
C'était ce même Garât qui, ayant la prétention d'admirer
les talents et d'utiliser les vertus des uns et des autres, disait
peu de jours avant, avec une quiétude peu lassurante, à propos
des bruits de complots : « 11 y a dans tout cela plus de voleurs
et d'assassins que de vrais conspirateurs. »
VI. — Dumouriez, forcé de quitter la Hollande, arriva le
13 à Louvain, et reprit le commandement de l'armée de Bel-
29.
432 LIVRE QUARANTE-NEUVIEME.
gique. En passant à Bruxelles, il écrivit au comité de sûrefé
générale une lettre violente , pour rejeter sur les Jacobins la
responsabilité de tous les échecs éprouvés. Il les accusa d'être
grossiers et ineptes; de se mêler de toutes les affaires civiles
et militaires pour les troubler ; de destituer les magistrats élus ;
de profaner les églises, de piller les paysans, d'employer la
terreur pour arracher des demandes de réunion à la France.
Il voulait, lui, gagner les Belges et se les attacher. Le comité
tint la lettre secrète et fit partir Danton , qu'il chargea de le
calmer.
Dumouriez était décidé à reprendre l'offensive, seul moyen
de relever le moral de ses troupes. Bien qu'il n'eût que trente-
huit mille hommes, et qu'il estimât la force numérique des
Autrichiens à cinquante-deux mille, chiffre au-dessus de la réa-
lité, il croyait pouvoir livrer une bataille, la gagner, arrêter
ainsi l'armée ennemie, qui manquait d'une direction unique,
comme toutes les armées de coalition, et redevenir maître de la
Belgique. Il se proposait d'en chasser alors les Jacobins, puis
de retourner à Paris et de rétablir la Constitution de 1791,
c'est-à-dire de substituer la liberté à l'anarchie.
Dans ces idées, il attaqua les Autrichiens le 18, en avant
ùes petites rivières des Ghettes, pour les forcer à rétrograder.
Apres une journée meurtrière, où il fut vaillamment secondé
par les généraux Valence et Thouvenot, et par le jeune duc de
Chartres, il s'empara de la position de Ner^vinde, illustrée
cent ans plus tôt par une victoire de Luxembourg. Mais pen-
dant ce temps, son aile gauche, commandée par Miranda, re-
cula devant Clerfayt, qui l'accabla de forces supérieures.
Dumouriez, courant le risque d'être enveloppé, dut ordonner
la retraite. Il l'opéra d'ailleurs en bon ordre , tenant l'ennemi
à distance et payant de sa personne. Il rentra dans ses posi-
tions avec une perte de quatre mille hommes tués ou pris , et
de six mille fuyards, presque tous volontaires.
Condamné à la défensive, il ne désespéra pas de se main-
tenir encore, car il s'appuyait sur des places fortes occupées
par de suffisantes garnisons, et il était en mesure d'empêcher
que les hostilités ne fussent portées sur le territoire français.
Le 22, les envoyés de la Convention, Danton et Lacroix,
le virent à Louvaiu: il les traita avec humeur. Il eut aussi
deux entrevues avec le colonel Mack, chef d'état-major de la
coalition. Il convint avec lui que tous engagements inutiles
[mars 1793] TROUBLES DES PROVINCES. 453
cesseraient entre les deux armées, et trouvant ses dispositions
accommodantes, il lui confia ses ressentiments. Il lui dit que la
Convention était insensée de défier TEurope et de multiplier
ses armées, quand elle ne pouvait ni recruter ni entretenir
celle du Nord, engagée contre des forces supérieures; que le
temps était venu d'arracher la France au désordre, à l'anar-
chie et au joug d'hommes incapables ou féroces qui s'étaient
imposés à elle; qu'on devait enfin rétablir la royauté et tirer
du Temple le jeune Louis XVIP. Il voulait dissoudre la Con-
vention, et il jugeait que pour éviter les délais et le trouble
des élections, le plus siîr serait d'appeler à Paris une partie des
administrateurs des départements , et de composer avec eux
une Assemblée nouvelle.
VII. — L'insurrection avortée du 10 mars fut naturelle-
ment suivie de quelques jours de calme apparent. Danton
imagina de réunir dans les comités les principaux membres de
la Montagne et de la Gironde, pour atténuer leurs défiances
et combiner une action commune. L'accord était difficile;
mais on ne voyait pas d'autre planche de salut. « L'espérance,
dit emphatiquement Garât, des gens qui observaient et réflé-
chissaient désignait Danton comme l'intermédiaire par lequel
le génie qvii devait organiser la république pouvait communi-
quer avec les passions qui l'avaient enfantée. »
Les nouvelles des départements étaient déplorables. Lyon
était en feu, Orléans et la Vendée en pleine insurrection.
Lyon avait un club central, dirigé par des Jacobins forcenés,
Chalier, président du tribunal civil du district, et le procureur
syndic Laussel, abbé défroqué. Chalier était une doublure de
Marat; livré à une exaltation ou plutôt une fureur continuelle,
il ne demandait que des tètes. Le jacobinisme semblait encore
plus effrayant à Lyon qu'à Paris , parce que les passions anti-
sociales y régnaient sans contre-poids. Chalier n'avait ni but ni
ambition politiques; il allait droit au meurtre pour le meurtre.
Le club central, dirigeant les actes de la commune, avait fait
taxer les denrées et établir l'emprunt sur les riches. Le 4 fé-
vrier, il fit prêter sur la place des Terreaux, dans une céré-
monie en l'honneur de Le Pelletier, le serment de l'extermina-
tion générale des aristocrates. Dans la nuit du 5, il fit faire des
1 Sybcl, t. II.
454 LIVRE QUARAI\TE-IVEUVIÈME.
visites domiciliaires pour arrêter les ci-devant nobles, ci-
devant prêtres, et autres citoyens qui s'étaient indignés fie la
mort du rof. Environ trois cents suspects furent arrêtés , et la
guillotine promenée sur les places publiques. Le maire Nivière-
Chol , s'étant opposé inutilement à ces violences , donna sa
démission. Les modérés, comprenant par les prédications et
les menaces sanguinaires de Chalier que le moment de se dé-
fendre était venu, réélurent le maire le 18 à une immense
majorité, fermèrent le club central et chassèrent les Jacobins
de l'hôtel de ville, dont ils s'étaient emparés de vive force.
Trois commissaires, Legendre, Bazire et Rovère, furent
envoyés à Lyon par la Convention, lis suspendirent le procu-
reur syndic Laussel et épurèrent le club. Mais comme ils crai-
gnaient que la contre-révolution ne choisît Lyon pour y plan-
ter son drapeau, ils forcèrent de nouveau Nivière à quitter la
mairie, emprisonnèrent le successeur que les électeurs lui
donnèrent, parce qu'il était Girondin, et finirent par faire élire,
le 9 mars, un maire jacobin. Ainsi Lyon resta frémissant sous
la menace d'une guerre civile différée.
Marseille s'agitait, divisée entre les deux partis, quoique celui
de la Gironde y fût le plus fort. La Gironde était entièrement
maîtresse à Bordeaux et dans les villes du sud-ouest. Rouen et la
Ncrniandie avaient appris avec tristesse la mort de Louis XVI;
les administrations y étaient généralement constitutionnelles.
Le 24 mars, la Société populaire d'Amiens envoya à la Con-
vention une adresse contre la Montagne.
La levée de trois cent mille hommes causa beaucoup de
troubles. Le 14 mars, Manuel, qui se trouvait à Montargis, fut
poursuivi par les conscrits révoltés; on ne put l'arracher à la
mort qu'en l'enfermant dans la prison de la ville. Le 16,
Léonard Bourdon, un des commissaires envoyés à Orléans,
n'échappa que par hasard à une tentative d'assassinat. La mu-
nicipalité, accusée de connivence ou de faiblesse, fut révoquée
et remplacée.
Mais ce fut dans le Bocage et la Vendée, entre la Loire et
la Sèvre, qu'éclata spontanément la plus forte résistance.
C'était un pays sans agglomérations de population; les paysans,
déjà irrités de la persécution des prêtres, auxquels ils étaient
très-attachés, s'indignaient encore de la tyrannie et des vexa-
tions des administrateurs de districts. Le tirage pour le recru-
tement des trois cent mille hommes les exaspéra. Le 10 mars,
[jiARs 1793] MESURES DE SALUT TUBLIG. 455
le tocsin sonna dans les villages. Les conscrits, forcés de
marcher, aimèrent mieux se battre contre la république que
pour elle. Le 11, un premier combat eut lieu sur la place
de Saint-Florent-sur-Loire. Le 13, un voiturier, Catbelineau,
se mit à la tête des conscrits, enleva un poste républicain et
un canon. Le 14, il occupa Chemillé, et le 15, Cbollet, où sa
troupe, qui allait grossissant, trouva des armes, des munitions
et quatre pièces de campagne. Pendant ce temps, quinze
cents hommes envahissaient Machecoul, s'en emparaient, et y
fusillaient cinquante-huit prisonniers républicains. On estime
qu'à Machecoul, à la Roche-Bernard et ailleurs, l'insurrection
vendéenne commença par le massacre de trois cents victimes,
dont faisaient partie plusieurs magistrats de district'. En peu
de jours elle s'étendit, partiellement il est vrai, jusque dans
le Finistère.
Le maire de Nantes, Baco, et les autorités de la ville, pri-
rent un arrêté des plus rigoureux; ils instituèrent un tribunal
extraordinaire, qui devait marcher à la suite des troupes avec
une guillotinepour châtier les coupables. Quelques jours après,
le 19, la Convention rendit un décret préparé par Cambacérès,
et organisant des commissions militaires qui devaient juger
sommairement. Mais les républicains avaient peu de troupes et
ne disposaient guère que de gardes nationaux. Le 19, le gé-
néral Slarcé, qui commandait un détachement à Fontenay, se
laissa désai'mer près de celte ville. Les paysans, animés par le
succès et comprenant à merveille la facilité qu'offrait pour
une guerre de partisans un pays ondulé , découpé en petites
fermes, sans routes, sans grandes villes et sans grandes plaines,
sentant d'ailleurs qu'ils avaient sous la main toutes les res-
sources nécessaires, s'enhardirent et se donnèrent des chefs.
Ces chefs furent des gentilshommes qui avaient servi, d'El-
bée, de Bonchamps, Charette de la Contrie. Charette, ancien
heutenant de vaisseau, prit le commandement, donna une
direction aux Vendéens, s'empara le 29 mars de Pornic, et
quelques joins après de l'île de Noirmoutiers, afin de s'assurer
des communications avec le dehors.
L'insurrection alors ne tarda pas à changer de caractère :
^lle devint rovaliste.
VIII. — La Convention, entourée d'ennemis et de dangers,
* Ternaux, Histoire delà Terreur, t. VI.
h.Ô LIVRE QUxlnArsTE-^'î:UVIEME.
prit coup sur coup, et à peu j.rès sans discussion, des mesures
exceptionnelles au nom du salut public.
Elle décréta la permanence de tous les corps administratifs,
le bannissement des émigrés à perpétuité, la démolition de
leurs châteaux, la peine de mort contre les prêtres déportés
qui seraient arrêtés sur le territoire français. Barère, qui s'était
posé en instigateur de ces mesures, fit encore décréter le prin-
cipe de l'impôt progressif, le partage des biens communaux
entre les pauvres, puis, pour raffermir l'ordre social, la peine
de mort contre quiconque proposerait une loi agraire ou une
mesure subversive des propriétés territoriales, commerciales
ou industrielles.
Le 21 , on vota la formation de comités révolutionnaires
dans les communes pour surveiller les étrangers. Ces comités
s'attribuèrent aussitôt le droit de délivrer les passe-ports , les
certificats de civisme et de résidence, et celui d'arrêter les
suspects.
Les défis de Dumouriez et les dispositions connues d'une
partie de son armée servirent de thème à ceux qui parlaient
toujours d'expulser les traîtres. Piobespierre proposa d'exiler
les princes d'Orléans, et de traduire Marie-Antoinette devant
le tribunal révolutionnaiie. La Convention décréta le désar-
mement de tous les ci-devant nobles, prêtres et fonctionnaires
publics, ainsi que de leurs domeslif|ues. L'exécution de ce
décret entraîna de nouvelles visites domiciliaires, des arresta-
tions de suspects aux barrières; on obligea les propriétaires et
les concierges à afficher sur les portes les noms des locataires
de chaque maison (25-28 mars). La Convention exigea seule-
ment que les visites domiciliaires ordonnées par la commune
se fissent le jour et non la nuit, en souvenir de septembre.
Barère prit sous sa protection les appelants, dont l'expulsion
était réclamée par les pétitions jacobines.
Plus les dangers croissaient, plus on sentait que le gouver-
nement était mal constitué. On disait que V exécutif manquait
d'énergie, et que les comités de l'Assemblée ne pouvaient, mal-
gré leur activité , suppléer à ce défaut d'énergie , parce qu'ils
se nuisaient les uns aux autres. Ce fut alors que la Convention
imagina (le 25 mars) de transformer le comité de défense
déjà existant en comité de défense générale et de salut public
Elle le composa de vingt-cinq membres et lui donna le con-
trôle immédiat des ministres, qui devaient paraître devant lui
[avril i793] COMPLOT AVORTÉ DE DUMOURIEZ. 457
deux fois par semaine. Elle l'astreignit en même temps à lui
rendre à elle-même un compte hebdomadaire de celles de ses
opérations qui seraient susceptibles de publicité; mais comme
la plupart ne pouvaient l'être, cette dernière obligation se
trouva illusoire.
IX, — Telle était la situation intérieure quand Dumouriez
arriva, le 30 mars, à Bruille et à Saint-Amand. Furieux de ses
revers et les imputant aux Jacobins qui avaient désorganisé
l'armée, détruit la discipline, rendu l'obéissance impossible,
les soldats et même les officiers mutins, raisonneurs, pillards
et cruels, il ne gardait plus aucune prudence, pareil à un
joueur qui risque sa dernière carte et affecte de montrer son
jeu. Il laissait madame de Genlis et les princes d'Orléans résider
à Tournay sous sa protection , sans s'inquiéter des accusations
auxquelles leur présence l'exposait. Il voulait renverser la
Convention, qu'il disait composée de quatre cents imbéciles et
trois cents scélérats, pour rétablir la constitution de 1791 , en
y ajoutant une chambre haute, comme en Angleterre. Il se
croyait sûr de son armée; il l'était certainement des troupes de
ligne, quoiqu'il ne le fût pas des volontaires. Mais il commit
deux fautes, celle de ne pas désarmer ces derniers , et celle de
se laisser ramener sur le territoire français. Il se proposait d'oc-
cuper Lille, Valenciennes et Condé, où il trouverait des vivres
et un triple point d'appui. Or, le général qu'il envoya à Lille
n'y put pénétrer, et l'officier qu'il envoya à Valenciennes le
trahit. Les sociétés populaires, très-actives dans ces deux villes,
pesaient de tout leur poids sur les garnisons. Celles-ci n'osè-
rent se prononcer.
Le 30, la Convention nomma cinq commissaires. Camus,
Quinette, Lamarque, Bancal, Carnot l'aîné, et les chargea de
se rendre à l'armée du Nord, avec pouvoir de suspendre et de
faire arrêter les généraux. Carnot se trouvait à Arras. Les
quatre autres partirent et emmenèrent avec eux le ministre de
la guerre Beurnonville. Reçus le 2 avril au camp de Dumou-
riez, ils le sommèrent d'obéir à l'Assemblée, qui le rappelait
à Paris. Il s'y refusa, disant qu'il ne ferait pas la folie de porter
sa tête au tribunal révolutionnaire. Les commissaires pro-
noncèrent sa suspension. Il fit un signe à ses hussards qui les
arrêtèrent, et il les envoya à Tournay au général Clerfayt,
dans la pensée qu'ils lui serviraient d'otages s'il tombait lui-
458 LIVRE QUARANTE-NEaVIÈ:ME.
même aux mains des conventionnels. Plus tard, ils furent
transportés en Autriche dans des forferesses.
Le lendemain 3, il publia son manifeste aux camps de
Bruille et de Saint-Amand. Mais déjà les troupes étaient incer-
taines et les officiers encore plus. Les camps étaient pleins de
Jacobins et de commissaires de la Convention, trop bien avertis
par les imprudences du général. On savait qu'il négociait avec
l'ennemi, et comme on ignorait sur quelles bases, le mot de
traître se répétait dans les rangs. Le -4, il partit à cheval
avec une faible escorte, accompagné de ïhouvenot, son aide
de camp , et des deux princes d'Orléans , pour un rendez-vous
dont il était convenu avec Cobourg, en avant de Condé. Deux
bataillons de volontaires lui fermèrent le passage, il leur
échappa. Quoique poursuivi par les coups de fusil, il rentra
par Maulde; il apprit alors que son artillerie l'avait aban-
donné, et que le général Dampierre, s'étant déclaré fidèle
à la république, venait de rallier plusieurs bataillons. La
débandade était complète ; chacun allait de son côté. Dumou-
riez, réduit à son état-major et au régiment de hussards de
Berchiny, passa la frontière. Les généraux autrichiens lui
offrirent de combiner avec lui une marche en commun sur
Paris. Il agréa d'abord cette idée, croyant toujours pouvoir
rallier une partie de ses troupe»; en effet, dix-huit cents
hommes le rejoignirent. Mais il ne tarda pas à se convaincre
que la partie était perdue.
Il finit ainsi, comme la Fayette, mais moins noblement. Car
la Fayette avait eu un but et une politique déterminés. Lui,
Dumouriez, en dépit de sa gloire guerrière de l'Argonne et de
Jemmapes, s'était conduit en aventurier militaire, avait essayé
successivement de tous les partis, et n'avait formé qu'à la der-
nière heure des plans très-incohérents. Il échoua dans l'exé-
cution pour l'avoir entreprise plus que légèrement, et pour
avoir demandé à l'étranger un appui dont personne ne saisis-
sait bien les conditions, pas même lui.
Cependant son échec, au point où était la France, fut un
malheur. Car il avait compris que la grande nécessité du mo-
ment était de rétablir un gouvernement et de revenir à la
Constitution de 91 améliorée.
Quelques mois après, il dut solliciter des généraux autri-
chiens un passe-port pour la Suisse, faute de pouvoir trouver
un autre asile. L'empereur et la cour de Vienne ne lui par-
[AvniL 1703] LES GIRONDINS ET DANTON. 459
donnaient pas d'avoir été l'auteur de la déclaration de guerre,
et se défiaient de son caractère touionrs entreprenant.
Paris fiit plusieurs jours dans Témoi. On y annonçait son
arrivée et celle de Cobourg. Les Jacobins voulurent créer un
comité central de salut public. Ce comité, appuyé sur la ma-
jorité des sections , s'établit dans une salle de l'évéclié avec
l'autorisation de la commune. Barère vit le danger d'un pou-
voir qui allait anéantir la Convention. Il le fit casser comme
illégal et tendant à avilir la représentation nationale; seule-
ment il le dénonça comme une intrigue de la contre-révolution
ou l'oeuvre d'un zèle mal entendu. La commune retira son au-
torisation, mais forma un comité de correspondance avec les
quarante-quatre mille municipalités , ce qui n'offrit guère un
moindre danger.
Danton s'était compromis en clierchant à s'entendre avec
Dumouriez. Non qu'il eût un plan, il n'en eut jamais; mais
il avait poussé à la guerre dans la pensée qu'elle servirait à
maintenir la république et qu'elle lui donnerait le moyen de
la gouverner. Il voulait le pouvoir pour s'y mettre à l'abri, car
étant couvert du sang de septembre, il courait, comme dit
Meillan, à l'impunité par toutes les voies. Il se sentait donc
attiré vers la force. Or la force étant Dumouriez, il avait désiré
s'unir à lui, sans savoir à quelles conditions.
Dans la séance du I" avril, un Girondin, Lasource, le mit en
demeure de s'expliquer, et l'accusa en face de conspirer avec
le général de l'armée du Nord. Il termina sa pbilippique en
proposant que chaque député s'engageât à donner la mort à
quiconque se ferait roi ou dictateur. Tous se levèrent et pro-
noncèrent le serment.
Danton bondit à la tribune, et riposta par une charge vigou-
reuse contre les hommes qui, après avoir voulu sauver le
tyran, faisaient maintenant le métier de dénonciateurs. Elu-
dant le récit périlleux de ses relations avec Dumouriez, il se
vanta d'avoir demandé la création du tribunal révolutionnaire
que Dumouriez avait voulu renverser. Il prit la défense des
actes des Jacobins en Belgique. Puis d'accusé se faisant accu-
sateur, il déclara que les hommes qui avaient poursuivi la
mort du tyran devaient se rallier contre les lâches qui avaient
voulu l'empêcher; qu'il fallait confondre les aristocrates, les
scélérats, les modérés, tous ceux qui calomniaient la Conven-
tion dans les départements; que pour lui, « retranché dans la
460 LIVRE QUxinAiNTS-:^EUVIÈ?vIE.
citadelle de la raison, il en sortirait avec le canon de la vérité
et pulvériserait ses ennemis » . Ainsi poussé à bout, il rclour-
nait à la gauche pour se mettre à sa tète; il redevenait le
Danton de septembre.
Après ce discours, la Convention eut le malheur de décréter,
sur la motion de Marat, qu'elle renoncerait à l'inviolabilité
pour ceux de ses membres qui seraient déclarés suspects , et
qu'elle les décréterait d'accusation.
Danton avait émis l'idée de former un camp entre Paris et
la frontière, et d'y recueillir les débris de l'armée de Belgique.
Chaumette en fit la proposition formelle le 3. L'effroi était tel,
que ce jour-là l'orateur du département demanda à la barre
qu'à l'exemple des Romains, tout homme ayant moins de
cinquante ans marchât à l'ennemi avec trois jours de vivres,
et que les députés se missent à la tête de cette nouvelle
milice.
Sur ces entrefaites, on apprit l'arrestation des commissaires.
Aussitôt Dumouriez fut déclaré traître à la patrie ; sa tète fut
mise à prix. La Convention décréta qu'elle siégerait en perma-
nence, et cette permanence dura dix jours.
Les princes et les princesses d'Orléans présents en France
furent transférés à Marseille (décret du 4 avril) pour y être
gardés à vue et interrogés. Tous les partis s'accordèrent à
voter cette proscription, pour se mettre à l'abri du soupçon
d'orléanisme.
Barère dicta les mesures urgentes. Il fit donner le comman-
dement de l'armée du Nord à Dampierre, et le ministère de la
guerre à Bouchotte, commandant de Gambray, militaire
ignoré qui se jeta, encore plus que n'avait fait Pache, entre
les bras des Jacobins. 11 fit décider que des troupes seraient
placées à Péronne, d'autres sous Paris; que des représentants
du peuple seraient attachés à chaque armée à titre de commis-
saires. Comme il fallait que ces commissaires portassent des
marques distinctives, le peintre David leur dessina un costume
célèbre, composé d'un habit à revers, d'une écharpe aux trois
couleurs et d'un chapeau à plumes tricolores.
Le comité de salut public, étant trop nombreux, fut réorga-
nisé le 6 avril, c'est-à-dire réduit de vingt-cinq membres à
neuf, dont les principaux furent Barère, Cambon et Danton.
La publicité des délibérations fut supprimée. Les Girondins,
qui cessèrent d'y être représentés, renouvelèrent toutes leurs
[avril 1793] ROBESPIERRE ATTAQUE LA GIRONDE. 461
défiances conti'e une institution qu'on allait rendre de plus en
plus despotique. Barère leur répondit que ce comité agirait
sous l'œil de la Convention, qu'il dépendrait d'elle, qu'il
n'exercerait aucune attribution législative, qu'il ne suspendrait
jamais les actes des ministres sans les déférer à l'Assemblée,
enfin qu'il serait élu seulement pour un mois.
Un décret du 5 avait accordé au tribunal révolutionnaire le
droit d'exercer des poursuites sans demander d'autorisation à
l'Assemblée , à moins que les poursuites n'eussent lieu contre
les députés. Le 6, jour même de la réorganisation du comité
de salut public, eut lieu la première exécution ordonnée par le
sanglant tribunal. Un émigré fut guillotiné. Marat dit à la
Convention : « C'est par la violence qu'il faut établir la liberté,
et le moment est venu d'organiser le despotisme de la liberté
pour écraser le despotisme des lois. »
X. — Les révolutionnaires débattaient publiquement Vépu-
ration de la Convention, l'expulsion des appelants, des Giron-
dins, des complices du Dumouriez, des mandataires infidèles.
Robespierre tonnait contre le modérantisme.
Le 10, Pétion s'indignant , au sujet d'une adresse rédigée
par Marat, de voir un petit nombre d'hommes prétendre de
parti pris avilir la représentation nationale, demanda le renvoi
des signataires au tribunal révolutionnaire. Danton, fidèle à
son nouveau rôle, prit la défense de ces derniers. Robespierre
attaqua la Gironde. Il l'accusa d'être un parti aristocratique,
ennemi de l'égalité, protégeant les riches contre les pauvres,
les modérés contre les patriotes; d'avoir voulu une fédération,
d'avoir calomnié Paris, d'avoir cherché à dégoûter le peuple
de la république , d'avoir trahi la patrie en s'alliant avec les
traîtres comme Dumouriez et avec les tyrans du dehors.
L'énergie calme du peuple et des patriotes avait tout sauvé.
Le gant était jeté. Vergniaud le releva. « Ma voix, s'écria-
t-il, qui a porté la terreur dans le palais d'où elle a concouru à
précipiter le tyran , la portera aussi dans l'âme des scélérats
qui voudraient substituer leur tyrannie à celle de la royauté. »
Un peu gêné par le soin qu'il mit à ne pas abandonner le ter-
rain révolutionnaire, il s'éleva au comble de l'éloquence quand,
renvoyant à ses adversaires la qualification de meneurs et d'in-
trigants, il se fit gloire d'appartenir aux modérés. « Ceux qui
parlent d'insurrection conspirent contre la république et la
462 LIVr.E QUARANTE-rŒUVIÉME.
liberté. S'il faut être modéré en les combattant, je suis mofléré.
Ah! qu'on nous rende grâce de cette modération dont on
nous fait un crime. Notre modération a sauvé la république de
la guerre civile. » Puis il représenta que le mal était dans la
faiblesse de la Convention , qui s'était laissé insulter. « Ce
n'est pas, ajouta-t-il , une pétition que l'on vient soumettre à
votre sagesse, ce sont des ordres suprêmes qu'on ose vous
dicter. Des représentants du peuple doivent-ils se laisser
égorger ou chasser? Et d'ailleurs est-ce de leur salut qu'il
s'agit? N'est-ce pas de celui de la république? »
Le 11 , un Girondin, Duperret, tira une épée; la Montagne
se leva hurlant de fureur. Le 12, Pétion, sortant de son calme
ordinaire, eut un emportement de colère contre Robespierre,
contre Marat, contre les calomniateurs, les scélérats, les égor-
geurs. « Oui, s'écria-t-il , je fais le serment de poursuivre les
traîtres. Oui, il faudra que Robespierre soit marqué comme
autrefois les calomniateurs. Pourquoi veut-on enrôler les sans-
culottes? Pour séparer les hommes qui ont de ceux qui n'ont
pas. Pour dissoudre la Convention, après laquelle ne restera
que l'anarchie. «
Guadet, interpellé nommément, accusa Danton à son tour.
Ce dernier se leva furieux en criant : « Ah! tu m'accuses! eh
bien, tu sentiras ma force. » Guadet lut une circulaire de
Marat adressée aux amis de la liberté dans les départements,
et invitant les/rères et amis à s'armer, attendu que la contre-
révolution était dans le gouvernement, dans la Convention na-
tionale. Marat se leva et dit : «« C'est vrai. » Le cri : « A
l'Abbaye! « retentit dans toute la salle. On décida qu'il serait
mis en accusation. Il sortit; une cinquantaine de Montagnards
se levèrent et lui firent une escorte. Au lieu de se rendre à
l'Abbaye, il alla écrire dans son journal qu'il ne reconnaissait
pas pour lois des arrêtés pris par la faction des hommes d'Etal
contre les patriotes; qu'il ne descendrait pas du rôle d'accusa-
teur à celui d'accusé; qu'il se devait au peuple dont il était
l'œil; que le moment était venu pour la nation d'expulser une
partie de ses mandataires.
Le lendemain, plusieurs membres de l'extrême gauche se
déclarèrent prêts à signer la circulaire et courui'ent , en effet ,
à lappel du peintre David, la signer sur le bureau. Un député
se récria sur ce qu'on allait décréter la guerre civile. Lacroix
représenta que si la Convention reconnaissait avoir perdu la
[avril 1793] DÉFENSE DE LA GIRONDE. 463
confiance de ses commettants , elle devait convoquer les
assemblées primaires sur-le-champ. Gensonné s'empara de
cette idée, et soutint que l'appel au peuple, renfermé virtuel-
lement dans la circulaire, était devenu indispensable. Au mo-
lieu d'un tapage infernal, d'une révolte des tribunes et de la
menace d'une invasion de la salle par les sociétés populaires,
on passa au vote sur le décret d'accusation. On procéda à un
appel nominal qui se prolongea très-tard dans la nuit. Sur
trois cent soixante-sept membres présents, deux cent vingt
votèrent le décret, quatre-vingt-douze votèrent contre; les
autres s'abstinrent.
Marat se vanta d'avoir été mis en accusation par les trois
assem])lées successives, la Constituante, la Législative et la
Convention.
Le 15, les commissaires de trente-cinq sections vinrent à la
barre, conduits par le maire. Ils lurent une pétition portant que
leur objet n'était pas de dissoudre la Convention, mais de
frapper les traîtres; que le peuple de Paris ne prétendait
usurper aucun pouvoir, mais que sa position lui donnait «l'ini-
tiative de la vengeance » ; que la république avait toujours le
droit de purifier sa représentation et le peuple de révoquer ses
mandataires. Ils réclamèrent l'expulsion de vingt-deux députés
qu'ils nommaient. C'était l'élite de la Gironde. Boyer-Fonfrède
déclara qu'il regardait comme une injure personnelle de ne pas
voir son nom sur la liste. Beaucoup de députés se levèrent en
s'écriant : « Et nous aussi. Tous! tous! » Fonfrède ajouta qu'il
fallait convoquer les assemblées primaires et leur envoyer la
motion; que le peuple se prononcerait ainsi dans sa pleine
souveraineté.
Le conseil général de la commune protesta dès la soirée, en
observant qu'il avait demandé l'expulsion des traîtres et non la
convocation des assemblées primaires. Robespierre, aux Jaco-
bins, repoussa les assemblées primaires, en alléguant que le
peuple était égaré, qu'il fallait commencer par l'instruire, créer
pour cela des journaux patriotes et supprimer ceux de l'aris-
tocratie; qu'en révolution enfin on devait procéder par des
mesures révolutionnaires*.
La Convention tint bon, improuva la pétition, et nomma
Lasource , un des vingt-deux , son président , avec trois Giron-
* Discours d;i 17 août.
464 LIVRE QUARANTEOîEUVIEME.
dins pour secrétaires. Nombre de députés ne cessaient d'écrire
dans leurs départements des lettres de détresse, et d'y soutenir
que Marat rendait la république impossible. Unedéputation des
Bordelais vint se déclarer prêle à défendre ses représentants.
Guadet insista pour que Ton cassât plusieurs arrêtés de la com-
mune, et que le conseil général fût cité à comparaître et à pré-
senter ses registres ; on était convaincu que la pétition était son
œuvre. Vergniaud dénonça les moyens d'intimidation et les abus
de force employés pour arracher les signatures. 11 réclama
avec la plus grande vivacité la poursuite des calomniateurs.
Mais il combattit l'idée de réunir les assemblées primaires, idée
peu praticable en soi, dangereuse parce que la guerre civile
en pouvait naître, et malheureuse puisqu'on semblerait recon-
naître qu'une partie de l'Assemblée était corrompue. Si la
Convention pouvait prononcer, sous quelque forme que ce fût,
l'exclusion des vingt-deux députés, il n'y avait pas de raison de
ne pas en exclure cent le lendemain.
Le conseil général de la commune apporta ses registres.
Robespierre le jeune le félicita de s'être mis en état de révo-
lution permanente, et d'avoir voulu purger la Convention,
non pour l'avilir, mais par respect pour elle. Après une dis-
cussion orageuse et prolongée , la IMontagne l'emporta par un
stratagème. Elle resta sur ses bancs jusqu'à une heure avancée
de la nuit; profitant alors du moment où ceux de la Plaine
étaient déjà dégarnis, elle fit voter un ordre du jour pur et
simple.
Le 20, on rédigea l'acte d'accusation contre Marat. La pré-
vention porta sur les différents écrits par lesquels il avait
provoqué au pillage, au meurtre et à la dissolution de l'As-
semblée.
Marat, qui s'était caché et avait bravé impunément pendant
plusieurs jours les décrets portés contre lui, consentit à se
constituer prisonnier. Il se rendit, le 23, à la Conciergerie,
escorté de plusieurs députés montagnards et d'officiers muni-
cipaux. Le 24 , il parut fièrement devant le tribunal extraor-
dinaire. « Citoyens, dit-il, ce n'est pas un coupable qui paraît
devant vous; c'est l'apôtre et le martyr de la liberté. Ce n'est
qu'un groupe de factieux et d'intrigants qui ont porté un
décret d'accusation contre moi. » Les sans-culottes entouraient
le tribunal. L'interrogatoire, dont la partialité parut calculée,
porta sur des faits insignifiants et sur le sens de quelques
[avril 1793] TRIOMPHE DE MARAT. 465
phrases incriminées. Maiat se défendit, en soutenant qu'il
avait voulu non avilir la Convention, mais la rappeler à la
dignité de ses fonctions ; que personne plus que lui n'avait con-
tribué à préparer la révolution, puis à la pousser en avant;
que le décret d'accusation dont il était victime, rendu par
deux cent dix. ennemis de la patrie, contrairement à la mani-
festation éclatante de l'opinion publique exprimée par les tri-
bunes, était un acte de tyrannie provoquant la résistance à
l'oppression, et un acte illégal, parce que les représentants
étaient inviolables, toutes les fois qu'ils ne macliinaient pas
contre TEtat, mais qu'ils agissaient «dans le dessein sincère
de servir la patrie, de procurer le bien général et de faire
triompher la vérité». Il dit encore que la Convention avait
usurpé sur les attributions du tribunal criminel, qu'elle voulait
sa mort ; qu'après l'avoir mis en accusation, elle ferait subir le
même sort aux autres patriotes ; qu'elle s'emparerait de la sou-
veraineté pour trahir comme Dumouriez.
Les jurés déclarèrent à l'unanimité que les faits inculpés
n'étaient pas constants. L'acquittement fut accueilli par de
bruyants applaudissements. Marat fut aussitôt enlevé par un
groupe de patriotes, couronné de feuilles de chêne, et porté
triomphalement à la Convention. Un nombreux et hideux cor-
tège se forma à sa suite. Ce fut le renouvellement de la pro-
cession des soldats de Chàteauvieux; on vit, le Patriote fran-
çais eut le courage de le dire, le crime absous et couronné.
La Convention, avertie de l'arrivée du cortège, n'osa lever
la séance; la proposition en fut faite, mais rejetée. Les satel-
lites de Marat entrèrent ; ils avaient à leur tète un des geôliers
de Louis XVI, le sapeur Rocher, qui brandit sa hache à la
barre. Ils firent retentir la salle des cris de Vive la république !
Vive la nation ! Vive Marat ! Vive l'ami du peuple ! puis ils défi
lerent et se répandirent sur tous les bancs. Ce fut alors un pêle-
mêle d'officiers municipaux avec leurs écharpes, de soldats,
de gens à pique, de femmes, d'enfants, criant, gesticulant et
jetant en l'air leurs bonnets rouges. Marat, porté à la tribune,
eut beaucoup de peine à faire entendre quelques mots insigni-
fiants. On voulut que le président répondît. Il s'y refusa en
disant : «Marat n'est pas un pétitionnaire. » Beaucoup de dé-
putés s'étaient successivement retirés. Danton finit par inter-
venir, et décida les intrus à défiler pour évacuer la salle.
Le 26, Marat fît une seconde entrée triomphale; celle-là au
vu. 30
466 LIVRE QUARAZs^TE-Is'EUVîÈME.
club des Jacobins. On lui décerna des couronnes. «Laissons
ces couronnes, répondit-il, et ne songeons qu'à écraser nos en-
nemis. » Il annonça qu'il fallait chasser les traîtres qui remplis-
saient les ministères. Robespierre l'appuya, en observant tou-
tefois avec malignité qu'un patriote ne devait pas correspondre
avec des ministres royalistes comme Lebrun ou Glavière. Marat,
à qui l'imputation s'adressait, répondit d'un air menaçant:
« Un patriote pur pourrait communiquer avec le diable. »
XL — Le tribunal extraordinaire fonctionnait sans désem-
parer. Les juges eux-mêmes se plaignaient de n'avoir ni paix
ni trêve. Ils prononçaient quelques acquittements; mais c était
l'exception. Grands et petits, presque tous les accusés étaient
frappés des mêmes condamnations, et l'unique peine était la
mort. On guillotina des soldats pour avoir crié Vive le roi!
ou chanté des chansons contre-révolutionnaires ; des correspon-
dants d'émigrés, des femmes, des servantes coupables d'avoir
tenu un langage anticivique. Un fait de ce genre fut déféré par
Isnard à la Convention ; elle s'en émut un instant et se demanda
s'il ne faudrait pas changer la loi, puis elle passa à l'ordre du
jour. Cinq généraux de l'armée de Dumouriez furent traduits
devant le terrible tribunal, pendant que la tête de Beurnon-
ville, prisonnier des Auti'ichiens, était mise à prix.
La Convention parvenait encore à soustraire à ces débats
irritants deux ou trois séances par semaine qu'elle consacrait à
la constitution. Mais les Montagnards ne cherchaient que des
prétextes d'ajournement, et chaque fois qu'une que.->tion con-
stitutionnelle était posée, ils demandaient qu'on attendit pour
la discuter le retour des députés envoyés dans les départe-
ments à titre de commissaires.
L'Assemblée était aux prises avec un autre genre de diffi-
cultés. On accusait la Constituante d'avoir capitulé avec les
préjugés. On voulait refaire la déclaration des droits de 1789;
on cherchait les moyens de lui donner des bases plus démocra-
tiques. On ne les trouva pas.
Robespierre ne sortait des lieux communs que pour se jeter
dans les thèses les plus radicalement fausses. Ainsi il regai'dait
la propriété comme une créalion de la loi; il en concluait que
la loi pouvait la limiter, et que le principe de 1 impôt progressif
devait être écrit dans la constitution. Il disait que l'anarchie
avait ré/jné en France depuis Clovis insqu'au dernier des
[avril 1793] LA POLITIQUE DE LA MONTAGNE. 467
Capets, et il en donnait pour raison que l'anarchie, c'est la ty-
rannie. Une de ses idées, et ce n'était pas la plus folle, consistait
à construire une salle assez grande pour que le Corps législatif
y pût délibérer en présence de douze mille assistants représen-
tant le peuple. Poussé très-loin par le vent de la révolution, il
n'avait pas grandi avec la fortune. Seulement il devenait chaque
jour p;us dogmatique, plus obstiné et plus violent.
Saint-Just avait les conceptions incohérentes d'nn écolier qui
se croyait appelé à corriger Montesquieu. Il avait la solennité
de l'ignorance. «Vous méditez la liberté du monde, disait-il à
la Convention, les peuples vont vous contempler. Vous don-
nerez à l'homme des lois suivant sa nature et son cœur, des lois
telles qu'il aura intérêt à être juste. « Il partait de cette idée
vraie que les lois politi(jues ne suffisent pas et ont besoin d'être
appuyées par des institutions morales ; mais il s'imaginait naïve-
ment que c'était aux législateurs de décréter des institutions
morales. Ses discours ne sont qu'un affreux et inintelligible
verbiage sur la nature, sur les mœurs républicaines, sur la
corruption monarchique, etc. Quand il sort des nuages, c'est
pour faire des propositions pareilles à celle d'une division de la
France en communes avant toutes une population égale, et
dans chacune desquelles il n'y aura ni administration ni police,
mais une surveillance de six vieillards.
Anacharsis Clootz alla plus loin dans le champ du grotesque.
Il proposa un projet de loi sur la souveraineté du genre humain,
avec le plan d'une association fraternelle de tous les hommes,
appelée association des germains et des universels.
Condorcet, Vergniaud eurent peu de peine à être plus sensés,
mais se bornèrent à peu près à mettre l'Assemblée en garde
contre ce pathos et contre les divagations ridicules. Vergniaud
soutint que ce ne seraient pas des lois d'exception, que ce
serait la constitution seule qui fonderait la république; que
cette république ne pourrait ressembler à celles de Sparte et
de Rome ; que s'il était bon de prévenir la corruption prove-
nant de l'inégalité des fortunes, il n'en fallait pas moins com-
mencer à assurer à la propriété la protection la plus complète.
XII. — Le peuple de Paris ne cessait de réclamer le maxi-
mum. Le 18 avril, le département se rendit à la Convention, le
maire en tète, pour en renouveler la demande. La Convention,
moins docile que les autorités parisiennes, renvoya la pétition
30.
468 LIVRE QUARAAITE-NEUVIE.ME.
à son comité d'agriculture. Ducos et plusieurs autres orateurs
en démontrèrent l'absurdité. Cependant quelques députés
timides proposèrent des moyens termes ou plutôt des conces-
sions. On finit par voter, le 2 mai, un maximum relatif et dé-
croissant pour un temps déterminé. Les producteurs furent
soumis à des déclarations de récoltes, à des visites domici-
liaires, à l'obligation de ne vendre que sur les marchés; on
autorisa les corps administratifs ou municipaux à requérir les
quantités de grains qu'ils jugeraient nécessaires ; on imposa
enfin aux marchands une surveillance et des formalités vexa-
toires.
Ces mesures excessives, quoique adoucies, furent votées
sous la pression des tribunes et de la multitude. Le jour où
Ducos parla, le 30 avril, les tribunes le huèrent. Les députés
se levèrent en tumulte. Guadet leur proposa de se transporter
le lendemain à Versailles, puisque les autorités de Paris ne
voulaient pas qu'ils fussent respectés. Vigée fut d'avis de s'y
rendre sur-le-champ le sabre à la main. «Il n'est pas une au-
torité, s'écria Buzot, pas une société qui n'ait plus de pouvoir
que vous. »
Comme les nouvelles militaires, surtout celles de TOuest,
étaient détestables, les Jacobins ne parlaient que de se procu-
rer des hommes par des levées extraordinaires et de payer ces
levées avec l'aigent des riches. Danton fit décréter que vingt
mille patriotes seraient levés à Paris et envoyés dans la Vendée.
Le 1" mai, une députation du faubourg Saint- Antoine vint dé-
clarer à la Convention que si elle n'adoptait pas ces seuls
moyens infaillibles de sauver la patrie, dix mille hommes qui
voulaient la sauver étaient à la porte de la salle. L'Assemblée
se leva indignée. Plusieurs députés réclamèrent l'arrestation
immédiate des pétitionnaires. Après que l'orage eut duré le
temps accoutumé, quelques citoyens du faubourg exprimèrent
une sorte de désaveu, et Danton obtint un ordre du jour.
La commune chargea les sections de lever les douze ou vingt
mille hommes que Paris devait envoyer dans la Vendée. Les
Jacobins soutenaient qu'il fallait enrôler de préférence les aris-
tocrates, les forcer à marcher à l'ennemi, et retenir leurs
femmes en otage, afin de ne garder à Paris que des patriotes.
La commune décréta également un emprunt de douze millions,
dont la perception fut confiée aux comités révolutionnaires des
sections. On devait recevoir les souscriptions volontaires, puis
[mai 1793] ENROLEMENTS A PARIS. 469
imposer le superflu de chacun d'après un tableau dressé pour
l'évaluation des fortunes. Robespierre répétait qu'il n'y avait
plus que deux partis, le peuple et ses ennemis ; qu'il fallait en-
fermer les suspects, les garder comme otages et les accabler de
contributions; que tous les riches étaient contre-révolution-
naires; que les gueux pouvaient seuls sauver la patrie. Chau-
mette disait à la commune: «Le pauvre a tout fait; il est
temps que le riche fasse à son tour. » Des orateurs populaires
soutenaient qu'on devait se lever en masse au nombre de trois
à quatre millions d'hommes, et se présenter à l'ennemi comme
une vraie montagne pour l'écraser.
Mais les nouveaux enrôlés résistèrent. Les clercs des études,
les employés de commerce, les garçons de magasins formèrent
des bandes et se promenèrent, le 4 et le 5, en criant: «A bas
les Jacobins ! à bas la Montagne ! » Dans plusieurs sections,
les opposants s'emparèrent des bureaux et rédigèrent des
adresses à l'Assemblée. Le 5, la section Bonconseil jura de ne
souffrir aucun tyran, sous quelque dénomination que ce fût,
de maintenir la liberté des représentants et de secouer le joug
du despotisme populaire. L'exemple gagna. On commençait à
dire haut qu'il eût été facile d'écraseidès le début la guerre de
Vendée ' ; que Marat et ses séides l'entretenaient perfidement
pour rester maîtres de Paris. Un fait certain, c'est qu'une
partie des volontaires délllant devant la Gonver.tion sous pré-
texte de partir pour la Vendée, ne partaient pas.
La commune fit alors des arrestations si nombreuses que,
durant plusieurs jours, la mairie regorgea de prisonniers. Elle
suspendit des journaux. Elle enleva et emprisonna les commis-
saires de la section Bonconseil. Vergniaud eut la plus graride
peine à obtenir que le maire fût cité devant l'Assemblée pour
donner des explications sur ce fait.
XIIL — Le comité de salut public fut renouvelé pour un
second mois à l'expiration du premier. Cambon rendit compte
de ses actes, et demanda la fabrication de douze cent millions
de nouveaux assignats, émission sans danger, disait-il, en
présence des immenses ressources dont on disposait. On pouvait
même renoncer au système des hypothèques spéciales. Il
soutint aussi que plusieurs ministères manquaient de l'activité
nécessaire; qu'il fallait, pour y suppléer, fortifier les pou-
1 Mémoires de Meillan, de Louvet.
470 LIVRE QUARA.N'TE-NEUVIÈME.
voirs des commissaires, et faire assister ces derniers par des
comités qui auraient le droit de suspendre les fonctionnaires
et de « répandre Vémulation du civisme » . Buzot représenta
qu'on roulait sur la pente d'une affreuse tyrannie. Barbaroux
demanda au moins que les membres de ces comités fussent élus
et que leur nomination ne fût pas laissée aux choix des com-
missaires. L'Assemblée passa outre et vota la proposition de
Cambon qui parlait au nom du gouvernement.
L'optimisme de Cambon était d'autant plus étrange, que
nos armées reculaient. Celle du Nord avait abandonné succes-
sivement toutes les places avancées, Bréda, Gertruydemberg,
Anvers, Kamur. Elle se repliait sur la France, peu inquiétée,
il est vrai, par les Autrichiens, qui s'estimaient heureux de se
voir maîtres de la Belgique à si bon compte. Custines, harcelé
par les Prussiens, s'était retiré de son côté sur Worms, puis
sur Landau, en laissant à Mayence une garnison de quinze
mille hommes, chargés de défendre la place. Les généraux
alliés agirent peu, calculant que la France se consumerait elle-
même. D'ailleurs la Prusse soutenait faiblement ses alliés, ne
prenant à la coalition que la part nécessaire pour s'assurer des
agrandissements en Pologne.
En Vendée, l'insurrection grossissait. Elle comptait dans les
premiers jours de mai quarante à cinquante mille hommes
armés. Trente mille blancs, commandés par la Rochejacquelein
et Lescure, chassèrent les bleus et le général Quétineau de
Bressuire, puis enlevèrent Thouars après un combat meur-
trier. S'étant procuré par ce succès des fusils, des canons et
des caissons, ils prirent Loudun, Montreuil, et marchèrent
sur la Loire. Le bruit courait que les Anglais allaient débar-
quer derrière eux et les soutenir. Quétineau fut honni comme
un traître, un agent de Dumouriez. C'était un brave soldat,
que les républicains avaient improvisé général à cause de ses
opinions, mais qui s'élait trouvé incapable de commander.
Les comités révolutionnaires, qui s'étaient partout emparés
de la police, avaient souleré le peuple, jeté les suspects dans
les prisons et établi une sorte de terreur. Ils multiplièrent les
arrestations, principalement à Arras, à Sedan, à Nancy, à
Lons-le-Saulnier. Il n'y eut guère que la Vendée, Piouen et
Bordeaux qui échappèrent à ce triomphe des Jacobins. Cepen-
dant à Marseille et à Lyon, la bourgeoisie vit le péril et entre-
prit de le combattre. A Marseille, les sections^ indignées des
[I7i)3] LES PROVi:sGES SE RALLIENT A LA GIRONDE. 471
violences commises par le désarmement des suspects, s'insur-
gèrent et renversèrent la commune. A Lyon, les Jacobins,
maîtres de la municipalité, annonçaient de nouvelles visites
domiciliaires et parlaient d'installer la guillotine en perma-
nence. Chalier Aoulait que chaque citoyen fût tenu de prêter le
serment «d'exterminer tous les tyrans du monde et leurs sup-
pôts, désignés sous les noms d'aristocrates, de feuillantins, de
modérés, d'égoïstes, d'accapareurs, d'usuriers, d'agioteurs, et
tous les inutiles citoyens de la caste sacerdotale» . Le dépar-
tement protesta le premier. Puis trois commissaires de la Con-
vention ayant décrété la levée immédiate de huit bataillons et
un impôt de six millions sur les riches, les Lyonnais, sans
attendre que la Convention elle-même eût statué, s'armèrent
pour s'affranchir de cette tyrannie.
La réaction s'étendit. Plusieurs départements envoyèrent
à l'Assemblée des protestations coïitre les actes des commis-
saires. Une députation de femmes d'Orléans vint S9 plaindre
des arrestations arbitraires, et obtint de l'Assemblée la liberté
des prévenus. Le 14 mai, Fonfrede présidant la séance, une
députation de Bordelais parut. L'orateur menaça les centum-
virs. «Nous nous élançons, dit-il, sur Paris, si un décret
vengeur ne nous arrête. Nous jurons de venger nos représen-
tants ou de périr sur leur tombeau. La Convention est pour
nous Tarche nationale. Nous voulons périr avant le règne des
brigands et des assassins. » L'Assemblée déclara qu'ils avaient
Lien mérité de la patrie, et le même jour elle cassa les arrêtés
de la commune de Lvon.
Les provinces se réveillèrent. On se souleva contre les
fureurs de la démagogie. On se rallia autour des Girondins,
parce que leur chute devait entraîner des malheurs épouvan-
tables. Ils ti'ouvèrent dans leurs propres dangers une force
qu'ils n'avaient pas encore eue. Ils devinrent populaires. La
bourgeoisie, le commerce accablés de souffrances, les ban-
quiers, les gens d'affaires, même à Paris, se prononcèrent pour
eux. Forts de ces adhésions, ils y puisèrent l'énergie et la fierté
nécessaires pour affronter avec plus d'intrépidité encore des
périls qu'il n'était plus possible de conjurer.
Ils firent voter une enquête sur la comptabilité de l'ancien
comité de surveillance de la commune, pour en finir avec des
déprédations scandaleuses, jusque-là impunies. Cambon lui-
même s'indigna des demandes d'argent continuelles de la com-
472 LIVRE QUARANTE-^'EUVIEME.
mune, et dénonça les vols journaliers qui se commettaient
dans les sections au sujet de l'armement et de l'habillement
des volontaires. Une foule de gens ne s'étaient affiliés aux Jaco-
bins que pour exploiter les circonstances, faire des fortunes
subites et s'assurer l'impunité.
L'armée, de son côté, commençait à exprimer son mécon-
tentement. Custines forma des plans militaires qui alarmèrent
les Jacobins. Hoche, alors capitaine, publia une lettre à
Marat, oîi il dénonçait le nouveau favoritisme qui s'était sub
stitué au favoritisme royal.
Les Jacobins se sentirent perdus s'ils n'arrêtaient le flot mon-
tant de cette réaction. Camille Desmoulins publia le 19 mai,
sous le titre d'histoire des Brissotins, un pamphlet destiné à
arracher par la menace à la Convention la condamnation des
Girondins, comme on lui avait arraché celle de Louis XYL II
y racontait à sa manière les trahisons prétendues de Brissot, de
Pétion et des autres complices de Dumouriez. Il soutenait
qu'en fait de conspirations les preuves étaient inutiles, et qu'il
suffisait d'indices violents; c'était d'ailleurs la propre thèse
soutenue par Brissot et Gensonné, lorsqu'ils avaient, l'année
précédente, attaqué le comité autrichien. Desmoulins accusait
le côté droit d'avoir toujours été rovahste et de l'être encore.
« Nous n'étions peut-être pas, disait-il, dix républicains au
mois de juillet 1789. » Depuis ce temps le parti avait grandi,
mais il n'y avait encore de vrais républicains qu'à la Montagne ;
or, quiconque n'était pas républicain était traître, contre-
révolutionnaire, et devait comme tel être écrasé. Le pamphlet
fut répandu à cent mille exemplaires, et eut du succès, parce
que l'auteur avait la verve spirituelle, gouailleuse et cynique
d'un gamin de Paris. Marat l'appelait le Paillasse de la révo-
lution. Parfois aussi il en était l'enfant terrible. Il ne résistait
pas à la tentation de se moquer de lui-même et des siens. II
montrait le ridicule d'une Assemblée qui légiférait matin et
soir, sans trêve ni repos. «On n'a jamais vu, disait-il, aucun
peuple condamner ses législateurs à faire des lois, comme un
cheval aveugle à tourner la meule jour et nuit.»
Avait-il au moins plus de bon seus que son parti? Pendant
que Chaumette demandait niaisement à la Convention de dé-
truire la misère et d'organiser l'instruction publique, lui, Ca-
mille, déclarait qu'une fois la république fondée, elle devait
ouvrir des écoles primaires pour remplacer les catéchismes,
[mai 1703] LA COMMISSION DES DOUZE. 473
faire Avenir la mer jusqu'à Paris, et choisir parmi les lois
d'Athènes et de Solon celles qui pouvaient s'appliquer à la
France, obliger, par exemple, les citoyens riches à contribuer
extraordinairement pour l'entretien des théâtres et les dépenses
de la guerre.
Les meneurs révolutionnaires, comme Desfieux, Chabot,
Collot-d'Herbois, le jeune Varlet, ne se contentèrent pas de
ces escarmouches de tirailleurs. Ils préparèrent une insurrec-
tion, facilitée par la connivence du maire et par l'inertie absolue
du ministre de l'intérieur.
XIV. — Le 17 mai, la Convention ordonna l'élargissement
d'un détenu que la commune avait fait arrêter pour une ré-
ponse adressée à Chauinette. La Montagne protesta contre le
décret et réclama l'appel nominal. Un débat orageux s'éleva
sur le droit de la minorité. Le lendemain, Guadet exposa com-
ment la minorité s'y était prise dans le long parlement d'An-
gleterre pour s'emparer du pouvoir et opprimer la majorité,
comment elle avait appelé à son secours «une multitude égarée,
celle des patriotes par excellence, jusqu'à ce que les propres
crimes de ses membres servissent d'excuse à l'usurpateur.»
Tandis qu'il parlait, des femmes armées de poignards enva-
hirent bruyamment les tribunes, prétendant y faire la police.
Le président Isnard se couvrit, et dénonça solennellement
ce désordre comme une manœuvre payée par les Anglais.
Guadet avait déjà demandé que l'Assemblée prît d'une main
ferme !a police de la salle. C'était une salle nouvelle, dans le
palais des Tuileries, ouverte seulement depuis le 10, aussi in-
commode que l'ancienne et même plus défavorable, car les
tribunes y étaient plus vastes, et permettaient à un plus grand
nombre d'étrangers d'assister ou, pour parler plus exactement,
de se mêler aux délibérations. Guadet soutint encore qu'il
fallait poursuivre les coupables du 10 mars, casser les autorités
de Paris, et convoquer à Bourges sur-le-champ les députés
su[)pléants pour le cas oîi la Convention serait opprimée.
Barere, l'homme des moyens termes, reconnut que des
complots existaient et que le langage le plus menaçant avait
été tenu. Mais désirant se réserver lui-même et cherchant,
comme dit madame Roland, la ligne oblique, il combattit les
propositions de Guadet, et proposa à son tour 1° de charger le
comité de sahit public de faire un rapport sur l'état de Paris;
474 LIVRE QUAEA^'TE-ISEUVIE.ME.
2" de nommer une commission extraordinaire de douze mem-
bres, pour prendre les mesures d'ordre nécessaires et reviser
les arrêtés rendus par la commune depuis un mois. Cette com-
mission fut créée séance tenante.
La Convention, décidée à se montrer énergique, cassa en-
core, le 19, les actes de plusieurs commissaires. Le 20, elle
enleva aux sections la répartition de la taxe de guerre pour
l'attribuer aux municipalités, et elle autorisa les particuliers
qui se trouvaient lésés à présenter leurs réclamations devant
les tribunaux des districts.
Cambon vint alors re])résenter que deux cent soixante-dix
millions avaient été dépensés le mois précèdent pour la guerre
et la marine; il demanda un emprunt civique d'un milliard,
emprunt forcé en réalité ; mais afin de le faciliter, il offrait aux
souscripteurs de prendre des biens d'émigrés pour la valeur de
leur souscription. Pendant qu'on discutait ce projet, le tumulte
causé par les femmes dans les tribunes recommença. Les dé-
putés s'invectivèrent; on se traita d'assassins. Vergniaud sou-
tint qu'il fallait demander une garde imposante de police aux
quarantc-buit sections de Paris ; que le devoir des représen-
tants était de combattre l'anarcbie pendant que les soldats
combattaient la coalition. Le milliard fut voté à la presque
unanimité, au milieu d'un tapage infernal.
Cependant les commissaires des sections avaient été convo-
qués à la mairie sous divers prétextes. Dans ces réunions, fort
irrégulièrement composées, on parla tout baut de se débarras-
ser des suspects de la Convention et de septembriser. Le 22,
aux Cordeliers, des propositions furibondes se succédèrent. On
demanda la tête de trois cents députés.
La commission des Douze fut nommée le 21 et composée
exclusivement de membres de la droite. Fonfrède, Piabaut,
Kervelegan, Henri Larivière en firent partie.
Plusieurs sections repoussèrent 1 emprunt forcé et la pour-
suite des suspects ; quelques-unes déclarèrent qu'elles voulaient
se cbarger elles-mêmes de la levée des volontaires et de leur
propre police. Les modérés redevinrent les maîtres, par force
ou autrement, dans celles du Mail, de la Fraternité, de la
Butte des Moulins.
Le 23 et le 24, les délégués des sections de la Fraternité et
de la Butte des Moulins vinrent à la barre dénoncer les com-
plots formés pour arrêter et égorger vingt-deux représentants ;
[mai 1793] ARRESTATION D'HÉBERT. 475
ils prêtèrent le serment d'anéantir Tanarchie et de protéger la
représentation nationale. Sur la proposition des Douze, l'As-
semblée se déclara sous la sauvegarde des bons citoyens,
qu'elle invita à organiser des postes pour la défendre. Toute
faiblesse, disait Yergniaud, serait lâcheté.
Les Douze décrétèrent l'arrestation d'Hébert, substitut de la
commune, de deux administrateurs de police, qui passaient
pour les auteurs des motions sanguinaii'es faites à la mairie, de
Varlet et de Dobsent, président de la section de l'Arsenal.
Hébert avait fait l'appel le plus violent à l'insurrection dans
son journal le Pè7'e Duchesne. Il avait déclaré aux Jacobins
qu'il fallait courir sus à la commission des Douze.
On a prétendu que les décrets de la Convention étaient une
souveraine imprudence, faute de la force nécessaire pour les
soutenir. Cela peut être; mais les Douze, connaissant heure
par heure tous les détails du complot tramé contre eux ', pé-
rissaient s'ils ne se défendaient pas. Ils se disaient qu'une crise
étant inévitable, il fallait la désirer, parce qu'elle forcerait les
départements à intervenir*.
Le conseil général de la commune n'eut pas plus tôt appris
les arrestations, qu'il se déclara en permanence. Le 25, au
moment où la Convention recevait une adresse des Marseillais
contre les Jacobins, et où Barère lui-même proposait de
casser les arrêtés de quelques commissaires, un orateur de la
commune se présenta, dénonça l'attentat commis sur Mébert,
et dit par allusion à Marat : « Les arrestations arbitraires sont
pour les hommes dd bien des couronnes civiques. » Le prési-
dent Isnard répondit que si jamais la Convention était avilie,
Paris serait anéanti, et il ajouta : « Le glaive de la loi, qui dé-
goutte encore du sang du tyran, est prêt à frapper la tête de
quiconque oserait s'élever au-dessus de la représentation na-
tionale. » Isnard était maladroit, et les Girondins le tenaient
ordinairement écarté de leurs conseils. Sa phrase malheureuse
sur l'anéantissement de Paris souleva la Montagne.
Le 26, la Convention cassa les comités révolutionnaires des
sections et délivra les prisonniers qu'ils avaient fait incarcérer.
Les sections étaient divisées ; les unes demandaient la liberté
d'Hébert; d'autres, celles où les modérés l'emportaient, la
1 Voir les pièces de la commission des Douze, sauvées et publiées par Ber-
goeng.
2 Mémoires de madame Roland,
47G LIVr.E QUAEANTE-NEDVIEME.
convocation des assemblées primaires à Paris pour élire un
nouveau maire et une nouvelle municipalité.
La séance du 27 s'ouvrit sous ime émotion terrible. Des ras-
semblements nombreux se formaient autour de TAsserablée et
s'apprêtaient à l'envabir. On lut une lettre de Pache qui niait
l'existence d'une conspiration. Les Douze maintinrent l'affir-
mation contraire, appuyée sur des rapports de police. Marat
nia le complot par l'unique et absurde raison allégjuée déjà,
qu'aucun député n'avait reçu d'égratignure, et menaça les
hommes d'Etat de l'échafaud.
La section de la Cité demanda la mise en liberté de son pré-
sident Dobsent et de son secrétaire, incarcérés par ordre des
Douze, puis la mise en jugement de ceux-ci devant le tribunal
révolutionnaire. Isnard répondit à l'orateur que si la Conven-
tion pardoimait à l'égarement de la jeunesse, elle ne se laissait
imposer aucune tyi-annie. A ces mots, la Montagne se leva.
Robespierre voulut parler et n'y parvint pas. La Réveillère et
Vergniaud insistèrent vainement pour qu'on mît aux voix la
convocation des assemblées primaires. La Montagne, furieuse,
exigeait l'appel nominal pour qu'on connût ceux qui avaient
empêché Robespierre de parler. On s'insurgeait contre la tyran-
nie du président. Couthon voulait qu'il fût cassé. La séance fat
suspendue; le tumulte n'en recommença ensuite qu'avec plus
de violence. Danton et les Montagnards criaient à la dz'oite :
«Nous A'ous résisterons, m Danton tonna contre la commission
des Douze. Thuriot fit une philippique contre le président. Ni
Guadet, ni Isnard ne purent parler. « Si le président, s'écria
Bourdon, est assez osé pour proclamer la guerre civile, je
l'assassine. »
Cependant la section armée de la Butte des ^Moulins occu-
pait, au nombre de deux cents hommes avec des canons, un
poste rapproché de l'Assemblée ; sa présence contenait la foule
à l'extérieur. Les Montagnards exigèrent que le commandant
du bataillon fût cité et justifiât des ordres qu'il avait reçus.
C'étaient les ordres du maire. Le ministre de l'intérieur arriva
pour assurer qu'il n'y avait point de danger, que lout s'était
passé à la maii'ie légalement ; que Pache y avait montré beau-
coup d'énergie. Il disculpa la commune de l'accusation de
marcher rivale de la Convention. Il présenta l'apologie d'Hé-
bert, qu'il connaissait pour un bon citoyen, et il s'étonna de
la délicatesse qu'on montrait à l'égard de quelques mauvais
[mai 1790] COMPLOT COlSTRE LA COIS" VENTION. "i-TT
articles où la vertu était préchée dans un style qui ne lui con-
venait pas. Guadet voulut interrompre ; il fut réduit au silence
par les menaces et les huées. Garât reprit et soutint que la
Convention ferait mieux de se porter en corps au milieu des
rassemblements, que de s'entourer d'hommes armés. « Les
Douze, ajoutait-il, ont l'imagination frappée. Ils croient qu'ils
doivent avoir un grand courage, qu'ils doivent mourir pour
sauver la république. Je les crois des gens vertueux, des
hommes de bien, mais la vertu a ses erreurs, et ils en ont de
grandes. » Enfin il répondit sur sa tête de la sécurité de la
Convention. En quittant la tribune, il alla s'asseoir ostensi-
blement sur les bancs de la droite pour prouver sa confiance.
On a dit de lui qu'il joua le rôle d'un niais ou d'un traître. Il
joua les deux.
Le maire Pacbe vint à son tour dire que Paris était calme,
et que les arrestations arbitraires ordonnées par les Douze y
avaient seules causé quelque agitation. Il exprima ses doutes
sur la légalité des ordres donnés par les Douze à la force
armée. Il les avait signés uniquement pour éviter un conflit, et
il s'en excusa. Il demanda enfin qu'on admit plusieurs députa-
tions venant réclamer la mise en liberté des citoyens arrêtés.
En vain Larivière insista pour que les Douze fussent préalable-
ment entendus. Trois députutions furent admises ; l'une se pré-
sentait au nom de vingt-huit sections. Elles demandèrent la
liberté d'Hébert et s'emportèrent en menaces. Un des orateurs,
s'adressant aux députés de la Montagne, les conjura de sauver
la patrie. «Cent mille bras, s'écria-t-il, sont armés pour vous
défendre.» Isnard, fatigué d'avoir présidé dix heures, venait
de céder le fauteuil à Héraut-Séchelles. Celui-ci sexprima avec
la plus lâche condescendance. «Citoyens, dit-il à la première
députation, la force de la raison et la force du peuple sont la
même chose. » Les pétitionnaires reçurent les honneurs de la
séance. La salle fut alors envahie par une foule si compacte
que les intrus se confondirent avec les députés. Une partie de
ces derniers se retirèrent. Vers minuit, Lacroix fit mettre aux
voix la liberté des citoyens incarcérés et la suppression de la
commission des Douze. Le vote fut enlevé par surprise, sans
vérification possible.
XV. — Le lendemain 28, l'énergique Lanjuinais contesta la
validité du vote, et demanda que les décrets fussent rapportés.
478 LIVRE QUARANTE-NEUVIÈME.
Grande colère des Montagnards. Jean Bon Saint-André rap-
pela que les décrets du 10 août n'avaient pas été votés d'une
autre manière. La gauche s'emporta en accusations contre
les traîtres. On passa au vote nominal, et le rétablissement
des Douze fut voté à vingt voix de majorité absolue. Danton
fit alors une charge à fond pour qu'on maintînt l'élargissement
des prisonniers; «sinon, dit-il avec menaces, nous prouverons
à nos ennemis que nous les passons en audace et en vigueur
révolutionnaires. » La Convention n'eut qu'un demi-courage.
L'élargissement provisoire fut maintenu à la presque una-
nimité.
On a remarqué que dans l'année 1793 oîi il y eut tant d'em-
prisonnements, celui d'Hébert fut le seul qui causa un esclandre.
L'auteur du Père Duchesne, mis en liberté, reparut au conseil
général ; il y fut acclamé et couronné de lauriers ; Ghaumette
le félicita, et déclara qu'il fallait se rendre à la Convention pour
exiger que les Douze fussent traduits devant le tribunal révo-
lutionnaire.
Le 29, les commissaires de trente-trois sections, pourvus de
pouvoirs illimités, se réunirent au club électoral de l'Evéché.
C'étaient des conspirateurs émérites. On comptait dans leur
nombre quelques-uns de ces aventuriers étrangers qui se met-
taient à la tète des émeutes, comme l'Espagnol Gusman, un des
séides de Marat. Une centaine de femmes assistaient à la réu-
nion. On parla d'égorger, de massacrer, de septembriser, et
l'on nomma une commission de neuf membres pour s'entendre
avec le maire. Tout fut combiné pour une insurrection morale,
c'est-à-dire pour une démonstration menaçante par laquelle on
deA'ait forcer la Convention à casser les Douze. Les chefs subal-
ternes agirent ostensiblement ; les autres se cachèrent ou se
réservèrent. Robespierre tint aux Jacobins uu langage double ;
il dit que pour lui ses forces épuisées ne lui permettaient pas
d'agir, mais il soutint que la commune trahirait si elle ne mar-
chait pas avec le peuple. Danton et Lacroix favorisèrent le
mouvement, toutefois sans se montrer. Ils marchaient en avant
sans savoir où, cherchant à se défaire des Girondins, parce
que, menacés de procès scandaleux, ils se jugeaient perdus
s'ils tombaient dans leurs mains.
Le 30 au soir, la Convention réélut son bureau, et donna
pour la première fois la présidence à un Montagnard, Mal-
larmé, preuve que la majorité commençait à se déplacer ou à
LE 31 MAI iT03. 479
faiblir. Lanjuinais dénonça le complot qui se tramait au club
de l'Evéché, et qui était connu de tout Paris.
Le 31 , au point du jour, les citoyens de la réunion de l'Evé-
clié, se disant représentants des sections, se transportèrent à
riîôtel de ville, dans la salle du conseil général. Dobsent, un
des prévenus qui venaient d'être élargis, nsarcliait à leur tète ;
il annonça que le peuple de Paris, blessé dans ses droits, s'é-
tait déclaré en insurrection. Le conseil général, invité à se re-
tirer, obéit. Quekpies instants après, Dobsent le réintégra au
nom du peuple souverain, sous le titre de conseil général révo-
lutionnaire. Il fit prêter un serment civique à ses membres, au
maire et à tous les officiers et fonctionnaires de la municipalité.
Comme la force armée de Paris n'avait pas de chef depuis le
départ de Santerre, parce qu'on n'avait pu s'entendre sur le
choix, Henriot, commandant d'une section, homme connu pour
sa grossièreté, sa violence, et accusé d'avoir joué un rôle dans
les massacres de septembre, fut proclamé commandant général
provisoire,
La commune ainsi réinstallée se constitua en permanence,
ferma les barrières, s'assura de la poste, et empêcha entre la
ville et le dehors toutes communications. En mêm.e temps elle
convoqua les sections armées, arracha des adhésions à celles
qui parurent récalcitrantes, et vota une solde de quarante sous
par jour «aux citoyens peu fortunés» tant qu'ils resteraient
sous les armes. ,
Les Parisiens se rassemblèrent au son du tambour. Chaque
compagnie se groupait autour d'un drapeau flottant à la porte
du capitaine. Ils ignoraient pour quel motif on battait le rap-
pel. La Convention et la commune reçurent l'une et l'autre les
adresses et les assurances les plus opposées. Des bruits circu-
laient dans la foule, de complots, d'arrestations, de trahisons,
d'événements fâcheux aux armées ; mais on craignait de parler,
de peur d'être désigné comme suspect et enlevé. Les seules
plaintes qu'on osait faire étaient de la dureté du régime et de
la cherté des denrées. On se disait aussi qu'il fallait empêcher
tout désordre, toute violence, toute collision '. Vers midi,
comme il n'était rien survenu et que la journée était une des
plus belles du mois de mai, les gardes nationaux se mirent à
rompre les rangs, à se promener et à rire \ les femmes sortirent
pour voir passer l'insurrection.
^ Mémoires de madame Roland,
480 LIVRE QUARANTE-NEUVIÈME.
La Convention était entrée en séance dès dix heures du ma-
tin, au Lruit du tocsin et de !a générale ; les députés s'v étaient
rendus armés et p:ir groupes. Garât et Pache ne tardèrent pas
à venir donner avis de ce qui se passait à Thôtel de ville. Cette
fois Garât paraît avoir été sincère. Pache, complice hahile de
l'insurrection, venait trahir TAssemblée avec une impudence
d'ailleurs peu dangereuse pour lui; car un corlége nombreux
l'avait accompagné jusqu'aux portes de la salle. A onze heures
on entendit le canon d'alarme. Yalazé se récria, car Henriot le
faisait tirer contrairement à la loi. Malgré son éiiergie déses-
pérée, les tribunes couvrirent sa voix. Les délégués de plusieurs
sections accoururent, demandant à l'Assemblée les moyens de
la faire respecter. Thuriot voulait que la commission des Douze
fût cassée à l'instant, Yergniaud répondit qu'avant de prendre
aucune autre mesure, la Convention devait prouver sa liberté,
mander Henriot à la barre, et savoir comment et par qui avait
été donné l'ordre de l'alarme. Cette proposition fut immédia-
tement convertie en décret, et le décret envové aux quarante-
huit sections.
Tous les yeux se portaient sur Danton, comme sur l'auteur,
le complice ou le modérateur possible de l'insurrection. 11 de-
manda la suppression immédiate de la commission des Douze,
sauf à l'entendre plus tard et à la juger. Il soutint que Paris
avait bien mérité de la patrie, et le loua de s être borné à des
représentations qu'il avouait d'ailleurs «un peu solennelles» .
Le reste de la séance se passa dans la confusion. Ce fut un
péle-méle d'adresses et de propositions contraires, un tapage
et un tintamat^re sans nom. La droite ne cessa de réclamer l'é-
vacuation des tribunes ; le président lui-même, Mallarmé, se
crut obligé de leur adresser les menaces les plus sévères. Ra-
baut qui voulut défendre la commission des Douze, et Guadet
qui voulut faire décréter la mise en accusation d'Henriot, ne
purent obtenir le silence. Une bataille était imminente, et la
moindre étincelle devait déterminer l'explosion. Couthon prit
la défense des actes de la commune, et imputa aux Girondins
la responsabilité de la guerre civile. On décida que les commis-
saires de la municipalité, ceux du département et les membres
du conseil exécutif s'assembleraient pour prendre en commun
des mesures urgentes. Yergniaud eut une inspiration soudaine :
il proposa de décréter que les sections de Paris, en maintenant
Tordre public, avaient bien mérité de la patrie. C'était à la fois
LE 31 MAI 1793. 481
répondre à raccusation de Gouthon , et déjouer la manœuvre
de Danton, qui ne pouvait plus confisquera son profit le résul-
tat de la journée. L'Assemblée vota le décret sans délibération
à une grande majorité. La droite profita de cet entraînement,
et fit voter encore Tenquéte contre les auteurs de la violation
de la loi.
Le tumulte ayant recommencé de plus belle après ce dernier
vote, Barère, fidèle à son rôle de conciliation pusillanime, vint
proposer le sacrifice de la commission des Douze, qu'il avait
lui-même imaginée. En revanche, on devait mettre la force ar-
mée de Paris à la réquisition de l'Assemblée. Ce double décret
finit par être adopté à neuf heures du soir. La Plaine eût sou-
tenu les Girondins s'ils eussent eu pour eux la force armée '; les
députés timides leur faisaient presque un reproche de s'exposer
et de les exposer avec eux. Donc pour s'assurer de la force armée
on n'hésita pas à sacrifier les Douze. On approuva encore les
quarante sous par jour alloués aux sans-culottes par la com-
mune, et l'on vota l'entrée libre des tribunes.
Au moment où les représentants sortaient, excédés par la fa-
tigue de quinze heures de séance, on vint annoncer que la jour-
née s'était achevée sans collision. La section de la Butte des
Moulins s'était d'abord barricadée dans le jardin de l'Égalité
(Palais-Royal), et le bruit courait qu'elle avait arboré un dra-
peau blanc donné par la Gironde. Le conseil général fit mar-
cher contre elle la section de Saint-Antoine; mais les officiers
de celle-ci constatèrent que le fait était faux, et l'on fraternisa.
La nuit venue, les maisons s'illuminèrent, et le calme ne fut
pas troublé.
Le lendemain matin, 1" juin, Barère lut une proclamation
adressée aux déparlements. Il loua le caractère pacifique de la
démonstration et la sagesse de la Convention; il s'évertua dans
sa rhétorique fleurie à prouver que l'Assemblée avait agi en
parfaite liberté. Il invita les départements à s'associer à la capi-
tale et à envoyer, suivant le vœu exprimé par la Montagne, des
députations qui fraterniseraient avec les républicains de Paris
à l'anniversaire du 10 août.
XVL — La commune triomphait. Les sections lui avaient
obéi comme des instruments dociles, et Henriot lui affirmait
* Mémoires de Durand-Maillauc^
vu. 31
482 LIVRE QUARANTE-NEUVIEME.
qu'il était Je maître. Mais le conseil général et le comité révo-
lutionnaire prétendaient ne pas se contenter d'une demi-vic-
toire. Il leur fallait encore Texpulsion des Girondins. On
convint que dix-huit commissaires, douze du conseil et six
du comité , porteraient à la Convention une adresse pour la
réclamer.
Hassenfratz lut cette adresse à la barre dans la séance du
soir. Il demanda la proscription de vingt-sept représentants
pour en finir avec la contre-révolution, et il répéta la phrase
ordmaire : « Dites si vous pouvez nous assurer la liberté. Nous
sommes tous debout, et nous la sauverons. »
L'Assemblée comptait peu de membres présents; car il n'y
avait pas eu de convocation. Elle n'était donc pas en mesure
de délibérer sur un tel sujet. Cependant les Montagnards di-
saient que la république allait périr; que si les dénoncés étaient
vertueux, ils n'hésiteraient pas à donner leur démission; qu'on
venait d'apprendre l'explosion d'une insurrection royaliste dans
la Lozère. Les députés présents se bornèrent à renvoyer la
pétition au comité de salut public, et à décréter que les mesures
urgentes seraient prises dans les trois jours.
Les sections armées, qu'on avait encore réunies au son de la
générale et du tocsin, restèrent debout une partie de la nuit.
Henriot fit venir des casernes de Courbevoie quelques compa-
gnies de sans-culottes, soi-disant pour la guerre de Vendée; il
leur distribua des assignats, des vivres, et les fit bivouaquer
autour des Tuileries.
Le 2 , de grand matin , le conseil décida que les sections
n'acceptaient pas le délai de trois jours, et qu'une nouvelle
adresse réclamerait l'expulsion immédiate des députés suspects.
On lecommença à battre le rappel et à tirer le canon d'alarme.
La force armée était toujours à la disposition de la commune,
et le décret du 31 mai n'était pas exécuté. Les sections envahi-
rent les Tuileries, le Carrousel, les quais, les ponts, les places
et les rues adjacentes. Environ quatre-vingt mille hommes se
trouvèrent rangés sous les armes, ignorant d'ailleurs s'ils al-
laient protéger ou contraindre la Convention. Henriot eut soin
de placer en arrière les bataillons qui passaient pour contre-
anarchiques ; il mit en avant les compagnies de sans-culottes et
les canonniers, au nombre de près de cinq mille hommes, dont
il se croyait sûr. Cent soixante-trois canons furent pointés con-
tre la Convention; les caissons marchèrent, les boulets furent
LE 2 JUIN 1793. 483
préparés, et l'ordre donné aux canonniers de tenu- leurs mèches
allumées.
Les Girondins avaient passé la soirée et la nuit à tenir con-
seil. Les uns, comme Pétion , Buzot, Gensonné, voulaient
mourir sur leurs chaises curules. Barbaroux proposait de bra-
ver l'ennemi. Louvet repoussait ces partis désespérés, conseil-
lait de s'échapper pendant qu'il en était temps encore , et de
soulever les départements. Quand le jour arriva, quelques-uns
d'eux seulement se rendirent à l'Assemblée.
La séance s'ouvrit au bruit des armes. Sur de mauvaises
nouvelles de la Lozère et de la Vendée, Jean Bon Saint-x\ndré
soutint qu'il fallait redoubler d'énergie, donner aux commis-
saires des pouvoirs de vie et de mort, et mettre tous les aristo-
crates hors la loi. Lanjuinais prit alors la parole sur l'état de
Paris. Son courage, dit Lamartine, grandissait devant le tu-
multe d'une xVssemblée comme celui du soldat devant le feu.
Il constata que depuis trois jours l'Assemblée ne pouvait plus
délibérer. « Une puissance rivale , lui dit-il , vous commande ;
elle vous environne, au dedans de ses salariés, au dehors de
ses canons. » Plusieurs Montagnards voulurent l'arracher de la
tribune. Il s'y cramponna, dénonça, malgré des interruptions
infernales, le complot tramé à l'hôtel de ville, en indiqua tou-
tes les phases, et finit par réclamer que le conseil général fût
cassé ainsi que les comités de sections, et mis hors la loi.
On admit alors les pétitionnaires de la commune. L'orateur
se plaignit que les citoyens de Paris fussent sous les armes de-
puis quatre jours sans obtenir satisfaction, « Représentants,
dit-il, la foudre gronde. Les crimes des factieux de la Conven-
tion vous sont connus. » Tallien et Billaud-Varennes firent vo-
ter que le comité de salut public présenterait son rapport
séance tenante. Un bruiL darmes retentit. Un député, Richon,
proposa de céder au peuple. La droite indignée se leva tout
entière en criant iV^on.' Le Montagnard Levasseur déclara que
les vingt-deux membres étaient suspects; et que dès qu'on arrê-
tait les suspects, leur titre de représentants ne pouvait les sous-
traire à la loi commune.
Le comité de salut public délibérait dans une salle à part.
Lacroix vint d'abord en son nom proposer de décréter une
force armée de six mille hommes pour le département de Paris.
Barère parut ensuite, la douleur sur le visage, et demanda, tou-
jours au nom du comité, aux vingt-deux la suspension volontaire
31-
484 LIVRE QUARANTE-NEUVIEME.
de leurs pouvoirs pour un temps déterminé. Il faisait appel à leur
patriotisme, et leur annonçait que pour jjarantir leur sûreté ils
seraient placés sous la sauvegarde du peuple et de la force
armée de Paris.
Garât avait d'abord imaginé de demander une abdication ré-
ciproque et simultanée aux chefs des deux partis. Danton avait
accepté, mais Robespierre avait répondu par un Fefus catégo-
rique. Garât s'était alors rejeté sur l'idée d'un sacrifice volon-
taire des Girondins, moyen d'adoucir l'exclusion dans la forme,
et le comité de salut public s'y était rallié. Isnard, Lantbenas,
Fauchet, déclarèrent (\u^ils se suspendaient. Mais Lanjuinais
dit : tt J ai , je crois, jusqu'à ce moment montré quelque cou-
rage et quelque énergie; n'attendez donc de moi ni démission
ni suspension. Sachez qu'une victime ornée de fleurs et qu'on
ti'aîne à l'autel n'est pas insultée par le prêtre qui l'immole. On
parle du sacrifice de mes pouvoirs? Quel abus de mots! Les
sacrifices doivent être libres, et vous ne l'êtes pas. » Barbaroux
déclara que s'il était suspendu il obéirait, mais qu'ayant juré
de mourir à son poste , il devait tenir son serment. Marat
s'éleva contre un mode de procéder qui laissait à des hommes
accusés de conspiration les honneurs du dévouement, et Bil-
laud-Varennes demanda que le décret d'accusation fût voté par
un appel nominal motivé.
Peu à peu la force armée s'était resserrée autour de la salle;
elle en interceptait toutes les issues. Plusieurs députés voulu-
rent sortir et furent maltraités; Lacroix lui-même fut arrêté. A
ce moment l'effroi devint général. La Montagne, jusque-là
complice de la commune, craignit d'en être dupe et de deve-
nir à son tour victime du complot. Lacroix demanda un décret
pour obliger la force armée à s'éloigner de l'enceinte de la Con-
vention. Danton eut un mouvement d'hésitation ou de pudeur.
Il promit que le comité de salut public ferait une enquête pour
venger rigoureusement Toutrage infligé à la représentation na-
tionale. Barère, tout ému, proposa que la Convention, pour
se montrer libre, sortît de la salle, allât se placer au milieu de
la force armée et délibérer sous sa protection. C'était ce que
Garât avait proposé déjà le 27.
L'Assemblée se leva, mit Hérault à sa tête, et descendit sur
la cour du Carrousel. La Plaine, qui formait la majorité, sortit
la première; la droite suivit; la gauche hésita un instant, puis
marcha, sauf quinze ou vingt membres. Henriot à cheval barra
[jcis 1793] EXPULSION DES GIR0^:DINS. 485
le passage aux représentants. Comme Hérault insistait, il en-
fonça son chapeau sur sa tête, et se tournant vers ses hommes,
leur cria : Canonniei's, à vos pièces. La Convention, repoussée
de ce côté, se retourna en désordre vers le jardin des Tuileries,
où elle parvint à pénétrer. Elle s'avança au milieu des cris les
plus discordants de Vive la république ! Vive la nation! Vive
la Convention! Vive Marat! Vive le côté droit! Sur les signes
d'intelligence de quelques bataillons fidèles, elle voulut gagner
le quai. Elle trouva encore au Pont-Tournant un bataillon
hostile qui Tempècha de passer, et Marat qui cria : «Président,
je somme les députés qui ont abandonné leur poste d'y re-
tourner. >»
Accablée de son humiliation, elle rentra en séance. Couthon
lui déclara effrontément que puisqu'elle se sentait libre et res-
pectée, elle devait porter un décret contre les vingt-deux mem-
bres dénoncés, pour les mettre non en jugement, mais en ar-
restation chez eux, ainsi que les Douze et les ministres Clavière
et Lebrun. Marat prit la liste des proscrits, la corrigea, en fit
ôter quelques noms, et y en ajouta d'autres sans trouver de
contradicteurs; il effaça deux membres de la commission des
Douze, Fonfrède et Saint-Martin, qui n'avaient pas voté l'ar-
restation d'Hébert. La Montagne vota le décret, mais le vota
presque seule. La droite et la Plaine, à l'exception de quel-
ques membres intimidés, déclarèrent s'abstenir, n'étant pas
libres. Il y eut même soixante-quatorze députés qui signèrent
une protestation séance tenante, se réservant de la publier au
premier jour; d'autres envoyèrent à leurs départements des
protestations individuelles ou collectives.
La séance finit à onze heures du soir. Les commissaires de
la commune qui y assistaient écrivirent à l'hôtel de ville que la
Convention , en arrêtant ses membres infidèles venait de se
mettre à la hauteur de la révolution.
LIVRE CINQUANTIÈME.
LA CONVENTION.
TROISIÈME PARTIE. l'793-i794.
I.— Les conjurés avaient été habiles. Ils s'étaient emparés de
tous les pouvoirs civils et militaires dans Paris. Ils s'étaient
servis des sections armées comme d'un instrument dont ils te-
naient la poignée. Ils s'étaient arrangés, grâce à leur police et
à la loi des suspects, de façon que nul ne pût se lever contre
eux sans être arrêté immédiatement. Aussi le premier senti-
ment des Parisiens après le 2 mai fut-il une profonde stupeur,
car ils se voyaient joués. Leur second sentiment fut celui de
l'irritation et de la vengeance *.
Il s'ap^issait de savoir ce que feraient les départements. Les
conjurés résolurent de les inonder d'adresses pour les éclairer*.
L'adresse qui fut rédigée aux Jacobins résume toutes les autres.
Elle portait que Paris, après avoir fait les révolutions du 14 juil-
let et du 10 août, s'était levé une troisième fois, trop tard sans
doute pour éviter la guerre civile qui déchirait déjà la Ven-
dée, mais assez à temps pour sauver la république et la France
des traîtres qui les menaçaient. Cette troisième révolution s'é-
tait accomplie sans une tache de sang. Exiger les preuves de la
conspiration qu'on voulait frapper eût été insensé , les conspi-
rations ne se prouvant que par leur succès. On n'avait point
assiégé la Convention , mais seulement la faction scélérate
qu'elle renfermait. Paris avait usé de son initiative afin de préve-
nir une contre-révolution. Maintenant il attendait avec respect
le jugement des autres départements et celui du souverain; il
jouissait d'avance des regards et du suffrage de la postérité.
Qu'allaient faire les députés vaincus? Continueraient-ils de se
rendre aux séances de la Convention? C'était consacrer l'usur-
pation par leur présence. S'abstiendraient-ils? C'était aban-
lolice.
* Dauban, d'après Beaulieu et les rapports de polie
^ Hassenfratz au conseil général le 3 juin.
[juin 1793] SILENCE DE LA CONVENTION. 487
donner le champ libre aux usurpateurs. Feraient-ils un appel à
leurs commettants? La commune interceptait rigoureusement
les de'pêches. Ils pouvaient encore fuir, car ils e'taient gardés
avec une négligence presque calculée. Gensonné, Vergniaud,
Valazé s'y refusèrent, déclarant qu'ils resteraient à Paris pour
que leur procès fût instruit et pût édifier la France. Mais Bu-
zot, Gorsas, Pétion, Louvet, Barbaroux, Guadet s'échappèrent
les uns après les autres, pour se retrouver dans le département
de TEure, où ils répétèrent que la Convention n'existait plus.
Meillan et Duchàtel, quoique n'étant pas sur la liste des pro-
scrits, gagnèrent la Bretagne. Birotteau et Chasset se rendirent
à Lyon, Rebecqui à Marseille, Rabaut à Nîmes. Brissot essaya
de fuir en Suisse. Lebrun et Roland s'étaient cachés pendant
que madame Roland , arrêtée comme suspecte , était enfermée
à l'Abbaye.
La Montagne n'éprouvait guère un moindre embarras. Elle
ressentait quelque honte des scènes du 31 mai et du 2 juin.
Tout en répétant que la Convention n'avait pas eu la main
forcée, elle savait à quoi s'en tenir. Elle sentait aussi que sa
victoire ne lui appartenait pas; Robespierre tançait déjà ceux
de ses membres qui s'étaient bornés à suivre le mouvement.
D'ailleurs la majorité restait à ceux qu'on appelait la Plaine ou
le Marais. Au fond, cette majorité n'avait cédé qu'à la force,
et elle le déplorait. Parmi ses membres, les uns protestaient;
d'autres gardaient ie silence , sentant que la Gironde périssait
pour n'avoir pas sauvé Louis XVI; qu'ils périraient eux pour
n'avoir pas sauvé la Gironde. Ils attendaient leur tour.
Le conseil général révolutionnaire de la commune rendit
coup sur coup des décrets exorbitants. Il décréta qu'aucun ci-
devant noble ou prêtre ne pourrait exercer de fonctions pu-
bliques; que les députés assez lâches pour quitter leur poste
seraient détenus en lieu sûr. Il invita les sections à chasser de
leurs comités tous les signataires des pétitions dites des huit mille
ou des vingt mille, puis à employer pour la perception de l'impôt
forcé un mode distinct de celui qu'avait établi la Convention.
En présence de ces actes d'autorité que la commune se crut
dans l'obligation de désavouer, la Convention, convaincue
d'impuissance, tomba dans un silence d'autant plus profond
qu'elle sortait d'orages plus bruyants. Aussi les journaux jaco-
bins prirent-ils à tâche de vanter Vordre et la décence de ses
séances. On se borna d'abord au renouvellement des comités.
Ji88 LIVRE CINQUANTIEME.
Celui de salut public fut prorogé encore pour un mois.
On était si embarrassé du 2 juin, que Marat et Coutboii of-
i'rirent, le premier de se suspendre lui-même, et le second de
se rendre à Bordeaux pour y servir d'otage. On répugnait à
mettre en accusation les députés arrêtés. Il semblait que ce
serait une lâcheté de plus et un nouveau défi adressé aux dé-
partements. Le comité de salut public demanda au conseil
général de lui fournir des preuves de leur conspiration. Le
conseil exprima, par l'organe de Chaumette, son étonnement
de cette demande , mais promit de rédiger les plaintes du
peuple. Le bruit courut que plusieurs membres du comité, et
Danton peut-être étaient favorables à une amnistie ; Valazé
écrivit qu'il regarderait l'amnistie comme une injure et ne l'ac-
cepterait pas. Vergniaud, de son côté, demanda à être jugé
dans le plus bref délai. S'il était convaincu de trahison, il
offrait sa tête. Sinon, il demandait celles de Lhuillier et d'Has-
senfratz, coupables d'avoir fait assiéger la Convention par une
force armée illégalement commandée, d'avoir arraché par vio-
lence l'arrestation de plusieurs représentants du peuple, et
jeté dans la France entière des brandons de guerre civile.
L'impression de cette lettre fut votée , malgré l'objection
qu'elle servirait à précipiter cette guerre civile qu'on voulait
éviter.
Le comité de salut public chercha une transaction. Barère
fit un rapport à double entente , acceptant le fait accompli et
exprimant un blâme enveloppé. « Là, disait-il, où les amis
ardents de la liberté n'ont vu qu'une erreur de la force, les ci-
toyens alarmés ont cru voir un dessein formel d'attaquer les
droits du peuple. » Il espérait que l'ordre renaîtrait de l'excès
du mal; que la volonté nationale se substituerait aux projets
des partis. Il proposa de supprimer le conseil général révolu-
tionnaire et tous les comités révolutionnaires de communes ou
de sections, de renouveler l'état-major de la garde nationale
de Paris par des élections dans les quarante-huit sections;
d'attribuer à la Convention le droit suprême de requérir la
force armée ; de punir de dix ans de fers quiconque mettrait
obstacle à la circulation des journaux et violerait le secret des
lettres; enfin il demanda que la Montagne donnât des otages
pour les députés arrêtés.
Robespierre repoussa ces propositions; Barère essaya vai-
nement de les défendre en les modifiant. Les Jacobins enten-
[jciN 1793] RÉACTION DANS LES DÉPARTEMENTS. 489
daient user pleinement de leur victoire. Leur plan, exposé par
Billaud-Varennes, consistait à changer les ministres, à surveil-
ler les correspondances privées, à ne laisser de presse libre
que la presse révolutionnaire, à suspendre le droit de citoyen
pour les hommes antisociaux , à former sur-le-champ l'armée
révolutionnaire à peine ébauchée jusque-là, à réaliser immé-
diatement l'emprunt forcé d'un milliard, enfin à hâter la
constitution républicaine, qui pouvait se faire en huit jours, et
produirait un apaisement nécessaire.
II. — Tous les yeux se portaient sur les départements.
Pendant les derniers jours de mai, les Vendéens n'avaient
cessé de marcher en avant. Dans la Lozère, un ex-constituant,
Charrier, avait levé un corps qui s'intitulait armée catholique
et royale, puis occupé plusieurs petites villes. A Lyon, on
s'était battu trois jours, les 29, 30 et 31 mai. Les sections
s'étaient prononcées contre Ghalier et la municipalité jacobine,
qui persistaient dans leurs projets menaçants. N'obtenant rien
de l'intervention des commissaires de la Convention , elles
avaient pris les armes, occupé l'hôtel de ville après un combat
meurtrier, emprisonné Chalier et ses complices, obligé enfin
les commissaires à désarmer les Jacobins et à fermer les clubs.
Dès que la vérité fut connue sur les journées du 31 mai et
du 2 juin, après le premier moment de stupeur et d'alarme,
les plus grandes villes se prononcèrent dans le même sens ,
c'est-à-dire pour l'intégrité de la Convention : Bordeaux,
Rennes, Evreux, Caen, Limoges, Toulouse, Marseille, Nîmes,
Grenoble, Lyon. Le cri «Aux armes, citoyens! » fut répété
partout.
Le 6 juin, les administrateurs de la Gironde écrivirent à la
Convention : « Des cris de fureur et de vengeance retentissent
dans toutes les places publiques et jusque dans notre enceinte.
Un mouvement général d'indignation et de désespoir précipite
tous les citoyens dans leurs sections; les députations se pressent
autour de nous. Toutes viennent nous proposer les mesures les
plus extrêmes. Il nous est impossible de calculer en ce moment
les suites de cette effervescence. Nous vous devons la vérité,
citoyens représentants, et nous redoutons le moment où nous
serons forcés de vous la dire tout entière. » Les autorités
constituées se réunirent en commission populaire de salut pu-
blia elles ordonnèrent la levée immédiate d'une force armée et
490 LIVRE CINQUANTIEME.
l'envoi de députés à tous les autres départements pour leur
proposer un pacte fédéral.
Rennes leva un bataillon des républicains d'Ille-et- Vilaine,
ooldé à quarante sous par jour. Le département de l'Eure vota
une force armée de quatre mille hommes pour marcher
«contre les factieux de Paris qui avaient enchaîné la liberté de
la Convention, et réduit au silence les bons citoyens. » Limoges
expédia des courriers à plusieurs villes du centre pour convo-
quer les députés suppléants à Bourges. Les départements for-
maient des groupes pour s'entendre et agir en commun. Gaen
arrêta deux commissaires de la Convention. A Toulouse, les
autorités affichèrent le discours de Lanjuinais, mirent en li-
berté les suspects incarcérés , et les remplacèrent dans les pri-
sons par des patriotes.
Marseille, déjà très-hostile aux Jacobins, vota la convoca-
tion immédiate d'une commission nationale qui serait élue par
les assemblées primaires pour dégager la Convention oppri-
mée. Toulon y adhéra. A Marseille, à Nîmes, les clubs des
maratistes furent fermés par force. Grenoble, Bourg, Lons,
Besançon, Màcon, Dijon, se prononcèrent pour la Gironde.
Le Jura vota un contingent de cavalerie. Dans le sud-ouest et
la Bourgogne tous les yeux se portèrent du côté de Lyon, des-
tiné à devenir le grand centre de la résistance.
Partout on enleva les caisses publiques, on intercepta les
correspondances. On déclara vouloir « la représentation natio-
nale tout entière » . On répandit le bruit que les révolution-
naires de Paris étaient payés par l'étranger et travaillaient à
l'établissement d'une dictature ou d'une royauté. On tournait
ainsi contre les Montagnards les accusations dont ils avaient
prétendu accabler la Gironde. Répétées de plus ou moins
bonne foi, ces accusations furent acceptées facilement, tant la
réaction était puissante.
Elle éclata dans plus de soixante départements. Elle éclata
moins en faveur des Girondins que contre Paris, contre les
Jacobins, la Montagne, les commissaires, ceux qu'on appelait
les hommes de proie. Elle fut l'explosion de l'irritation publique.
Si les Girondins lui donnèrent des chefs sur quelques points,
ils n'en furent ni les auteurs ni les meneurs. Le mouvement fut
spontané; ils se bornèrent à s'y mêler, et encore comme des
proscrits. Une fois les épées tirées, la réaction les dépassa. Ils
ne purent élever un drapeau capable de rallier le parti modéré.
[jui>- i793] LA GIRONDE ET LES ROYALISTES. 491
La bourgeoisie trouvait qu'ils avaient fait trop de concessions
à la Montagne. N'avaient-ils pas voté le tribunal révolution-
naire, le comité de salut public, Timpôt d'un milliard? Les
royalistes leur reprochaient d'avoir conduit Louis XVI à l'écha-
faud ou de l'y avoir laissé monter. Ils voyaient en eux les
auteurs du 10 août; le clergé et les suspects, les auteurs des
rigueurs décrétées contre l'émigration et contre les prêtres. On
les accusait aussi d'avoir été les promoteurs de la guerre; de
l'avoir engagée témérairement et sans alliances. Leur résistance
éloquente au sein de la Convention avait eu peu de retentisse-
ment hors de Paris. D'ailleurs l'Assemblée, n'envoyant guère à
la France que l'écho de ses scènes tumultueuses, était respon-
sable à ses yeux du chaos qu'elle avait fait ou qu'elle n'avait
pu empêcher. Pour le public des départements, les Girondins
étaient un parti équivoque, incapable de donner un mot
d'ordre; de plus, c'était alors un parti impuissant et vaincu;
or, en temps de révolution, les masses ne se rallient qu'aux
forts et aux victorieux.
Par toutes ces raisons , le mouvement n'eut un caractère
décidé que là où le royalisme fut franchement arboré. Dans la
Lozère, Charrier et son lieutenant Laporte se virent un instant
à la tête de trente mille hommes. Ils allaient appuyer Lyon ,
sans l'énergique décision d'un représentant en mission , Fabre
de l'Hérault, qui fît marcher contre eux la force armée de trois
départements et les dispersa. Les Vendéens, qui avaient enlevé
Fontenay le 25 mai, marchèrent sur Saumur, y culbutèrent,
le 7 juin, les troupes républicaines, forcèrent le château à
capituler, se rendirent maîtres du pont de la Loire, et réveil-
lèrent au loin par ce succès l'esprit royaliste.
La Corse fit à la même époque, au mois de juin, sa contre-
révolution sous Paoli. Elle emprisonna les patriotes; elle rap-
pela les prêtres et les émigrés. Son éloignement la tint plus
longtemps hors des atteintes de la Convention.
Jamais les étrangers coalisés n'eussent trouvé plus de faci-
lité pour pénétrer au coeur de la France. Mais leurs armées
n'étaient pas aussi nombreuses et aussi bien organisées qu'il
l'eût fallu, et découragés par l'insuccès de leur campagne d'in-
vasion en 1792, ils se bornèrent à des opérations méthodiques
et à des sièges , comme s'ils eussent voulu attendre que la
France eût achevé de se déchirer de ses propres mains. Le roi
de iPrusse s'arrêta au siège de Mayence , où Custines avait
J592 LIVRE CIlNQUANTIEME.
laissé vingt mille hommes de garnison. Au nord, les Autri-
chiens perdirent leur temps devant Condé et Valenciennes,
forçant seulement nos troupes ù rétrograder de quelques lieues,
du camp de Famars au camp de César. Le général Dampierre
fut tué dans une rencontre. Custines, qui se plaignait de l'état
de l'armée du Pdiin, remplaça Dampierre et fut lui-même rem-
placé sur le Rhin par Bouchard. Les Piémontais aux Alpes,
les Espagnols aux Pyrénées, s'avancèrent peu et n'osèrent s'é-
loigner des frontières, malgré quelques succès que le général
Ricardos obtint dans le Roussillon. Ce manque d'initiative,
commun à tous nos ennemis, fut d'autant plus heureux, que
tous les généraux français, Biron aux Alpes, Servan aux
Pvrénées, se plaignaient comme Custines de voir leurs troupes
désorp^anisées et d'être très-mal servis par la déplorable admi-
nistration de Bouchotte et des bureaux de la guerre.
IIL — La Convention ne se pressa pas de statuer sur les dé-
putés expulsés de son sein. Le comité de salut public désirait
éviter la guerre civile, qui l'eût d'ailleurs obligé à dégarnir la
frontière, où nos forces étaient à peine suffisantes. 11 espérait
que le premier moment passé les esprits se calmeraient dans
les départements, et que les déclarations pacifiques de certains
chefs-lieux, comme Versailles et Rouen, pouvaient être offertes
comme exemple aux autres. Barère et Garât écrivirent l'un des
proclamations, l'autre des circulaires pacifiques. Des négocia-
tions s'engagèrent.
Cependant les désertions émurent la Montagne, qui proposa
des mesures de rigueur. Brissot venait d'être arrêté à Moulins
par les autorités du département de TAllier, quand on apprit
que Buzot soulevait le département de l'Eure. Buzot, homme
d'action, était redouté comme un des chefs futurs de l'armée
contre-révolutionnaire; on disait : le roi Buzot, comme on
avait dit : le roi Pétion. La gauche réclama sa mise en accusa-
tion immédiate. La droite répondit en réclamant celle d'Hen-
riot; il avaitdéposé son commandement Tavant-veille. Danton,
craignant que les modérés ne reprissent le dessus, s'emporta
contre les ennemis du peuple , traita Brissot de misérable qui
ne pouvait échapper au glaive des lois, et glorifia le 31 mai.
Couthon saisit ce moment pour faire décréter, malgré les
murmures violents de la droite , que le conseil général révo-
lutionnaire de la commune et le peuple de Paris avaient
[juis 1793] DÉCRETS DAGCUS ATION. 493
puissamment concouru, dans les journées des 31 mai, 1" 2 et
3 juin, à sauver la liberté, l'unité et Tindivisibilité de la
république.
A partir de ce jour, les décrets d'accusation se succédèrent,
le 15, contre Duchâtel; le 17, contre Barbaroux; le 23, contre
Brissot; le 26, contre Félix Wimpfen, commandant de Cher-
bourg, qui s'était mis à la tète des forces levées dans le Calva-
dos. Le 24, Pétion et Lanjuinais ayant fui, on décida que les
députés jusque-là laissés libres sur parole seraient détenus
dans une maison de force. Robespierre parla contre eux avec
une véritable fureur; il les qualifia de misérables et de scélérats
dont on avait le tort de trop s'occuper.
IV. — Le comité de salut public avait résolu que la consti-
tution serait faite sans délai. Hérault-Séchelles fut chargé d'im-
primer un projet qui fut lu à l'Assemblée le 10 juin, discuté
rapidement, pour la forme, et voté le 23.
Il se contenta de prendre le projet de Gondorcet, en le mo-
difiant sur quelques points. Il le débarrassa de toutes les lois
qui avaient un objet social et moral, comme les lois sur les
fêtes nationales et sur l'instruction publique. Il se renferma
dans l'organisation des pouvoirs politiques.
Les députés devaient être élus, comme l'avait proposé
Condorcet, par le suftrage direct, sans condition de cens. Le
corps électoral, tel qu'il avait été organisé en 1792, n'était
conservé que pour l'élection des administrateurs et des juges.
L'Assemblée faisait des décrets et des lois. Les décrets
étaient exécutoires immédiatement; les lois devaient être sou-
mises à la sanction des assemblées primaires. Elles ne pou-
vaient d'ailleurs être nombreuses. « On se guérira peu à peu,
disait Hérault, de cette manie de législation. »
Le pouvoir exécutif appartenait à un conseil de vingt-quatre
membres, choisis par l'Assemblée au moyen d'épurations suc-
cessives sur une liste de quatre-vingt-quatre candidats nommés
par les quatre-vingt-quatre départements. Les Girondins avaient
imaginé de faire élire le pouvoir exécutif directement par le
peuple. Les législateurs de la Montagne, mieux avisés sur ce
point, soutinrent qu'il ne devait pas émaner directement de la
volonté nationale, parce qu'il ne représentait pas, et que l'exis-
tence de deux représentations était inadmissible. Le conseil
exécutif nommait, en les choisissant hors de son sein, les
494 LIVRE CINQUANTIEME.
ministres, les généraux et les agents chargés de l'exécution .
Le projet d'Hérault renferma une autre idée aussi originale
que peu pratique, et dont l'auteur parait avoir été Sieyès,
rinp^énieur-construcfeur ordinaire des constitutions. Ce fut la
création, toujours par l'élection populaire, d'un grand jury na-
tional, chargé de recevoir toutes les plaintes des citoyens
contre le pouvoir exécutif ou l'Assemblée, de les examiner et
de les porter au besoin devant les tribunaux. Hérault et Robes-
pierre s'étaient épris de cette idée. Thuriot la fit rejeter comme
une complication inutile.
Quelques Montagnards songèrent à faire disparaître les com-
munes comme on avait fait disparaître les provinces; toutefois
cette proposition fut écartée comme constituant à l'égard des
communes une ingi-atitude digne des aristocrates. On écarta
aussi l'application du jury aux affaires civiles, repoussée par la
Constituante, mais redemandée par Condorcet.
La Constitution bâclée de 1793 ne fut jamais prise au sérieux,
pas même par ses auteurs. Ecrite dans la phraséologie de l'épo-
que, pleine de sophismes et de mots à effet, elle se contenta
souvent d'exprimer comme aphorismes des principes dont elle
ne réglait pas l'application, comme celui que l'insurrection est
le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs,
quand le gouvernement viole les droits du peuple. «Le peuple
français, déclarait-elle, ne s'immisce point dans le gouverne-
ment des autres nations... Il ne fait point la paix avec un en-
nemi qui occupe son terriloii'e. » La première de ces assertions
était un mensonge ; la seconde pouvait rendre toute paix im-
possible. « Avez-vous, dit le député Mercier, fait un pacte
avec la victoire? — Non, répondit Bazire, mais nous en avons
fait un avec la mort. » La Convention parlait aux passions du
jour le langage qu'elles voulaient entendre. Le dernier article
couronnait dignement cette ébauche démagogique, en y ré-
pandant une teinte sentimentale. « La république française
honore la loyauté, le courage, la vieillesse, la piété filiale, le
malheur. Elle remet le dépôt de sa constitution sous la garde
de toutes les vertus. »
La séance du 23 juin , où la constitution fut votée , se tei'-
mina par un défilé des sections et des communes voisines de
Paris, portant des emblèmes de circonstance. On célébra sur
les places une fête patriotique. L'Assemblée, sur la motion
d'Hérault, sortit de la salle pour aller « se confondre avec les
[juin 37D3J LA CONSTITUTION DE 1793. 495
braves sans-culottes ». Le lendemain, Billaud-Varennes fit
voter l'abolition de la loi martiale.
Chaumette se présenta pour féliciter la Convention au nom
du peuple de Pans et répondre à ceux qui soutenaient qu'elle
n'était pas libre: « Hélas! étiez-vous libres, législateurs, quand
vous ne pouviez pas faire le bien?... Et maintenant la constitu-
tion est achevée. Est-ce ainsi que travaillent des esclaves? »
Chaumette , il est vrai , était la risée de son propre parti aussi
bien que des aristocrates. Il était sans vergogne, insensible aux
contradictions et au ridicule, l'absurdité de ses motions n'ayant
d'égale que l'excentricité de son langage.
Les députés de la Plaine votèrent la constitution, dans l'es-
pérance qu'elle servirait pour le moment à l'apaisement des
esprits, et qu'elle pourrait être i-evisée et améliorée plus tard.
Ils regardaient comme une victoire d'avoir écarté les change-
ments sociaux, pour lesquels le mot socialisme n'était pas en-
core inventé, mais que les ultra-révolutionnaires réclamaient
hautement. Une députation des sans-culottes de Liège venait
de demander au conseil de la commune qu'on abolît l'aristo-
cratie des richesses comme les autres. Chabot soutenait aux
Jacobins qu'une constitution devait assurer le bonheur du
peuple, c'est-à-dire du pain à ceux qui n'en avaient pas, sup-
primer pour cela la mendicité et décréter l'impôt progressif.
Il reprocha à celle d'Hérault d'établir un pouvoir exécutif, ce
qui était « semer les racines de la royauté » . Absurdités que
l'histoire est obligée de répéter, parce qu'elles font connaître à
quel diapason de folie certains esprits étaient montés. Chabot
soutenait encore que toutes les garanties politiques étaient
inutiles , et disait : « La garantie de la liberté , c'est la guillo-
tine. M
Jacques Pioux , ex-prétre , qui avait accompagné Louis XVI
au supplice et qui maintenant régnait au club des Cordeliers,
rédigea au nom de ce club la pétition dite des enragés, et
essaya de la lire à la barre de la Convention , le 23 , avant le
vote. Robespierre trouva le moyen de la faire ajourner au 25.
Jacques Roux reprocha aux représentants de n'avoir pas pro-
scrit l'agiotage et prévenu les accaparements. Il leur disait :
«Députés, ne terminez pas votre carrière avec ignominie. »
La Montagne, attaquée maintenant comme la Gironde l'était
naguère, réunit toutes ses foudres pour écraser le malencon-
treux orateur. Maltraité à la Convention, expulsé du conseil de
496 LIVRE CI^îQUANTIE.ME.
la commune , il fut poursuivi jusque dans le club qui avait
adopté ses principes. Le 30, douze des principaux Monta-
gnards, ayant à leur tête Robespierre, Billaud et Legendre,
se transportèrent aux Gordeliers, le traitèrent d'anarcbiste ,
d'agent de Pitt, de contre-révolutionnaire. Enfin ils firent tant,
que la société le cbassa de son sein, lui et son acolyte Leclerc,
comme des scélérats, des fanatiques et des monstres, et déclara
traître à la patrie quiconque dirait du mal de la Montagne.
Cette énergie était nécessaire; car Paris retentissait de cris
contre les agioteurs et les accapareurs. Le 26, la commune eut
beaucoup de peine à faire marcher la force armée des sections
pour réprimer une agitation menaçante, et, le 27, la Conven-
tien se crut obligée de décréter la fermeture de la Bourse, par
mesure de sûreté.
V. — Les Vendéens ne soutinrent pas leurs premiers succès.
Vers la fin de juin ils perdirent Saumur, et furent repoussés
dans une attaque contre Nantes, où leur chef Gathelineau fut
blessé mortellement. S'ils eussent pris Nantes, ils fussent deve-
nus maîtres de la Loire et de la mer, et leur fortune eût pu chan-
ger. Mais Télan ne leur suffisait pas pour triompher, dés qu'ils
rencontraient des moyens de défense réguliers. Leurs succès
mêmes les servaient peu, leurs bandes étant composées de
paysans qui rentraient chez eux après chaque action.
Ce qui les servait, c'était la mauvaise organisation de leurs
adversaires. Les héros à cinq cents livres, comme on appelait
les volontaires républicains, formaient une milice détestable et
très-mal conduite. Les commissaires de la Convention et ceux
du ministre de la guerre donnaient des ordres contradictoire ^
et entravaient Faction des généraux, sans parler des réquisitions
vexatoires qu'ils ordonnaient partout, comme s'ils eussent été
en pavs ennemi. Les Jacobins improvisés généraux, comme
Westermann et Santerre, se firent mettre en déroute plusieurs
fois.
Wimpfen ne réunit pas de son côté de forces plus sérieuses.
Les gardes nationales du Calvados étaient peu faites pour une
guerre offensive; il ne comptait guère que sur cinq ou six mille
fédérés bretons qui l'avaient joint. Il s'avança pourtant jusqu'à
Évreux et Pacy-sur-Eure.
Pendant ce temps Bordeaux renvoyait les commissaires Ma-
thieu et Treilhard. et faisait marcher ses milices jusqu'à Lan-
[juillet 1793] SAINT-JUST. 497
gon. Plus loin, les iroiipes marseillaises et provençales occu-
paient Avignon et se joij;naient à celles du Languedoc. Lyon
désarmait les Jacobins (3 juillet) , déclarait non avenus les dé-
crets de la Convention, tant que celle-ci n'aurait pas recouvré
sa liberté et son intégrité, arrêtait que le cours de la justice
contre les conspirateurs du 29 mai ne serait pas interrompu,
rassemblait des armes, et formait pour sa défense une armée
dans laquelle les volontaires s'enrôlaient avec empressement.
La Convention ne s'occupa plus que de frapper les fédéra-
listes. Saint-Just déposa le 8 juillet, au nom du comité de salut
public, un rapport sur les députés détenus. Il y énuméra toutes
les résistances que la république avait rencontrées à Paris ou
dans les départements jusqu'au 31 mai, et en rendit les Giron-
dins responsables. Républicains en paroles, ils n'avaient mar-
ché avec le peuple et la liberté que pour les tromper et pour
ramener les esprits à la monarchie par le dégoût et la terreur
des temps présents. Ils n'avaient travaillé qu'à sauver le tyran
et la tyrannie. Dans leur longue et persévérante conspiration,
ils avaient déployé infiniment de talent, de finesse, de ruse et
même l'apparence de la vertu. En réalité, ils avaient rallié au-
tour d'eux tous les hommes corrompus. Ils avaient fait aux vrais
républicains des réputations horribles, et flétri la révolution
dans la personne de ses défenseurs. Brissot avait voulu jouer
le rôle de Monk. Buzot avait voulu diviser la Convention pour
la dominer, et c'était lui qui, par ses déclamations et ses pro-
positions insidieuses, avait créé l'anarchie contre laquelle il
s'escrimait. Saint-Just faisait ensuite un crime à Vergniaud de
ses hésitations, à Pétion de sa faiblesse au 10 août et surtout
au 2 septembre, dont la responsabilité devait retomber sur sa
tête. La Gironde était un parti impuissant, ennemi sans doute
de l'ancienne cour et des deux chambres, mais non moins en-
nemi de la république, et ne sachant pas quel but il poursui-
vait. Si le peuple avait sévi le 31 mai contre les députés déte-
nus, c'était par le sentiment de leurs crimes, comme il avait
fait au 10 août contre le roi. Saint-Just proposait donc de
déclarer traîtres à la patrie Buzot, Barbaroux, Gorsas, Lanjui-
nais. Salles, Louvet, Bergoing, Biroteau et Pétion, qui s'é-
taient mis en état de rébellion contre les décrets de l'Assem-
blée, etGensonné, Guadet, Vergniaud, Mollevault et Gardien,
leurs complices.
Gondorcet fut associé à ses anciens amis. Chabot le dénonça
498 LIVRE GI^- QUANTIEME.
pour avoir écrit une critique de la nouvelle constitution. On le
cita à la barre afin qu'il s'expliquât. 11 n'y parut pas.
La fureur des dénonciateurs n'avait plus de bornes. Dillon
fut dénoncé par le comité de salut public comme conspirant en
faveur de Louis XVIL Le fait était faux, mais il servit de pré-
texte pour séparer le jeune prince de sa mère dans la prison
du Temple. Camille Desmoulins, ami de Dillon, se récria contre
la tyrannie des chefs de la Montagne; il écrivit contre eux un
pamphlet où il les accabla de sarcasmes moqueurs et de traits
acérés. Il prit aussi à partie les membres du comité de salut
public, se moqua de leurs actes ou de leurs personnes, et leur
dit de dures vérités, comme celle-ci à Cambon : « Je n'entende
rien à ton système de finances, mais ton papier ressemble fort
à celui de Law, et court aussi vite de mains en mains » ; et cette
autre à Saint-Just : « Tu te respectes et portes ta tête comme
un saint-sacrement! » Camille retournait à son rôle de spiri-
tuelles méchancetés; il ne pouvait être que de l'opposition. La
Montagne, plus ou moins unie pendant la lulte, tendait, la
lutte achevée, à se diviser.
Le comité du salut public s'était emparé en fait du gouver-
nement. Il s'était subordonné les ministres, heureux de se con-
damner eux-mêmes à une dépendance volontaire pour diminuer
une trop lourde responsabilité. C'était lui qui réglait les opéra -
lions militaires, nommait les généraux, les agents de toute
espèce.
Les Jacobins étaient trop habitués à dénigrer les hommes au
pouvoir pour ne pas attaquer le comité et les ministres; ils re-
prochaient à Danton ses incertitudes et sa facilité de relations
avec les modérés, à Garât ses phrases pondérées qui ne disaient
rien , au ministre de la marine d'Albarade son peu de soin à
chasser les aristocrates. Ils voulaient toujours des hommes nou-
veaux. Chabot disait : « Il faut renouveler tout, ou ne pas s'en
mêler. L'espèce humaine n'a d'énergie que quelques jours. Les
hommes sont usés. Changeons-les. » Robespierre combattit ces
folies. Il morigéna son club, et se posa en tuteur du comité,
qu'il défendit, tout en le déclarant insuffisant. Quand vint le
jour de la réélection mensuelle, il fit réélire Barère, Jean-Bon
Saint-André, Couthon et Saint-Just, les trois derniers nommés
récemment, et leur fit adjoindre Thuriot, Robert Lindet et
Prieur de la Marne, en sorte que l'élément montagnard domina
tout à fait. Robespierre, se servant de sa populaiité pour pro-
1
[juillet 1793] MORT DE M A RAT. 499
téger Danton et Barère, c'est-à-dire pour s'élever au-dessus
d'eux, prit le pouvoir en réalité, quoique inostensiblement.
VI. — Le ]2 juillet, la Convention, sur le rapport de Cou-
tlion, mit Biroteau hors la loi; elle déclara traîtres à la patrie
les membres du congrès départemental de Lyon, prit les me-
sures les plus rigoureuses contre cette ville, et annonça que
les biens des conspirateurs y seraient séquestrés pour être ré-
partis entre les patriotes indigents et opprimés. Le 13, neuf
habitants d'Orléans fuient guillotinés pour l'attentat commis
contre Léonard Bourdon; leurs parents et leurs amis, leurs
femmes et leurs fdles se présentèrent vainement à la Conven-
tion, implorant une clémence qui fut refusée. Ces exécutions
par séries commençaient à devenir fréquentes. On avait vu
déjà, le 18 juin, périr sous le couteau fatal une fournée de dix-
huit Bretons accusés de conspiration (complot La Rouaric'
Le soir du 13 juillet, pendant que l'Assemblée résistait aux
larmes de la députation d'Orléans, Marat fut assassiné.
Atteint d'une maladie de peau et dévoré par une colère
chronique ' qui se changeait en fièvre inflammatoire, il gardait
la chambre depuis quelques semaines, passait chaque jour plu-
sieurs heures au bain , et cependant ne cessait d'écrire des ar-
ticles pour son journal ou d'adresser des lettres à la Conven-
tion. Il dénonçait alors Custines et Biron. Il demandait qu'on
mît à mort les Bourbons prisonniers, et qu'on mît à prix la
tête des Bourbons fugitifs. Un commissaire, que les Jacobins
envoyèrent pour le voir, revint leur dire que le patriotisme
l'étouffait. Toutefois on l'écoutait peu; car à la Montagne
même son joug pesait. Les révolutionnaires ne se servaient de
lui que comme d'un levier pour soulever le peuple. « Tant
que nous aurons Marat avec nous, écrivait Camille, le peuplt
aura confiance dans nos opinions et ne nous abandonnera pas^
car au delà des opinions de Marat, il n'y a rien. »
Dans la soirée du 13, une jeune fille de vingt-quatre ans,
Charlotte Corday d'Armans, arrivée de Caen l'avant-veille, se
fit introduire près de VAmi du peuple. Elle venait, disait-elle,
lui apporter des nouvelles des patriotes de cette ville, oppri-
més par les députés rebelles. Marat lui répondit que ces dé-
putés seraient tous guillotinés. Elle tira un couteau et le tua
du coup dans sa baignoire.
' Lamartine.
32.
500 LIVRE Ci:>QUAMIt;ME.
Il fut enterré dans le jardin des Cordeliers. Un peuple im-
mense Y suivit ses funérailles, qui durèrent six heures. On pro-
mena son corps comme on avait promené celui de Le Pelletier,
la baignoire où il avait été frappé, et le Lillot sur lequel il
écrivait ses articles. La Convention marclia à la tête du cor-
tège.
Marat ne laissa aucun regret aux hommes de son parti,
mais en sa qualité de fanatique il devint l'objet d'un culte po-
pulaire, car pour le peuple qui ne raisonnait pas, la révolution
n'était qu'un fanatisme. Son buste fut placé à la Convention,
à la commune, partout, à côté de ceux de Le Pelletier et de
Brutus. Les Cordeliers élevèrent un autel au cœur de Marat.
Ils devaient, dit spirituellement madame Roland, transformer
en martyr celui qu'ils avaient pris pour prophète. Posséder
son ima^e devint une preuve sûre de patriotisme et le meil-
leur préservatif contre les dénonciations.
Charlotte Cordav appartenait à une famille de noblesse pauvre
des environs de Caen. Elle était venue à Paris seule, enfer-
mant en elle le secret de sa résolution. Elle se laissa arrêter,
emprisonner, juger et condamner à mort sans trahir une
ombre d'émotion. Elle avait tout prévu, et elle fit le sacrifice
de sa vie avec une impassibilité presque surnaturelle. En ré-
pondant à l'interrogatoire de ses juges, elle montra une sim-
plicité et un sang-froid dignes de Jeanne d'Arc. Elle écrivit à
Barl)aroux une lettre orijjinale et restée célèbre, on elle lui
disait : « Ce qui m'a décidée tout à fait, c'est le courage avec
lequel nos volontaires se sont enrôlés. J'ai considéré que tant
de braves gens venaient à Paris pour chercher la tète d'un
homme qu'ils auraient peut-être manqué ou qui aurait en-
traîné dans sa perte beaucoup de bons cito\ens, et qu'il ne
méritait pas cet honneur. Il suffisait de la main d'une femme. »
Était-elle royaliste ou girondine? Elle l'ignorait; elle ne
servait qu'une cause, celle de la liberté, qu'elle adorait avec
la passion d'une héroïne de tragédie. Elle n'éprouva ni hésita-
tion, ni doute, ni remords, même devant l'échafaud. Elle y
monta dans la soirée du 17 avec une attitude digne et ferme,
en présence d'une foule silencieuse, et pourtant étonnée et
émue ; car son courage inspira beaucoup de sympathies avoué'^^
et de secrètes admirations.
Dn commençait d'ailleurs à se familiariser avec l'idée et le
spectacle de la mort. Combien se sentaient dévoués à la guil-
[juillet Î793] nUî?;E DES FÉDÉRÉS. 501
lotine? « Charlotte nous tue, aurait dit Vergniaud, mais elle
nous apprend à mourir. »
Le 24, pendant qu'on préparait les funérailles de Marat, le
conseil général de la commune alla porter à la Convention le
vœu du peuple qui ratifiait la constitution. Ce fut l'occasion
d'une fête païenne ordonnée par David. On promena une
statue de la Liberté, une Ville de Paris et une Minerve portant
l'acte constitutionnel.
yiL — La tentative armée de Wimpfen, en Normandie,
échoua misérablement. Deux engagements insignifiants eurent
lieu, les 12 et 13 juillet, à Vernon et à Pacy-sur-Eure. Dans le
second, les fédérés reculèrent. Evreux, abandonné, se soumit
à la Convention.
Wimpfen avait accepté le concours des députés girondins;
mais il prétendait diriger le mouvement. Il voulait un roi et
une monarchie constitutionnelle. Pétion et Buzot y consen-
taient à demi. Les autres Girondins s'indignaient à la pensée de
trahir la république et de justifier par là toutes les accusations
de la Montagne contre leur parti. Wimpfen , dont les troupes
s'étaient retirées à Lisieux, parla de négocier avec l'Angle-
terre. Les députés se récrièrent tout à fait. Alors il entra en
négociations avec le comité de salut public. Les administra-
teurs du Calvados en firent autant de leur côté et le prévinrent.
Le 23, ils affichèrent à Caen, sur les murs mêmes de l'inten-
dance, les décrets qui mettaient les représentants hors la loi.
Wimpten fut réduit à se cacher; son lieutenant Puisaye alla
rejoindre les Vendéens, et trois bataillons bretons regagnèrent
la Bretagne, emmenant dans leurs rangs les députés tugitifs.
La Convention décréta les administrateurs de plusieurs dé-
partements, La plupart des autres départements envoyèrent
leurs soumissions successives. Le général républicain Cartaux
arrêta les Marseillais en marche pour soutenir Lyon,
Le 23, l'Assemblée décida que les citoyens qui se trouvaient
dans les villes rebelles, c'étaient Lyon, Marseille et Bordeaux,
et qui n'en seraient pas sortis dans un délai de trois jours,
seraient réputés émigrés. Les Lyonnais venaient d'exécuter
Chalier, comme convaincu de provocation au meurtre et au
pillage, et un de ses agents, Riard, comme auteur de plusieurs
assassinats. D'un autre côté, ils acceptaient la constitution, et
se déclaraiciit prêts à se soumettre, pourvu que la Convention
502 LIVIIE CINQUANTIÈME.
retirât les décrets lancés contre eux et contre leurs administra-
teurs.
Ainsi la Convention triomphait à rintérieur. Aux frontières
on était moins heureux. Condé capitula le 12 juillet et Valen-
ciennes le 28, après avoir été criblés par l'artillerie des Autri-
chiens. Mayence, assiégée depuis trois mois par Kalkreuth et
cinquante mille Prussiens, se rendit à son tour le 25, lors-
qu'elle eut épuisé ses vivres. Les généraux Meunier, tué au
siège, Doyré, Aubert Dubayet, Kléber, les représentants du
peuple Rewbell et Merlin de Thionville, avaient montré beau-
coup de AHgueur et trouvé dans les troupes un concours éner-
gique. Les garnisons des trois places obtinrent de se retirer, à
la condition de ne pas servir d'un an à la frontière. On les en-
voya contre les rebelles de l'intérieur.
Un cri de trahison s'éleva contre les généraux et en parti-
culier contre Custines, qui n'avait pu secourir Mayence pen-
dant qu'il commandait l'armée du Rhin, ni Condé et Valen-
ciennes depuis sa translation à l'armée du Nord. Les Jacobins
ne voulaient plus d'officiers nobles. « Plus de nobles, répétait
Hébert. Les nobles nous assassinent. » Custines étant venu à
Paris, y fut décrété d'accusation le 28. Les généraux employés
dans la Vendée , Biron , Berthier, Menou et Westermann
lui-même, furent cités à la barre pour répondre de leurs in-
succès.
Le comité de salut public ne voyait ou ne voulait voir que
trahisons partout. Le 28 juillet, avant d'avoir reçu aucune
explication, il fit décréter comme traîtres les généraux signa-
taires de la capitulation de Mayence. Le décret, il est vrai, fut
rapporté aussitôt qu'on fut mieux instruit. Barère attribua la
perte de Valenciennes à de prétendues intrigues de Pitt, publia
quelquesfragments de correspondances surprisessurdes Anglais
qui voyageaient en France, et en tira la conclusion que les
Anglais soudoyaient des incendies et des assassinats. Un ]\lon-
tagnard proposa de mettre à prix la tète du ministre britan-
nique. Couthon adoucit la proposition, et la Convention se
contenta (le 7 août) de le déclarer ïennemi du genre humain.
Vin. — La cherté des vivres augmentait, La police des
sections était continuellement sur pied, et obligée de surveiller
les queues qu'il avait fallu établir aux portes des boulangers.
Parmi les causes nombreuses du renchérissement, la plus puis-
[juillet 1793] AGIOTAGE ET SOCIALISME. 503
santé était le discrédit des assignats. A mesure que les assignats
perdaient, le prix des denrées s'élevait en proportion. Les vrais
économistes n'avaient cessé de prédire cet inévitable résultat
du système financier de Cambon. Il eût fallu pour soutenir le
papier-monnaie trois choses : unehypothèrjue certaine; or celle
qui reposait sur les biens d'émigrés n'était pas assez sûre; une
émission restreinte, et celle qu'on avait faite était désordonnée ;
enfin un état calme et propre à inspirer la confiance; or, aux
troubles et à l'incertitude politique étaient venus se joindre
l'impôt forcé d'un milliard, les confiscations illimitées, la
proscription de la richesse. Donc le numéraire se cachait, et ce
qui était pis, il émigrait. Quiconque pouvait réaliser sa fortune
s'empressait de le faire. Les ameublements de luxe, lesolijets
d'art étaient mis en vente à vil prix, et achetés par des étran-
gers qui se précipitaient sur cette aubaine. Plus la richesse
était poursuivie, plus elle devenait ingénieuse à tromper les
poursuites. Jamais les gens d'affaires n'avaient été plus
occupés. Il ne manquait pas non plus de spéculateurs de tout
rang, dont quelques-uns étaient les épaves de l'ancienne aris-
tocratie, pour chercher à réaliser des gains sur les papiers en
circulation et sur les marchandises. De là la fureur du peuple
contre les agioteurs, les accapareurs. La commune de Paris
les accusait d'affamer le peuple, et de vouloir exciter des mou-
vements afin de jeter de la défaveur sur les magistrats popu-
laires.
On avait déjà tant abusé des confiscations et répété qu'il fal-
lait taxer les riches, que les Chabot, les Jacques Roux et autres
trouvaient naturel de soutenir les thèses !es plus destructrices
de la propriété. « Je ne prêche point la loi agraire, disait
Chabot; mais si les riches ne veulent pas partager les bienfaits
de notre révolution, ils cessent d'être membres de la grande
famille et ne sont plus propriétaires. » En conséquence . il
proposait d'assimiler aux émigrés « les aristocrates rebelles à
la voix du patriotisme » . Robespierre tempérait ces excès, de
crainte de jeter la bourgeoisie dans la contre-révolution; tou-
tefois il n'osait résister en face.
La Convention en était encore moins capable.
Collot qualifia devant elle les agioteurs et les accapareurs
à^ animaux furieux et féroces qui voulaient l'assassinat du
pauvre, et exerçaient, d'accord avec les tyrans, un droit de
vie et de mort sur la société entière. Il les accusa d'attentats
504 r.IVriE CINQUANTIÈME.
sacrilèges contre la nature, et soutint qu'ils portaient atteinte
aux pro{)iiété.s en rëduisr.nt le peuple à les violer. Le décret,
temporaire il est vrai, qu'il provoqua, fit de l'accaparement
un crime capital, dénombra les marchandises de première né-
cessité, obligea les propriétaires et détenteurs de ces marchan-
dises à les déclarer, établit des commissaires pour vérifier les
déclarations et pour opérer les ventes à des conditions déter-
minées. Toute contravention entraînait la mort et la confisca-
tion au profit moitié des indigents, moitié de la république,
outre la part faite aux dénonciateurs. Les jugements que les
tribunaux criminels devaient porter en vertu de cette loi
n'étaient susceptibles d'aucun appel. La Convention vota sans
discussion, le 2G juillet, ce décret insensé, destructeur de toute
propriété et de tout commerce.
Cambon imagina aussi de démonétiser les assignats royaux,
c'est-à-dire ceux qui portaient leffigie de Louis XVI et qui
étaient préférés, soit parce qu'ils appartenaient aux premières
émissions, ce qui leur donnait la valeur d'une première hypo-
thèque, soit parce qu'on supposait qu'ils trouveraient moins de
déftiveur que les autres, dans le cas du rétablissement de la
royauté. Cambon était devenu une sorte d'oracle financier,
grâce â l'ignorance des Montagnards. La nouvelle mesure alla
directement contre son but. Au lieu de relever les nouveaux
assignats, elle précipita leur discrédit.
IX. — Robespierre entra le 27 juillet au comité de salut
public, à la place de Gaspariii, démissionnaire pour raison de
santé. Aussitôt la violence lemporta , et tous les ménagements
cessèrent.
Le 28, la Convention vota deux décrets d'accusation, contre
Custiiies et contre les Girondins. Custine> était aimé des troupes;
l'armée du Nord le redemanrlait à grands cris. Le commissaire
montagnard Levasseur.se chargea de la (àche périlleuse d'in-
staller son successeur. Il adVunta intrépidement, le pistolet au
poing, l'irritation des soldats, et se fil obéir.
Le comité de salut public demanda et obtint l'autorisation
de lancer directement des mandats d'arrêt; ces mandat» se suc-
cédèrent avec une rapidité terrible. Le 30, trois députés furent
arrêtés pour avoir eu une correspondance avec Barbaroux;
le 2 août, deux autres pour avoir montré dt la faiblesse, étant
et» mission à Lyon.
[AOUT ir93'j DÉCRETS DE BAR ÈRE. 505
Le tribunal révolutionnaire, dont Robespierre accusa la len-
teur, fut doublé et forma deux sections. Des décrets, dont la
violence louchait à la férocité, furent présentés à la Convention
par les comités. Elle les vota sans les discuter, se réduisant au
rôle d'un simple bureau d'enregistrement.
Le 1" août, Barère en présenta six, dont chacun renfermait
une foule de dispositions incohérentes. Le premier créa une
surveillance spéciale des ports, des arsenaux, des magasins mili-
taires, dénonça la conduite lâche et perfide du gouvernement
britannique, ordonna que Marie-Antoinette fût transférée à la
Conciergerie et traduite devant le tribunal révolutionnaire; que
les autres membres de la famille Capet fussent déportés, à la
condition toutefois d'avoir été déclarés absous; enfin que les
tombeaux et mausolées des ci-devant rois fussent détruits. Le
second décret épura les états-majors, pour ne conserver que des
officiers d'un « patriotisme prononcé » . La guerre de Vendée
devint une extermination. On décida d'incendier les bois, de
couper les récoltes, de saisir les bestiaux, d'enlever les femmes
et les enfants, de sonner le tocsin dans les communes avoi-
sinant la rébellion pour forcer les habitants à marcher contre
les rebelles, de confisquer la masse des biens des non patriotes.
Les autres décrets ordonnèrent l'arrestation des étrangers qui se
trouvaient en France, la fermeture des barrières de Paris, la
formation d'un camp entre Paris et l'armée du Nord, des peines
graduées jusqu'à la mort contre quiconque refuserait un paye-
ment en assignats.
Piobespierrc dicta ces décrets, élaborés au club des Jacobins.
Le complaisant Barère les rédigea. Danton les soutint de sa
parole vide et retentissante. « Soyons grands, disait-il, et poli-
tiques avant tout. Soyons terribles et faisons la guerre en lions.
Soyons dignes du peuple. Si votre faiblesse ne le sauve pas, il
se sauvera sans vous. Que toute la nation marche : l'ennemi
n'a encore vu que l'avant-garde nationale. Ayez une foule
d'agents pour découvrir une foule de traîtres. » Danton ne par-
lait que de puissantes mesures, du développement dont les
institutions révolutionnaires étaient susceptibles. Il faisait
parade de son désintéressement, et s'attribuait pour rôle uni-
que de stimuler les hommes chargés de gouverner. Il proposa
même de supprimer les ministres ou le conseil exécutif, et de
concentrer l'exécution, c'est-à-dire le gouvernement tout entier,
dans le Comité de salut public, d'augmenter par conséquent
506 LIVRE GINQUAr^TIE-ME.
les pouvoirs de ce comité, de lui donner 50 millions dont il
n'aurait pas à rendre compte et qu'il pourrait dépenser au
besoin en une seule journée, de consacrer 100 millions à fondre
des canons. Il ne cessait encore, dans ses discours énergiques,
d'opposer les riches au peuple et de tonner contre l'aristocratie
financière et bourgeoise.
Le Comité de salut public repoussa ces conseils , maintint
que les ministres étaient nécessaires, et refusa une dictature
qui eût augmenté la responsabilité et les périls de ses membres.
D'ailleurs qu'était-il besoin de cette dictature? Elle existait de
fait. Le comité agissait dans le secret le plus absolu, ne com-
muniquait à la Convention que ce qu'il voulait, et disposait
d'elle à son gré. Des propositions de Danton il n'accepta qu'une
seule, 40 millions qui furent mis à sa discrétion.
Danton s'usait à répéter toujours les mêmes phrases, déjà
passées à l'état de vieilleries. Autrefois on avait été frappé de
sa rapidité de conception dans les moments difficiles; mainte-
nant ses figures oratoires avaient perdu leur efret. On sentait
qu'il s'exaltait à froid. Sa grosse voix choquait depuis que l'As-
semblée ne délibérait plus. Le 5 août, Vincent, premier commis
de la guerre, l'accusa au club des Jacobins d'avoir voulu trans-
former le comité de salut public en un pouvoir monstrueux.
Robespierre y daigna prendre sa défense d'un air superbe et
le couvrir de sa protection,
X. — Les Jacobins préparaient depuis longtemps la fête
du 10 août, qu'ils voulaient offrir aux commissaires des assem-
blées primaires, et qu'ils affirmaient devoir tuer les partis en
ralliant tous les Français autour de la constitution. Déjà des
députations en habits de fête et chargées de bouquets étaient
venues porter à la barre le vote d'acceptation des assemblées
primaires de Paris et des environs. Cependant les envoyés qui
arrivaient des départements n'étaient pas tous d'ardents Mon-
tagnards; quelques-uns parlaient de paix, et même d'amnistie.
Le 2 août, Baco, maire de Nantes, apportant l'acceptation
des sections de cette ville, dénonça vigoureusement la conduite
de quelques-uns des commissaires, et dit que la constitution
étant achevée l'Assemblée devrait se dissoudre prochainement.
Ses paroles causèrent un violent tumulte et il fut envoyé à
l'Abbaye.
Le 6 , on entendit à la barre une pétition rédigée en termes
[1793] LA FETE DU JO AOUT. 507
impérieux dans le sens des Girondins. L'orateur fut dénoncé
comme suspect, et Barère fit autoriser le comité de sûreté géné-
rale à arrêter tous les suspects parmi les délégués des assem-
blées primaires. La police employa les mesures les plus inquisi-
toriales pour empêcher ceux qu'on jugea être Girondins ou
amis des Girondins d'entrer à Paris. Ceux qu'on laissa entrer
demandèrent une salle pour se réunir et délibérer; les Jacobins
leur offrirent !a leur pour fraterniser, et les embauchèrent.
Le 7, on venait de décréter la peine de mort contre tout
homme qui serait pris dans une fausse patrouille, la démolition
de tous les forts et châteaux à l'intérieur, la mise hors la !oi
des commissaires de Bordeaux, quand tout à coup les délégués
des assemblées primaires entrèrent et défilèrent dans la salle
aux cris de : Vive la République! Les députés se levèrent de
leur siège pour se confondre avec eux. On s'embrassa, on fra-
ternisa, on chanta des chansons dont le refrain était : « Dan-
sons la carmagnole. » La même scène se renouvela le soir aux
Jacobins et recommença le lendemain à la Convention. Les
délégués furent invités à des repas civiques en pleine rue.
Le 8, jour où fut installé à l'hôtel de ville le conseil général
définitif qui devait remplacer le conseil révolutionnaire, la
femme qui vivait avec Marat, qu'il avait, disait-on, épousée à
la face du soleil, et qu'on appelait sa veuve, vint à la barre
demander jvistice des vils et lâches folliculaires qui le diffamaient
en usurpant impudemment son nom et en défigurant ses prin-
cipes. Elle nomma Jacques Roux et Leclerc, qui publiaient un
journal intitulé l'Ombre de Marat, qui débitaient des lieux
communs révolutionnaires et menaçaient d'en.>anglanter la jour-
née du 10 août. C'étaient des ennemis de la patrie, c'était le
crime insultant à la vertu. La Convention vota unanimement
leur renvoi au comité de sûreté générale. Robespierre avait
préparé cette scène, et dénoncé aux Jacobins ces deux écrivains
mercenaires comme coupables de deux crimes horribles, d'a-
voir voulu faire assassiner les boutiquiers, et faire rejeter la
constitution par le peuple, sous prétexte qu'elle était défec-
tueuse. Hébert et Chaumette , effrayés, s'étaient prononcés
dans le même sens. Robespierre se faisait alors le censeur de
ce qu'il appelait d'indignes écrits. Quelques jours auparavant,
il avait à la Convention écrasé de sa colère Carra, le journaliste
girondin, en le traitant de conspirateur infâme.
Le 9, le représentant Gossuin lut un rapoort sur le vote des
503 LIVRE GINQUANTIEiE.
assemblées primaires. Elles n'avaient pas encore toutes rc'-
poiidu. Dans plusieurs départements la guerre n'avait permis
d'en réunir qu'un petit nombre. Quelques-unes avaient de-
mandé avec acreie l'élection immédiate d'une Législative. Gos
suin se taisait sur la manière dont elles avaient été composées,
et dont on avait recueilli et constaté les votes. 11 n'en concluait
pas moins que la France s'était prononcée d'une voix unanime,
et il répétait avec affectation que la liberté de l'Assemblée écla-
tait à tous les yeux. Aussitôt cette lecture faite, Parère annonça
que cent millions seraient consacrés à des greniers d'abon-
dance.
Le 10 arriva enfm, et la fête eut lieu. David en était l'or-
donnateur. La Convention, présidée par Hérault, promena le
livre de la constitution en grande pompe, et fit quatre stations,
l'une à la Bastille, devant la fontaine de la Régénération et la
statue de la Nature, la seconde à la place de la Révolution,
devant la statue de la Liberté, élevée sur l'emplacement de
l'échafaud de Louis XVL On brûla devant la Liberté, en guise
de sacrifice, tout ce qui avait servi à la représentation et au
faste de la royauté, le trône, la couronne, le sceptre, des écus-
sons, des armoiries, des tapis précieux apportés dans des four-
gons. La troisième station eut lieu sur l'esplanade des Invalides,
devant la statue du Peuple français, terrassant l'hydre du fédé-
ralisme qui sortait d'un marais fangeux. La quatrième au Champ
de Mars, devant un temple funelire consacré aux citoyens mort.>
pour la patrie. Parmi tes emblèmes solennellement promenés
on distinguait une charrue et une presse, signes du travail; le
commissaire le plus âgé de chaque département portait une
pique qu'il remit au président de la Convention; celui-ci fit de
ces piques réunies un faisceau symbolisant l'unité et l'indivisi-
bilité de la république.
Le lendemain 11 , la Convention décréta que les assemblées
primaires seraient convoquées pour élire une nouvelle repré-
sentation, mais seulement après que les circonscriptions élec-
torales auraient été fixées constitutionnellement. Robespierre
se hâta de courir aux Jacobins et de soutenir qu'il fallait em-
pêcher l'élection d'une nouvelle législature tant que la patrie
serait en danger; autrement la république était perdue. Ce-
pendant l'idée de la dissolution gagnait. Trois députés envoyè-
rent leur démission dans la semaine, alléguant que l'Assem-
blée était arrivée au terme de ses travaux.
[août 179J] LEVEE EN MASSE. 503
XI. — Le 12, Barère eut l'impudeur de présenter au nciu
du comité la situation comme satisfaisante, et d'imputer à Pitt
le discrédit des assignats. Les délégués des assemblées primai-
res parurent ensuite à la barre, accompagnés d'une députation
des Jacobins qui les mettait en avant, ils demandèrent deux
décrets , l'un ordonnant l'arrestation générale des suspects,
l'autre portant qu'il n'y aurait point d'amnistie. Ces deux dé-
crets furent votés immédiatement.
Robespierre proposa aux Jacobins, le 15 août, pour sauver
la république, des moyens simples, qu'il résuma ainsi : Desti-
tuer les généraux et empêcher les intrigants et leurs ci-devant
courtisans de les remplacer. Substituer aux administrations
actuelles des hommes honnêtes, qui, avant même le talent de
gérer, aient le désir de sauver la chose publique. Tomber sur
tous ces journalistes odieux dont chaque trait de plume est un
crime à ajouter aux autres, et dont l'existence devient tous les
jours plus pernicieuse à la société.
Les Jacobins décidèrent que la levée de trois cent mille
hommes ne suffisait plus, que d'ailleurs l'enrôlement présentait
trop de difficultés et de longueurs, ce qui était vrai, car le pre-
mier tort des lois révolutionnaires était d'être plus ou moins
inexécutables; qu'enfin le seul moyen de vaincre était une le-
vée en masse. Une députation du club et quarante-huit repré-
sentants des sections de Paris portèrent ces résolutions à la
barre et demandèrent qu'il n'y eût pas de dispense personnelle
pour les hommes valides, qu'on conservât seulement à l'agri-
culture les bras indispensables pour tirer de la terre les pro-
ductions alimentaires; que le cours du commerce et de toutes
les autres aff lire» fût arrêté momentanément devant la grande,
unique et universelle affaire des Français, le salut de la répu-
blique. Danton s'empara de l'idée , poussa aux armements
avec ses grandes phrases, et ne manqua pas d'apostropher les
riches, qui perdraient bien plus encore s'ils voyaient la France
envahie. L'éternel Barère fut chargé de rédiger un décret
séance tenante; car on ne donnait pas plus au comité qu'à la
Convention le temps de délibérer. 11 déclara le principe de la
levée en masse fondé sur le génie de la France et de la répu-
blique, qui voulait non une guerre défensive, mais une guerre
d'attaque, une irruption, une inondation de la liberté, les au
torités constituées marchant à la tête du peuple.
Toutefois les détails difficiles de mise en œuvre ne permirent
510 LIVRE CINQUANTIEME.
pas de rendre avant le 23 le décret complet et définitif, dont
voici l'article premier : « Dès ce moment, jusqu'à celui où les
ennemis auront été chassés du territoire de la république, tous
les Français sont en réquisition permanente pour le service des
armées. Les jeunes gens iront au combat; les hommes mariés
forgeront des armes et transporteront des subsistances; les
femmes feront des tentes, des habits, et serviront dans les hô-
pitaux; les enfants mettront les vieux linges en charpie; les
vieillards se feront porter sur les places pubbques pour exciter
le courage des guerriers, la haine des rois et l'unité de la ré-
publique. » Les citoyens devaient partir par rang d'âge , se
rendre aux assemblées de district où ils seraient armés, équi-
pés, exercés, puis de là être dirigés sur les frontières. Clievaux,
bétes de somme, voitures, armes de calibre, tout était mis en
réquisition. On établissait partout des forges, des ateliers pu-
blics, l'industrie privée étant détruite. On les établissait en
plein air, dans le Luxembourg, autour des Tuileries, pour
frapper les yeux. On devait visiter les caves pour en extraire le
salpêtre. L'Assemblée nomma dix-huit commissaires pour l'exé-
cution du décret. On leur adjoignit les délégués des assemblées
primaires, et on leur donna le pouvoir de remplacer à leur gré
toutes les municipalités, toutes les administrations; caries au-
torités existantes eussent agi avec trop de ménagements. Les
Jacobins auraient encore voulu que pour entretenir la levée en
masse, ou comme on disait, le peuple français debout contre
ses ennemis, la république s'emparât de toutes les subsistances,
sauf à indemniser les propriétaires ou détenteurs, puis les dis-
tribuât ou les vendît elle-même. Mais la Convention ou plutôt
le comité repoussèrent cette folie; on se contenta d'augmenter
les contributions forcées , surtout celles qui se payaient en
grains.
La levée en masse exigeait des mesures financières gigantes-
ques. Cambon proposa le 15 août d'uniformiser et de républi-
caniser la dette, par la création du grand- livre de la dette
publique. L'idée fut agréée et le décret voté le 24, sans dis-
cussion.
L'opération de Cambon consistait à convertir toutes les dettes
de l'État, sans tenir compte de leur origine ou de leurs condi-
tions d'émission, en une rente uniforme à cinq pour cent, dont
le capital ne serait jamais exigible. On devait par là se dispen-
ser de remboursements à échéances fixes, qu'on eût été d'ail-
[AOUT ÎT93] ca:,ibon et le grand-livre. 51i
leurs incapable de faire. On ne devait plus payer aux rentiers
qu'une somme annuelle de deux cents millions, ou plus exac-
tement de cent soixante; car la rente était frappée d'un impôt
de vingt pour cent, équivalent à l'impôt foncier. On faisait
valoir l'avantage d'assurer à tous les titres une valeur égale, ce
qui n'existait pas, attendu que les rentes émises sous la monar-
chie étaient plus recherchées que les rentes émises depuis la
république.
Cambon cherchait aussi le moyen de réaliser l'emprunt de
un milliard qui ne se réalisait pas, et de diminuer la quantité
d'assignats en circulation. Il imagina de faire de l'emprunt deux
parts : l'une souscrite volontairement, qui porterait intérêt à
cinq pour cent, et l'autre forcée, qui ne porterait aucun inté-
rêt. Les souscripteurs volontaires devaient êti e attirés par l'ap-
pât du cinq pour cent et par l'avantage de souscrire en assi-
gnats, lesquels assignats sortiraient de la ciiculation. (Décret
du 3 septembre.)
On devait craindre que les autres valeurs ne fussent préfé-
rées à la rente. Cambon déclara, pour y obvier, que toutes les
compagnies financières, comme la caisse d'assurance, la caisse
d'escompte, la compagnie des Indes, seraient liquidées à bref
délai, et leurs titres convertis en titres de rentes sur l'État.
Restaient les placements à l'étranger. Tout Français qui en
ferait fut déclaré traître à la patrie.
Personne ne discuta la justice ni la valeur de ces décrets.
L'Etat avait-il le droit de rompre ses engagements antérieurs
ou de les modifier? Allait-on fortifier le crédit public? Ne
grèverait-on pas l'avenir outre mesure? Ferait-on rentrer une
quantité d'assignats aussi grande qu'on le pensait? Relèverait-
on réellement le cours de ceux qui restaient en circulation?
N'était-ce pas une idée complètement fausse et un très-grand
danger que de substituer l'Etat aux comppgnies? L'emprunt
forcé n'était-il pas une tyrannie, et la défense de placer des
fonds à l'étranger une tyrannie plus grande encore? L'intérêt
du moment étouffa toutes ces considérations. Obtenir des res-
sources immédiates, se débarrasser d'échéances qu'on n'eût pu
affronter, tout était là. Il fallait vaincre; la victoire rétablirait
ensuite les finances. Quant au caractère violent de telle ou
telle mesure , qu'importait? N'avait-on pas déjà voté l'emprunt
d'un milliard et la loi du maximum? Ne fallait-il pas les
soutenir par d'autres mesures qui en étaient la conséquence
512 LIVRE GI>'QUA>TIÈME.
nécessaire? La violence ét;iit inévital>le. Barère et Caniï)on
avaient le talent de Ini fUmner une apparence léj^ale; à ce titre
ils conquirent l'admiralion des révolutionnaires, en dépit de
l'impuissant ressentiment des rentiers.
Barère ne se dissimulait pourtant pas que c étaient là des
moyens extraordinaires. « L'aristocratie et le royalisme s'é-
crient : Quelle est donc cette liberté qui exige tant de sacrifices?
Encore une fois je vous dirai : 11 ne faut qu'un sacrifice d'un
moment. Il ne faut que deux mois de courage, et les tyrans ne
seront plus. »
Il sentait bien aussi que la levée en masse était un mot;
qu'elle ne rencontrerait pas moins de difficultés que la levée
des trois cent mille bommes; que c'était une idée folle et
impraticable, justement condamnée par Dumouriez l'année
précédente. En fait, on ne mit en mouvement, et eticore à
grand'peine, que la première partie du contingent. Mais Ba-
rère se félicitait, quand il croyait avoir démontré par quelques
sopbismes la justice de ce qu'il savait injuste et la possibilité
de ce qu'il savait impossible.
XII. — Gustines était arrêté depuis le 28 juillet. Tout géné-
ral en cbef était suspect comme pouvant faire une révolution ou
être sollicité par des ambitieux de l'entreprendre. S'il était po-
pulaire dans l'armée, c'était pour lui un titre de plus à la
haine des Jacobins. S'il avait été malheureux, sa perte était
certaine.
Barère, qui avait appelé Gustines au commandement de l'ar-
mée du Nord, se bâta de l'abandonner. Robespierre déclara
qu'il ne pourrait être absous sans trahison. On s'impatienta des
lenteurs de la procédure. Des menaces furent proférées contre
le président du tribunal, qui s'attachait trop aux formes, et
contre Fouquier-Tinville lui-même, qui demandait le temps» né-
cessaire pour confronter les témoins. Le procès fut donc déri-
soire. Gustines avait fait des fautes. 11 s'était montré téméraire
dans sa première campagne, inconséquent dans la seconde;
mais comme on voulait le trouver coupable, tout ce qu'il avait
fait fut interprété en mal. Les gens des clubs, le commis de la
guerre Vincent, quelques officiers jaloux ou entraînés par le
fanatisme républicain, incriminèrent ses actes militaires. Fou-
quier-Tinville le déclara convaincu de trahison, attendu qu'il
s'était entouré d'officiers aristocrates, et qu'il avait laissé mal
[AOUT 1793] eus UNES. • 513
parler des Jacobins autour de lui. Son arrêt fut prononcé le
27 aoû(. Il monta le 28 à Téchafaud, et mourut courageuse-
ment. Les révolutionnaires l'accusèrent de faiblesse parce qu'il
se fit assister d'un prêtre.
Les ennemis continuaient de s'avancer avec lenteur. Eclairés
par l'insuccès de Brunswick, ils agissaient méthodiquement, et
s'attachaient à enlever des places fortes. Cobourg assiégea le
Quesnoy, pendant que le duc d'York et les Anglais assiégeaient
Dunkerque. Les Prussiens s'arrêtèrent longtemps à Mayenoe.
Carnot, adjoint pour la guerre au comité de salut public depuis
le 12 août, s'arrangea de manière à laisser dans les lignes de
Wissembourg les forces nécessaires pour arrêter les Austro-
Prussiens (Kalkreuth et Wurmser), et disposa le reste en éche-
ons sur la frontière du Nord , afin d'en fermer tous les pas-
sages.
A l'intérieur, le général Tuncq battit le 13, grâce à son ar-
tillerie, les Vendéens, beaucoup plus nombreux que lui , dans
une plaine près de Luçon ; ils se dispersèrent consternés. Les
Mayençais, transportés en poste dans des voitures d'émigrés,
furent mis sous les ordres du général Canclaux, et l'apparition
d'excellentes troupes réglées changea les conditionsde la guerre.
Lyon refusant d'obéir aux décrets qui traitaient de rebelles
les vainqueurs du 29 mai, Kellermann et Dubois-Grancé firent
les sommations du 8 août, et commencèrent à lancer des bombes
dans la ville. On leur envoya la garnison de Valenciennes.
Le 24, le général Cartaux battit les Marseillais à Septèmes.
Il entra le 25 à Marseille, non sans résistance de la part de la
municipalité ; plusieurs des opposants se retirèrent sur une fré-
gate anglaise, Danton, l'orateur des grandes mesures, demanda
qu'on infligeât aux coupables un châtiment mémorable, et que
les contre révolutionnaires payassent les frais de la guerre. En
revanche, Toulon, menacé des vengeances de la Convention,
se donna aux Anglais le 29. Une partie de la marine hésitait;
elle fut entraînée.
Partout ailleurs on se soumit. A Nancy, la municipalité es-
saya sans succès de fermer le club des Jacobins. Le 30 août,
les délégués des vingt-quatre sections de Bordeaux vinrent à la
barre faire leur soumission, et demandèrent le rappel des dé-
crets dont leur ville était frappée. Robespierre parla, et re-
poussa toute pensée d'indulgence envers des traîtres.
VII. 33
514 ■ LIVRE CINQUANTIÈME.
XIII. — Le comité de salut public avait déjà sacrifié plu-
sieurs ministres pour les remplacer par des Jacobins obscurs.
Il .'■acrida encore Garât, ce triste et loucbe personna.<je , « qui
mettait la prudence dans la lâcheté, la modestie dans la bas-
sesse la réserve dans la dissimulation et la perfidie ' » . CoUot
d'Herbois dénonça sa faiblesse. Un secrétaire de Danton, Paré,
président des Cordeliers, le remplaça.
Les Jacobins, où ces épurations se préparaient, devinrent
une école de dénonciations mutuelles. Chabot, Bazire, Danton
lui-même, accusé de tiédeur par Hébert, vinrent s'y défendre
en personne. Robespierre y défendit Barere comme un homme
faible mais utile, et répondit de son civisme pour Tavenir.
La Convention poursuivit le cours de ses décrets démocrati-
ques. Elle créa, du moins sur le papier, des établissements pu-
blics pour les enfants des citoyens qui servaient la patrie. Elle
supprima les académies, institutions surannées incompatibles
avec l'épalité républicaine. Elle ferma, sur la motion de Barere,
le Théâtre-Français, qualifié par les Jacobins de « repaire dégoû-
tant de l'aristocratie de tout genre qui insultait la révolution, o
Les Jacobins ne voulaient plus permettre que les théâtres où
l'on jouerait des pièces patriotiques. L'un d'eux exprima l'avis
que les « comédiens pensionnaires du ci-devant veto fussent
détenus jusqu'à la paix dans des maisons de force, pour être
ensuite déportés quelque part » .
Le 4 septembre, la nouvelle de la perte de Toulon causa
une prande agitation à Paris. La foule demandait du pain à bon
marché. Robespierre aux Jacobins annonça qu'on ferait de»
lois sages, mais en même temps terribles, pour détruire le^
ennemis du peuple, qui voulaient l'exterminer parla misère. Si
les fermiers opulents, dit-il, ne veulent être que les sangsues
du peuple, nous les livrerons au peuple lui-même.
En ce moment un nombreux rassemblement d'ouvriers s'était
formé près de l'hôtel de ville ; rassemblement factice , c'est Ba-
rere qui le dit *. Une députation fut introduite devant le corps
municipal ; elle voulait « du pain, et tout de suite » . Cbaumette
monta sur une table, obtint le silence et dit : « Et moi auss'
j'ai été pauvre, et par conséquent je sais ce que c'est que les
pauvres. C'est ici guerre ouverte des riches contre les pauvres;
ils veulent nous éciaser. Eh bien ! il faut les prévenir, il faut les
1 Dauban, 1793.
2 Tome II de ses Mémoires,
[SEPTEMBBE 1793J L'ARMEE RÉVOLUTIONKAIRE. 515
écraser nous-mêmes; nous avons la force en main. Les mal-
heureux qu'ils sont! ils ont dévoré les fruits de nos travaux;
ils ont mangé nos chemises; ils ont hu notre sueur, et ils vou-
draient encore s'abreuver de noire sang. « Après ce discours
furieux, il requit qu'on fît immédiatement porter des farines sur
le marclié, et qu'on envoyât une armée révolutionnaire dans
les campagnes pour en tirer des grains et livrer les riches à la
vengeance des lois. Hébert ajouta que la guillotine devait mar-
cher à la suite de l'armée révolutionnaire, et annonça qu'on
entourerait la Convention le lendemain, comme au 31 mai,
pour obtenir d'elle les décrets nécessaires. Les Jacobins réso-
lurent de s'unir à la manifestation qui devait obliger la Con-
vention à s'identifier avec le peuple.
Le 5, dés le matin, la commune se mit en marche, et la
Convention fut entourée. Une députation fut introduite dans la
salle; le maire et les municipaux étaient en tête. Pache exposa
le vœu du peuple. Chaumette dit aux représentants : « Vous
avez fait des lois sages, mais !a force exécutoire manque. Il
faut la créer proniptement. — Les ennemis cachés de l'intéiieur
arrêtent la circulation de la vie. — Les administrateurs ont la
clef des greniers; mais où est le poignet robuste qui tournera
cette clef fatale aux traîtres? 11 est temps de faire cesser une
lutte mipie. Il faut que nous détruisions les ennemis de la ré-
publi<|ue ou qu'ils nous détruisent. — Et vous, Montagne à
jamai.-. célèbre dans le» fastes de Thistoire, soyez le Sinaï des
Français ! Lancez au milieu des foudres les décrets éternels de
la justice et de la volonté du peuple. — Montagne sainte, de-
venez un volcan, dont les laves brûlantes détruisent à jamais
l'espoir du méchant, et calcinent les coeurs où se trouve encore
l'idée de la royauté. Plus de quartier, plus de miséricorde aux
traîtres. 8i nous ne les devançons pas, il nous devanceront.
Jetons entre eux et nous la barrière de l'éternité, m II conclut
en demandant la création de l'armée révolutionnaire.
I>obe>pierre présidait la séance. Il répondit que la terre de
la liberté allait être pnrgée de la présence de ses ennemis.
« Aujourd'hui leur arrêt de mort est prononcé, et demain l'aris-
tocratie cessera d'être. » Chaumette voulut ajouter le ridicule
au leirible. Il demanda qu'on mit en culture les parcs voisins
de Paris et le jardin des Tuileries, pour remplacer les aliments
de l'orgueil et du luxe des rois par des plantes médicinales et
des produits de première nécessité.
33.
516 LIVRE CINQUANTIEME.
La députation, applaudie par la Monlag^ne, fut admise aux
honneurs de la séance. On fraternisa et on cria : Vive la répu-
blique! Guerre aux tyrans! Guerre aux aristocrates, aux acca-
pareurs! Pendant que le comité de salut public prenaitle temps
nécessaire non pour examiner, mais pour rédiger les décrets
qu'on exigeait de lui, les propositions les plus violentes tom-
bèrent comme une avalanche. Barère demanda l'épuration des
comités révolutionnaires et une nouvelle arrestation des sus-
pects, car il y en avait de plus dangereux que les nobles et les
prêtres, Billaud fit rapporter le décret qui ne permettait les
visites domiciliaires que le jour, Danton fit décréter que les
sections de Paris s'assembleraient deux jours seulement par
semaine, les dimanches et les jeudis, et que tout patriote pré-
sent aurait droit à quarante sous d'indemnité ; de cette manière
on ne craindrait plus que les modérés se trouvassent en majorité
à certains jours. Danton fit également voter cent millions pour
des armements. Puis l'orateur des Jacobins réclama le jugement
de Brissot, « ce monstre vomi par les Anglais » , et de ses com-
plices. Drouet dit que si la liberté était en péril, les suspects
devraient être massacrés sans pitié.
Barère apporta enfin un décret dont les considérants, rédi-
gés à la bâte, ne furent que la reproduction des phrases ridi-
cules de Chaumette. «Les aristocrates veulent un mouvement.
Eh bien ! ils auront ce dernier mouvement. Mais ils l'auront
organisé, régularisé par une armée révolutionnaire qui exécu-
tera enfin ce grand mot qu'on doit à la commune de Paris :
« Plaçons la Terreur à l'ordre du jour. » Les royalistes veulent
du sang. Eh bien ! ils auront celui des conspirateurs, des Bris-
sot, des Marie- Antoinette. Us veulent préparer un mouve-
ment. Eh bien! ils vont en éprouver les etfels. Ce ne sont pas
des vengeances illégales, ce sont des tribunaux extraordinaires
qui vont l'opérer. »
Un premier décret créa une armée révolutionnaire de six
mille hommes et de douze cents cauonniers, avec la même solde
que la gendarmerie de Paris. Elle devait se porter partout où
sa présence serait requise. On repoussa j ourtant lidée d'un
tribunal ambulant et d'une guillotine ambulante. Barère a pris
soin de juger lui-même la création à laquelle il attacha son
nom. Il dit dans ses Mémoires que l'armée révolutionnaire était
une institution à la Robert cliei de brij^;ands.
Un autre décret traduisit Bri.v,sot, Vergniaud, Gensonné,
[ssPTKJiERE 1793] LA LOI DES SUSPECTS. 517
Clavière et Lebrun devant le tribunal révolutionnaire; mais
Lebrun trouva moyen de s'évader. Le tribunal fut augmenté et
porté de deux sections à quatre, qui fonctionnèrent simultané-
ment. La Convention nomma les juges et les jurés. Elle choisit
des hommes ayant fait leurs preuves de civisme, «des intri-
gants, dit Beaulieu , dont la révolution avait fait des fana-
tiques. »
Les Jacobins dictèrent encore les jours suivants d'autres dé-
crets : l'arrestation des étrangers dont le civisme ne serait pas
attesté et reconnu, puis la réorganisation du comité de sûreté
générale, accusé de mollesse et de lenteur. On adjoignit au
comité de salut public, surchargé de travaux, quelques nou-
veaux membres pour assurer Texécution de ses ordres, Billaud,
Collot et Granet. Ainsi, chaque fois qu'une porte s'ouvrait pour
entrer au pouvoir, c'étaient les plus violents et les plus empor-
tés qui y arrivaient comme à l'assaut.
Les muscadins , on appelait ainsi les jeunes gens soignés
dansleur mise ou qui ne travaillaient pas de leurs mains, comme
les clercs d'avoués, les employés de commerce, etc., résistaient
à la réquisition. Un arrêté de la commune du 10 septembre
déclara déserteurs tous ceux de l'âge de dix-huit à vingt-cinq
ans qui seraient trouvés à Paris après le départ de la levée.
Le 17, la Convention fît sa terrible loi des suspects. Il y eut
six catégories de suspects, si larges qu'on pouvait à peu près
y faire entrer tout le monde. La première était à elle seule
d'une étendue effrayante. Elle comprit « tous ceux qui, soit par
leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou
par leurs écrits, s'étaient montrés j)artisans de la tyrannie, du
fanatisme, et ennemis de la liberté. » Les comités de surveil-
lance, établis d'après la loi du 21 mars, ou ceux qu'avaient
créés les représentants en mission, devaient dresser, chacun
dans sa circonscription, la liste des suspects, décerner contre
eux les mandats d'arrêt, et faire apposer les scellés sur leurs
papiers. Les individus arrêtés étaient transférés dans des bâti-
ments nationaux pour y être détenus à leurs frais jusqu'à la
paix. Une solde fut attribuée aux sans-culottes chargés de leur
garde. Enfin les» tribunaux civils et criminels furent autorisés à
prolonger la détention des prévenus, même acquittés. Merlin
de Douai eut la faiblesse inqualifiable d'attacher son nom à
cette loi, dont il avait le premier représenté les vices au comité
de législation.
518 LIVRE CINQUANTIEME.
Barère proposa de déporter à la Guyane les propagateurs
de nouvelles fausses. CoUot trouva la mesure trop douce, et de-
manda leur extermination. L'AssemLlée dans sa faiblesse n'osa
rien décider, et renvoya la question au comité de législation.
XIV. — Dunkerque, assiégée par le duc d'York, opposait
une résistance vigoureuse. Carnot avait fait un plan qui consis-
tait à tenir cinquante mille hommes assez à portée les uns des
autres pour les masser sur un point à un moment donné, et
accabler ainsi une des divisions de l'ennemi. Houcbard , qui
commandait en chef l'armée du Nord, n'exécuta ce plan qu'à
moitié ; il ne réunit qu'une partie de ses forces et dut livrer
trois combats consécutifs, les 6, 7 et 8 septembre. Le dernier,
celui d'Hondschoote, fut décisif, et oljligea le duc d'York à
lever le siège, Te succès produisit d'autant plus d'effet que
c'était le premier obtenu cette année. Mais l'effet ne dura
guère. Car à peine avait-on sauvé Dunkerque, qu'on perdit le
Quesnoy, où les Autrichiens entrèrent le 11.
Houcbard lui-même ne profita pas de sa victoire. Comme il
marchait sur Courtrav, il fut surpris par la division autrichienne
de Beaulieu. Ses soldats saisis de panique s'enfuirent, et ne
s'arrêtèrent dans leur déroute que sous le canon de Lille.
On ne fut pas plus heureux sur les lignes de la Saar et de la
Lauter, défendues par les armées de la Moselle et du Rhin.
Comme les Autrichiens avaient occupé le poste important de
Bodenthal, sur le revers de la chaîne des Vosges, les repré-
sentants obligèrent les généraux à sortir du camp de Hornbach
pour enlever Pirmasens, le point le plus avancé de l'armée
prussienne. C'était une aventure très-risquée. Les généraux y
marchèrent à leur corps défendant. On y perdit quatre mille
hommes et vingt-deux canons (le 14 septembre).
A l'intérieur, pendant que le siège de Lyon marchait lente-
ment, la guerre de Vendée continuait de présenter le tableau
d'un affreux désordre. Les généraux de l'armée, Canclaux,
Bevsser, étaient en lutte ouverte avec Rossignol, Ronsin et les
autres Jacobins improvisés généraux. Ces derniers, soutenus
par le comité de salut public à titre de révolutionnaires force-
nés, étaient aussi ineptes que cruels. Rossignol était toujours
ivre. Les commissaires de la Convention le destituèrent; le co-
mité de salut public le fit réintégrer par la Convention, qui
dans cette circonstance sacrifia ses commissaires.
[sEPTEMijr.E 1793] GUERRE DE VENDEE. 519
Les représentants en mission avaient du moins un avantage.
Ils étaient sur les lieux, et malgré leurs préjugés ou leur esprit
faux, ils pouvaient juger par eux-mêmes de l'impéritie des gé-
néraux jacobins, comme des infamies et des horreurs que com-
mettaient les volontaires. Ils sentaient bien que les troupes ré-
gulières faisaient tout. Aussi décidèrent-ils, dans un conseil de
guerre tenu à Saumur le 2 septembre, que les Mayençais con-
duits par Kléber et Dubayet iraient à Nantes, y seraient placés
sous les ordres de Caudaux, et s'avanceraient au cœur de la
Vendée, tandis que d'autres colonnes, partant pour Saumur,
Angers, Luçon et la Rochelle, viendraient les rejoindre. Les
Vendéens ne laissèrent pas aux républicains le temps d'exécu-
ter ce plan Placés comme dans un centre d'où il leur était
facile de se porter partout, ils s'opposèrent aux colonnes secon-
daires et en arrêtèrent la marche. La colonne principale, celle
des Mayençais, avança en s'emparant de Glisson et de Montaigu ;
mais arrivée là, elle apprit que l'état-major de Saumur avait
donné aux autres l'ordre de se replier, en sorte que Canclaux
dut rentrer à Nantes. Une seule colonne, celle de Santerre,
s'était avancée à Vihiers par un faux mouvement sur Tordre
de Rossignol. Santerre, se trouvant en face des Vendéens dans
le village de Coron, voulut se retirer. Ronsin l'en empêcha, et
sa division, composée en grande partie de volontaires pari-
siens, fut mise en pleine déroute (18 septembre).
Des officiers comme Menou jugeaient que le parti le plus
simple était de former un cordon autour des Vendéens et de
les enfermer chez eux. Mais les révolutionnaires s'étaient habi-
tués à une guerre dont ils se faisaient un argument pour
appuyer leurs motions. Danton disait à Thibaudeau : « Nous
sommes trop heureux que les aristocrates aient pris les armes.
Ils nous font beau jeu. »
Cependant les revers introduisaient dans le comité de salut
public d'inévitables divisions. Ses membres se querellaient sur
les choix et les destitutions des généraux. La même division
s'introduisait dans les autres comités. La domination de Robes-
pierre paraissait surtout intolérable.
D'un autre côté, Vincent, l'un des meneurs des Cordeliers,
fit signer une pétition pour qu'on réduisît les pouvoirs des re-
présentants en mission. D'autres se joignirent à lui et deman-
dèrent qu'on n'attendît pas la mise en activité de la constitu-
tion pour orpfaniiser le ministère tel qu'il devait être d'après
520 LIVRE CINQUANTIEME,
elle. Varlet protesta encore pour sa part contre le règlement
des assemblées de sections fixées à deux par semaine, et les
quarante sous par jour distribués aux assistants, disiribufion
qu'il déclarait contraire à l'égalité et attentatoire à la di/^nité
des sans-culottes. Robespierre souleva la Convention contre
ce parti désorganisateur en lui représentant que Vincent vou-
lait conduire seul les affaires de la guerre et disposer des
places d'officiers sans contrôle , et que Varlet conspirait pour
renverser le gouvernement.
La destitution de Houcliard, précédée de celle de Keller-
mann et suivie de celle des généraux des armées de la Moselle
et du Rhin, que devaient remplacer Jourdan , Delmas et
Moreau , fut , le 24 septembre , l'occasion d'attaques très-vives
contre le ministre Boucholfe, accusé d'omnipotence et d'arbi-
traire. La Convention releva la tète un instant et parut vouloir
se séparer des Jacobins et des Cordeliers. Le 25, Thuriot, ami
de Danton, fit une sortie contre les intrigants et les désorgani-
sateui's, qui proposaient de folles mesures au sujet des sub-
sistances. Il venait de refuser d'être adjoint au comité de salut
public. Il passa dès lors pour le chef de ceux qu'on appela les
nouveaux modérés. Goupiileau , commissaire à l'armée de
Vendée, vint dénoncer Rossignol et faire le plus triste tableau
de l'étal de cette armée. Briez, naguère commissaire à Valen-
ciennes, en fit un non moins triste de Tétat de l'armée du ISord;
l'Assemblée voulut l'adjoindre au comité de salut public.
Barère, cbargé par le comité de donner des explications,
justifia les destitutions avec de grandes phrases, dit qu'on
avait voulu opérer par de fortes masses d'hommes; que les
généraux, Houchard surtout, s'y étaient peu prêtés. Il dit que
les officiers nobles étaient des traîtres commencés ; qu'il fallait
les frapper; qu'on était seulement obligé de s'y prendre habi-
lement. Il supplia la Convention, toujours maîtresse de dis-
cuter les nouveaux choix, de ne pas se séparer du comité de
salut public, comme le voulait un parti liberticide à t intérieur .
Robespierre posa carrément la question de confiance, et dit
que si le comité ne l'obtenait pas, il devrait se retirer. Seule-
ment il fit cette déclaration en menaçant ses adversaires, « les
serpents du Marais qui n'étaient pas encore écrasés. » Il atta-
qua personnellement Goupiileau et Briez ; il annonça qu'il dé-
voilerait les traîtres et le complot formé dans un club pour
avilir la Convention. Saint André ajouta que le gouvernement
[ocTûCRE 1793] CONVE>'TIONNELS DÉCRÉTÉS D'ACCUSATION. 521
avait besoin de secret ; il prétendit que les victoires obtenues
l'avaient été par les soldats, malgré les généraux; que le des-
potisme était nécessaire pour fonder la liberté. La question de
confiance une fois posée, la Convention se leva tout entière
et donna au comité un vote unanime. Elle sentait que si elle
eût voté autrement en face de l'ennemi et en face de la com-
mune, tout s'effondrait.
Robespierre comprit de son côté qu'il était perdu, s'il laissait
un moment, non pas de répit à ses ennemis, mais de réflexion
à ceux qui le soutenaient. Il alla le soir même aux Jacobins
épouvanter les conspirateurs qui recevaient l'or de Pitt, et flé-
trir l'intrigue qui chercbait à dissoudre la Montagne.
XV. — Le 29 septembre, la Convention fit un tarif pour
assurer l'exécution de la loi du maximum. Ce tarif aboutissait
à la suppression de tout le commerce étranger.
Le 1" octobre, Barère prononça un long discours, dont la
conclusion répétée souvent était : « Détruisez la Vendée, » La
Vendée détruite, tous les autres ennemis seraient écrasés. Il
annonça qu'on se bornerait à avoir désormais à la tète de
l'armée un seul clief assisté de quatre représentants, que ce
chef serait Lécbelle, jusque-là simple général de brigade, mis
à la place de Rossignol et de Canclaux; qu'il fallait que les
brigands fussent exterminés avant la fin du mois.
Le 3, Amar lut le rapport sur la mise en accusation des
vingt-deux députés exclus le 31 mai, et des membres de la
commission des Douze. Il fit d'abord décider qu'aucun repré-
sentant ne pourrait sortir ni de la salle ni des tribunes. Il passa
ensuite en revue tout ce que les accusés avaient dit ou fait de-
puis dix-huit mois, y signala autant de preuves d'une vaste
conspiration ourdie contre la république et conclut à traduire
devant le tribunal révolutionnaire quarante-cinq membres du
côté droit, car il ajoutait de nouveaux noms aux anciennes listes,
puis à en arrêter soixante-treize , ceux qui avaient signé une
protestation contre l'arrestation des vingt-deux, et qui « con-
spiraient depuis le 31 mai par leur silence » .
Aucun des accusés ne put se faire entendre. On leur ferma
la bouche en leur disant qu'ils répondraient devant le tribunal.
Quelques-uns signèrent une déclaration écrite qu'ils n'avaient
pas conspiré ; on ne laissa pas acliever la lecture de cette pièce.
Dans leur rage de proscription, plusieurs Montagnards dénon-
5^2 LIVRE CINQUANTIEME.
cèrent encore de nouveaux coupables. Les uns re'clamèrent la
mi.^e en accusation de d'Oiléans, oublié à Marseille, puis celle
de « la veuve Capet, la honte de l'humanité et de son sexe » .
Danton voulait que les soixante-treize fussent traduits devant
le tribunal aussi bien que les quarante-cinq. Robespierre observa
qu'on pouvait se contenter pour le moment de frapper les
chefs, et qu'on serait toujours à temps de mettre en accusation
ceux des soixante-treize contre lesquels s'élèveraient de nou-
velles charges. Il se donnait ainsi les honneurs de la modération.
Il félicita d'ailleurs l'Assemblée de l'héroïsme qu'elle montrait
en sacrifiant ses propres membres. Le décret demandé par
Amar fut voté par acclamation aux cris de : Vive la répu-
blique! Les députés incriminés vinrent d'eux-mêmes « se par-
quer, dit Dulaure, un des assistants, dans l'enceinte de la barre,
comme des agneaux destinés à la boucherie » .
Trois jours après, le G, un autre député, Gorsas , qui avait
été mis hors la loi, fut arrêté à Paris, jugé sommairement et
exécuté dans les vingt-quatre heures. Ce fut le premier con-
ventionnel dont la télé tomba sur Téchafaud.
Le 10, Saint-Just proposa, au nom du comité de salut public,
l'ajournement de la constitution et le maintien du gouverne-
ment révolutionnaire provisoire jusqu'à la paix. La républi-
que, disait-il, ne serait fondée que quand la volonté du souve-
rain comprimerait la minorité monarchique et régnerait sur
elle par droit de conquête. Il fallait punir non-seulement les
traîtres, mais les indifférents, et gouverner avec le fer. Un
gouvernement révolutionnaire pouvait seul exécuter des lois
révolutionnaires. Saint-Just ne s'en tenait pas là : il voulait
qu'on s'emparât de l'excédant des revenus des riches. Il disait
que trois milliards, volés par les accapareurs, j er mentaient dans
la république. Il fit décréter la création d'un tribunal pour
juger tous ceux qui avaient manié les deniers publics depuis la
révolution. Il fit décréter encore qu'on évaluerait la quantité
des subsistances existantes dans chaque département et chaque
district; que le superflu serait soumis aux réquisitions, et que
Paris serait approvisionné au l" mars suivant pour une année.
Quant aux armées, l'épuration des états-majors ne suffirait pas.
Elles n'avaient eu à leur tête jusque-là que des imbéciles et des
fripons. « Dans l'administration militaire, disait-il, tout le
monde vole et se méprise. Les fonctionnaires sont vingt mille
sots qui corrompent la république, qui la combattent, qui la
[ocTOBnE 1T93] SIEGE DE LYON. 523
saig^nent. L'art militaire de la monarchie ne convient plus.
Peu importent les combinaisons des généraux et des états-
majors, 11 faut procéder par la puissance des masses; c'est le
système impétueux (|ui doit triompher d'esclaves mercenaires,
automates sans passions. »
La Convention vota docilement et sans discussion rétablis-
sement du gouvernement révolutionnaire et les autres propo-
sitions de Saint-Just. Nécessité passagère, se disait-on, pour
arrêter l'anarchie.
L'armée révolutionnaire qui s'organisait fut mise sous les
ordres du fameux Ronsin. Tous les officiers furent choisis ou
agréés par les Jacobins, qui voulaient s'assurer de leur civisme.
XVL — En ce moment même, Lyon tombait aux mains des
commissaires dvi gouvernement.
Le siège avait été long, parce qu'on n'y avait employé
d'abord que cinq ou six mille soldats de ligne de l'armée des
Alpes, fortifiés de volontaires et de réquisitionnaires ; qu'il
avait fallu investir la ville entièrement et attendre des muni-
tions. Lyon avait d'ailleurs d'excellentes défenses, tant artifi-
cielles que naturelles, des soldats et des officiers exercés, trois
cents bouches à feu, et des habitants résolus à se défendre en dé-
sespérés tant que la Convention ne révoquerait pas ses décrets.
La vue des bombes qui incendièrent leurs principaux édifices
ne les fit pas céder. Ils n'arborèrent aucun autre drapeau que
celui de la république. Leur malheur fut de rester isolés,
raison commune qui fit échouer toutes les résistances contre
Paris. Une armée piémontaise marcha bien à leur secours,
mais se laissa arrêter par des forces inférieures à Conflans, au
point de jonction des vallées de la Savoie.
Le gouvernement dirigea sur Lyon la garnison de Valen-
ciennes, et mit en réquisition les paysans des départements voi-
sins, avec d'autant plus d'empressement qu'il craignait de voir
ces paysans, encouragés par l'exemple des Lyonnais, s'armer
aussi contre lui et faire dans le centre une nouvelle Vendée.
Couthon organisa en Auvergne des comités révolutionnaires, à
l'aide desquels il fil une levée extraordinaire. « Le tocsin, écri-
« vait-il , a sonné partout, la générale a battu, le peuple a été
(c appelé en masse. Ses ennemis sont enchaînés. Nous ferons
« tomber tous les rochers du Puv-de-Dôme sur les scélérats
« de Lyon. » Des milliers de paysans, arrivant par toutes les
Lîi LIVFE CINQUA>TIÈ:sIE.
routes, coupèrent les communications de la ville avec ses en-
virons. Les représentants en mission décrétèrent la création
d'un nouveau départemeni, celui de la Loire, qui serait déta-
ché de celui du Rhône. Le 2 octobre, après avoir chassé les
royalistes et les muscadins de Montbinson et de Saint-Etienne,
Couthon arriva avec les bandes de l'Auvergne aux portes de
Lyon.
Le siège était alors très-avancé, l'investissement achevé, les
principales redoutes enlevées. Doppet, successeur de Keller-
mann révoqué, venait d'occuper les hauteurs de Sainte-Foy. Il
ne restait à enlever que celles de Fourviere. Dubois-Crancé
voulait qu'on s'arrêtât, la ville devant capituler laute de vivres.
Couthon prétendit y entrer de vive force, sans accepter de ca-
pitulation. Il écrivit au comité de salut public de révoquer
Dubois-Crancé, et il adressa, le 7 octobre, les dernières som-
mations. Prolonger la résistance n'eût servi à rien. Précy et
son lieutenant A'irieu, réunissant quinze cents cavaliers et trois
cents des hommes les plus compromis, sortirent à leur télé par
le faubourg de Vaise. Mais tous les passages étaient gardés par
des détachements de l'armée assiégeante. Après une heure de
marche, Yirieu et les deux tiers des fugitifs avaient péri; le
reste tomba aux mains des vainqueurs. Précy se sauva avec
deux cents hommes qui , harcelés par les paysans, furent taillés
en pièces au mont de Popey, près de Tarare. Il échappa
presque seul au massacre et gagna la Suisse sous un dégui-
sement.
L'armée de la Con vention entra le 9 à Lyon , les représen-
tants en tète.
Couthon réintégra la municipalité , composée de Jacobins
évincés le 29 mai. Il créa une commission de justice populaire
pour punir tous ceux qui avaient trempé dans la rébellion , et
une commission militaire pour juger ceux qui avaient été pris
les armes à la main. Il écrivit à Pans qu'il y avait à Lyon trois
classes d'habitants : i" les riches coupables ; 2* les riches
égoïstes; 3" les ouvriers ignorants; qu'il fallait guillotiner les
premiers et détruire leurs maisons, faire contribuer les seconds
de toute leur fortune, dépayser les derniers et les remplacer
par une colonie républicaine.
Le 12, Barère fit décréter par la Convention que cinq re-
présentants du peuple seraient envoyés à Lyon pour y présider
aux exécutions militaires, aue la ville serait détruite, à l'exceo-
[octobre 1793J BATAILLES DE WAÏIGNIES ET DE GIIOLET. 325
tion des maisons du pauvre , des hôpitaux , des ateliers et ma-
nufactures, et que ses débris porteraient désormais le nom de
Commune affranchie. «Citoyens collègues, écrivit Couthon
aux membres du comité de salut public, la lecture de ce décret
nous a pénétrés d'admiration. De toutes les mesures grandes et
vigoureuses que la Convention vient de prendre, une seule
nous avait échappé, c'est celle de la destruction totale.....
Rassurez la Convention nationale. Ses principes sont les nôtres,
sa vigueur est dans nos âmes. Son décret sera exécuté à la
lettre. »
XVII. — Le comité de salut public donna pour successeur
à Houcbard Jourdan , qui avait eu la part principale à la vic-
toire d'Hondschoote. Jourdan fut élevé dans la même année
du rang de chef de bataillon à celui de général eu chef, et
cette fois la France n'eut pas à rp{jretter un choix improvisé.
D'ailleurs Carnot , qui exerça une sorte de dictature dans les
affaires de la guerre , organisa la défense de la frontière du
Nord en homme de génie.
Cobourg, maître du cours de l'Escaut depuis qu'il occupait
Condé et Valenciennes , avait pris le Quesnoy et assiégeait
Maubeuge, afin de s'établir sur la Sambre. Jourdan et Carnot
massèrent leurs troupes pour l'offensive, et livrèrent plusieurs
combats. Le village de Wattignies était le point faible des
Autrichiens. Jourdan l'eideva le 16 octobre. L'action fut
chaude et meurtrière. Cobourg, arrêté dans sa marche victo-
rieuse , ne songea plus qu'à prendre des quartiers d'hiver.
Cet avantage fut compensé sur le Rhin par la perte des
lignes de Wissembourg, que Wurmser parvint à tourner, et
qui furent tout à fait abandonnées les 13 et 14 octobre.
Dans la Yendée, le choix de Léchelle pour commander en
chef était déplorable. 11 n'avait d'autre titre que d'être patriote.
Sa nomination, apprise le 6 au camp des Mayençais , au mo-
ment même où l'on destituait Canclaux et Aubert Dubayet, y
causa presque un soulèvement. Les quatre représentants en
mission furent indignés; ils s'arrangèrent pour que Kléber lui
fût adjoint et dirigeât en réalité les opérations.
Les Vendéens, resserrés par les colonnes républicaines
entre Montaigu , Châtillon et la Loire, formaient une masse
énorme de cent mille têtes ; il n'y manquait que la division de
Charette, retirée sur le bord de l'Océan et dans l'île de Noir-
526 LIVRE CINQUANTIEME.
moutiers. Cette masse, qui comprenait une foule de femmeset
d'enfants, était embarrassée par son nombre même. Les répu-
blicains enlevèrent Chàtillon, qu'ils livrèrent au massacre et à
l'incendie, et engagèrent à Cliolet une bataille qui fut pour
eux une victoire complète. Les Vendéens se replièrent sur
Beaupréau. Lescure était blessé mortellement. D'Elbée, la
Rocbejacquelein , Bonchamp cessèrent de s'entendre. Bon-
champ conseilla de passer la Loire, de soulever la Bretagne,
ce qu'il jugeait facile, et d'aller chercher sur les côtes de la
Manche l'appui des Anglais ou des autres coalisés. Mais les
Vendéens répugnaient à s'éloigner de leur territoire; ils vou-
lurent livrer une seconde bataille avant de prendre un parti
presque désespéré. Ils se retournèrent et attaquèrent les bleus
le 18, entre Cbolet et Beaupréau. « Ils se battirent comme des
tigres, dit Kléber, et les nôtres comme des lions. » ISIais ils
furent encore mis en déroute, grâce aux ISIayençais, à la co-
lonne régulière A'enue de Luçon , au courage et au sang-froid
de Beaupuy et de Marceau. Ce dernier, jeune officier qui jus-
tifia un très-rapide avancement , commandait la colonne de
Luçon. D'Elbée et Bonchamp tombèrent frappés à mort. Bon-
champ donna en mourant l'ordre de rendre à la liberté quatre
mille prisonniers républicains que les Vendéens traînaient
après eux.
La Rocbejacquelein voulait tenir encore, regardant la cause
comme perdue si Ton passait la Loire. Les autres chefs exigèrent
ce passage, et une foule ou plutôt une cohue de quatre-vingt
mille personnes alla chercher dans l'Anjou la ruine ou la mort.
XVIII. — La loi des suspects s'exécutait à Paris. Au mois
d'octobre, les prisons comptaient plus de trois mille détenus.
Comme elles ne suffisaient pas , on fut obligé de louer des
maisons exprès. Chaumette, non content de la loi, déjà fort
élastique, du 17 septembre, étendait encore les catégories pos-
sibles. Il y comprenait les hommes qui parlaient des malbeurs
de la république, qui s'apitovaient sur le sort du peuple, qui
relevaient \e6 fautes légères des patriotes, qui affectaient l'aus-
térité pour paraître républicams, qui plaignaient les fermiers,
qui fréquentaient les modérés, qui montraient de fausses
craintes sur la durée de la constitution, ceux qui sans être en-
nemis de la liberté , n'avaient rien fait pour elle , etc. — Bref,
on fut suspect d'être suspect.
[octobre 1793] SUPPLICE DE MARIE- ANTOINETTE. 527
Avec un pareil système , tout ce qui restait cle la haute so-
ciété de Paris s'entassa successivement dans les prisons ou les
maisons communes. Chaque prisonnier devait se tenir prêt à
faire le sacrifice de sa fortune ou de sa vie. Cet entassement
eut du moins un effet, peu prévu par ceux qui l'avaient or-
donné. Les liens sociaux, brisés depuis bien des mois, se re-
nouèrent forcément dans le péril commun. Les prisons de la
Terreur préparèrent le réveil de l'opinion publir|ue.
En attendant, le nombre des exécutions capitales s'au.'^menta
dans la même proportion que celui des détenus. Le chiffre de
ces exécutions, à Paris seulement, avait été de quarante et un
en neuf mois (du 27 août 1792 au 31 mai 1793). En cinq mois,
du 31 mai au 31 octobre, il s'éleva à quatre-vingt-dix-huit '. 11
subit dans la seconde quinzaine d'octobre une progression
effrayante qui continua les mois suivants. Le gouveiiiement
révolntionnaire une fois proclamé , il ne fut plus question de
faire justice de conspirateurs, mais de se venger de ses enne-
mis et de les exterminer. La délation fut encouragée partout,
jusque dans les prisons , et ce mal fut le plus grand de tous.
Les actes d'accusation se bornèrent à énumérer les raisons ou
les prétextes delà vengeance nationale. Les interrogatoires, les
réquisitions ne furent plus que des formalités. Les juges se hâ-
taient. Si un grief était allégué par un témoin, on se conten-
tait d'un semblant de preuve; si la lumière ne se faisait pas, on
passait outre. Tout accusé était condamné d'avance.
Marie-Antoinette s'était vu d'abord enlever son fils; on
croyait par cette séparation déconcerter les complots. On la
conduisit à la Conciergerie, route obligée de l'échafaud. Elle y
passa deux mois dans une cellule misérable, réduite au plus
grand dénûment , l'ignoble Hébert exigeant que les membres
de la famille royale ne fussent pas traités dans les prisons au-
trement que les sans-culottes. La reine savait son sort; elle y
était préparée. Elle subit cette nouvelle captivité avec une ré-
signation fière et un courage que rien n'ébranla.
Elle fut traînée au tribunal révolutionnaire le 14 octobre.
Billaud avait dit qu'on ne pouvait absoudre une femme qui
avait fait couler le sang de plusieurs milliers de Français.
L'acte d'accusation la compara aux Messaline, aux Frédégoude,
aux Médicis. Elle avait dilapidé le trésor, envoyé des millions
à l'ennemi , enlevé les correspondances , conspiré avec Bailly
• Ce sont les chiffres donnéis par Ruchez et Boux, t. XXIX, p. 252.
528 LIVRE CINQUANTIEME.
et la Fayette, enivre' les Suisses, affamé le peuple. On l'accu-
sait même , sur la foi crHébert, d'avoir exercé sur son fils fies
actes d'une corruption révoltante. «J'en appelle, dit-elle, à
toutes les mères. » L'interrogatoire fut une dérision. Les té-
moins, tirés eux-mêmes des prisons, étaient des victimes qui
attendaient leur tour.
Le 16 de grand matin, après trente heures de séance, les
jurés prononcèrent la condamnation à l'unanimité. Froide,
noLle et dédaigneuse pendant les débats, la reine écouta l'arrêt
sans pâlir. Quelques heures après elle montait sur la fatale
charrette, vêtue de blanc, immobile et les mains liées. Un
prêtre constitutionnel l'accompagnait. Elle refusa de lui par-
ler. Sa tête tomba sur la place de la Révolution, au lieu même
où Louis XYl avait été guillotiné.
La république à la vengeance ajouta l'insulte. Marie-Antoi-
netta fut martyrisée, dit Barante, comme reine, comme femme,
comme mère, et le moindre de ses supplices fut Téchafaud. Sa
mort, plus odieuse encore que celle du roi, n'était pas seule-
ment un défi à la justice, un défi au passé, un défi à l'Europe;
c'était un défi aux sentiments de toute société civilisée. Aussi
l'auréole dont la reine fut entourée pour ses malheurs et son
supplice est elle devenue comme un voile sacré, qu'on ne sou-
lève aujourdluii qu'avec hésitation et respect pour signaler la
part que son inexpérience et son manque de jugement politi-
que eurent aux dernières fautes de la royauté.
L'histoire de la révolution est comme l'enfer de Dante. A
mesure qu'on avance, on croit toucher aux limites de l'hor-
reur, et chaque fois un nouveau cercle s'ouvre avec de nou-
veaux crimes; car les crimes s'enchaînent par une logique
inflexible. Les peuples une fois jetés sur la pente de l'abîme y
roulent fatalement, jusqu'à ce qu'un effort vigoureux les en
arrache.
L'assistance avait été respectueuse pendant le procès. Elle
avait gardé le silence devant ce contraste inouï de l'éclat qui
entourait naguère la plus brillante des reines et du malheur
d'une prisonnière tirée maintenant d'un cachot pour être livrée
à des juges qui n'étaient que des insulteurs publics. Le respect
se changea en émotion. Robespierre le sut et en frémit. Il avait
déjà compris qu'il ne pouvait laisser à la Convention une heure
de liberté ; il comprit ce jour-là que sa perte serait plus cer-
taine encore s'il laissait au peuple une minute de pitié.
]ocTofiRE i793] PROCES DES GIRONDINS. 529
XIX. — Le procès des Girondins fut entamé peu de jours
après, le 24 octobre.
L'acte d'accusation incrimina toute leur conduite, toutes
leurs paroles. On reprocha à Brissot des articles de journaux où
il avait critiqué les discours de Robespierre, à Vergniaud et à
Lacazedes lettres écrites contre Marat. L'accusation offrit cette
singularité que les Girondins eurent à se défendre d'avoir con-
spiré contre une constitution qui n'était pas faite et contre un
gouvernement qui n'existait pas encore.
Les accusés, au nombre de vingt-deux, n'avaient jamais aoi,
ni même voté de concert. Tous avaient lutté contre la Monta-
gne; c'était ce qu'on appelait conspirer contre la république une
et indivisible ; mais ils avaient lutté isolément, sans former un
parti discipliné, sans reconnaître de chefs ni s'astreindre à
un mot d'ordre, ce que l'histoire doit leur reprocher à bon
droit. Donc il eût fallu vingt-deux procès. On n'en fit qu'un,
pour aller plus vite , et pour livrer une fournée à la guillo-
tine.
Les seuls témoins appelés furent les dénonciateurs, Pache,
Hébert, Chaumelte, Chabot et Fabre. Thiers les a jugés d'un
seul mot : « Ils étaient faux et vils. » Pache déposa avec sa
bassesse ordinaire, tout en conservant quelque réserve. Ghau-
mette soutint que les prévenus avaient refusé des subsistances
au maire , et affamé Paris. Hébert exposa dans son langage
grossier qu'ils avaient constamment combattu la commune; il
leur reprocha plus justement d'avoir été, Brissot surtout, les
promoteurs de la guerre. Chabot les accabla de son bavardage
et de ses mensonges ; il n'eut pas honte d'attribuer les massa-
cres de septembre à Brissot et à Gensonné. Comme il était
alors sous le coup d'une accusation d'agiotage, il donna lieu
par son acharnement de croire qu'il voulait se réhabiliter aux
yeux des Jacobins. Fabre d'Eglantine poussa l'ignominie en-
core plus loin. Il impliqua Roland et ses amis dans le vol du
garde-meuble. Vergniaud déclara fièrement qu'il ne s'abaisse-
rait pas à répondre à une telle inculpation.
Le président du tribunal, Hermann, interrogea les accusés
sur leurs opinions, en convenant que les opinions étaient libres,
mais en déclarant que c'était le seul moyen de prouver la con-
spiration. Il leur reprocha de s'être opposés à ce qu'on fît une
constitution. Brissot répondit qu'il avait appuyé le projet de
Condorcet. Hermann vit dans cette réponse une preuve de fé-
VII. 34
530 LIVRE CINQUANTIEME.
déralisme, par la raison que le projet de Condorcet était cal-
qué sur la constitution des Etats-Unis et fédéraliste.
C'est un fait curieux à signaler que l'antipathie des républi-
cains français pour les idées américaines. Robespierre soutenait
que les États-Unis marchaient à la monarchie par le système
fédéral. Il est vrai que les Américains, après avoir applaudi
aux débuts de notre révolution , en jugeaient sévèrement les
tendances, et s'étonnaient de la manie de trop gouverner, qui
était celle de tous ses chefs '.
Un des vingt-deux , Boileau , eut peur. Il déclara qu'il s'é-
tait trompé et qu'il voulait être franc Montagnard. Les autres
furent plus courageux, mais firent des réponses décousues,
comme les questions qu'on leur adressait. Chacun déclinait la
responsabilité des actes auxquels il n'avait pris aucune part
personnelle. Mieux eût valu assurément une défense franche ,
énergique, une défense politique, qui eût eu la portée d'un
manifeste; mais on ne laissa aucun des accusés faire de plai-
doyer, on ne leur donna pas d'avocats qui eussent pu en faire.
Hébert s'était plaint qu'on eût nommé à la reine un défenseur
d'office, Chauveau-Lagarde. Vergniaud fut le seul qui eut quel-
ques réponses et quelques sorties éloquentes; il rappela ce que
lui et ses coaccusés avaient fait pour la liberté. Il ne put aller au
delà, en présence déjuges iniques, de jurés qui lui adressaient
des questions stupides, d'un public d'hommes et de femmes aux
gages des Jacobins, personnel ambulant que ces derniers pro-
menaient du palais de justice aux tribunes de la Convention et
de la commune. Pourtant l'attitude des accusés, les uns froids,
les autres dédaigneux, quelques-uns insouciants, leurs figures
imposantes, l'élévation de leur langage, leurs manières, qui
étaient celles d'hommes supérieurs , l'éclat de leurs talents ou
de leur génie, leur jeunesse enfin si pleine d'espérances, exci-
tèrent des mouvements d'intérêt mal dissimulés au sein de cet
auditoire nombreux et mêlé dans lequel s'étaient glissés des
amis secrets , des curieux attirés par la grandeur triste du spec-
tacle, même des révolutionnaires comme Camille Desmoulins,
inquiet et prêta s'attendrir. Hébert, Robespierre s'en émurent.
Ils craignirent que les accusés ne cherchassent à prolonger le
débat. Ils redoutaient leur éloquence, surtout celle de Ver-
gniaud. Supposer qu'ils pussent être absous , c'était supposer
que le 31 mai et le 2 juin étaient des crimes.
* C'est l'opinion de Jefferson. Lettre à Madison, du 28 août Î789.
[octobre 1793] SUPPLICE DES GIRONDINS. 531
Hébert alla le 27 aux Jacobins se plaindre de Vastuce et de la
perfidie des accusés , qui cherchaient à séduire un jury et van
auditoire simples et sans défense contre leurs talents. Il de-
manda l'arrestation des journalistes qui rendaient compte des
débats , à cause de leur partialité contre -rév o lutionnaire , et il
fit envoyer à l'audience cinq Jacobins choisis, chargés de faire
un compte rendu exprès. Le 29, Audoin, gendre de Pache ,
vint à la Convention au nom du club se plaindre que le tribu-
nal fût encore assujetti à des formes qui compromettaient la
liberté'. Il dit : «Vous avez le maximum de l'opinion, frappez. »
Robespierre fit rendre sur-le-champ un décret portant qu'après
trois jours de débat les jurés pourraient se déclarer suffisam-
ment éclairés. Billaud ajouta : « Dans une conspiration que
toute la nation atteste , qu'est-il besoin de témoins ? » Et pour
mieux rompre avec toutes les formes habituelles de la justice,
il fit changer le nom de tribunal extraordinaii^e en celui de
tribunal révolutionnaire.
Les jurés voulurent poursuivre le débat quelques heures
encore après le décret qui les autorisait à le fermer; puis ils
votèrent la mort à l'unanimité. Une longue agitation suivit la
lecture de l'arrêt. Les condamnés s'écrièrent : « Nous sommes
innocents. » Lasource dit : <» Je meurs le jour où le peuple u
perdu la raison. Vous mourrez à votre tour quand il la retrou-
vera. » Valazé se frappa au cœur avec un poignard; il expira
sous le coup , et le tribunal décida que son corps serait porté
sur la même charrette que les autres. En sortant , les vingt et
un entonnèrent avec variante la strophe de la Marseillaise :
Contre nous de la tyrannie,
Le couteau sanglant est levé.
Ils passèrent la nuit réunis dans une salle de la Conciergerie,
qui servait de dortoir à quatorze d'entre eux. Ils y prirent en
commun un dernier repas ; ils s'affermissaient les uns les autres,
et chantaient des refrains patriotiques. Quelques-uns parlaient
de la mort et de l'autre vie. Fauchet lisait son bréviaire. Un
prêtre tut introduit, et plusieurs se confessèrent. Vergniaud
exprima des regrets éloquents sur la cause perdue de la liberté.
Ducos conserva sa gaieté jusqu'au dernier instant. Le lende-
main, 31 octobre, ils furent conduits ensemble à l'échafaud ,
et descendirent des charrettes en criant : Vive la république!
Sillery passa courageusement le premier. Vergniaud ferma la
3'*.
532 LIVRE CINQUANTIEME.
la marche, En vingt-huit minutes les vingtet unetétestomhèrent.
Paris assista froidement à ce spectacle , comme il avait fait
à tous les autres. Le peuple croyait, ou du moins entendait ré-
péter que les Girondins et leurs amis étaient les auteurs de la
disette et de la cherté. Un sentiment unique, la Terreur, gla-
çait les âmes. Les voix étaient muettes, les pensées mêmes en-
chaînées. D'ailleurs une indifférence stupide régnait. Aucun
parti, aucune opinion n'intéressaient plus. Il semblait que Té-
chafaud fût la fin dernière de la révolution et de tout ce qui y
avait touché. On s'inclinait devant cette nouvelle fatalité. Té-
moin de ce calme étonnant, les auteurs du supplice des Giron-
dins se crurent tout permis. Ils avaient la mesure delà patience
française.
XX. — A partir de ce jour, Téchafaud se dresse aux avant-
scènes de l'histoire. Pour le peuple révolutionnaire, il deviendra
une sorte d'idole. Ce sera la sainte guillotine. Les victimes s'y
pressent, connues ou ignorées. Grands seigneurs, paysans,
prêtres, soldats, femmes , ouvriers, se groupent sur la même
charrette. Telle est l'égalité établie par les sans-culottes. L'his-
toire ne peut la respecter; elle est obligée de s'arrêter à quel-
ques noms.
Le 3 octobre, à la terrible séance des arrestations, Billaud-
Varennes s'était étonné qu'on eût oublié le duc d'Orléans. Le
duc était depuis plusieurs mois détenu à Marseille. Il fut ra-
mené à Paris et traduit devant le tribunal révolutionnaire avec
le député Coustard, son ancien aide de camp. Il avait joué dans
la révolution un rôle absurde. On a dit qu'on y avait vu son
nom partout , sa personne nulle part. On a dit encore qu'il
avait été le dernier à être de son propre parti. Ce parti était
l'œuvre d'ambitieux subalternes, s'imaginant que le rôle et la
fortune d'un prince consistaient à s'évertuer autour de tous les
complots. Il avait, lui, tout autorisé, tout laissé faire; puis,
trop engagé pour reculer, il s'était précipité dans le goutfre ,
la tête en avant. Prince du sang, il s'était fait Jacobin, et
n'avait gagné à ce double titre incompatible que d'acquérir
des ennemis partout.
Les Girondins lui avaient reproché son alliance avec la Mon-
tagne ; le tribunal révolutionnaire l'accusa d'avoir conspiré avec
la Gironde. 11 répondit aux juges : « Vous ne me croyez pas
coupable des crimes dont vous me déclarez convamcu. » Il lut
[novembre ÎT93] LA GUILLOTINE. 533
moins heureux lorsque interpellé d'expliquer son vote sur la
mort de Louis XVI, il déclara qu il avait voté en son âme et
conscience. Il voulut être assisté d'un prêtre, et mourut avec
impassibilité, le 6 novembre.
Madame Roland vint ensuite. Elle ne faiblit pas; elle s'éleva
au contraire devant l'échafaud, qu'elle prévoyait depuis long-
temps. Elle se montra dans la prison ferme, absolue dans ses
idées, mais douce et sympathique à ceux qui l'entourèrent. Le
malheur avait diminué l'emphase qui gâtait ses sentiments. En
tombant des grandeurs , elle fut plus humaine que lorsqu'elle
y était montée. Elle eut la dignité et la simplicité d'une reine
déchue ; les aristocrates détenus avec elle l'admirèrent. « Ce
qu'elle avait, dit Barante, de composé et de compassé dans
l'esprit et la conversation , devint vrai et naturel dans une si-
tuation si solennelle; les vertus qu'elle avait voulu avoir, elle
les eut. » Tous les personnages de la révolution grandissaient
dans la mort. Madame Roland voulut protester au tribunal. Sa
voix fut étouffée par les cris : .4 bas les traîtres ! Vive la répu-
blique ! En présence de l'échafaud, elle dit, on l'a du moins
rapporté : « O liberté , que de crimes se commettent en ton
nom! » (10 novembre.)
Le 16, ce fut le tour de Bailly. Arrêté à Melun au mois de
septembre , il avait paru comme témoin dans le procès de la
reine, et il avait pu juger du sort qu'on lui réservait. Son crime
était la journée du Champ de Mars, dont la république voulait
tirer vengeance. Le tribunal décida qu'il serait guillotiné au
lieu même où s'était élevé l'autel de la patrie, et que le dra-
peau rouge serait brûlé sous ses yeux. Le peuple qui suivait la
charrette exigea que l'instrument de mort fût transporté dans
un fossé près de la Seine , et comme il fut long à dresser,
Bailly attendit trois heures tremblant de froid, sous une pluie
de novembre, au milieu des insultes et des avanies.
Manuel et le général Brunet l'avaient précédé, le 15. Manuel
était suspect depuis le procès de Louis XVI ; il ne mit pourtant
pas dans ses regrets assez de franchise et de netteté pour ra-
cheter l'infamie de sa conduite antérieure. En outre, il trem-
bla devant l'échafaud. Brunet fut guillotiné pour avoir hésité
à marcher contre Toulon avec l'armée d'Italie. D'autres géné-
raux, Houchard , Lamarlière, eurent la tète tranchée. Hou-
chard s'indigna en s'entendant traiter de lâche en plein tri-
bunal.
534 LIVRE CINQUANTIEME.
Barnave et Duport du Tertre vinrent le 29 novembre. Bar-
nave avait pu fuir; il s'y était refusé. Il se défendit avec beau-
coup de noblesse , et fit sur son banc d'accusé une profession
de foi constitutionnelle que le public admira. Kersaint et Piabaut
Saint-Etientie périrent le 5 décembre , convaincus tous deux
d'avoir avili la représentation nationale. Madame Dubarrv, ac-
cusée d'avoir envoyé de l'argent aux émigrés, mourut sans cou-
rage, le 17. Puis ce fut le tour de Lebrun, le 27, deDietrich,
maire de Strasbourg, le 28. Un journaliste, Girey Dupré, col-
laborateur et ami de Brissot , n'avait que vingt-cinq ans. Avant
Je monter à l'écbafaud il composa le chant célèbre : « Mourir
pour la pairie, c'est le sort le plus doux, le plus digne d'envie! »
D'autres se tuèrent. Roland, qui se cachait depuis plusieurs
Taois, ne put survivre à sa femme. On le trouva près de Rouen,
étendu sans vie au coin d'un bois; il s'était percé le cœur d'une
canne à dard. Clavière se suicida à la Conciergerie. Sa femme
et celle de Rabaut se donnèrent la mort de leurs propres mains.
Ainsi la faux de la révolution tranchait les tètes les plus éle-
vées. Dans cette terrible année 93, les Français prouvèrent au
moins, comme on l'a remarqué, qu'ils savaient combattre et
qu'ils savaient mourir. Paris offrait le tableau contradictoire
des scènes les plus différentes , le sang qui rougissait la place
de la Révolution, de lâches délations dans les prisons et ailleurs,
des sacrifices et des dévouements généreux, obscurs par leur
nature même , et que l'histoire ne peut dès lors enregistrer,
enfin les spectacles et l'Opéra remplis comme dans les temps
ordinaires.
XXI. — Les provinces n'étaient pas plus épargnées que
Paris. Laplanche, prêtre défroqué, commissaire dans quelques
départements du centre, rendait aux Jacobins compte de sa
mission en ces termes : « Partout j'ai mis la Terreur à l'ordre
du jour ; partout j'ai imposé des contributions sur les riches et
sur les aristocrates. Orléans m'a fourni cinquante mille livres,
et deux jours m'ont suffi à Bourges pour une levée de deux
millions.. . Partout j'ai fait fondre des cloches et réuni plusieurs
paroisses. J'ai destitué tous les fédéralistes, renfermé les gens
suspects, mis les sans-culottes en force... Partout j'ai fait marier
les prêtres. Partout j'ai électrisé les cœurs et les esprits. J'ai
organisé des manufactures d'armes, visité les ateliers, les hôpi-
taux, les prisons. J'ai fait partir plusieurs bataillons de la levée
[1793] LA TERREUR A LYON ET DANS LES DÉPARTEMENTS. o35
en masse. J'ai passé en revue quantité de gardes nationales
pour les républicaniser, et j'ai fait guillotiner plusieurs roya-
listes. » Fouché, ancien oratorien, commettait les mêmes ex-
ploits à Nevers et à Moulins; André Dumont dans la Somme.
Tous les commissaires tenaient plus ou moins la même con-
duite et le même langage. C'est ce qu'ils appelaient faire
assaut d'énergie.
Mais nulle part la Terreur ne fit plus de ruines qu'à Lyon.
Couthon, en exécution des décrets de la Convention, rasa le châ-
teau de Pierre-Scize et une partie des murailles extérieures. Il
leva ensuite six millions par réquisitions forcées pour démolir
l'intérieur de la ville, et il enrôla les ouvriers sans travail, alors
très-nombreux, dans un atelier national de démolisseurs. Il se
fit porter en litière sur la place Bellecour, où il frappa d'un
marteau d'or les façades condamnées. Les plus belles maisons
tombèrent. La destruction paraissant trop lente, les représen-
tants imaginèrent de faire jouer la mine, et la malheureuse
ville, naguère sillonnée par les incendies d'un bombardement,
se couvrit encore de la poussière de ses décombres.
La guillotine fut installée aux Terreaux, et l'apothéose de
Chalier célébrée par une fête. Couthon fut remplacé le 7 no-
vembre par Collot-d'Herbois et Fouché. Sa retraite, qui l'eût
cru? fut un malheur pour les Lyonnais. Car il avait contenu
les Jacobins et obtenu une apparence d'ordre. Ses successeurs
déchaînèrent les vengeances. Fort différents de caractère,
Collot, envieux et impitoyable avec l'audace d'un mauvais
comédien, Fouché, sceptique et rusé avec les sentiments et
les vices d'un homme qui avait quitté les ordres, ils parurent
tous les deux animés d'une haine commune contre une société
en dehors de laquelle ils avaient vécu. On leur envoya de
Paris, pour les assister, une Commission de surveillance, choi-
sie par les Jacobins, et un détachement de l'armée révolution-
naire, sous les ordres de Ronsin, sans préjudice des armées
révolutionnaires spéciales qui furent créées dans le Rhône et
les départements voisins.
On entassa dans les prisons de Lyon les riches, les nobles,
les prêtres réfractaires et les hommesde toute classe soupçonnés
d'avoir pris part à la défense. Malgré les dévouements ingé-
nieux qui se multiplièrent pour sauver les victimes, peu d'entre
elles purent échapper. Le tribunal se contenta de constater
l'identité des accusés, qui étaient hors la loi pour le seul lait
536 LIVRE CINQnANTIÈME.
d'avoir combattu. Cependant la fjuillotine et les fnsillndes ordi-
naire? marchaient trop lentement an ^ré des révointionnaires.
L'ex-comédien d'Orfeuille, président de la commission de jus-
tice, imagina de former des bandes de condamnés liés ensemble,
et de faire tirer dessus par des canons charf;és à mitraille. Vne.
première bande de soixante-quatre victimes fut exécutée de
cette manière, le 4 décembre, dans la plaine des Brotteaux ; la
décharç-e de l'artillerie n en ayant couché par terre qu'une moi-
tié, on fît achever les autres par des soldats de l'armée révolu-
tionnaire. Deux nouvelles bandes suivirent, l'une de deux cent
neuf victimes, l'autre de soixante-huit. Les habitants étouffè-
rent un cri dhorreur. Collet s'indigna d'une sensibilité qu'il
fallait réser^'er pour les martyrs de la liberté. « Les patriotes ,
dit-il , sont nos frères, les aristocrates ne le seront jamais. »
Lesproclamationsqu'ilsignaitavecFouchéannonçaientqu'ils
forgeaient la foudre. «La liberté ou la mort, réfléchissez etchoi-
sissez. » Elles opposaient les pauvres aux riches, et excitaient
les convoitises populaires par ces déclarations telles que celles-
ci : « Le superfiU est une violation des droits du peuple. »
Collot soumettait même à Couthon l'idée de licencier la popu-
lation lyonnaise , et de !a réduire à vingt-cinq mille âmes au
plus. Le 20 décembre, une céputationde courageux habitants
se rendit à Paris pour demander à la Convention qu'elle mît un
terme à ces horreurs. «Ne détruisez point, disait l'orateur,
mais recréez. >: Collot fut obligé de se défendre. Il le fit avec
son audace habituelle. Les Jacobins prirent chaudement son
parti, et la Convention approuva. Les Jacobins étaient exaspé-
rés contre les Lyonnais , à cause de leur mauvais esprit. Ils
sentaient que Timmense majorité de la population ne les su-
bissait que par l'effet de la terreur, et que s'ils reculaient, c'en
serait fait d'eux: ils ne recevraient point de quartier.
Marseille vit aussi torr.ber des têtes. Les commissaires de la
Convention écrivaient que c'était une ville à jamais incurable,
à moins d'une déportation ces habitants et d'une transfusion
d'hommes du Nord. Ils vengèrent à la démolir et l'appelèrent
un instant ^'ille sans nom. Mais cette dernière désignation ne
prévalut pas.
A Bordeaux , les représentants Ysabeau et Tallien entrèrent
le 21 octobre avec un corps révolutionnaire de deux mille
hommes qu'ils avaient formé à La Réole ; ils désarmèrent la
garde nationale pour armer les sans-culottes, puis établirent la
[tovembre 17931 LES VENDEENS AU NORD DE LA LOIRE. 537
taxe sur les riches, le tribunal révolutionnaire et la guillotine.
Us écrivirent à la Convention : « L'or va à la monnaie, les fu-
sils aux volontaires, et les fédéralistes à la guillotine. » Ils eu-
rent ridée d'effacer le nom de Gironde et voulurent donner au
département celui du Bec-d'Ambès.
XXII. — Les Vendéens, battus à Cholet et chassés de leur
pays, avaient passé la Loire à Saint-Florent, au nombre de
quatre-vingt mille personnes. Ils se dirigèrent vers le Nord,
dans la pensée d'atteindre le Gotentin, de fermer la presqu'île
et de s'y défendre en communiquant avec l'étranger, c'est-à-
dire avec l'Angleterre.
Si l'armée républicaine n'eût pas été elle-même dans un état
déplorable, elles les eût dissipés facilement. Mais elle manquait
de tout, même de vivres et de souliers. Kléber éprouva donc
une certaine peine à organiser un corps pour les poursuivre.
Enfin il les joignit le 26 octobre à Laval, et engagea le coml)at.
Il fut complètement défait, par la faute de Léchelle qui refusa
d'écouter ses avis, et il dut rétrograder jusqu'à Angers. Les
Mayençais, se croyant sacrifiés, criaient : «A bas Léchelle!
Vive Dubayet! » Ils menaçaient d'en venir aux prises avec les
bataillons de volontaires qui avaient lâché pied. Les représen-
tants suspendirent Léchelle et offrirent à Kléber le commande-
ment en chef. Il le refusa de peur de se commettre avec le co-
mité de salut public, et le fit donner nominalement au général
Chalbos II accorda du repos à ses troupes, les équipa et en
refondit les différents bataillons.
Les Vendéens ne tirèrent aucun parti de leur victoire ines-
pérée. Le jeune Henri de la Rochejacquelein, qui les comman-
dait en chef avec Stofflet pour second , était contrarié par un
conseil où chacun voulait être maître , où des prêtres mêmes,
comme le célèbre abbé Bernier, prétendaient faire valoir leur
avis. On perdit du temps à se demander si l'on continuerait de
marcher vers la Normandie ou si Ton n'entrerait pas en Bre-
tagne, où l'on était sûr de trouver de l'appui. Comme l'essen-
tiel était d'occuper une place force, on finit par se diriger sur
Granville. La principale division arriva le 14 novembre aux
portes de cette ville, enleva de vive force un faubourg, et fit
une tentative désespérée pour pénétrer dans les murs. L'attaque
échoua. Le découragement se mit dans les rangs , et les con-
seils redevinrent plus incertains que jamais.
5C8 LIVRE GINQUANTIEMEi
Kléber, ayant, marché d'Angers à Rennes où il rallia les ; x
à sept mille hommes qu'on appelait l'armée de Brest, eut l'idée
d'enfermer les Vendéens entre Pontorson et Dinan pour les dé-
truire. Mais il fut mal secondé par les officiers qui servaient
sous ses ordres et mal obéi par les volontaires qui étaient en-
core en majorité dans quelques bataillons. Les Vendéens,
après plusieurs jours de combats heureux, s'ouvrirent un pas-
sage. Seulement les paysans , voulant à tout prix retourner
dans leur pays , obligèrent la Rochejacquelein à reprendre la
route d'Angers. Kléber accourut de Rennes assez à temps pour
les refouler loin de la Loire, qu'ils ne purent franchir.
Alors la déroute commença. Les infortunés Vendéens, sans
souliers, sans convois, ne trouvant plus de vivres, se débandè-
rent et se dispersèrent sur toutes les routes; beaucoup cher-
chaient à se cacher et jetaient leurs armes. Les vieillards , les
femmes, les enfants périssaient, accablés par les marches et la
rigueur de la saison. Un des corps principaux se réfugia, par
la route de la Flèche , au Mans où il espérait trouver de l'ap-
pui. Il y fut poursuivi et détruit en partie le 12 décembre par
Marceau , à qui Kléber avait persuadé d'accepter le comman-
dement en chef. Ceux qui échappèrent s'enfuirent par Laval et
Savenay, cherchant à gagner le Morbihan. Ils furent envelop-
pés et taillés en pièces près de cette dernière ville. Les chefs
repassèrent la Loire presque seuls.
La guerre terminée fut suivie comme à Lyon de représailles
sanguinaires. On ne se contenta même pas de la guillotine et
des fusillades. Le proconsul Carrier, véritable bêle féroce,
entouré de sicaires et d'une compagnie de bandits qu'on appe-
lait la compagnie de Marat , imagina de se défaire des prison-
niers en les noyant au moyen de bateaux à soupape. Dans la
première de ces noyades (novembre), quatre-vmgts prêtres
réfractaires disparurent. Carrier écrivit à la Convention que la
sentence de mort avait été exécutée verticalement. Le 14 dé-
cembre il en ordonna une seconde qui comprit cent trente-huit
victimes, et il écrivit à la Convention : «Quel torrent révolu-
tionnaire que la Loire ! » La Convention applaudit.
XXIII. Chaumette continuait de diriger le conseil gêné
rai de la commune , et v procédait à des épurations pour en
rester maître. Tout membre était tenu de faire sa propre con-
fession ; lui, Chaumette, faisait publiquement la sienne, disait
[novembuk 1793] CHAUMETTE. 5S9
à chacun ses vérités , et tançait ceux qui s'étaient exposés aux
reproches de modérantisme.
Il ne cessait non plus de réclamer contre les accapareurs et
les prêtres , et il dictait à la commune des décrets devant les-
quels la Convention eût peut-être reculé.
La loi sur le maximum ne produisait pas les effets voulus ; elle
ne pouvait s'exécuter qu'à coups de nouveaux décrets, de plus
en plus tyranniques. On était allé jusqu'à déclarer suspect et en-
fermer comme tel tout marchand qui laissait languir son com-
merce. Pour relever le cours des assignats, il fallut proscrire la
plupart des payements en argent et déclarer que l'argent enfoui
serait confisqué. On crut détruire l'agiotage ; on détruisit les
transactions. Un moment le scellé fut mis chez les banquiers,
puis on y renonça, parce qu'on s'aperçut que le remède était
pire que le mal, Chaumette annonçait que si les marchands ne
faisaient pas mouvoir les fabriques et les manufactures, la ré-
publique s'en emparerait et mettrait en réquisition toutes les
matières premières; que par conséquent lorsqu'il n'y aurait
plus ni industrie ni commerce, l'Etat se ferait industriel et com-
merçant. Son langage était ignoble autant qu'absurde. Après
avoir cité Platon pour l'opposera l'Evangile, il disait : «Quand
» le peuple n'aura plus rien à manger, il mangera le riche.
» Peu nous importe que nos têtes tombent , pourvu que la
') postérité daigne ramasser nos crânes ! »
La Convention , dont la majorité était animée de passions
irréligieuses, avait déjà porté au catholicisme deux atteintes
graves. Cambon avait fait rendre le 18 septembre un décret
portant que la république ne payerait plus les frais ni le salaire
d'aucun culte , attendu que s'il pouvait être juste d'accorder
des secours à quelques individus, ces secours ne constituaient
pas une dette. Ce décret ruina d'un coup le clergé constitu-
tionnel; l'autre l'était déjà.
Une seconde mesure, non moins hostile, fut la suppression
de l'ancien calendrier et son remplacement par un calendrier
républicain (le 5 octobre ) . Le député Romme, l'auteur de cette
prétendue réforme, invoqua la nécessité de diminuer le nombre
des fêtes et des chômages, remplaça dans cette vue les se-
maines par des décades, les dimanches par des décadis, puis
consacra chaque jour, non plus à un saint, mais à un objet
utile. Chaque mois étant de trente jours, les cinq jours complé-
mentaires de l'année durent être remplis par des fêtes nationales,
5i:0 LIVRE CINQUANTIEME.
celles du génie, du travail, des belles actions, des récompenses,
de l'opinion. Chaque année bissextile dut compter en outre une
sixième fête quatriennale , la plus solennelle de toutes, celle
de la Révolution, Conception puérile qui violentait des habi-
tudes séculaires , portait atteinte à des croyances pieuses et
rendait la révolution ridicule.
Chaumette alla beaucoup plus loin. La Convention affectait
pour les débats religieux un dédain qui n'était pas exempt
d'une certaine prudence. La commune traita le catholicisme
ouvertement de culte contre-révolutionnaire, et en défendit
toute manifestation hors des églises. Chaumette établit une
nouvelle forme pour les enterrements, dont il bannit les prê-
tres. Un groupe s'était formé A^ athées révolutionnaires qui pré-
tendaient instituer un nouveau culte, celui de la raison, et dé-
truire les autres; à sa tête était Anacharsis Clootz , enseignant
qu'il n'y avait pas d'autre Dieu que la nature. Plusieurs com-
missaires de la Convention se firent les missionnaires de ce
nouveau dogme. Fouché abolit les cérémonies catholiques
dans la Nièvre, et voulut faire placer une statue du Sommeil à
l'entrée de chaque cimetière. Le 5 novembre , la Convention
entendit une lettre de deux représentants, lui annonçant qu'ils
avaient reçu à la Rochelle l'abjuration de huit prêtres catho-
liques et d'un pasteur protestant, et que la ville n'aurait plus
désormais qu'un seul temple, celui de la Vérité.
Le 6, un curé vint à la barre et fit une apostasie publique. On
introduisit ensuite les habitants d'une commune de Seine-et-
Oise ; ils annoncèrent qu'ils avaient chassé leur curé , et ils dé-
filèrent portant comme en triomphe les ornements et les vases
sacrés de leur église. Une fois l'exemple donné, ce fut une suc-
cession de mascarades sacrilèges, à la fois scandaleuses et gro-
tesques. Des hommes, des femmes, des enfants, vêtus de sur-
plis et de chasubles, promenaient les hochets de l'idolâtrie, et
venaient ofirir à la patrie les objets d'or et d'argent pillés dans
les sacristies. Des municipaux conduisaient les députations.
L'Assemblée s'associait, suivant l'usage, aux vœux exprimés
par les pétitionnaires. Le montagnard Laloi, président, y ré-
pondait par des félicitations mêlées de plaisanteries.
Le 7, l'évêque de Paris, Gobel, se présenta suivi de ses
vicaires. Pache, Chaumette, Lhuillier, Momoro l'accompa-
gnaient. Momoro annonça que dans peu la république française
n'aurait plus d'autre culte que celui de la liberté , de l'égalité
[novembre 1793] LA FÊTE DE LA RAISON. 541
et de la vérité, culte puisé dans le sein de la nature et destiné
à devenir universel. Gobel déclara que la volonté du peuple
souverain avait toujours été pour lui la loi suprême; que, con-
séquent à ces principes, il se soumettait à cette volonté, et re-
nonçait à exercer les fonctions du culte catholique public et
national. Neuf de ses vicaires, il en avait seize, firent la même
abjuration. Elle fut répétée par plusieurs évéques constitution-
nels et par Julien de Toulouse , ministre protestant. Grégoire,
évéque de Blois, fut le seul qui résista. Tous les autres députés
qui avaient appartenu au clergé abjurèrent successivement,
bien qu'en termes souvent embarrassés. L'abjuration de Sieyès
fut une des plus remarquées. En réalité, ce jour-là mit en dé-
route le clergé constitutionnel , déjà déconsidéré dans le public
par ses alliances révolutionnaires et surtout par sa tolérance
pour le mariage des prêtres.
Aussitôt plusieurs sections de Paris déclarèrent le culte ca-
tholique aboli, vouèrent à l'incendie les livres religieux et les
confessionnaux, et décrétèrent la fermeture des églises. Chau-
mette prépara une fête de la Raison à Notre-Dame. Le 11, un
détachement de l'armée révolutionnaire défila à la barre, en por-
tant des objets et des ornements d'église, comme s'il eût porté
des dépouilles prises sur l'ennemi. Le 12, une procession popu-
laire marcha , la commune en tête. On chantait le Ça ira^ le
Chant du départ et la Marseillaise. Une femme en costume de
déesse , avec un bonnet rouge , un manteau bleu et une pique
à la main, était portée sur un trône. On la fit asseoir au chœur
de Notre-Dame , et la procession défila devant elle , pendant
que la vieille basilique retentissait de l'hymne de la Raison. La
Convention fut invitée par le département à sortir du temple
de la Loi pour se joindre au cortège et entrer avec lui dans le
temple de la Raison. Près de la moitié de ses membres s'asso-
cièrent à cette sacrilège parodie; mais beaucoup se tinrent à
l'écart'. Les séances, que ces scènes ignobles déshonoraient,
commençaient à être abandonnées.
Les saturnales continuèrent plusieurs jours. Hébert proposa
à la commune de renverser les clochers comme insulte à l'éga-
lité , et Chaumette de détruire les statues de la Vierge et des
saints. Chaumette voulut remplacer la messe du dimanche par
une cérémonie qui serait célébrée chaque décadi, et où l'on
1 Mémoires de Durand-Maillane.
542 LIVRE CINQUANTIEME.
sacrifierait à la liberté , à re'galité , à la nature. Un officier
municipal devait lire dans Téglise la Déclaration des droits
de rhomme, donner des nouvelles des armées et raconter
des actions d'éclat ; un orateur devait prononcer ensuite un
discours de morale et l'assemblée chanter des hymnes répu-
blicains.
Les auteurs de cette parodie des cérémonies catholiques
s'attachaient évidemment à en garder les formes, pour donner
le change au peuple. Ils ne réussirent qu'à soulever le dégoût.
Jamais pareille extravagance n'eût été possible si la terreur
n'eût régné, si chacun n'eût eu devant les yeux la perspective
de la prison ou de l'échafaud , et n'eût été condamné, comme
le dit Daunou, à l'égoïsme réfléchi, à l'insensibilité et à l'isole-
ment. Toute l'activité ordinaire de la vie sociale était suspen-
due; la France était traitée en pays vaincu. On marchait sans
savoir où. Nul ne croyait au lendemain, La folie des dictateurs
de hasard eut pour effet de précipiter la crise attendue. L'in-
dignation publique s'était tue en présence de la guillotine.
Elle se souleva devant la profession de l'athéisme et la viola-
tion des consciences. Le pays , qui avait tout supporté , ne
supporta pas l'insulte faite à la religion.
L'indignation alla plus loin. Aux yeux de tout ce qui con-
servait le respect du christianisme, le spectre de la révolution
se dressa dès lors comme le spectre de l'impiété , et à ce nou-
veau titre il fut détesté et maudit.
XXIV. — Robespierre comprit que la révolution allait se
perdre, il l'arrêta au bord du précipice.
Il formait alors à lui seul tout le gouvernement. Excepté
Carnot, qui ne s'occupait que de l'armée, et Barere , que sa
lâcheté discréditait, il n'avait autour de lui au comité de salut
public et dans la commune que des fous ou des hommes d'une
affreuse médiocrité. Pache, Chaumette, Hébert avaient le ca-
ractère bas et vil. C'avait été la plus grande surprise et peut-
être la plus grande déception des Girondins de voir que le
gouvernement eût pu tomber tout à fait aux mains d'hommes
sans capacité, sans esprit, sans valeur'. Robespierre se trou-
vait donc investi d'une dictature sans partage. Dictature fort
au-dessus de ses talents ; car son esprit faux , étroit , absolu ,
* Mémoires de Louvet.
[novembue 1793] ROBESPIERRE S'OPPOSE A L'ATHÉISME. 5UZ
ne s'élargit guère. Il la soutint pourtant, moins par l'ascendant
qu'il avait conquis à la tribune que par la force de son inébran-
lable volonté. Il marchait droit devant lui, comme une pierre
lancée qui roule à son but. Jamais il n'eut une heure d'hésita-
tion , une seconde de défaillance. Jamais maître ne fut plus
impérieux , plus exigeant , plus inflexible. A quelque heure
qu'il écrivît ou qu'il parlât, sa parole était un ordre.
Il conserva ce caractère , quoique sa situation eût changé.
Lui, en effet, qui avait toujours attaqué, il se vit obligé de re-
pousser les attaques; lui qui avait toujours prêché la défiance,
il fut obligé de la combattre; lui qui avait toujours poussé la
révolution en avant, il fut obligé de l'arrêter, ou plutôt de
serrer les freins, de manière à en rester maître. Autrement il
tombait dans le précipice et il y roulait avec elle.
Quoique la terreur eût été décrétée et fût appliquée avec
une rigueur inhumaine , l'opposition pouvait renaître. Robes-
pierre employa par instinct toute sa vigilance à l'empêcher. Il
combattit la fureur des dénonciations; il défendit plusieurs
généraux incriminés aux Jacobins. Il commença à dire que le
patriotisme ne suffisait pas pour fonder la république; qu'il
fallait y joindre la raison.
Vincent fit demander par les sections la création d'un nou-
veau conseil de département pour Paris, conseil qu'elles nom-
meraient elles-mêmes et qui épurerait les sociétés populaires.
C'était logique , mais c'eût été créer une dictature nouvelle,
rivale de celles qui existaient déjà. Robespierre mit en avant la
commune, qui était intéressée à combattre le projet et qui
trouva moyen de le faire abandonner par les sections elles-
mêmes.
Le 10 novembre, Philippeaux, rappelé de la Vendée, où il
avait vu de près , en qualité de commissaire , d'affreuses dila-
pidations, demanda à la Convention que tous les magistrats du
peuple eussent à rendre compte de leur fortune. Bazire repoussa
cette motion comme propre à diviser les patriotes, à les décon-
sidérer, et à réjouir les aristocrates. Mais le silence était rompu ;
Chabot fit une autre proposition plus importante , à savoir ,
qu'aucun député nepûtdésormaisétre arrêté sans être entendu.
Car on répétait partout : « Aujourd'hui c'est le tour de celui-
ci, demain ce sera le tour de Danton, après-ciemain celui de
Billaud-Varennes , et nous finirons par Robespierre. » La pro-
position fut votée immédiatement. Chabot dit encore : « S'il
544 LIVRE CIiNQUAM EME,
n'y a pas de côté droit, j'en formerai un à moi seul , dussé-je
perdre la tête, afin qu'il y ait une opposition. « Thuriot ajouta
qu'il ne fallait pas que les dénonciations non discutées fussent
des vengeances, et que les patriotes fussent livrés sans défense
à toutes les calomnies.
Les Jacobins se récrièrent contre le décret êi inviolabilité,
qui devait faire rétrograder la révolution. Ils résolurent d'aller
en masse demander qu'on le rapportât. Barere les prévint et
le fit rapporter dès le 12, comme un acte de faiblesse. Il dit à
l'Assemblée qu'elle s'était laissé surprendre. Elle se déjugea
sans résistance.
Chabot, Thuriot, Bazire furent obligés d'aller aux Jacobins
se justifier de leur conduite tortueuse. Ils s'humilièrent. Chabot
et Bazire se constituèrent prisonniers pour révéler un complot,
c'est-à-dire pour dénoncer et perdre leurs complices (1 7 novem-
bre). La bassesse de pareils adversaires servit à fortifier Robes-
pierre.
Mais , averti que l'opposition pouvait renaître , il ne voulut
pas laisser dans ses mains une arme aussi sérieuse que celle du
christianisme outragé. Le 20, deux sections avaient défilé
devant la Convention au son des airs révolutionnaires, portant
un drap noir qui figurait l'enterrement du fanatisme. Robes-
pierre alla le soir même aux Jacobins protester contre ces
saturnales. Il dit que le danger n'était plus dans les tyrans, ni
dans le fanatisme; qu'après le supplice du roi et de la reine, la
république n'avait pas besoin de la tête de Madame Elisabeth
(Hébert la demandait); que pour les prêtres, c'était une folie
de les redouter encore. Ne s'empressaient-ils pas d'abjurer? Le
fanatisme était mort , on le ressusciterait en se livrant « à des
scènes ridicules et en attachant les grelots de la folie au sceptre
de la philosophie » . Il déclara que le gouvernement maintien-
drait la liberté des cultes et réprimerait toutes les atteintes
portées à l'ordre public; que la Convention n'était pas faite
pour condamner ou pour dicter des croyances. « Celui, ajouta-
t-il, qui veut empêcher les prêtres de dire la messe est plus
fanatique que celui qui la dit. » Pour lui-même il fit une pro-
fession de foi contre l'athéisme, doctrine aristocratique, et
proclama la croyance en Dieu seule populaire.
Chaumette ne se tint pas d'abord pour battu; il fit déclarer
îe 23 par la commune, que quiconque demanderait la réou-
verture d'une église devrait être arrêté comme suspect. Mais il
[novembre 1793] LES EPURATIONS. 545
s'aperçut qu'il jouait sa tête, et se sentant faible, il recula.
Le 26, Danton, revenant d'Arcis-sur-Aube. où il s'était
retiré plusieurs semaines par lassitude et pour lutter contre les
premières atteintes du mal ordinaire des révolutionnaires, une
maladie inflammatoire, reprit la parole à la Convention. Il
demanda qu'on en finît avec les mascarades religieuses, a Si,
dit-il, nous n'avons pas honoré le prêtre de l'erreur et du fana-
tisme, nous ne voulons pas honorer le prêtre de Tincrédulité. »
Il alla plus loin : il ajouta que la clémence serait nécessaire
quand la puissance du peuple serait établie. Jaloux de Robes-
pierre, il ne voulait pas le laisser prendre seul l'initiative d'une
grande réparation. 11 méprisait comme des pvgmées les Hébert
et les Chaumette, ces hommes dont Lamartine a dit qu'ils
remuaient la crapule du cœur humain. Partout ailleurs qu'à la
tribune, il affectait la bonhomie, protestation muette contre la
rigueur de ses rivaux. Mais son influence, depuis longtemps en
déclin, ne se releva pas. On crut qu'il perdait sa vigueur, et
on s'étonna de le trouver refroidie
Chaumette, à qui les palinodies ne coûtaient rien, présenta
le 28 à la commune des décrets diamétralement contraires à
ceux du 23. L'exercice du culte était déclaré libre, à la seule
condition de n'être pas public. La commune s'interdisait toute
discussion ayant un objet métaphysique ou religieux. Chau-
mette se vengea de son humiliation par un torrent d'injures
adressé au chi'istianisme. Il le compara aux maladies dégoû-
tantes qui répugnent, mais qui ne donnent pas le droit d'ou-
trager les malheureux qui en sont atteints. La Constitution et
la Déclaration des droits de l'homme devaient être respectées,
pour ôter tout prétexte aux conspirations à' êtres bilieux. D'ail-
leurs on les grandirait en les persécutant. « La secte des pre-
miers chrétiens se fût anéantie d'elle-même si, comme elle le
désirait, elle n'eût été que méprisée. »
Robespierre parla en maître. « Nous ne souffrirons pas,
dit-il, qu'on lève l'étendard de la persécution contre aucun
culte; que l'on cherche à substituer des guerres religieuses à
la grande cause que nous défendons. » Il s'emporta contre les
prêtres apostats, qui jouaient maintenant une nouvelle comé-
die; contre les exagérés qui se montraient ridicules et violents,
les uns, comme les ex-nobles et les ex-prétres, pour laver une
^ Expression de Thibaudeau.
VII. S5
546 LIVRE CI^^OUA^•TII■:ME.
tache orifjinelle, les autres pour ol)éir à une manie philoso[)hi-
que ou à l'ambition du bel e.sprit. Il fit eu même temps fermer
des clubs de femmes qui s'org^anisaient à Paris.
Mais comme il avait la munie de voir partout la main de
l'étranger, il dénonça un prétendu complot des puissances
coalisées, qui, suivant lui, faisaient piller les églises pour dis-
créditer la révolution. Non content de les insulter dans ses
rapports publics, où il traitait Pitt d'imbécile (discours du
17 novembre), il désigna nommément, comme conspirant en
leur nom, Proly, Pereira, Dubuisson et Desfieux. Les deux
premiers étaient d'anciens amis de Lebrun, qui se permettaient
de blâmer la politique étrangère du comité de salut public.
Robespierre proposa aux Jacobins de procéder à un scrutin
épnratoire pour exclure de leur sein ces agents prétendus. L'é-
puration commença le 29 et occupa de nombreuses séances.
Appliquée aux Jacobins comme à la commune, elle devait avoir
pour effet de tenir constamment les patriotes en haleine. Robes-
pierre la dirigea avec une modération affectée et perfide, ne
justifiant pleinement personne, mais combattant quelques
rigueurs trop maladroites. Nul n'échappa à la censure. Danton
y passa le 3 décembre. Il évoqua pour sa protection « l'ombre
de Marat, dont il avait été lun des plus intrépides défenseurs m .
Il parla avec sa forfanterie ordinaire et dit : « Je ne déchirerai
pas plus la page de mon histoire que vous ne déchirerez la
vôtre. » Mais il se sentait réduit à la défensive, méprisé et sus-
pect. Robespierre se fit le garant de son civisme, tout en pre-
nant perfidement note de ses faiblesses.
Robespierre fit encore chasser Clootz, qui joignait aux torts
d'être Prussien, baron et deux fois millionnaire, celui d'avoir
préparé avec l'évéque Gobel la mascarade philosophique du
7 novembre, A ce sujet on décida que tous les nobles, prêtres,
banquiers et étrangers seraient expulsés indistinctement.
Le 13 décembre, Hébert se disculpa d'être athée. Il allégua
qu'il recommandait la lecture de TEvangile, livre de morale
excellent pour qui voulait devenir bon Jacobin, et que le Christ
lui paraissait le fondateur des sociétés populaires.
Plusieurs députés montagnards, coupables de n'avoir pas
voté la mort de Louis XYI ou d'avoir parlé pour des suspects,
furent frappés d'exclusion. Camille Desmoulins avait montré
quelque pitié pour les Girondins. Il fut obligé de s'en défendre.
Robespierre le prit sous sa garantie, en déclarant qu'il était
[novembre 1793] LE GOUVEr::EMEXT RÉVOLUTIONNAIRE. SVT
faible et trop confiant, mais qu'il avait brisé ses idoles et serait
plus réservé à l'avenir.
XXV. — Le décret constitutif du gouvernement révolution-
naire fut présenté le 18 novembre, au nom du comité de salut
public , par Billaud-Varennes. Il était rédigé dans un style
obscur, un style rectiligne, comme dit Camille Desmoulins, qui
eut beau jeu de s'en moquer. Mais le fond en était très-clair.
Comme on se plaignait du relàcbement qui s'était introduit
dans les administrations, de la liberté que s'arrogeaient les
communes et les comités révolutionnaires, de l'omnipotence
des commissaires, de l'anarcbie en un mot, le comité de salut
public limita étroitement tous les pouvoirs inférieurs et les
plaça sous sa stricte dépendance. Il substitua des agents natio-
naux , qu'il nomma, aux procureurs-syndics élus des districts
et des communes. Il réduisit les attributions des départements.
11 détermina celles des représentants du peuple en mission; il
ne leur laissa le droit de suspendre les administrateurs et les
généraux que provisoirement. Il créa enfin \e Bulletin des lois,
pour que ses décrets parvinssent à ses agents d'une manière
plus régulière, plus uniforme et plus prompte. C était mettre
dans le gouvernement un ordre nécessaire; seulement l'arbi-
traire gagna tout ce que perdit l'anarchie.
Robespierre raisonnait ainsi : « Nous fondons la république
et nous combattons pour la France. Donc, quiconque nous at-
taque ou tente de séparer le peuple de nous est un traître.
Toute opposition est une calomnie, une intrigue ou un crime.
Les membres du comité de salut public sont les défenseurs de
la liberté; ses adversaires sont des fripons ou des traîtres qu'il
faut démasquer. »
On mit un terme aux usurpations de la commune de Paris.
Elle venait de convoquer les délégués des comités révolution-
naires. La Convention cassa cette convocation. Paclie et Chau-
mette s'exécutèrent et retirèrent la convocation. Un autre dé-
cret interdit toutes violences ou menaces contraires à la liberté
des cultes, non-seulement à Paris, mais dans les départements,
affligés aussi des scènes les plus scandaleuses.
Une réaction sourde se formait à la Convention. Devant l'ex-
travagance de l'athéisme et celle de la guillotine, l'ancienne
exaltation commençait à se calmer. On sentait d'instinct que la
Terreur était une chose affreuse, que dans tous les cas elle ne
5^8 . LIVRE CINQUANTIÈME.
devait pas se prolonger; car la coalition n'était plus aussi re-
doutable, etpour les résistances intérieures, on en était maiire.
Si timides qu'ils fussent, ces sentiments se laissèrent deviner
dès les premiers jours de décembre. Le renouvellement men-
suel du comité de salut public, simple formalité les moi-> pré-
cédents, tut discuté cette fois. 11 fallut qu'un député, Jav
Sainte-Foy, démontrât que les circonstances en rendaient le
maintien encore nécessaire. Quelques suppléants arrivaien' de
leurs départements pour remplir les places de représentants
laissées vides. Robespierre, toujours fidèle à son système d'é-
puration, qu'il regardait comme le grand moyen de salut, vo»i-
lut qu'on les soumît à des épreuves et à un interrogatoire ponr
s'assurer de leur civisme. La proposition fut combattue; Tlii-
baudeau la fit repousser comme illusoire et indigne de l'As-
semblée (le 16 décembre).
Les brigandages et les crimes commis dans les environs de
Paris par des soldats de l'armée révolutionnaire, les abus de
pouvoirs dont les agents de l'exécutif s'étaient rendus coupa-
bles même contre des représentants, lurent dénoncés à la Con-
vention. Les ministres, surtout Boucbotte, qui n'était, comme
Pacbe, qu'un instrument aux mains d'énergumènes, furent at-
taqués. Ils vinrent donner de prétendues explications, et fini-
rent par abandonner leurs agents.
On murmurait aussi de l'entassement croissant des suspects
dans les prisons. Les patriotes n'écbappaient pas aux arresta-
tions. Deux députations de femmes vinrent réclamer de l'As-
semblée la liberté de leurs parents. Robespierre s'éleva contre
cette nouvelle perfidie, cette intrigue de l'aristocratie : « Des
femmes, dit-il, des épouses? Ne sont-elles pas républicaines, et
ce titre n'impose-t-il pas des devoirs? Les républicaines doivent-
elles renoncer à la qualité de citoyennes pour se rappeler qu'el les
sont épouses? » Cependant il proposa que les comités de salut
public et de sûreté générale nommassent des coumiissaires
« pour cbercber les moyens de mettre en liberté les patriotes
incarcérés. »
Le 17, Fabre dénonça Vincent, Maillard et Ronsin, qui dis-
posaient de sbires, connus sous le nom à'épauletiers, et s'en
servaient pour inquiéter les citoyens paisibles. Ronsin revenait
alors de Lyon et tenait sur cette ville des propos atroces. Ils
furent tous les trois incarcérés.
Les Gordeliers prirent parti pour leurs cbefs et envoyèrent à
[décemurk 1793J LE VIEUX CORDELIER. 549
la Convention une députa tion défendre Ronsin. L'orateur par-
lait couvert. Gouthon se récria. Les Jacobins reprochèrent aux
nouveaux opposants , Phiiippeaux, Bourdon, Fabre, de diviser
les patriotes, et les citèrent devant leur club pour s'y ex-
pliquer.
Can)ille Desmoulins, animé alors d'une indignation géné-
reuse, reprit la plume pour attaquer la loi des suspects. Dans
une feuille nouvelle, qu'il intitula le Vieux Cordelier, il s'éleva
avec autant de courage que d'éloquence contre une tyrannie
qu'il déclara cent fois plus odieuse que celle des Césars. Il lança
contre les supplices, les arrestations arbitraires, les délations
surtout, des traits dignes de Tacile, Sa qualité d'ancien répu-
blicain l'autorisait à tout dire. C'était l'enfant terrible de la
révolution.
Sans doute il soutenait bien des thèses incohérentes. Son
journal était un « composé bizarre de vérités et de mensonges,
de politique et d'absurdité, de vues saines et de projets chimé-
riques » ; Robespierre en le qualifiant ainsi avait plus raison
qu'il ne pensait'. Camille faisait des caresses intéressées à la
plupart des hommes de la Montagne; il célébrait le 31 mai et
bien d'autres journées de la révolution. Mais il n'en défendait
pas moins maintenant Thumanilé, la justice, le bon sens et la
vérité. Il demandait la création d'un comité de clémence. Il
citait le mot de Danton, que la révolution avait dû commencer
par s'assurer du champ de bataille; des qu'elle en était maî-
tresse, elle devait au peuple le bonheur, c'est-à-dire autre
chose que la guillotine et les prisons, Camille s'indignait de la
loi du 17 septembre. Pour repousser toutes les tyrannies, il
n'hésitait pas à jouer sa tête. Il fut récompensé de son courage
par une prodigieuse popularité. Son journal se vendit à cin-
quante mille exemplaires, et son succès lit trembler la révolu-
tion. Il disait le premier et tout haut ce que nul autre n'eût osé
dire.
Le 22 décembre, la Convention laissa échapper l'expression
de ses sentiments. Elle vota, presque par acclamation, un sur-
sis que demandait Gohier, ministre delà ju-.tice, pour un mar-
chand condamné à mort, à propos du maximum, par le tribu-
nal révolutionnaire. Robespierre s'émut. Il fit, le 25 décembre,
dans un rapport exprès, un exposé de principes. Il soutint que
* Discours prononcé aux Jacobins le 8 janvier 1794.
550 LIVRE CINQUANTIEME.
le régime révolutionnaire, ayant pour but de foncier la répu-
blique, devait aux bons citoyens toute la protection nationale,
mais ne devait aux ennemis du peuple que la mort. Si le patrio-
tisme avait ses excès, blâmables parfois, on n'en devait pas
moins l'admirer en raison de la souveraineté du but,
Barère fit ensuite rapporter le décret comme inexécutable.
Il représenta que la loi des suspects était une loi terrible,
mais nécessaire, qui avait sauvé la France. Il ajouta qu'on au-
rait pu rigoureusement l'appliquer à tous ceux qui n'avaient
pas éprouvé une joie prononcée au sujet de la prise de Toulon,
le grand événement du jour.
XXVI. — La reprise de Toulon avait dû être ajournée tant
que Lyon résistait. Les représentants Barras et Fréron dispo-
saient en Provence de corps insuffisants, et ne pouvaient re-
courir à l'armée d'Italie, à peine assez forte pour défendre Nice
contre les Austro-Piémontais. Ils songèrent un instant à se re-
plier derrière la Durance. Mais les défenseurs de Toulon étaient
divisés; les rovalistes purs s'étaient séparés des royalistes con-
stitutionnels; les Français ne s'entendaient pas non plus avec
la garnison étrangère de quinze mille hommes, composée pour
les deux tiers d'Anglais et pour un tiers d'Espagnols. Dans ces
conditions la place était réduite à une pure défensive.
Vers les premiers jours de novembre, les généraux Carteaux
et Lapovpe s'avancèrent par Ollioules et Solliès avec les garni-
sons côtieres, quelques milices et les troupes arrivées de Lyon.
Un vieux militaire, Dugommier, divisionnaire de l'armée des
Alpes, reçut le commandement en chef; la place fut cernée et
les travaux d'approche furent poussés avec vigueur. La clef de
la position était le fort de rAiguillette, qui dominait la rade.
Le ca} itaine d'artillerie Bonaparte jugea que, malgré des diffi-
cultés extrêmes, il n'était pas absolument impossible de s'en
rendre maître, et Dugommier adopta cet avis. On hâta les tra-
vaux. Le 18 décembre, à minuit, l'assaut fut donné [)ar un
orage affreux, et fut très-meurtrier; mais grâce aux efforts ex-
traordinaires que firent les officiers, les soldats de la république
enlevèrent le tort. Les alliés évacuèrent le port, pms !a ville,
mettant le feu en se retirant à l'arsenal et aux vaisseaux fran-
çais démâtés dans la darse. Un tiers environ de notre flotte tut
brûlé, un autre tiers fut emmené par les Anglais. Douze mille
habitants se précipitèrent , pour échapper à la vengeance des
[décembre 1793] PRISE DE TOULON. 55i
républicains, sur les bâtiments qui mettaient à la voile. Un petit
nombre seulement réussit à y trouver asile.
Aussitôt la nouvelle reçue, la Convention décréta une fête
nationale, qui fut célébrée à Paris le 30 décembre. Barére an-
nonça que Toulon prendrait le nom de Port de la Montap^ne,
et que ses maisons seraient rasées, saut'les établissements né-
cessaires au service de la marine et des subsistances.
Lorsque l'armée révolutionnaire entra dans la ville, elle fu-
silla deux cents ouvrier-» de l'arsenal qui avaient conservé leur
emploi sous les Anglais. Les fu-^illades et les exécutions capi-
tales firent encore d'autres victimes. Les représentants portè-
rent le nombre officiel des victimes à huit cents. Ce chitfre fut
très-probablement dépassé.
L'année se termina pour la république aussi beureusement
sur le Rhin. On avait perdu, il est vrai, le 13 octobre, les
lignes de Wissembourg, tournées par Brunswick et les Prus-
siens à l'ouest, ce qui avait permis à Wurmser et aux Autri-
chiens d'entrer par l'est en Alsace. L'ennemi bloquait Landau.
L'Alsace et les Vosges étaient travaillées par les agents des émi-
grés qui entretenaient des intelligences à Strasbourg. Stras-
bourg; se remplit de commissaires de la Convention, parmi
lesquels Saint-Just et Lebas se distinguèrent par leur audace
révolutionnaire. Ils firent arrêter les administrateurs du dépar-
tement et en envoyèrent vingt-huit à Paris. Ils cassèrent la
municipalité et transportèrent sfes membres à Châlons. Ils levè-
rent un emprunt de neuf millions sur les habitants, avec des
peines terribles contre ceux qui ne payeraient pas dans les
vingt-quatre heures. Une de ces peines consistait à être exposé
sur l'échalaud de la guillotine. Ils mirent en réquisition pour
l'armée « tous les manteaux des citoyens et dix mille paires de
souliers d'aristocrates » .
Brunswick, n'ayant pu enlever la petite place de Bitcbe, se
replia sur Kaiserslautern. Hoche, qui commandait l'armée de
la Moselle, déboucha par la Sarre, attaqua les Prussiens au cri
de Landau ou la mort! nviùs fut ob'igé de se replier après trois
jours de combats meurtriers, les 28, 29 et 30 novembre. Alors
il se retourna de manière à appuyer Pichegru. Ce dernier mar-
cha avec l'armée du llhin contre les Autrichiens, les rejeta de la
Moder sur la Lauter, occupa Wissembourg, et leur fit repas-
ser le fleuve. Landau fut débloqué. Les coalisés se retirèrent
en s'accablant de reproches mutuels. Brunswick donna sa dé-
5')2 LIVRE CINQUANTIEME.
mis«ion , et les Français prirent leurs quartiers d'hiver dans le
Palatinat.
Aux Pyrénées, où la g^uerre se faisait depuis plusieurs mois
avec un grand acharnement, le succès ne fut pas le même. Les
Espagnols, postés au camp du Boulou sur le Tech, avaient
pris Bellegarde le 26 juin et Villefranche le 4 août. On parvint
à les éloigner des environs de Perpignan; mais réiiei-pie des
généraux Dagohert et Doppet et des représentants Fal)re et
Gaston ne servit à rien. Il.s gardèrent leurs positions. 11 occu-
pèrent même le 22 décembre Collioure, Port-Vendres et Saint-
Elne. Seulement, grâce à Tapathie du gouvernement espagnol,
c'était sur cette frontière que les résultats de la guerre devaient
avoir le moins d'importance.
XXVII. — Bourdon de l'Oise et Philippeaux poursuivaient
dans la Convention leurs attaques contre Bouchotte. Ils l'accu-
saient d'éfre incapable et de choisir des généraux incapables,
de se laisser conduire par Vincent et Ronsin, de laisser voler
et piller dans ses bureaux. Philippeaux révélait l'impéritie, les
turpitudes de Ronsin et de Rossignol dans la Vendée. Ces accu-
sations furent renvovéesà l'examen d'un comité, sous prétexte
que la guerre de la Vendée était finie, et qu'il ne [allait })asy
revenir par une discussion publique.
Robespierre, inquiet de la division qui éclatait en^re les pa-
triotes, transporta la discussion aux Jacobins, sur un terrain oîi
il était maître. Les Jacobins, dit Carlyle, étaient sa chambre
haute; c'était le troisième pouvoir sur lequel il s'appuyait pour
s'imposer à la Convention.
Hébert et Camille Desmoulins étaient déjà en lice : Hébert,
champion des rigueurs brutales, Camille, défendant la clémence
et exprimant l'horreur de» saturnales au sein desquelles la ré-
volution s'était prostituée. Camille reprochait à Hébert sCs iu-
femies, l'argent qu'il avait reçu de Bouchotte, ses lureurs u Ira-
révolutionnaires, et le style ignoble de son journal, le Père
Duchesne. Il l'appelait « écrivain des charniers, qui avait
besoin de se procurer une ivresse plus foi te que celle du vui,
et de lécher sans cesse le sang au pied de la guillotine. » l'our
lui, il défiait la mort. « Qu'est-ce donc que l'échafaud pour un
patriote? Qu'est-ce que la guillotine sinon un coup de sabre,
et le plus glorieux de tous pour un député victime de son cou-
rage et de son patriotisme? »
[janvier 1794] LE SALUT PUBLIC. 553
Robespierre se Ht juge du camp. Il laissa maltraiter Hébert,
dont il voyait l'influence d'un œil jaloux, puis il couvrit Camille
de sa protection, mais avec sa morgue ordinaire, en lui repro-
chant de de'nifjrer les patriotes et en le menaçant de faire brû-
ler son journal. Camille s'écria : « Brûler n'est pas répondre. »
Alors Robespierre irrité exigea que ses numéros fussent lus dans
le club, le traita d'organe d'une faction scélérate, et déclara
qu'il l'abandonnait à son malheureux sort. Camille réclama
vainement la parole; son exclusion fut prononcée le 10 janvier
1794. Le lendemain, les Cordeliers exclurent de leur côté Phi-
lippeaux, Bourdon de l'Oise e*^ Fabre.
Robespierre ne cessa plusdt ^appuyer sur les Jacobins pour
frapper tous ses adversaires, quels qu'ils fusjent, et les patriotes
comme les autres. Chabot, Bazire et deux autres représentants
étaient dé)à détenus pour l'affaire de la Compagnie des Indes.
Il fit arrêter et incarcérer Fabre sous divers prétextes. Quand
Danton demanda que la Convention entendit les explications
des accusés, Billaud répondit quelle devait se débarrasser des
coquins qui étaient dans son sein et qui ne paraissaient servir
la république que pour mieux la trahir.
La Convention se montrait parfaitement docile à la direction
des Jacobins. Elle institua le 21 janvier une fête annuelle, an-
niversaire de la mort de Louis XVI. Elle se leva, sur la motion
de Couthon, pour jurer : Guerre aux tyrans, paix aux chau-
mières, s'engager à vivre libre ou mourir, et à garder la répu-
blique une et indivisible.
Le 12 février, elle vota l'élargissement de Ronsin et de Vin-
cent, sur la demande de Danton, qui préconisait l'indulgence.
Robespierre, décidé à se montrer imjoitoyable, crut devoir ex-
poser ses principes, dont il dé<lui^it logiijuement la nécessité
de la rigueur. Il dit que le principe de la république à l'inté-
rieur était la vertu, que la vertu comprenait l'amour de la patrie
et des lois, et que l'amour de la patrie emiirassait ce'ui de
l'égalité; que la patrie était la république; que dans la répu-
bliiiiie les républicains seuls étaient citoyens, les conspirateurs
étaient des étrangers ou plutôt des ennemis qu'il fallait frapper
san> pitié. Cette njjueur-là partait de la biev f aisance. Parmi
le,-> f.ii tions qui con.spir;iient et compromettaient toutes deux
la CHu>e de la liberté, l'une se distinguait par une modération
hvioirife, l'autre par des extravagances étudiées. Tous ceux
qui pi oposaient de fausses mesures conspiraient.
554 LIVRE CINQUANTIEME.
Pour colorer une argumenlation semblable, il fallait se
donner à soi-même le monopole du courafje, de la grandeur
d'àme, de la raison, de la justice, et traiter ses adversaires de
fripons et de corrompus. Il fallait encore opposer les vertus de
la république aux vices àe la monarchie. Robespierre n'hérita
pas à soutenir ces deux thèses, dont son aveuglement lui
cachait le ridicule; il n'eut j)as même, comme Barère et
d'autres, l'excuse de Ihypocri-ie.
Le 26 du même mois, Saint-Just lut un autre rapport pour
démontrer la nécessité des détentions arbitraires. Ici plus de
raisonnement"; rien qu'une tolie brutale. On devine à travers
un verhiage incorrect et profondément obscur, que l'orateur
invoque le salut public. La société est obligée de s'épurer.
Ceux qui veulent l'en empêcher, veulent la corrompre, et ceux
qui veulent la corrompre, veulent la détruire. L'épuration doit
mener au règne de la veitu et à l'épanouissement d'institu-
tions morales. Saint-Just s'entend avec Robespierre. La con-
clusion est la même. Il faut fra[)f)er ses ennemis. La diflérence,
c'est que Robespierre parle avec l'emportement et l'acrimonie
de la haine, Saint Just garde l'impassibilité d'un bourreau. Il
est cruel à froid. Barere rappelle à son sujet un mot du temps :
«Il délibérait comme un vizir. » Saint-Just dit : Ce qui con-
stitue la république, c'est la destruction totale de tout ce qui
lui est opposé. Pourquoi accuse-t-on le gouvernement républi-
cain de cruauté? Il le trouve, lui, modéré en comparaison des
autres. Louis XVI a tait périr des milliers de victimes; les
autres rois dorment dans le crime. « Parcourez l'Europe; il y a
dans l'Europe quatre millions de prisonniers dont vous n'en-
tendez pas les cris, tandis que votre modération parricide laisse
triompher tous les ennemis de votre gouvernement. » Parle-
t-on de clémence chez les rois de l'Europe? Non. Si l'on eûtar-
rêté il v a un an tous les rovalistes, on n'eût point eu de guerre
civile. Enfin Saint-Just établit les principes suivants : « Celui
qui s'est montré l'ennemi de son pays n'y peut être proprié-
taire. Celui-. à ^eul a des droits dans notre patrie qui a coopéré
à l'afhanchir » ; et il termine en disant : « Osez. Ce mot ren-
fernje toute la politique de notre révolution. »
Telles étaient les théories des terroristes. Ils se croyaient
obligés d'en faire, et ne pouvaient en faire de meilleures; c'est
le motif qui en explique la folie. Dans l'argot du temps, cela
s'appelait des cannagnoles . Lord Mornington, dans le Parle-
MARS 1794] COMPLOT D'HÉBERT. 555
ment anglais, qualifiait parfaitement le système. C'est, disait-
il, un gouvernement qui renverse tout ce qu'un gouvernement
doit protéger'.
Collot, orateur du comité de salut public aux Jacobins, y
interpréta et commenta ces déclarations, en ce sens que les
patriotes allaient 5e plonger dans la révolution. « Une grande
force de poumons, avait dit de lui madame Roland, le jeu d'un
farceur, l'intrigue d'un fripon, les écarts d'une mauvaise tète
et l'eftronterie de l'ignorance, étaient ses movens de succès. »
Le club était alors chauffé au rouge. Carrier venait d'y repa-
raître au milieu des acclamations. Les Jacobins, après les épu-
rations successives, se trouvaient remplis d'anciens commis-
saires qui devaient craindre les poursuites, de fonctionnaires
publics, d'agents de la commune compromis dans le passé,
forcés d'être violents pour défendre leurs positions, et enfin
vivant du trafic des places.
XXYIIL — Hébert, soit qu'il ne comprît pas les menaces
de Robespierre, soit qu'il les comprit et voulût prendre les
devants, soit qu'il fût poussé par son propre parti, déclara aux
Cordeliers, le 4 mars, que le moment était venu de s'insurger
pour sauver les droits du peuple. Il dénonça les modérés et la
faction qui voulait sauver les complices de Brissot. Il accusa
nommément Desmoulins, Amar et les ministres, qu'il traita
d'imbéciles et de fripons.
Hébert et ses acolytes ne tenaient plus de compte de la Con-
vention, trop profondément annulée. Ils choisirent un moment
où le comité de salut public était à peu près désorganisé :
Robespierre et Couthon étaient malades, Billaud et Saint-André
en mission. Ils faisaient des théories de Robespierre le cas
qu'elles méritaient. Leur but était de s'emparer pour eux-
mêmes des honnevirs et du pouvoir, en faisant donner à Pache
le titre de grand juge. Ils comptaient entraîner aisément le
peuple de Paris, qui souffrait de plus en plus de la disette et
du maximum. En effet, la viande venait de manquer; Barere
avait invité tous les citoyens à un carême civique. On a dit in-
génieusement qu'il fallait alors mesurer les vivres aux citoyens
échappés de la révolution, comme aux naufragés de la Méduse,
Le mal était si grand, que le 3 mars, veille de la motion d'in-
* Janvier 1794.
556 LIVRE CINQUANTIEME.
surrection d'Hébert, Saint-Just avait présenté un projet pour
indemniser les patriotes malheureux avec les biens des ennemis
de la révolution, et déclaré que le ^onAewr était une idée neuve
en Europe.
Les Cordeliers se levèrent à l'appel d'Hébert, et couvrirent
d'un voile noir la statue de la Liberté. S'ils eussent eu de la dé-
cision ou l'ombre d'un succès, ils eussent immédiatement rallié
à eux les ambitieux prudents, toujours prêts à suivre le côté le
plus fort, comme Barere, les g^ens eflravés et les terroristes liés
par leur passé, comme Collot et Carrier. Mais ils hésitèrent un
instant, et ce tut leur perle. Ronsin, leur général, était un bra-
vache ridicule, diminué par sa prison récente et méprisé de ses
propres soldats. Pache, décidé à laisser tout faire sans y prendre
part, s'absenta de la mairie. Le conseil de la commune, con-
duit par l'adjoint Lubin et Chaumette, n'osa pas se prononcer.
Le peuple devenait indifférent; les movens employés pour le
soulever commençaient à s'user. Enfin, grâce aux conjurés qui
servaient la police secrète de Robespierre, le complot avorta.
Le surlendemain 6, Saint-Jusf, Collot et Parère se rendirent
à la Convention. Elle les reçut en tremblant. Harere lut un rap-
port où il annonçait la découverte d'une grande conspiration de
l'étranger, dont les ramifications s'étendaient à quatre villes,
mais qui avait son centre à Paris, où des hommes vendus à Pitt
intriguaient dans l'ombre, trompaient le peuple sur les subsis-
tances, faisaient des motions dans les halles et des affiches
contre l'Assemblée. Il proposa un décret qui fut voté. Fouquier-
Tinville reçut l'ordre de rechercher les agitateurs et de les
arrêter sur-le-champ. Taliien, qui revenait de Bordeaux, ap-
puya Barère, et signala le vrai but des conspirateurs, en
disant : « ils ne se montrent aujourd'hui que pour nous de-
mander une part des dépouilles de l'ennemi vaincu. »
Collot courut aux Jacol)ins et les entraîna. « Il ne faut pas,
dit-il, qu'on fasse de nous des soldats de Cadmus. Anatheme à
ceux qui demandent une insurrection. Est-ce que Marat a
prêché l'insurreclioii? N'a-t-il pas nneux aimé se laisser traîner
devant le tribunal extraordinaire? — Mettons, dit-il encore,
de grandes mesures à l'ordre du jour; délivrons-nous de ces
serpents qui voudraient nous étouffer; déljarrassons la terre de
tous les animaux qui continuent à la souiller. «
Le comité de salut public ne pouvait plus s'arrêter après un
tel langage. Saint-Just dénonça le 13, à la Convention, deux
[mahs 1794] SUPPLICE DES HÉ BERTISTES. 5J7
faciions payées également par l'éfranper, l'un pour boule-
verser la république, Taufre pour la corrompre. La première
étant prise en flajjrant délit de conspiration, il fallait que ses
rhefs fussent mis à mort. Jamais il n'avait été plus nécessaire
de réprimer les partis que dans un Etat libre. Un décret dé-
clara aussitôt traîtres à la j)afrie tous les bommes convaincus
d'avoir favorisé le plan de corruption des citoyens, ou celui de
la subversion des pouvoirs et de l'esprit public, Robespierre et
Coutbon allèrent dans la soirée déployer aux Jacobins la même
énergie. Dans la nuit, Fouquier-Tinville fit arrêter Hébert,
Ronsin, Vincent, Momoro et le banquier Kock, sans qu'au-
cune résistance eût lieu.
Robespierre déclara à la Convention que les Hébertistes
étaient animés d'une telle fureur de proscriptions, qu'ils ten-
daient à égorger impunément les Montagnards. 11 tonna contre
les fripons, contre les traîires qui faisaient appei à toutes les
mauvaises passions, à l'ambition, aux ressentiments, ou même
qui voulaient entraîner l'Assemblée à des mesures déguisées
sous les apparences du bien; cette dernière menace était
adressée aux indulgetits. Il s'élèverait, lui, au-dessus de ces
passions, en frappant les chefs des partis et en les frappant
tous. Il dit que c'était l'honneur de la Convention d'envoyer à
l'échafaud les traîtres et les corrompus, pour ne pas laisser
souiller son enceinte; que c'était là sa supériorité sur le Parlement
anglais. « Dans quel pays a-t-on vu encore un sénat puissant
chercher dans son sein ceux qui auraient trahi la cause com-
mune et les envoyer sous le glaive de la loi? »
Les Cordeliers et d'autres sociétés s'agitèrent sans effet. Les
épauletiers ou soldats de Ronsin, d'ailleurs privés de chefs,
n'étaient bons qu'à faire du tapage. Tout ce bruit s'apaisa vite
dés qu'on vit les sections défiler à la Convention et la féliciter
de son énergie.
Le public montra un étonnement profond, mêlé d'une sorte
de joie, mais craintive et inquiète. Dans les prisons, où l'on
n'avait pas les mêmes raisons de se contraindre , cette joie
éclata et s'accrut quand on apprit l'arrestation de Chaumette,
de Gobel, de Clootz, des auteurs du faux décret et d'Hérault-
Séchelles, coupable d'avoir recueilli une émigrée. Chaumette»
l'auteur de la loi des suspects, fut accablé de railleries par les
autres détenus; il s'était pris dans son propre piège.
Les autorités de Paris tardant à féliciter la Convention , on
558 LIVRE CINQUA^T1E\IE.
décida qu'elles seraient épurées. Le 19, la municipalité fut
citée à la barre. Pache et Lubin félicitèrent l'Assemblée de sa
vi{jilance, et jurèrent que la commune ne l'abandonnerait
jamais. Acte fut pris de cette tardive adhésion.
Le 20, le procès s'ouvrit devant le tribunal révolutionnaire.
On fit deux fournées d'accusés; la première en comprit dix-
neuf. La j)liipart n'avaient rien de commun entre eux. Des étran-
gers, des a^jents des bureaux de la guerre, des clubistes, se
trouvèrent associés péle-méle. Konsin refusa de se défendre par
la raison qu'entre les vrais hébertistes et le comité de salul
public, l'unique question était : tuer ou être tué.
Fouquier-Tinville dénonça dans son réquisitoire « une con-
spiration atroce contre la souveraineté du peuple français et sa
liberté , conspiration ourdie par des fonctionnaires publics,
agents du gouvernement anglais et des puissances coalisées. »
Des généraux, plusieurs banquiers étrangers y étaient entrés
pour satisfaire leurs vice set assouvir leurs débauches. Les con-
jurés avaient voulu poignarder les membres de la Convention,
affamer le peuple pour l'entraîner dans leurs projets , et ils
avaient eu l'infamie d'attribuer la famine aux représentants.
Ronsin avait prétendu être un Cromwell.
Dix-huit accusés furent condamnés; le dix-neuvième reçut la
vie pour avoir servi despion. L'arrêt fut exécuté le 24 mars.
Glootz montra une fermeté inébranlable. Hébert mourut avec
une lâcheté indigne, poursuivi par les cris de la foule qui in-
sultait à la colère du Père Duchesne. Cette fois, malgré l'in-
sensibilité dont chacun s'était fait une loi , il se manifesta chez
les indulgents une joie dont Robespierre craignit de voir les té-
moignages éclater d'une manière trop bruyante. Car cette joie
était une protestation contre les hommes qui ne parlaient que
de sang et d'échafauds. Elle fut attestée par les adresses de
félicitations qui affluèrent de tous les côtés.
Le 27 , Barère annonça le licenciement de l'armée révolu-
tionnaire. Il dit qu'elle avait un bon esprit, et que le mal qu'elle
avait causé était imputable à son chef Ronsin. En réalité, il
prouva que c'était une institution incompatible avec tout ordre
public et tout gouvernement.
XXIX, — Restaient les indulgents. Dès que le comité de
salut public les vit exprimer leurs espérances , il résolut de les
frapper.
[mars 1794] DANTON ET LES INDULGENTS. 559
Danton était bien usé ; car avec ce que Mercier appelle l'élo-
quence des portefaix et la logique des brigands, il avait tourné
autour de la dictature sans y arriver, et le gouvernement révo-
lutionnaire, que nul n'avait plus contribué à établir, s'était
formé contre lui; mais le lion pouvait se réveiller. Robespierre
prévoyait que le jour où le pied lui glisserait à lui-même, Dan-
ton serait un rival qui se lèverait à la tète de ses ennemis. Les
membres subalternesdu comité supportaient avec peine, comme
des inférieurs jaloux-, les dédains d'un personnage dont la re-
nommée leur pesait. D'ailleurs, Robespierre et Saint-Just se
disaient que Danton était un bomme de plaisir et d'argent;
qu'en le frappant on agirait au nom de la vertu.
Danton resta inactif. Convaincu dans son orgueil qu'il était
la révolution à lui seul, il s'imaginait suffisamment protégé par
son passé et par son nom. Par le même motif, il s'imaginait
encore que s'il fuyait à l'étranger, il trouverait partout la per-
sécution. 11 avait trop déclamé contre les émigrés pour fuir
comme eux. « Emporte-t-on sa patrie, disait-il, à la seme'ilede
ses souliers? » Il semblait attendre que le renouvellement pro-
cliain du comité de salut public lui rendît l'occasion de parler
en maître.
Avec ces calculs, il se laissa atterrer, acculer et prendre au
piège comme un sot (Mercier).
Le 31 mars, à l'beure où la Convention entrait en séance,
Legendre annonça que quatre représentants venaient d'être
arrêtés dans la nuit: c'était Danton, Lacroix, Camille Desmou-
lins, Pbilippeaux. 11 demanda qu'on les fît immédiatement ve-
nir à la barre pour y être entendus, accusés ou absous par
l'Assemblée elle-même. Sans prendre en termes exprès la dé-
fense de Danton , il exprima la crainte que cette arrestation ne
fût le fait de vengeances particulières. Un Montagnard, Fayau,
répondit qu'il falbnt commencer par entendre les comités,
qu'on ne pouvait traiter les députés arrêtés cette nuit autre-
ment que leurs prédécesseurs. Le moment était décisif pour
Robespierre ; car il n'y avait pas à douter que la majorité des
députés ne fût prête à voter la motion de Legendre. « A t-on
juré, disait-on, de nous assassiner les uns après les autres '? »
'1 s'empara de la tribune, s'y posa en maître et se surpassa
par son audace. La question était de savoir si quelques hommes
^ Mémoires de Daunou.
560 LIVRE CINQUANTIEME.
qu'il traita d'hypocrites amhilieux devaient remporter sur la
patrie. L'un de ce» hommes avait un nom. Nous ne voulons,
dit-il, ni priviléfje ni idole. La Convention devait hriser l'idole,
pourrie depuis lonp^temps. G'étiiit un de ces sacrifices qui exi-
gent le courage et la grandeur d'ame, chose incompréhensihle
aux âmes vulgaires. 11 n'était pas vrai que chacun dût tremlder.
« Je dis que quiconque tremlile est coupaMe; car jamais l'in-
nocence ne redoute la surveillance puhlique. » Etalant son im-
partialité, il ajouta : « Nous ne flattons aucunes factions, nous
les écrasons toutes. Nous défendons la re|)ré.-.entation nationale
contre une faction odieuse qui veut l'avilir et la dissoudre. »
Saint-Just fit ensuite un rapport aussi ahburde et aussi froi-
dement cruel que les précédents. Il dit par allusion au mot de
Vergniaud : « Ce ne sont pas ses enfants que la révolution dé-
vore, ce sont ses ennemis. » Il dit encore : « C'est l'indulgence
qui est féroce, parce qu'elle immole la patrie. » Il traita les
indulgents de faction hypocrite qui amollissait les idées de li-
herté, dit cjue Danton était criminel de ne pas haïr les ennemis
de la patrie, joignit Hérault et Fabre aux autres accusés, et fit
rendre un décret contre eux, en qualité de comj)lices d'Orléans
et de Du mouriez, ayant conjuré pour rétablir la monarchie et
peidre la Convention.
Les accusés furent traînés au nombre de quinze devant le
tribunal révolutionnaire, car on fit entrer dans la fournée les
quatre députés inculpés dans l'affaire de la Compagnie des
Indes, We-itermann, puis deux étrangers, Gusman et Diede-
rich. Il fallait leur trouver un nom commun; on les appela les
Dantonistes.
Danton dans sa prison fit beaucoup de bruit. Il se croyait
toujours en scène comme un acteur. Transférée la Concierge-
rie, il dit en y entrant : « C'est à pareil jour que j'ai fait insti-
tuer le tribunal révolutionnaire. J'en demande pardon à Dieu
et aux hommes. » Traîné à l'audience, il intimida tout le
monde, Fouquier-Tinville , les juges, les jurés. Hermann et
Fouquier, au lieu de tirer ces derniers au sort, comme c'était
Tu.sage, firent un choix des plus solides. Danton, étouffé par la
colère, eut la fièvre et des mouvements convulsifs. Une pensée
l'occupait tout entier, celle de sa renommée. Il dit avec em-
phase que son nom serait au Capitole quand il serait lui-même
dans le néant. Il prononça des phrases à effet, prétentieuses et
entrecoupées. Pendant l'interrogatoire il s'emporta et interpella
[avril 1794] SUPPLICE DES D ANTOIN ISTES. 561
les comités. Il s'écria: "Que les lâches qui m'accusent parais-
sent, et je les couvrirai d'ig^nominie. Que les comités si-, rendent
ici, je ne répondrai que devant eux; il me les faut pour accu-
sateurs et pour témoins. Qu'ils paraissent!» 11 brava le tri-
bunal, raconta sa vie, accusa la lâcheté de Saint-Just, dit qu'il
sentait tout son être frémir et qu'il plongerait ses accr.saîours
dans le néant.
L'accusation était fondée sur des griefs si absurdes que ni les
juges ni le public ne s'y trompèrent. Il ne s'agissait point de
justice, mais de décider entre deux hommes, Robespierre et
Danton. Aussi l'émotion fut-elle extraordinaire. Le public ha-
bituel du tribunal se crut à l'un de ces drames dont on ignore
les péripéties et l'issue. Les autres acteurs avaient tous joué
les premiers rôles dans la révolution, quoique ces rôles eussent
été souvent extravagants. Eux aussi se présentèrent à l'audience
fidèles à leurs convictions révolutionnaires, dont ils avaient
donné tant de gages. Les hommes de la révolution allaient-ils
donc y passer tous?
Et cette émotion, notons-le, n'était pas toujours de la pitié.
Les hommes qui avaient vu dans le supplice d'Hébert et de
Ronsin un juste châtiment de leurs crimes, étaient disposés à
juger de même celui do Danton et de ses coaccusés. Ils disaient
seulement: «Danton est moins sanguinaire que Robespierre.
Voilà son éloge '. »
La force avec laquelle Danton et d'autres accusés se défen-
dirent causa une agitation telle que les juges, les jurés, les
membres du comité de sûreté générale, Vadier, Voularid et
Amar, qui assistaient cachés aux débats, furent épouvar.'tés, et
se demandèrent si une condamnation était possible. D'un autre
côté, le comité de salut public ét.iit perdu s'il reculait. Billnud
et Saint-Just ordonnèrent à Fouquier de laisser en suspen-i la
question de savoir si l'on ferait comparaître les députés dont
Danton demandait la comparution, de gagner le délai de trois
jours, puis de prononcer la clôture des débats.
Le troisième jour, Saint-Just courut annoncer à la Conven-
tion une grande conspiration des prisons. Il s'agissait do quel-
ques propos du général Dillon, propos prononcés dans la pri-
son du Luxembourg et dénoncés par un de ses intei-îociiicurs.
Saint-Just dit encore que les accusés étaient en pleine révolte ,
* Mercier, Tableau de Paris,
VII. 36
562 LIVRE CINQUANTIEME.
qu'ils menaçaient le triljunal ; qu'ils aj^jitaientle peuple et cher-
chaient à l'é{jarer. «Quel innocent s'est jamais révolté devant
la loi? Il ne faut plus d'autre preuve de leur attentat que leur
audace.» Un décret fut voté par la Convention, enjoignant à
Fouquierde continuer le procès et de mettre hors de tout débat
les accusés qui manqueraient de respect à la justice ou vou-
draient provoquer du trouble. Quand le décret fut lu, Danton
s'emporta, interpella les assistants qui applaudirent, et s'écria
que la dictature était établie.
Le quatrième jour, les jurés demandèrent la clôture. Camille
les traita d'assassins; on l'emporta hors de la salle. Le jnry
résistait. Vadier, Vouland, Hermann, Fouquier, le pressèrent
pour lui arracher une condamnation. Elle ne fut pourtant pas
unanime. Les accusés avaient été ramenés dans la prison. On
envova un greffier leur lire la sentence, qu'ils refusèrent d'en-
tendre. Danton leur donna pour mot d'ordre d'aller gaiement
à l'échafaud. Ils y furent conduits le 5 avril.
La Terreur n'avait pas d'autre raison que la peur. Robes-
pierre et les siens tuaient pour ne pas être tués. Pavebant
ten^ehantque, dit Thibaudeau en leur appliquant le mot de
Tacite. La veille, deux pétitionnaires étaient venus lire une
adresse à la barre et demander que la mort Jùt jnisc à l'ordre
du jour.
Le 5, pendant que l'exécution avait lieu, Gouthon fut chargé
d'exposer à la Convention les détails du complot des priions
formé pour égorger les membres du comité de salut public. 11
repoussa les qualifications de dictateurs et de décemvirs que
Danton leur avait données; il fit décréter que tout individu
qui usurperait la souveraineté du peuple «serait mis à mort à
l'instant par les hommes libres» .
Les mêmes apologies furent faites aux Jacobins avec moins
de ménagements encore. Un Montagnard, Garnier de Saintes,
dit : « Si nous nous purgeons, c'est pour avoir le droit de
purger la France.» Dufourny parut douter du crime de Dan-
ton, et demanda : « Où sont les preuves?» Robespierre s'em-
porta, déclara que poser une question pareille c'était conspi-
rer, et fit expulser son auteur.
Le comité de salut -public reçut de tous les points de la
France des adresses plus sanguinaires et plus ridicules les une.-;
que les autres. 11 avait obtenu le résultat qu'il cherchait. Les
mécontents se turent. Le 10 avril, Legendre se rendit aux
[avril 1794] NOUVELLES FOTJR>;ÉES. 5G:i
Jacobins, y déclara qu'il avait été le jouet des traîtres, qu'il le
reconnaissait, et qu'il était convaincu de la réalité de !a con-
spiration. Collot démontra combien l'indulgence était funeste,
et combien il était nécessaire de tenir les yeux toujours ouverts
sur les traîtres. «Comme nos tVéres vainqueurs sur les fron-
tières, ayons tous, dit-il, nos armes enjoué, et faisons feu tous
à la fois. »
Yingt-cinq nouveaux accusés comparurent les 10, 11, 12
et 13 avril devant le tribunal révolutionnaire. Ils étaient les
complices d'Hébert; ils avaient conspiré dans les prisons; ils
avaient voulu détruire le gouvernement républicain et donner
à la France un tyran. Chaumette, qui venait le premier, était
l'auteur d'ar?'efc,9 liherticides, et avait conspiré avec Gobel poui
établir I athéisme. Gobel avait conspiré, sans quoi lignominie
de sa conduite ne s'expliquait pas. Puis venaient les généraux
Dillon et Beysser, coupables d'avoir voulu sauver Camille Des-
moulins et proclamer Louis XVII. Puis Lapallu, un des chefs
de l'armée révolutionnaire dans la Loire, homme de sang
contre lequel les récriminations s'élevaient de toutes patts, et
que Gouthon avait lui-même dénoncé pour avoir a déployé la
cruauté d'un Néron» . Puis deux femmes, la veuve d'Hébert,
ancienne religieuse, et Lucile Duplessis, veuve de Camille
Desmoulins, jeune et méritant l'intérêt qu'elle inspirait. Comme
dans les procès précédents, tout fut confondu et rien ne fut
prouvé. Sept accusés furent absous; les dix-huit autres, y com-
pris les deux femmes, furent condamnés et guillotinés le jour
même de l'arrêt.
Les dictateurs ne s'arrêtèrent plus. Ils déclarèrent toute hu-
manité une faiblesse. Robespierre, comme si le sang des pa-
triotes l'étouffait, ne tarit plus sur les crimes d'Hébert, la cor-
ruption de Danton et la lâcheté de leurs complices.
Le 15, Saint-Just fit un rapport formidable sur la police
générale de la république. Il conclut en présentant un décret
qui bannissait tous les ex-nobles et les étrangers de Paris, des
places fortes, des ports maritimes. Un des articles portait : « Si
celui qui sera convaincu désormais de s'être plaint de la révo-
lution vivait sans rien faire et n'était ni sexagénaire ni infirme,
il sera déporté à la Guyane. » Le décret fut voté immédiate-
ment. Collot, qui alla en rendre compte aux Jacobins, dit :
«Il faut faire éprouver au corps politique la sueur immonde
de l'aristocratie. Plus il aura transpiré ; mieux il se portera. »
36.
564 LIVRE CI>"QUANTIE.\IE.
XXX. — Robespierre n'eut plus qu'une pensée, celle de
concentrer encore plus fortement les pouvoirs. Les ministres
gardaient à ses yeux une trop (;rande autorité. Ils furent sup-
primés et remplacés par douze commissions plus dépendantes
du comité de salut public. Carnot, qu'on s'étonne de trouver
aussi médiocre et aussi faible toutes les fois qu'il ne s'agissait
pas d'affaires militaires, se chargea de représenter à la Con-
vention qu'un conseil exécutif était une institution monar-
chique, incompatible avec la république.
On supprima les comités révolutionnaires des communes,
dont on craignait de voir les ennemis de la Terreur se rendre
maîtres; on ne laissa fonctionner que ceux des districts, où les
terroristes étaient plus sûrs de faire la loi. Les sociétés seclîon-
naires, formées à Paris, n'étaient pas moins suspectes, car elles
pouvaient se mettre en hostilité avec les Jacobins. Les Jaco-
bins déclarèrent qu'ils cesseraient de correspondre avec celles
qui s'étaient formées depuis le 10 août, et qu'un rapport par-
ticulier serait fait pour chabune de celles qui avaient une exis-
tence plus ancienne. Les sociétés sectionnaires de Paris furent
intimidées et averties de se dissoudre elles-mêmes, ce qu'elles
firent, excepté pourtant celle des Cordeliers.
Collot engagea ensuite les Jacobins à ne plus tolérer les dé-
nonciations publiques. On devait se contenter de les faire par
écrit et de les remettre au bureau, qui les communiquerait au
comité.
Robespierre était encore jaloux des proconsuls ou commis-
saires de la Convention, moins parce que leurs attributions
étaient mal réglées et leurs pouvoirs tyranniques, que parce
qu'ils lui portaient ombrage. Les agents qu'il entretenait de
tous côtés lui dénonçaient, dans leur correspondance, l'arbi-
traire éhonté de ces proconsuls, ainsi que l'incapacité des pa-
triotes, leurs vols, la difficulté de faire rendre des comptes aux
hommes qu'on avait chargés d'opérer des réquisitions, etc. '.
Robespierre était furieux. Il traitait d'Hébertistes ceux qui
versaient le sang, et vovait avec inquiétude ceux qui cher-
chaient à se faire bien venir, comme Ysabeau et Tallien, dans
les derniers temps de leur séjour à Bordeaux.
Il avait déjà rappelé de Nantes Carrier, coupable d'avoir
^ Voir les lettres de Julien à Robespierre, et surtout celles de Reveichuu à
CouthoD, Histoire parlementaire de la Révolution, t, XXXII.
[mai 1794] PROCLAMATION DE L'ÊTRE SUPRÊME. 565
fait périr plus de cinq mille victimes. II fit fermer, le 6 avril, le
tribunal révolutionnaire de Lyon, et reprocha à Fouché le
sang qu'il avait versé. Fouché courba la tète, mais alla pour sa
sûreté présenter aux Jacobins sa propre défense. A Lyon, le
nombre total des victimes, accusé par les représentants du
peuple, avait été de seize cent quatre vingt-deux ; à Bordeaux,
d'environ sept à huit cents. Robespierre arrêta les supplices,
mais il ne songea pas à punir les crimes. D'ailleurs il était bien
loin de se douter que les actes révolutionnaires pussent être
des crimes. II ne comprenait pas que la Terreur devait un jour
être expiée, et que c'était là la pierre contre laquelle son gou-
vernement irait infailliblement se briser.
En attendant, il accapara tous les pouvoirs. Le docile Cou-
thon et Saint-Just, l'obscur, ou, comme on disait, l'apocalypti-
que, lui servirent d'instruments. Billaud et Collot n'étaient que
desaboyeurs, et Barère était un lâche méprisé Cependant avoir
accaparé les pouvoirs n'était pas tout; il fallait gouverner.
Robespierre, qui en sentait la nécessité, eut l'idée de faire, ou,
pour parler plus justement, d'imposer à la France une profes-
sion de foi spiritualiste. Donc, le 7 mai, il prononça à la Con-
vention un grand discours préparé avec soin contre le maté-
rialisme, doctrine enseignée par la secte monarchique des
encyclopédistes, et contre le fanatisme, dont il craignait qu'on
ne l'accusât de rétablir l'empire. Il proclama l'Être suprême,
le Dieu de la nature, qui n'avait rien de commun avec celui
des prêtres. « Le véritable prêtre de l'Etre suprême, dit-il, c'est
la nature; son temple, c'est l'univers; son culte, la vertu; ses
fêtes, la joie d'un grand peuple rassemblé sous ses yeux pour
resserrer les doux noeuds de la fraternité universelle, et pour
lui présenter l'hommage des cœurs sensibles et purs. » Il con-
clut qu'on devait inspirer au peuple le sentiment de ses devoirs,
et dans ce but instituer les jours de décadis des fêtes natio-
nales consacrées à toutes les vertus. La Convention, toujours
docile, décréta que le peuple français reconnaissait l'existence
de l'Être suprême, celle de l'immortalité de l'àme, et célébre-
rait les fêtes de» vertus.
XXXI. — En 1794, la coalition rentra en campagne avec
cent cinquante mille hommes. La Prusse fit un traité de sub-
sides avec l'Angleterre et la Hollande. L'empereur François II
vint en Belgique pour mettre par sa présence de l'ordre et de
53G LIVÏtE CINQUANTIEME.
runilé dans les conseils. D'après le plan formé par Mack, les
Aiitricliiens devaient s'emparer de Landrccies, sur la Samhre,
dont la possession, jointe à celle de Valenciennes et de Condé,
leur assurerait une Lase suffisante d'opérations, s'unir ensuite
aux Prus^siens qui arriveraient des Vos{jes, et s'avancer sur
Paris j^endant que les An^jlais débarqueraient dans la Vendée.
INIais celte année la France avait sej)t cent mille hommes,
formant treize armée?-, échelonnées sur les frontières. C'était le
résultat de la levée en masse opérée en 1793. Sans doute cette
levée en masse s'était faite moins facilement et surtout moins
vite que ne le supposaient ses auteurs. Elle n'avait pu avoir
lieu dans les départements que déchirait la guerre civile. Elle
n'avait pas non plus rencontré l'enthousiasme de 1792, et
n'avait donné au déhut que des soldats médiocres et sans goûts
militaires. Cependant peu à peu une partie des recrues s'était
instruite et aguerrie, en sorte que, malgré le caractère extraor-
dinaire de cet effort, la France n'avait jamais |)OSsédé de pareils
moyens de résistance. Carnot avait fait fahriquer des armes et
mis partout les chevaux en réquisition. On créa aux portes de
Paris une école de Mars, où trois mille élèves volontaiics,
choi.sis parmi les sans-culottes, couchaient sous la tente et ap-
prenaient à la hâte le métier d'officier. Barère dit qu'il fallait
une école militaire répuhlicaine pour remplacer l'ancienne
école royale, et il rappela que Cincinnatus était venu de la
charrue. L'ahondance de la récolte de 1793 apportait une cer-
taine couq)ensalion aux effets de plus en plus fàclieux du maxi-
niwn. Quant à l'argent, on ne cessait d'émettre de nouveaux
assignais. Cela menait à une catastrophe infaillihle; mais on
n'avait (lu'unc pensée, une seule, sauver le présent.
Le prince dp Gohourg et les Autrichiens assiégèrent Landrc-
cies, qui fut prise en douze jours (17-29 avril), malgré ]>lu-
sieurs fentatiA'es de secours faites par l'armée du Nord. Sainl-
Just avait appelé à la tète de cette armée Pichegru, officier de
fortune, qui joignait à des talents militaires vrais le mérite,
plus grand a ses yeux, de se montrer docile à sa direction. Il
avait envoyé Jourdan au cijmmandement de l'armée de la
Moselle. »t jeté en j)nson Hoche qui lui résistait. Il eût même
fait comparaître ce dernier devant le trihunal révolutionnaire,
sans l'opposition énergique de Carnot, dont il devint à cette
occasion le mortel ennemi. Saint-Just, accompagné de son in-
séparahle Lebas, s'était étahh à Guise, d'où il faisait la loi aux
CAMPAGNE DE 1794. 507
généraux et leur parlait en souverain. Diriger la guerre de très-
près était pour le comité de salut public une double nécessité,
parce qu'il régnait et parce qu'autrement tout général vain-
queur eût été maître de faire un coup d'État.
Saint-Just, par sa résolution, son audace et son inflexibilité,
sut parfaitement jouer son rôle politique; il domina les géné-
raux, il électrisa les soldats. Quant à son rôle militaire, ce fui
autre cbose. Son système de réquisitions était épouvantable et
donnait peu de résultats, à cause du désordre et du gaspil-
lage. Son système de guerre, c'était d'ailleurs celui de la plu-
part des autres représentants, se bornait à donner toujours
l'ordre de marcher en avant, quoi qu'il arrivât.
Pichegru , désespérant de sauver Landrecies , divisa son
armée en deux corps, qui prirent également l'offensive et qui
marchèrent, le premier entre Lille et la mer, le second le
long de la Sambre par les Ardennes. Le 29 avril, les généraux
Souham et Moreau battirent Clerfayt à Mouscron, et prirent
Menin. Clerfayt, forcé de reculer, rallia ses forces, revint à la
charge, et éprouva une seconde défaite le 11 mai sous les murs
de Courtray. Les victoires de notre corps d'armée qui opéi^ait
à gauche furent malheureusement compensées par les revers
de celui qui opérait à droite dans les Ardennes. Ce dernier fut
repoussé deux fois avec de grandes pertes en essayant de fran-
chir la Sambre, d'après les ordres imprudents et opiniâtres de
Saint-Just, auxquels les généraux n'osèrent désobéir.
Le 17 mai, le duc d'York, ayant réuni les principales forces
delà coalition, occupa les environs dé Lille, Lanuoy, Rou-
baix, Tourcoing. Clerfayt, de son côté, reprit Menin et passa
la Lys pour se joindre à lui. Si la jonction s'était opérée, la
division h-ançaise qui se trouvait à Courtray était coupée du
reste de nos troupes. Le 18, Souham partit de Lille de grand
matin; il livra une nouvelle bataille à Tourcoing, s'empara de
cette ville et empêcha la jonction. L'ennemi se replia sur
Tournay. Pichegru voulut l'y suivre. On se battit toute la
journée du 22 à Pont-à-Chin et dans les communes environ-
nantes. Ces combats, qui coûtèrent trois mille hommes à cha-
cune des deux armées, furent aussi inutiles que meurtriers. On
s'arrêta alors quelque temps, en attendant Jourdan, qui venait
renforcer l'armée de la Sambre avec une division de celle de
la Moselle. Les hostilités n'avaient pas été moins actives
jusque-là sur les lignes de la Moselle et du Rhin, mais le dé-
5S8 LIVRE CINQUANTIEME.
part de Jourdan nous réduisit sur ce point à la défensive.
Ainsi, malgré la perte de Landrecies, nous luttions au nord
contre la coalition, qui se voyait arrêtée.
Aux Alpes et aux Pyrénées, la campagne s'ouvrit par des
succès. L'armée d'Italie, partant de Nice sous le commande-
ment nominal du vieux Dumerbion, en réalité sous celui du gé-
néral de division Masséna , força les Piémonlais à abandonner
le camp de Saorgio et à repasser le col de Tende (avril et mai).
Aux Pvrénées, Dugommier enleva en mai le camp du Boulou.
Il chassa ensuite les Espagnols du Roussillon; il leur prit en
juin Collioure et Port-Vendres , et en septembre le fort de
Bellegarde.
A l'intérieur, la Vendée s'agitait encore, les atrocités com-
mises à Nantes par Carrier ayant réveillé le parti royaliste. La
Piocliejacquelein fut tué dans un engagement. Mais le général
Turreau étouffa l'insurrection eu dirigeant dans tous les sens
des colonnes mobiles qui brûlèrent les forets, détruisirent les
villages rebelles et en transportèrent ailleurs la population. Ces
colonnes furent appelées les colonnes infernales . Dans la Bre-
tagne, le reste des Vendéens, battus à Savenay, se refor-
mèrent, entraînèrent quelques paysans et commencèrent au
fond des bois une petite guerre , appelée la guerre des
Chouans.
Sur mer, les Anglais avaient fait partir une grande flotte de
trente-sfx vaisseaux de ligne, commandés par l'amiral Howe.
Nous étions très-inférieurs; car malgré l'activité déployée dans
nos arsenaux, l'eni élément des paysans voisins des côtes et la
présence à Brest ou sur l'escadre des commissaires de la Con-
vention, Jean Bon Saint-André et Prieur, notre marine se
relevait à grand'peine des coups que lui avait portés la révo-
lution. Nous avions d'ailleurs perdu Saint-Domingue, où les
noirs avaient pris les armes après l'abolition de l'esclavage,
prononcée le 4 févriei- par la Convention, et s'étaient livrés
aux pillages et aux massacres les plus affreux. Les Anglais
nous avaient enlevé les autres Antilles. Nous étions réduits à
armer des corsaires qui prenaient à l'ennemi quelques bâti-
ments de commerce.
Cependant on attendait d'Amérique un important convoi de
blés, qu'on disait nécessaire à la subsistance de la France. Le
20 mai, les représentants firent sortir notre flotte, composée
de vingt-six grands vaisseaux, sous les ordres du capitaine Vil-
[mai 1T9V] PROGRÈS DE LA TERREUR. 539
laret-Joyeuse. Les flottes an^rlaise et française restèrent cinq
jours en présence, du 28 mai au 1" juin. Après un premier en-
gagement le 29, elles se livrèrent le 1" juin un combat naval
qui dura six heures. Nous perdîmes sept vaisseaux et huit mille
hommes. Sur ces sept vaisseaux, les Anglais en prirent six; le
septième, le Vengeur, refusa de se rendre et se fit sombrer au
cri de Vive la république! Ils recueillirent seulement une partie
de l'équipage. C'était bien un revers, mais Barère, avec sa
rhétorique ampoulée, s'efforça de le convertir en victoire. On
fit sonner haut la grande inégalité des forces et l'héroïsme de
nos marins improvisés; enfin on sauva le convoi d'Amérique,
qui entra dans nos ports.
La perte de la Corse fut un autre revers maritime. Paoli y
conspira, y appela les Anglais et en fit offrir par une consulta
la couronne au roi d'Angleterre. Bastia capitula entre les mains
des Anglais le 20 juillet, après une résistance de deux mois.
XXXn. — Au mois de mai, le nombre des suspects atteignit
huit mille. Les prisons s'encombrant furent soumises à un
régime de plus en plus dur. Les malheureux prisonniers furent
forcés d'assister à des repas communs. Ils vivaient là dans un
air vicié, nourris d'aliments infects, mal soignés dans leurs
maladies, attendant leur arrêt de mort chaque fois qu'ils enten-
daient l'aboiement des dogues ou le bruit des clefs des gardiens.
Car chaque jour, à l'heure dite, arrivaient les charrettes ou
bières roulantes que les délateurs ou moutons travaillaient à
remplir.
Les fournées de vingt à vingt-cinq victimes devinrent plus
fréquentes. Le 20 avril, le parlement de Toulouse fut immolé
presque en entier. Le 22, Malesherbes périt avec une partie de
sa famille, d'Eprémesnil, Thouret et Chapelier. Un autre jour,
ce furent les vierges de Verdun, accusées d'être allées en 1792
implorer le roi de Prusse. Un autre, les officiers du bataillon
des Filles-Saint-Thomas; un autre, les administrateurs du dé-
partement de la Moselle; un autre, Lavoisier et une vingtaine
de fermiers généraux, coupables « d'avoir mis de l'eau dans
leur tabac » ; un autre enfin. Madame Elisabeth, soeur du roi,
qui mourut avec une résignation angélique. Acte de férocité
brutale, qu'on est réduit à remarquer à peine, tant la foule
des victimes était grande, tant l'échafaud nivelait tout.
On compta aussi dans les fournées quelques ultra-révolution-
570 LIVRE CINQUANTIEME.
naires, comme Jourdan Coupe-Tétes. Ceux-là au moins avaient
commis des crimes et des vols.
Le 22 mai, un nommé Ladmiral voulut assassiner Collot-
d'Herbois, manqua son coup, fut pris et déclara qu'il s'élait
proposé de tuer Robespierre. Le 23, une jeune lille, Cécile
Renaut, se présenta cliez Robespierre, « pour voir comment
était fait un tyran » , et fut arrêtée sous la même prévention d'as-
sassinat. Ce fut pour les Jacobins une occasion d'encenser leurs
idoles, et pour les membres du comité de salut public d'étaler
leur patriotique dévouement. Legcndre proposa de former une
garde pour les défendre. Coulbon repoussa cette danjjereuse
flatterie, et dit que leb despotes seuls s'entouraient de gardes.
Barère imputa les tentatives d'assassinat aux Anglais, se livra
contre ces derniers à des déclamations féroces, se plaignit qu'on
eût fait quartier aux prisonniers de leur nation dans la cam-
pagne précédente, prononça même ce mot significatif : « Il n'y
a que les morts nui ne reviennent ])as. » II en conclut que les
soldats, ou plutôt les esclaves anglais et banovriens, ne devaient
pas être traités suivant les )égles de l'humanité. La Convention
vota qu'ils seraient passés au fil de l'épée. Comme Pilt et le
gouvernement anghis étaient en réalité l'àme et le soutien de
la coalition, il n'y avait pas d'absurdités, de violences ni de
sauvageries qu'on ne se permît à leur égard.
Cependant les comités de salut public et de sûreté générale
ne marchaient plus d'accord; même le comité de salut public
se divisait. Trois groupes s'y étaient formés : Robespierre, Saint-
Just et Couthon agissaient en maîtres ; Barère, Collot et Billaud
supportaient ce joug avec impatience et s'irritaient d'être traités
en subalternes; les autres, Carnot, Prieur et Lindet, absorbés
par l'administration et les missions, prenaient peu de part à la
politique générale. Robespierre n'était plus maître de lui; sa
dictature s'étendait jusque sur se^ collègues; il tenait des notes
prêtes contre plusieurs députés montagnards qu'il était résolu de
frapper. Il s'était créé un bureau de police, composé d'hommes
à lui, dont il stimulait l'activité fiévreuse et qui était pleine-
ment indépendant du comité de sûreté générale. Les membres
de ce dernier comité entrèrent en fureur de se sentir annulés
et menacés. La plupart d'entre eux, Vouland, Vadier, Amar,
Jagot, Louis, étaient des hommes couverts de sang, qui se fai-
saient un jeu de la guillotine, mais qui se sentaient perdus s'ils
ne restaient les maîtres. Ils résolurent de secouer le joug.
[jrix 1794] DIVISIONS AU SEIN DES COMITÉS. 571
Robespierre ce'lébra le 8 juin la fête de TÈtre suprême.
Comme il présidait alors la Convention, il conduisit la céré-
monie en grand costume, habit bleu à boulons d'or et culotte
de nankin jaune, portant à la main un bouquet énorme de
fleurs et de fruits. « Il parut, dit Villate, plongé longtemps
dans l'extase de l'enthousiasme. » Un amphithéâtre s'élevait
au milieu des Tuileries. La Convention s'y plaça. Robespierre
avait devant lui trois mannequins, représentant l'Athéisme, la
Discorde et l'Egoïsme. Il les brûla, et en découvrit un qua-
trième représentant la Sagesse. Il pi'ononça deux discours ,
dans le ton déjà usé d'un spiritualisme déclamatoire. Des
chants et la musique nationale remplirent les intermèdes. La
Convention se rendit alors nu Champ-de-Mars , où, placée sur
une montagne, elle assista à une symphonie, accompagnée de
pantomimes symboliques, puis elle revint aux Tuileries, où
des jeux publics terminèrent la journée. Le peuple cria : Vive
Robespierre !
Robespierre sortit pourtant de cette cérémonie irrité jusqu'à
la fureur. La fête, édition améliorée de celles de Chaumette,
n'avait pas eu plus de succès. Au lieu d'y voir un essai de recon-
stitution sociaîe, la masse du public n'y avait vu qu'une farce
mystique ou une insulte au christianisme. Lebon sens se sentait
outragé. On courbait encore la tète en présence de l'échafaud,
on la relevait en face du ridicule.
Les Montagnards, hostiles à toute espèce de culte ou à ce qui
y ressemblait, traitèrent la cérémonie de contre-révolutionnaire.
Billaud, CoUot, Barère et les membres du comité de sûreté
générale, s'en exprimèrent hautement. Ils ne purent supporter
que Robespierre parlât en apôtre ou en grand prêtre d'on ne
savait quelle mystique philosophie. Il entendit le soir les cri-
tiques et les menaces de quelques-uns de ses anciens amis, qui
lui reprochèrent de se poser en dictateur, de flatter le peuple
bassement pour chercher les acclamations, de traîner la Con-
vention à sa suite comme un troupeau avili. Ils frémissaient en
songeant que la révolution se personnifiait en lui, et que la
France, qui a toujours besoin d'un homme et d'un nom pour la
représenter, avait les yeux attachés sur lui seul; amis, ennemis
ne parlaient que de lui. L'Anglais appelait nos soldats : les
soldats de Robespierre. Le souverain n'était ni la Convention
ni le comité de salut [)ublic; c'était lui.
Robespierre, sentant d'instinct grandir ces haines et poussé
572 LIVRE CINQUANTIEME.
de plus en plus aux mesures extrêmes , fit présenter le sur-
lendemain à la Convention, par Couthon, la fameuse loi du
22 prairial, destinée à fortifier l'action du tribunal révolution-
naire. Elle augmentait le nombre des sections et des jurés,
rendait la procédure plus expéditive en supprimant Tinterroga-
toire secret, les témoins et la défense, ajoutait de nouvelles
catégories d'ennemis du peuple à celles qui existaient déjà,
enfin, accordait aux deux comités ou même à un seul le pou-
voir de traduire qui que ce fût devant cette redoutable juridic-
tbon. Coutlion représenta Terreur qu'on avait commise en
accordant à des conspirateurs une partie des garanties attri-
buées aux accusés ordinaires. Il dit en propres termes, et ces
termes doivent être rapportés, pour montrer jusqu'où allait
l'aberration, que la justice révolutionnaire ne devait point
s'astreindre à des règles; que les preuves morales étaient tout
et dispensaient des preuves matérielles; que la perfidie contre-
révolutionnaire assassinait le peuple par fausse humanité; que
pour les crimes publics l'indulgence était atroce, la clémence
parricide. « Le délai pour punir les ennemis de la patrie ne
doit être que le temps de les reconnaître; il s'agit moins de les
punir que do les anéantir. » Couthon glissa plus légèrement sur
le droit attribué aux comités d'envoyer seuls les représentants
à la guillotine. C'était là pourtant le point essentiel. Robes-
pierre sentait que la Montagne, si elle était consultée, ne livre-
rait plus un seul de ses membres.
La lecture achevée, Iluamps se leva, demanda l'ajourne-
ment, et dit : « S'il n'est pas accordé, je me brûle la cervelle ! »
D'autres députés l'appuyèrent. Robespierre repoussa cette
proposition , soutint qu'il ne lallait ni s'épouvanter ni se divi-
ser; que les conspirateurs et les ennemis du peuple pouvaient
seuls redouter la sévérité; que la majorité de la Convention
était piiie; que l'Assemblée avait pris Thabitude de discuter et
de décréter sur-le-champ, précisément depuis qu'elle n'était
plus assservie aux factions. Il obtint encore que la discussion
du projet et de tous ses articles se fît séance tenante, et que la
Convention renouvelât les pouvoirs du comité.
Mais le lendemain. Bourdon de l'Oise rappela qu'une loi
exigeait un décret spécial de la Convention pour la mise en
jugement d'aucun de ses membres, et soutint qu'on n'avait point
entendu abroger cette loi. L'Assemblée se prononça dans ce
sens d'une voix unanime. Les membres des comités n'assistaient
\juiN 1794] LA LOI DU 22 PRAIRIAL. 573
pas à la séance. Coiithon vint le 12 se plaindre d'un vote qui
témoignait trop peu de confiance dans le comité de salut public.
Cette confiance était nécessaire, autrement le comité se démet-
trait. Robespierre eut une altercation violente avec Tallien.
Il alla le soir signaler aux Jacobins l'oppression des patriotes
par les intrigants, refusant de nommer pei'sonne, et par cela
même menaçant tout le monde.
Couthon était le seul membre du comité auquel il eût com-
muniqué le projet de la loi du 22 prairial; Saiut-Just était aux
armées. Les autres membres eurent avec lui sur ce sujet une
explication des plus violentes, car la loi pouvait les atteindre.
Toutefois, après une scène d'injures et de menaces, ils con-
vinrent de garder sur cette querelle intestine un silence néces-
saire à tout le monde.
On découvrit alors une secte obscure formée par une vieille
femme appelée Catberine Théot et Tex-capucin dom Gerle; il
s'agissait de la prétendue révélation d'un christianisme révolu-
tionnaire, où Robespierre jouait un rôle. Rien n'était plus
pitoyable; seulement Barère, Vadier et Collot s'emparèrent
de cette affaire. Vadier lut à la Convention, le 14, un rapport
très-circonstancié et très-méchant qu'elle adopta. Dom Gerle
et Catherine Théot furent envoyés avec trois autres personnes
au tribunal révolutionnaire sous une accusation de complot. Le
résultat cherché fut obtenu. C'était une manière de diminuer
Robespierre.
Le même jour, la Convention créa une commission chargée
de recenser les suspects détenus et d'en diminuer le nombre.
Mais ce fut le comité de salut public qui nomma les commissaires.
Le nombre des détenus élargis fut insignifiant.
La guillotine, devenue le grand moyen d'épuration, fonc-
tionna avec une vitesse croissante. La facilité des condamna-
tions à mort devint extraordinaire, veitigineuse. Les guilloti-
neurs finirent par avoir leur langage ou leurargot, que l'histoire
doit rapporter, car elle ne doit pas toujours reculer devant
l'ignoble. On faisait des feux de file. On envoyait les condam-
nés éternuer dans le sac ou regarder à travers la lucarne. On
avait pu invoquer en 92 le danger d'une mvasion et en 93 les
résistances de l'intérieur. En 94, ces arguments-là n'existaient
plus. On imagina les complots de l'étranger, puis les complots
des prisons. Le 14 juin, on fit une fournée de quarante-neuf
accusés dont firent partie Ladmiral et Cécile Renaut. Ce fut la
57'V LIVRE CIiNQUANTlE.ME.
conspiration de l'étrange?^ ou du Jjarou de Balz. Les riuai'ante-
neut furent condamnés et exécutés le même jour. Vadier vou-
lut qu'on les fit monter sur les charrettes en chemises rouf^es,
pour mieux frapper les yeux.
Fourpiier fit disposer la salle du trihunal de façon qu'elle pût
contenir à la fois cent cinquante accusés. Il eut même l'idée
d'y placer une guillotine. Le comité ordonna de l'enlever, de
peur de démoraliser le supplice, et décida qu'aucune fournée
ne pourrait comprendre plus de soixante personnes.
Le trihunal procédait sommairement comme les trihunaux
improvisés dans les prisons du 2 septemhre. Dumas, l'un des
présidents, siégeait deux pistolets aux côtés. Les jurés opinaient
à l'audience. On prononçait cinquante ou soixante condam-
nations par jour, et Fouquier disait : « Les tètes tomhent
comme des ardoises. » Chaque soir dans les prisons l'appel des
condamnés donnait lieu à des scènes déchirantes. Ceux qui
n'étaient pas sur les listes attendaient leur tour pour le lende-
main. On se disait cependant que le m^l finirait par son excès
même, sans quon sût quand ni comment.
Longue serait Ténumération des victimes. Grâce aux lois
révolutionnaires qui punissaient de mort l'acte de cacher un
prêtre, ou celui de vendre au-dessus du maximum, il n'y avait
plus partout (|ue des suspects, c'est-à-dire des coupahles. Le
nombre des guillotinés, après avoir été de cinq cent soixante-
dix-sept du mois de mars jusqu'au 10 juin, fut du 10 juin au
27 juillet (9 thermidor) de deux mille quatre-vingt-cinq. C'était
une oi'gie de massacres; on est réduit à enregistrer des noms,
triste et glorieux nécrologe. Il n'y eut guère de famille un peu
connue ou un peu nombreuse qui n'y figurât par quelqu'un
des siens.
La liste des guillotinés ne ferait même pas connaître toutes
les victimes de la Terreur. II faudrait y ajouter celles que tuaient
la prison, la fuite et les privations, celles qui s'étaient munies
de poison et qui le burent, comme Condorcet.
Cependant la pitié commençait, les rues que traversaient
les charrettes fatales étaient devenues désertes, tristes et
mornes. Les fenêtres se fermaient; on ordonna de les ouvrir,
pour manifester la joie patriotique. On transporta ensuite l'é-
chafaud à la barrière du Trône , dans l'espérance que le fau-
bourg Saint-Antoine exprimerait moins de répugnance que les
quartiers voisins de la place de la Révolution. 11 n'en fut rien.
[juin 1794] VICTOIRE DE FLEURUS. 575
La foule s'émut, surtout le jour où seize Carmélites marchèrent
à Téchafaud en chantant un hymne. Elle s'émut de voir des
vieillards et des femmes du plus haut rang- garder une altitude
noble devant la mort. Il n'élaitgénéralement resté des grandes
familles à Paris que les personnes que leur â(je ou leur sexe
eussent dû garantir, mais la Terreur n'épargnait rien.
La guillotine fonctionnait jusque dans les petites villes. A
Coulommiers, il y eut une fournée de dix-liuit victimes pour
une conspiration prétendue; à Clamecy, une de quinze. A
Bordeaux, Biroteau, Guadet, Salles et Barbaroux furent exé-
cutés au mois de juin. A Nantes, on noyait encore, malgré le
rappel de Carrier. Dans le département de Vaucluse, le repré-
sentant Maignet, déjà connu par l'établissement d'un triljunal
révolutionnaire à Orange, fit guillotiner soixante-trois habitants
du bourg de Bédouin. Couthon et Billaud avaient créé à
Bédouin un tribunal qui jugeait sans s'astreindre à aucunes
formes, les jugements n'étant dictés que par la conscience du
juge. Mais nulle part la folie de la cruauté révolutionnaire
n'alla plus loin qu'à Arras et à Cambray, où le représentant
Lebon, ex-prétre, frappé de démence, mêla les insultes les
plus indécentes aux scènes de la guillotine. Le monta-^nard
Guffroy, l'un des députés d'Arras, le dénonça lui et sa guillo-
tine qu'il promenait dans les départements du Nord et du Pas-
de-Calais. Robespierre tança Lebon, mais de mauvaise grâce;
Barère dit qu'on devait excuser le patriotisme, même quand il
revêtait des formes un peu acerbes. « Que n'est-il permis à la
haine d'un républicain contre l'aristocratie? II ne faut parler
de la révolution qu'avec respect, des mesures révolutionnaires
qu'avec égard. »
Robespierre, Couthon et ceux qui les servaient n'admet-
taient aucune critique. Bien qu'il n'y eût guère de journaux et
que ceux qui restaient gardassent un silence calculé, les dicta-
teurs se plaignaient sans cesse aux Jacobins de la manière
dont le gouvernement était attaqué et même de celle dont il
était loué. Robespierre était surtout exaspéré des insultes que
lui prodiguait la presse étrangère, et des tours habiles que ses
ennemis lui jouaient. Jamais sa colère n'alla si loin que le jour
où le duc d'York répondit au décret de la Convention mettant
les prisonniers anglais hors la loi, par une proclamation où il
recommandait à ses soldats l'humanité.
Heureusement, ce décret de la Convention fut tres-mal exé-
576 LIVRE CINQUANTIEME.
enté. On ne fusilla {prière que les émirrré^ pris les armes à la
main. En (jénéral , les commissiotis militaires et les tribunaux
de départements se montrèrent disposés à Finduljjence.
XXXÎII . — Il faut, pour se reposer de ces liorreui's, retourner
au théâtre do la ^;uerre. C'est là que la France se retrouvait.
Après un court repos, nos armées reprirent leurs opérations
et l'offensive au mois de juin. Pichegru. avec la division de
gauche de Tarmée du Nord, assié/jea Ypres:, ses lieutenants
Sonham et Macdonald ])attirent le 13, à Rousselaer, l'armée
de secours de Clcrfayt, et la place se rendit le 17.
Mais l'opération principale fut tentée A'ers la Sambre, où l'on
avait déjà été repoussé trois fois avec des pertes sérieuses.
L'année de Sambrc-et-ÎMeuse, de soixante-six mille hommes,
s'était formée sous le conmiandement de Jourdan. On assiégea
Charleroi et on occupa les hauteurs voisines au delà de la
rivière dans un rayon de dix lieues. Les Autrichiens entrepri-
rent le 16 juin de nous les enlever j ils eurent un plein succès.
Jourdan revint les occuper de nouveau et pressa le siège de la
ville, qui se rendit le 2G dans la soirée. Le 27, Cobourg igno-
rant encore celte capitulation, nous attaqua avec toutes ses
forces, soixante-dix mille hommes, et voulut nous chasser une
seconde fois de positions médiocres pour la défense. On se
battit tout le jour dans un cercle immense, depuis Tresegnies
jusqu'à Fieurus, dont le nom fut ensuite adopté pour désigner
la victoire de la république, parce qu'il rappelait une victoire
de Louis XIV. Les succès se balancèrent d'aboi^d; les diffé-
rentes divisions françaises ou autrichiennes furent plusieurs fois
ramenées à la charge; les lieutenants de Jourdan, Marceau,
Morlot, Lcfebvre, Championnet, Kléber, liernadotle, déployè-
rent leurs grandes qualités militaires. Le soir \'enu, les Autri-
chiens ayant appris que la place était rendue et désespérant de
nous déloger, rentrèrent dans leurs lignes et nous abandon-
rent l'honneur et le profit de la journée.
Ils se retirèrent en se concentrant vers Braxelles. Ils étaient
las de la guerre, mécontents des Prussiens qui ne les soute-
naient pas, et des Anglais par lesquels ils ne se trouvaient pas
assez aidés. Pichegru marcha sur Bruxelles par Bruges, Oslende
et Gand, et Jourdan y marcha de son côté directement. Nos
avant-gardes y entrèrent le 10 juillet, et en peu de jours cent
cinquante mille hommes de troupes françaises s'y trouvèrent
[)ui> 1794] ROBESPIERRE ET SES ENNEMIS. 577
réunis. La Convention, fidèle à ses usages, décréta que les
soldats des garnisons élrang;eres qui ne se rendraient pas
seraient passés au fil de l'épée. Nous fûmes bientôt maîtres de
la Belgique. Le 16 juillet Landrecies se rendit; nous entrâmes
à Namur, puis le 23 juillet à Anvers, et le 27 à Liège.
XXXIV. — Coutlion s'ingéniait en vain à démontrer que les
comités étaient parfaitement unis et ne faisaient qu'un avec la
Convention. Rien n'était moins vrai, Robespierre ne s'enten-
dait plus qu'avec Couthon et Saint-Just. Ses autres collègues se
révoltaient contre sa tyrannie, et il voulait les perdre, c'est-à-
dire les tuer; car il ne traitait pas autrement ses ennemis. Son
intraitable orgueil et l'enivrement de sa forlune troublaient son
cerveau. L'babitude du sang Tavail grisé. 11 comptait d'ailleurs
sur les Jacobins, successivement épurés. Il comptait sur la
commune, dirigée par deux hommes à lui, tous deux jeunes
et ardents, Fleuriot, successeur de Pacbe, et Payan , qui avait
remplacé Chaumette avec le titre d'agent national. Il comptait
sur Henriot, qui commandait toujours les sections armées. Il
comptait sur sa police personnelle, composée de véritables
bandits, et sur une troupe de sans-culottes qui le suivaient
partout comme des gardes du corps.
Les autres membres des comités, surtout Billaud, Collot et
Vadier, étaient résolus à le prévenir. Barras, Fouclié, Tallien,
qui se sentaient serrés de près par sa police, n'y étaient pas
moins résolus de leur côté. Fouché le poursuivait avec une
haine habile et réfléchie. Tallien, furieux d'avoir vu empri-
soimer la citoyenne Thérésa Cabarrus , madame de Fontenay,
qu'il épousa peu après, s'entendit avec les montagnards Le-
cointre , Bourdon de l'Oise, Thuriot , Panis , Fréron, Mones-
tier, Guff'roy, Dubois-Crancé, tous désignés pour l'échafaud.
Chacun, dit Carlyle, tàtait si sa tête était encore sur ses épaules.
Robespierre et Couthon ne se cachaient pas pour annoncer de
nouvelles arrestations de députés; il y en avait plus de soixante
qui n'osaient plus coucher dans leur lit. Une caricature, car
on en faisait même alors, représentait le bourreau se mettant,
après avoir guillotiné toute la France, à se guillotiner lui-
même.
On s'observa quelques jours comme deux camps ennemis.
Payan et d'autres conseillèrent à Robespierre de faire un nou-
veau 31 mai. Mais il n'était pas homme à descendre sur la
vu. 37
578 LlVr.E CIINOUAINTIEME.
pince ))u1)lique. 11 aima mieux suivre la marche qui lui avait
toujours réussi, mettre les Jacobins en avant, lancer la com-
mune, dicter à l'Assemblée de nouvelles proscriptions avec de
nouveaux choix pour les comités, et lui faire la loi en étalant
ses sophismes devant elle sans contradicteurs.
Il enpigea la lutte aux Jacobins le l"juillel. Il y lit un grand
discours au nom des patriotes oppriniés et dénonça ses collè-
pues. Il répéta son thème habituel , que la liberté devait faire
entendre de mâles accents; f|u'il était absurde de traiter la
sévérité contre les conspirateurs d'attentat contre l'humanité ;
que les indulgents étaient des fripons, des agents de l'étranger,
des contre-révolutionnaires calomniant la justice. Un autre
jour il soutint que ses ennemis avihssaient la Convention en la
forçant de trembler. Il voulait les exterminer, sans en épargner
un seul.
Barère et les autres membres des comités essayèrent alors
d'opjioser la Convention aux Jacobins. Il y eut aussi quelques
tentatives de rapprochements in extremis; car les hommes
comme Barère ne se fussent pas fait scrupule de sacrifier de
nouvelles victimes; mais ils voulaient arrêter la liste. Robes-
pierre exigeait toujours de nouveaux noms. Barère finit par
dire : « Ce Robespierre est insatiable » ; et la conciliation ne se
lit pas.
XXXV. — Le 26 juillet (8 thermidor), Robespierre occupa
la tribune devenue son champ de bataille. Le public était
accouru en foule dès le matin. Il lut un discours qui dura plus
de deux heures, discours fatigant et prolixe, où il répéta qu'il
avait arraché la Convention aux factions en l'épurant; que les
méchants l'accablaient d'accusations et de calomnies. On col-
portait d'odieuses listes de victimes désignées ; il dénonçait cette
imposture. Il se vanta à mots couverts d'avoir tenu éloignés de
l'échafaud les soixante-treize qui en étaient menacés depuis
neuf mois. « Qui suis-je, dit-il, moi qu'on accuse? Un esclave
de la liberté, un martyr vivant de la république, la victime
autant que l'ennemi du crime. Tous les fripons m'outra^jcnt ;
le.-> actions les plus indifférentes, les plus légitimes de la part
des autres, sont des crimes pour moi. Un homme est calomnié
des qu'il me connaît. On pardonne à d'autres leurs forffiits; on
me fait à moi un crime de mon zèle. » Ensuite , prenant corps
à corps ses adversaires, il traita de hipons les financiers de
[jiiLLET 1794] ROBESPIERRE MENACE LA CONVENTION. 579
la république, y compris Cambori, se moqua de Barère qui
avait trouvé une occasion de chants de triomphe dans les vic-
toires remportées sur l'étranger, soutint que les victoires sur
les ennemis de fintérieur étaient plus nécessaires, et dénonç;?
d'afFreuses rapines commi.^es ou autorisées par le comité de
sûreté générale. Il conclut que le remède consistait à punir les
traîtres, à épurer les comités, et à subordonner le comité de
sûreté générale au comité de salut public.
La crainte qu'il inspirait était devenue une sorte de respect.
L'habitude fit qu'on l'écouta dans un morne silence. Mais sa
maladresse prenait des proportions providentielles. Entieie-
ment istilé, même des hommes du gouvernement, puisqu'il ne
gardait pour lui que Couthon et Saint-Just, il appelait l'As-
semblée à lui en la menaçant , et en suspendant ses menaces ,
ce qui en détruisait tout l'effet. La mine était chargée et l'ex-
plosion prête. « En révolution, dit Daunou, le couraj'Te est la
prudence suprême. » Billaud se leva, dit <|u'il allait déchirer
les masques, et accusa Robespierre de s'être retiré des comités.
Gambon le traita de tyran. Panis demanda les noms des six
députés dont la proscription avait été annoncée aux Jacobins.
Robespierre répondit en éludant la question. On lui cria ;
« Nommez-les ! » et ce cri fut aussitôt répété dans toute la
salle. Au lieu de voter l'impression du discours, on en vota le
renvoi aux comités. Robespierre demeura livide de surprise et
de froide colère.
Le soir il alla aux Jacobins, assisté de Couthon, v lut le
même discoui's, et ajouta que c'était son testament de mort. La
salle retentit de protestations en sa faveur. Henriot, Payan ,
Dumas et Gofflnhal , ces deux derniers étaient membres du Iri-
Lunal révolutionnaire, entraînèrent le club. Robespierre dit :
«Séparez encore les méchants des hommes faibles, sauvez
encore la liberté. » Couthon tira de sa poche la liste des député:»
qui avaient voté contre l'impression du discours; ils furent
aussitôt expulsés du club, queîques-uns même maltraités et
battus. Collot-d'Herboio, naguère l'orateur le plus acclamé ,
fut bué et accablé d'injures. Payan proposa d'aller immédi.il< -
ment enlever les conspirateurs.- RobespieiTe s'y opposa, se
croyant encore maître de la Convention , nialgré la scène de hi
journée et malgré l'avertissement qui venait d'être donné à sps
ennemis. Ce jour-là la guillotine faisait tomber les têtes des
poêles [loucher et André Chéuier.
37.
580 LIVRE CINQUANTIEME.
La journée du lendemain 27 (9 thermidor) allait être déci-
sive. Billavid, CoUot et les membres des comités convinrent de
demander à l'Assemljlée la destitution immédiate d'Henri(jt et
la citation à l;i barre des représentants de la conimune Fleuriot
et Payan, qui [)réparaient un 31 mai. CoUot eut une alterca-
tion très-vive avec Saint-Just, que Robespierre avait cliar^jé
de lire un rapport le lendemain et qui le fit la nuit même.
Pendant ce temps, Tallien et les autres Montagnards, qui se
préparaient à l'attaque, essayèrent de gagner le.> députés de la
Plame, muets jusque-là. Ces députés détestaient la Montagne
qui les avait livrés, éprouvaient une répugnance invincible à
s'entendre avec elle, et craignaient d'être ensuite trahis et
sacrifiés. Ils se disaient que pour le moment Robespierre était
forcé de les ménager. Les négociations furent très difficiles.
Enfin Tallien et les agents des comités triunqjherent. Buissv-
d'Anglas, Durand-Maillane et Palasne, tous les trois anciens
constituants, s'engagèrent au nom de la Plaine, dont ils pas-
saient pour les chefs.
Saint-Just ouvrit la séance en commençant la lecture de son
rapport, qu'il n'avait pas communiqué à ses collègues. Il dit
qu'il parlait au nom de la patrie, qu'il ne serait pas témoin
muet du mal; que Robespierre ne s'était exprimé qu'avec mé-
nagement sur la nécessité darréter des membres de la Con-
vention. Tallien l'interrompit et demanda des explications sur
les divisions du comité de salut public. Billaud déclara que des
assassins avaient été apostés la veille aux Jacobins pour égorger
la Convention. Il dit que Saint-Just n'avait pas le droit de
parler au nom des comités, et que l'Assemblée périrait si elle
était tàible. On lui ciia de toutes parts : «iSon! non! » Il atta-
qua alors Robespierre en personne , son absolutisme, sa liaison
avec Henriot, sa haine de la Convention; il lui reprocha en
tace la loi du 22 prairial dont il était le seul auteur.
Robespierre bondit à la tribune. Les cris : u- A bas le tyran ! »
répétés unanimement, lui fermèrent la bouche. Il lutta long-
temps et avec acharnement contre l'orage. Tout fut en vain.
Tallien réclama sa mise en accusation, tira un poignard et cria
qu'il était prêt à lui en percer le sein. On demanda qu'Henriot,
Dumas, Boulanger fussent décrétés également. « Il n'y aura
pas de 31 mai, s'écria Tallien ; il n'y aura pas de j)roscriptions.
La justice nationale seule frappera les scélérats. « La Conven-
tion se constitua en permanence. Barere, toujours l'oreille au
[27 JurLLET 179^] JOURNÉE DU 9 THERMIDOR. 581
vent, avait, dit-on, préparé deux discours différents. Il parla
contre Robespierre, et soutint que celui qui voulait détruire
les comités travaillait contre la république. A sa requête, l'As-
semblée cita les représentants de la commune, supprima la
place de commandant de la force armée de Paris, et vota une
proclamation au peuple. Alors plusieurs députés se levèrent
pour joindre leurs voix à celles des ennemis du dictateur.
Vadier dénonça son odieux système de délation organisée; il
se moqua de sa prétention de personnifier en lui la liberté et
la république, et de se dire opprimé quand sa volonté servait
de loi.
Comme la séance se prolongeait, Tallien, craignant de per-
dre le terrain gagné, ramena l'Assemblée à la question. Louchet
demanda qu'on en finît en arrêtant Robespierre. Celui-ci,
comme une béte sauvage aux abois , allait de sa place à la tri-
bune et de la tribune à sa place, interpellant tour à tour la
Montagne, les députés de la Plaine qu'il appela des hommes
purs , Collot qui présidait et qu'il appela président d'assassins.
La colère l'empêchait de parler. Un représentant lui cria :
«C'est le sang de Danton qui t'étouffe. « Enfin ^ le décret d'ac-
cusation fut voté aux cris de : « Vive la liberté ! vive la républi-
que ! à bas les tyrans! » Piobespierre put à peine taire entendre
quelques mots : « La république est perdue , les brigands
triomphent. » Saint-Just et Couthon furent compris dans le
même décret que lui. Lebas et Robespierre jeune demandè-
rent qu'on y ajoutât leurs noms. Comme les accusés restaient
à leurs bancs , un député réclama qu'on ne fît point d'excep-
tion en leur faveur et qu'ils descendissent à la barre. L'assem-
blée cria toute entière : « A la barre ! » lis furent obligés d'y
descendre comme leurs anciennes victimes. Les huissiers les
entourèrent et les conduisirent au comité de sûreté générale.
La commune rédigea aussitôt en leur faveur une adresse où
le maire Fleuriot flétrissait en termes de sang Collot et Barere.
Elle fit appel aux Jacobins. Elle convoqua les sections et la
force armée. Henriot courut à cheval avec une partie de son
état-major pour soulever la population. Rencontrant au fau-
bourg Saint-Antoine les charrettes qui menaient (piarante-liuit
condamnés à l'échafaud, il vit les conducteurs hésiter devant
le peuple prêt à les arrêter. Il se jeta le sabre au poing au
milieu de la foule, la dispersa, et donna l'ordre que l'exécu-
tion s'achevât. Il courut de là au Palais-National, toujours
582 LIVr.E CINQUANTIÈME.
brcnKli.ssant son sabre, pour délivrer les cinq députés; mais les
peiuiarmes le désarmèrent au seuil même de la Convention.
L;i commune fit encore sonner le tocsin et fermer les bar-
rières. Elle proclama une levée du peuple, nomma une com-
mis>ion executive de douze membres, et envoya les premiers
hommes armés dont elle put disposer à la délivrance des pri-
sonniers.
Ceux-ci , conduits dans des voitures à cinq prisons diffé-
rentes, furent partout refusés par les concierges, qui exirjeaient
des ordres signés de la commune. Les administrateurs de la
police s'emparèrent d'eux, et les menèrent à Fbôtel de ville,
où Robespierre fut acclamé.
Coffinbal , vice-président du tribunal révolutionnaire, enva-
hissait, à la téfe de canonniers et de sectionnaires, les anti-
chambres de la Convention. Il délivra Henriot, qui remonta à
cheval et donna aux canonniers l'ordre de pointer leurs canons
contre les Tuileries.
Tout cela se passait dans une confusion inexprimable. La
commune n'était plus si forte qu'autrefois. Elle n'avait plus de
comités révolutionnaires à sa disposition. La plupart de ses
membres avaient perdu leur popularité; le peuple en était las.
Elle ne renfermait qu'un homme de tête, l'agent général
Payan. Henriot était une l^rute; il prit ce jour- là des mesures
militaires ineptes. Robespierre ne songea pas à se montrer au
peuple et à se mettre à la tête d'un mouvement. Sa vanité, qui
lui ôta le jugement, lui suggérait l'idée d'affronter le tribunal
révolutionnaire pour s'y défendre et pour en sortir glorifié
comme Marat. En présence de ces hésitations, le peuple, qui
devenait indifférent, ne bougea pas. Il laissa les chefs de la
révolution se mettre les uns les autres hors la loi.
La Convention n'agit pas de son côté avec plus d'assurance.
Elle suspendit imprudemment la séance, de cinq heures à sept.
Quand elle la reprit, elle courut le risque d être envahie, peut-
être égorgée. Mais le péril l'anima. Legendre, Bourdon, Bil-
laud leprésenterent que 1 énergie était nécessaire, fallût-il périr
noMement. Henriot fut mis hors la loi. De nombreux députés
coururent hors de la salle signifier cette déclaration aux canon-
niers. Ceux-ci hésitaient à tirer. L'arrivée et les cris des con-
vcnhoruiels les arrêtèrent.
H n\ avait pas un moment à perdre. L'Assemblée mit hors
la loi les cincf accusés et les membres révoltés de la commune.
[28 JUILLET 1794] FIN DE ROBES PIERÎlE. 583
Elle nomma Barras commandant de la force armée, lui donna
sept représentants pour adjoints et en envoya d'autres avertir
les sections. Celles ci étaient réunies, mais mal instruites de ce
qui se passait, attendant des ordres et ne sachant auxquels
obéir. Barras entraîna les plus voisines, entre autres la section
Le Pelletier (ancien bataillon des Filles-Saint-Thomas) ; il les
groupa autour du Palais-National, puis courut à l'école de
Mars, qui devait être dévouée à Robespierre; il en changea le
commandant et l'entraîna aussi.
Dés que îa Convention se trouva suffisamment protégée, elle
prit l'initiative de l'agression contre la commune. Léonard
Bourdon se mit à la tète de plusieurs sections et marcha sur
l'hôtel de ville.
La commune n'était gardée que par un petit nombre de
canonniers et de gendarmes. Une partie des sectionnaires ,
d'abord réunis sur la place de l'hôtel de ville, s'étaient retirés,
d'autres s'étaient ralliés à la colonne de Bourdon et criaient :
Vive la Convention! En général, les sections n'attendaient
pour abandonner la commune que d'être sûres dé sa faiblesse.
Les conjurés de l'hôtel de ville se virent abandonnés et cernés.
Cofhnhal , furieux de la nullité d'Henriot, le saisit à bras le
corps et le jeta en bas d'un escalier, d'où il tomba tout meur-
tri. Piobespierre le jeune se précipita lui-même par une fenêtre.
Lebas et Maximilien Robespierre se tirèrent des coups de pis-
tolet; le premier se tua du coup; le second ne fit que se fra-
casser la mâchoire. Bourdon , Dulac , le gendarme Méda et
d'autres forcèrent les portes de la salle, s'emparèrent de Saint-
Just, de Couthon, des municipaux, et les emmenèrent avec les
blessés, qu'on emporta sur des brancards. R était trois heures
du matin ; on n'entendait qu'un cri : « Vive la liberté , vive la
république! à bas les tyrans ' ! »
Robespierre fut conduit dans une salle du comité de salut
public; il y resta quelque temps exposé sur une table, immo-
bile, à demi évanoui, l'œil fixe, impassible au physique comme
au moral , au milieu des injures qui lui furent prodiguées
Les cinq furent envoyés au tribunal révolutionnaire avec
Henriot, Dumas, Fleuriot, Payan et douze autres membres de
la commune. On les fit comparaître dans la journée du 28
^ Il n'est pas sûr que Robespierre se soit suicidé. Suivant une version,
le coup de pistolet qui lui fracassa la mâchoire aurait été tiré par le gendarme
Méda.
584 LIVllE CINQUANTIEME.
(10 thermidor). Ayant été mis hors la loi , ils ne devaient point
passer par un jugement. On se contenta de constater leur iden-
tité. Fouquier-Tinville et les juges firent leur office ordinaire.
A quatre heures après-midi le supplice eut lieu. Jamais la foule
n'avait été pareille. Les rues étaient remplies d'une masse
mouvante; les spectateurs couvraient les toits. Les parents des
victimes assiégeaient les charrettes et se pressaient au pied de
Técliafaud. Les gendarmes montraient Robespierre avec la
pointe de leurs sabres. C'étaient des applaudissements, une
allégresse universelle. Paris se réveillait d'un silence de mort.
La journée de la veille s'était passée dans une incertitude
poignante, dans les alternatives de la crainte et de l'espoir.
Les suspects entassés dans les prisons, avertis des bruits du
dehors, attendaient avec anxiété l'heure d'être élargis ou
égorgés. Le 28, les adresses aflluèrent à la Convention; la
plupart répétaient une phrase convenue : « Catilina n'est plus,
la patrie est sauvée ! »
Ce sentiment fut irrésistible. Sans doute, ceux qui venaient
de renverser Robespierre étaient des terroristes et quelques-
uns des septembriseurs. Mais ces terroristes mettaient à bas
leur propre système ; ils s'étaient vus obligés de faire appel à la
Plaine, aux modérés, qui sortaient de leur eflacement; ils
obéissaient à la voix de la pitié publique. La réaction dont ils
donnaient le signal devait être plus puissante qu'eux. La France
allait prendre possession d'elle-même; car la mesure était
comblée.
Robespierre personnifiait la Terreur. Nul plus que lui n'avait
contribué à l'établir et à l'appliquer. C'était lui qui en avait fait
la théorie. Il était avec Saint-Just le doctrinaire du gouverne-
ment révolutionnaire. C'était lui qui avait tué Louis XVI,
Marie-Antoinette, Custine» et les autres généraux, les Giron-
dins, Danton et Camille Desmoulins, Hébert et ses acolvtes.
Il avait décimé par la guillotine tous les partis, ou plutôt toutes
les résistances sans distinction de partis. Quoiqu'il se récriât
parfois contre l'effusion du sang, il ne l'eût pas arrêtée, parce
qu'il eût toujours rencontré des mécontents; qu'il les eût tou-
jours regardés comme des conspirateurs , et qu'il les eût dés
lors envoyés à l'échafaud. Jamais il n'eût créé l'ordre en
France; car depuis un an il était le maître, et le désordre allait
croissant. Il n'eut pas non plus tait la paix, comme on s'ima-
ginait à l'étranger qu'il la ferait s'il consolidait sa dictature ; ce
JUGEMENT SUR ROBESPIERRE. 5S5
lui eût été impossible. Son système était sans issue. Vainement
il se drapait clans sa vertu; vainement il se distinguait des vul-
gaires égorgeurs par la recherche de son costume et de ses
manières; il régnait par le sang. Avec lui, nul ne pouvait pré-
voir quand le règne du sang finirait; lui mort, le jour en était
venu. Voilà ce que la France comprit le 9 thermidor.
Ses panégyristes plus ou moins avoués ont prétendu qu'il
eût reconstitué un gouvernement régulier et qu'il en avait
déclaré la nécessité. S'il l'eût voulu, il ne l'eût pas fait; il n'eût
pu le faire. Un mois avant sa mort il laissait encore décréter
un nouveau milliard d'assignats et un nouvel emprunt forcé de
cent milhons sur les riches. Tout entier à la poursuite des
conspirateurs ses ennemis, il n'y fit trêve qu'une tois, le jour
où il organisa la fête de l'Etre suprême. Aujourd'hui l'igno-
rance et l'aveuglement peuvent seuls le défendre.
Pourtant le souvenir attaché à son nom a quelque chose de
grand en même temps que de terrible. La raison, c'est qu'il a
été pendant près d'un an le maître de la France , et il en a été
le maître parce qu'il a eu la force qui trouve toujours des ado-
rateurs, et qu'on avait longtemps cherchée ailleurs sans la
trouver. Mais l'usage qu'il en fit prouva , comme a dit avec
avec raison le révolutionnaire Mercier, que de grandes qualités
n'étaient pas nécessaires pour commettre de grands crimes.
LIVRE CINQUANTE ET UNIEME.
LA CONVENTION.
QUATRIÈME PARTIE. 1794-1795.
I. — Le 28 juillet (10 thermidor), Barere fit, .suivant .son
usage, un rapport .sur les événements de la veille avec un projet
de proclamation. Ce ra[)port fut plus odieux et plus absurde
qu'aucun des précédents. Il félicitait la France de la chute de
Robespierre et des complices de sa tyrannie, comme s'il y eût
été lui-même étranger. Il les accusait de ro\alisme, alléguant
qu'on avait trouvé dans la salle de l'hôtel de ville un sceau
fleurdelisé. Puis il se récriait contre VinduJgence, et disait que
le gouvernement révolutionnaire allait reprendre son empire.
C'était là en effet le plan des membres des comités. Vain-
queurs dans la lutte, ils voulaient continuer la Terreur en la
dirigeant , avec Robespierre de moins. Le 29 , quand Elie
Lacoste proposa de supprimer le tribunal révolutionnaire, et
de le remplacer par une commission provisoire , Billaud répon-
dit qu'il était nécessaire de conserver ces hommes purs pour
juger les complices de Robespierre et ses amis. En effet,
quatre-vingts membres de la commune furent encore conduits
à l'échafaud ce jour-là et douze le lendemain. On avait la
mesure de la docilité du tribunal; Fouquier obéissait avec la
ponctualité du bourreau.
Mais pour Paris et la France, la chute de Robespierre et de
ses satellites , c'était autre chose , c'était la fin de la Terreur.
L'allégresse fut si subite et si bruvante , que rien ne put en
empêcher les transports. Les familles se retrouvèrent; les fugi-
tifs, les gens qui se cachaient, qui se déguisaient, reparurent.
Mille moyens ingénieu.x propagèrent en un instant l'inconce-
vable nouvelle. La Terreur, en frappant toutes les classes et
toutes les opinions, avait rapproché tout le monde et fait oublier
les anciennes divisions. La France entière n'eut qu'un cri, et
ce fut un cri de joie.
[août 1794] REACTION THERMIDORIENNE. 587
Ce sentiment irrésistible eut son ëcho dans la Convention,
en flëpit des comités. Le 1" août, le rappel de la loi de prairial,
proposé par Lecointre, fut décrété d'une voix unanime. Fou-
quier-Tinville fut mis en accusation; on décida même qu'il n'y
aurait point de décret contre lui; qu'il serait simplement livré
à la justice comme un scélérat. Héron, chef de la police de
Robespierre , Rossignol , Hermann, eurent le même sort, ainsi
que Coffinbal, qui fut arrêté quelques jours après. Le monta-
gnard André Dumont, ancien commissaire, fit chasser David
du comité de sûreté générale; David renia devant la Conven-
tion le mot qu'il avait dit à Robe>pierre aux Jacobins : « Je
boirai la ciguë avec toi. » André Dumont dénonça encore
Lebon , pendant que Rovère , autre montagnard , dénonçait
Maignet et l'effusion du sang dans le Midi.
Le tribunal révolutionnaire ne fut pas seulement débarrassé
des âmes damnées de Robespierre. Malgré les efforts de Barére
pour qu'on s'en tînt là, on changea le 10 août tous les juges ,
à l'exception de trois, et tous les jurés. Les nouveaux juges et
les nouveaux jurés furent désignés par la Convention elle-
même, qui les mit en réquisition , c'est-à-dire ne leur permit
pas de se soustraire à la charge qu'elle leur imposait.
Il fallait aussi compléter le comité de salut public, réduit de
neuf membres à six , dont deux étaient toujours absents. On
décida que tous les membres seraient astreints à la résidence ;
puis, comme on voulait prévenir à tout prix le retour de la
tyrannie, Tallien fit décréter que les comités se renouvelle-
raient par quarts tous les mois et que les membres sortants ne
pourraient pas être réélus immédiatement. Les nouveaux élus
furent Tallien, Bréard, Tliuriot et Treilhard. On créa aussi
seize comités indépendants, auxquels les commissions execu-
tives durent rendre compte de leurs actes d'administration.
Système compliqué qui embarrassait l'action administrative,
mais qui était devenu nécessaire et qui eut un avantage impor-
tant. Chacun des comités comprenant un grand nombre de
membres de l'Assemblée, le gouvernement passa en réalité aux
mains des hommes de la Convention , et dans le sein de chaque
comité aux mains des plus capables.
On compléta ces changements le 6 août , en décrétant que la
garde nationale de Paris n'aurait plus de commandant général,
et le 1" septembre , en remplaçant la commune par deux com-
missions chargées, l'une de la police administrative, l'autre
588 LIVRE CIXQUANTE ET UNIÈME.
des contributions. Le reste de ses anciennes attributions fut
confié aux commissions executives.
Mais avant qu'on eût pris toutes ces mesures, le vœu public
exigeait la mise en liberté des innombral)les détenus qui encom-
braient les prisons. Les modérés, reparaissant dans les sec-
tions, ne parlaient que de délivrer ou de ven.jjer leurs parents
et leurs amis. Les thermidoriens, comme Le/jendre , Fréron,
Tallien, Merlin de Thionville, Barras, Thuriot, Bourdon,
Dubois Crancé, loin de résister à ce vœu, précbèrent la clé-
mence, et cherchèrent à se rendre populaires en courant les
premiers aux prisons pour les ouvrir. Le comité de sûreté géné-
rale prononça des élargissements en masse, et les prisons se
vidèrent aussi vite qu'elles s'étaient remplies. La foule se pres-
sait à la sortie de manière à former encombrement. Barère,
qui rédigeait toujours les rapports dans le même style, dit:
« La victoire vient de marquer une époque où la patrie doit
é(re indulgente sans danger. » Parmi les détenus qui furent
libérés, ii faut citer le général Hoche et madame de Fontenay.
Ces élargissements si nombreux et si faciles effrayèrent les
Montagnards. Ils sentirent qu'un flot de haines allait s'élever,
grossir et les submerger. Duhem, un des plus fougueux, atta-
qua la réaction en face, le 13 août. Yadier ne fut pas moins
énergique, c'est-à-dire pas moins violent. La Convention, sor-
tant à peine d'un long silence, revint brusquement aux orages
de ses premiers jours. Mais les Thermidoriens résistèrent à ces
cris. Tallien déclara que la république était trop juste pour
emprisonner des patriotes, et trop forte pour avoir peur de
quelques aristocrates mis en liberté.
On réduisit ensuite le nombre des comités révolutionnaires.
On décida qu'ils seraient conservés seulement dans les villes de
huit mille âmes au moins, et qu'ils ne pourraient décerner de
mandats d'arrêt que dans des formes et des conditions déter-
minées; qu'à Paris ils seraient au nombre de douze; que les
sections ne se réuniraient pas plus d'une fois chaque décade, et
qu'on cesserait de payer le? quarante sous par jour aux assis-
tants, c'est-à-dire de solder le désordre et d'entretenir des
gaspillages affreux ; on décida encore que les représentants en
mission épureraient les différentes administrations par l'expul-
sion de tous les hommes qui avaient servi la tyrannie de Robes-
pierre. On procédait ainsi par les moyens que Robespierre avait
employés. L'idée de reconstituer les administrations par les
Aoi-r 1794] FIN DE LA TI^RP.ETJ]^. 589
élections fut exprimée mais ajournée, parce que dans l'état où
se trouvaient les esprits, toute convocation des assemblées
primaires eût produit la guerre civile.
Le mois d'août se passa donc à défaire ce que la Terreur
avait fait. On chang^ea même des dénominations devenues
odieuses. Le comité de salut public devint comité des opéra-
tions militaires et diplomatiques; le comité de sûreté générale
comité de police générale. On héritait pourtant ; on n'osait
condamner absolument le passé. Quand les départements récla-
maient contre les commissaires, la Montagne se récriait, sou-
tenait que la représentation nationale était avilie, qu'ils avaient
sauvé la patrie en proscrivant les nobles et les contre-révolu-
tionnaires. On renvoya ainsi aux comités l'examen des dénon-
ciations contre Maignet, malgré Barere qui affirmait que dans
la seule ville de Tarascon les comités renfermaient plus de trois
mille détenus.
Le prudent Durand de Maillane dei7ianda la liberté de la
presse. Fréron, rédacteu)' de V Orateur du peuple, devenu l'un
des plus fougueux Thermidoriens, soutint qu'elle devait être
accordée sans limites. C'était l'avis à peu près général, parce
qu'on ne la comprenait guère autrement, et que sous la Ter-
reur la limitation a\ait été équivalente à une suppression. Ce-
pendant les Montagnards la repoussaient, pour ne pas donner
aux aristocrates un moyen d'exercer des représailles. La ques-
tion fut encore renvoyée à l'étude des comité» compétents.
Restait le club de^ Jacobins. Legendre l'avait fermé le
9 thermidor et en avait déposé les clefs sur le bureau de la
Convention. Billaud , Collot, Vadier s'empressèrent de le
reconstituer eu V épurant , c'est-à-dire en chas->ant tous ceux qui
étaient trop entachés de Robespierrisme. Avec le système com-
mode des épurations, les gouvernants, assurés de dominer le
club, pouvaient s'en servir pour tenir la réaction en respect;
car tous les fonctionnaires ou agents compromis durant la
Terreur devaient s'y réfugier. Les Jacobins, après quelques
jours de silence forcé, reprirent vite leurs anciennes allures,
et prêtèrent à la Montagne la violence ordinaire de leur
concours.
II. — Les premiers auteurs du 9 thermidor n'avaient voulu
que la chute de Robespierre et la modification nécessaire d'un
régime que tuaient ses propres excès. Ils n'avaient pas eu le
5C0 LTVr.E CINQUANTE ET UNIEME.
temps de faire d'autres calculs. Entraînés par l'opinion, qui se
redressait comme un ressort trop lon{](emps comprimé, et
par la force des événements, ils comprirent très-vite rpi'i! leur
faîltiit suivre le mouvement et se séparer de la Montagne, tou-
jours ingouvernable. La majorité de l'Assemblée le comprit
aussi. C'était pour elle le seul moyen de sauver le peu d'auto-
rité morale qui lui restait.
Tallien prononça donc le 25 août (11 fructidor) un discours
qui fut un manifeste, sur les conditions du maintien du gouver-
nement révolutionnaire. Suivant lui, ce gouvernement ne de-
vait pas agir à la manière de la révolution, mais achever la
révolution. La France n'était plus un champ de bataille; on ne
devait plus maintenir le peuple en état d'insurrection, il fallait
en finir avec la terreur. « La Terreur est un tremblement ha-
bituel, général, qui étouffe les affections, qui dérange les
idées; c'est une désorganisation de l'àme. » Un gouvernement
ne peut inspirer la terreur qu'en menaçant des peines capitales,
en menaçant sans cesse, en menaçant tout le monde, en me-
naçant toute espèce d'action et d'inaction , en menaçant sans
ombre de preuve. C'est le pouvoir absolu d'une part, la crainte
sans limite d'autre part. Tallien faisait ensuite du régime sous
lequel on avait vécu un tableau affreux : « Sous chaque pas un
piège; dans chaque maison un espion; dans chaque famille un
traître; sur le tribunal, des assassins; tous les citoyens à la
torture par le supplice de quelques-uns. « Conserver ce système
eu ne l'appliquant rigoureusement qu'aux classes suspectes
était une utopie. « Il faut, disait-il, que la terreur soit partout
ou nulle part. La Convention ne doit pas souffrir que la répu-
blique soit plus longtemps divisée en deux classes , les persécu-
teurs et les persécutés, ceux qui font peur et ceux qui ont
peur. 1) La terreur suppose la tyrannie et ne peut être utile
qu'à une minorité voulant oppnmer la majorité. « Quoi! pour
garantir la souveraineté d'un peuple il faudrait la lui ravir!
Quoi ! on ne pourrait rassurer la propriété que par la spolia-
tion! l'égalité que par des proscriptions d'origine ou de proies-
sion! l'humanité que par l'effusion du sang! la fraternité que
par l'excitation d'une partie de la nation ! Si c"est ainsi que se
fonde la république , Néron en aurait pu être le fondateur.
La Convention ne prendra pas la succession de Robespierre et
la continuation de ses crimes. «
Tallien repoussait donc la Terreur; il concluait à maintenir
[septembre 1794] LA QUEUE DE R ORES PIERRE. 591
]e pjOuvernement révolutionnaire jusqu'à la paix; mais il n'en-
tendait par là qu'ajourner la mise en vigueur de la constitution
et la convocation des assemblées primaires. La justice seule,
qu'il appelait la terreur des méchants, devait être mise à l'ordre
du jour, et la presse devait être libre.
La Montagne lui reprocha de se séparer des terroristes par
orgueil, par ambition, et de diviser l'Assemblée. Thuriot,
quoique l'un des Thermidoriens, soutint qu'il fallait jeter un
voile sur le passé. C'est ce que la Convention tout entière eût
voulu; car elle y était tout entière intéressée. Mais était-ce
chose possible?
Le 29 août, Lecointre, un des Montagnards les moins dis-
ciplinés et les plus aventureux, fit un pas de plus. Il attaqua
Collot, Barère , Billaud , Amar et Vadier, présenta contre
eux vingt-deux chefs d'accusation , et inculpa leur complicité
dans les actes de la Terreur, dans les proscriptions, la mort
de Danton, les iniquités du tribunal révolutionnaire, la loi
du 22 prairial. Un violent orage s'éleva. C'était la Conven-
tion elle-même qui se voyait accusée , puisqu'elle avait tout
approuvé, v Si les membres des comités sont coupables, dit
Cambon , la Convention l'est aussi et toute la nation avec
elle. » Billaud soutint qu'on voulait mutiler l'Assemblée, c'e>.t-
à-dire continuer le système de Robespierre, et par un retour
agressif, il fit une sortie contre les intrigants, les corrompus et
la séquelle de Danton , dont quelques anciens amis , quelques
indulgents, figuraient au nombre des thermidoriens. Vadier le
suivit à la tribune, armé d'un pistolet. Ils obtinrent que l'As-
semblée passât à l'ordre du jour et même exprimât son indi-
gnation; ils obtinrent encore le lendemain, en demandant des
faits et des pièces, que l'accusation de Lecointre fût déclarée
fausse et calomnieuse. Le coup n'en fut pas moins porté, Collot
et Billaud se démirent le !"■ septembre, tandis que Barere
sortait de charge par la voie du sort. V^adier et Vouland sorti-
rent du comité de sûreté générale. La démission de Tallien fut
une sorte de satislaction accordée à l'ancienne Montagne. Les
nouveaux membres élus au comité de salut public lurent Del-
mas , Cochon, Merlin de Douai et Fourcroy.
III. — Le club des Jacobins, quoique épuré, se reconstitua
très-vite par l'action des teiToristes Duhem, Carrier, Levasseur,
Payan. Ils provoquèrent des pétitions pour maintenir le régune
592 LIVRE CINQrA^TE ET U>-IEME.
de la Terreur et le faire durer t mt r|u'il resterait des aristo-
crates à coinl)attre et à vaincre, lis réclamèrent Fimpression et
la publication de la liste des suspects elar^Ms; mais la Conven-
tion s'v rekisa. Les Jacobins se ranimèrent partout. Ceux de
Marseille écrivaient à ceux de Paris : « La Montagne e>t donc
endormie fjuaiid les aristocrates se réveillent. Nous sommes là
pour la défendre. Montagne de Sinaï, tonne, éclate!... Donnez
un nouveau trai chant à la hache nationale! Il se trame de
nouveaux complots dans les prisons '. » Tous les terroristes de
France s'adressaient au c'ub pour réclamer la réorganisation
des clubs révolutionnaires, le rétablissement de la loi des sus-
pects, la reprise de mesures actives contre les nobles et les
prêtres.
Tallien, Fréron, Lecointre furent rayés des anciennes listes.
Tallien reçut un coup de couteau; il fut seulement effleuré,
mais personne ne douta que ce ne fût une vengeance inspirée
par les déclamations des Jacobins. Le lendemain de cet atten-
tat, 10 septembre , Merlin de Thionville dénonça leurs discours
et leurs adresses anarchif|ues. Il déclara que les membres de la
Convention devaient se retirer du club; il s écria : te Peuple!
arme-toi de ta puissance, et la loi à la main, fonds sur ce
repaire de brigands! » La discussion devint d'une violence
extrême. On accusa Duliem d'avoir dit que les crapauds du
Marais relevaient la tête et qu'il fallait la leur couper. Cepen-
dant l'Assemblée hésita encore avant de frapper les Jacobins;
il lui semblait que c'était tuer la révolution. Quelques esprits
timides proposèrent d'attendre le grand rapport que Robert
Lindet était chargé de faire sur Tétat de la ré[)ul)lique. Durand
Maillane proposa de se borner à supprimer la correspondance
des sociétés populaires entre elles.
CoUot d'Herbois mit ce délai à profit, sortit du silence qu'il
avait gardé, et recommença à tonner contre le modérantisme
et l'aristocratie. Les thermidoriens et les muscadins se grou-
pèrent alors de leur côté contre ce qu'ils a|)pelaient la queue
de Robespierre. Le 18, il y eut des désordres au Palais-lioval.
Le 19, Merlin de Douai fit décréter une mesure de police de-
venue nécessaire, l'éloignement à dix lieues de Paris pendant
vingt jours de quiconque n'y était pas domicilié depuis quatre
mois au moins, des suspects élargis, des militaires sans solde,
* Lettre lue aux Jacobins le 23 août.
[sEPTEMBnE 1794] ROBERT LINDET. 593
des membres des comités révolutionnaires qui encombraient la
capitale.
Le 20, Robert Lindet lut son grand rapport; il y passa en
revue les événements arrivés depuis la mort du roi, expliquant
st approuvant également le 31 mai, la Terreur, le 1) ther-
midor. La Terreur avait été nécessaire, parce qu'il avait lallu
que chaque citoyen se regardât comme défendant un poste
contre Tennemi du dedans; mais la liberté avait tu^é parti de
tout. PourTavenir, le gouvernement devait être maintenu dans
sa force; seulement le moment de la réconciliation était
arrivé, et les patriotes devaient en donner Texemple. Il fallait
rentrer dans l'état normal , rappeler l'activité dans les cam-
pagnes, dans les ateliers, les fabriques et les manufactures,
rétablir le commerce que Robespierre avait voulu détruire,
remettre en circulation les marchandises séquestrées et favo-
riser l'exportation, rendre des bras à l'agriculture et aux mé-
tiers, auxquels la guerre seule enlevait un million cinq cent
mille citoyens.» On n'a, ajoutait le rapporteur, qu'une idée
confuse de toutes les pertes et les consommations que néces-
sitent ces immenses rassemblements. »
Ce rapport diffus, vague et d'un optimisme officiel, avait
pour tout mérite d'exposer le système du nouveau comité de
salut public. 11 voulait jeter un voile sur le passé et en même
temps sortir des mesures révolutionnaires, telles que le maxi-
mum et les réquisitions, qui détruisaient la fortune publique.
Robert Lindet dénonçait ensuite les hommes qui n'avaient em-
brassé la révolution que pour commettre des forfaits; il an-
nonçait qu'il fallait chasser le crime et l'imposture; allusion à
Carrier, Fouquier-Tinville et quelques autres. Enfin il rappe-
lait à la Convention qu'elle avait entrepris de faire des lois du-
rab!e> pour régénérer la nation , les lois sur l'instruction , sui
les écoles normales et les fêtes populaires.
Fidèle à ce système moyen, la Convention laissa célébrer le
21 septembre, en vertu d un de ses anciens décrets, la trans-
lation des cendres de Marat au Panthéon , d'où l'on expulsa
celles de Mirabeau. Elle n'osa pas se déjuger, et se contenta
de modifier le sens de la cérémonie, en y mêlant par une con-
fusion singulière la promenade de quatorze drapeaux, distri-
bués aux quatorze armées qui avaient sauvé la France. On
venait d'apprendre que les Autrichiens, chassés de la Belgi-
que, avaient abandonné Valenciennes,» Condé et le Quesnoy.
vn. 38
594 LIVRE CINQUA:NTE ET UNIEME.
Mais si la Convention, liée par son passé, louvoyait ainsi,
ces dernières mesures furent loin de satisfaire le public, « Les
chefs des terroristes, prétend Thibaudeau, disaient qu'en ré-
volution il ne fout jamais regarder en arrière; or la nation y
regardait. » La nation voulait donc réagir contre la Terreur et
en empêcher le retour à tout prix; car les menaces des Jaco-
bins lui criaient que tout n'était pas fini. Chaque jour arrivaient
d'cdfreuses révélations. Quatre-vingt-quatorze Nantais, détenus à
Paris depuis le mois de janvier, avaient publié après le 9 thermi-
dor un mémoire, à la suite duquel ils avaient obtenu un juge-
ment. Ce mémoire fut comme une trompette qui retentit au
loin. L'instruction révéla qu'ils étaient partis cent trente-
deux; qu'un bon nombre, par conséquent, étaient morts pen-
dant la route ou en prison ; qu'ils avaient été indignement vic-
times du comité révolutionnaire de Nantes , et que ce comité
s'était souillé de vols et de pillages. Ils furent acquittés le
14 septembre, aux applaudissements de tout Paris. Quelques
jours après, l'exposé des crimes commis dans la Vendée amena
un décret d'arrestation contre ïurreau et deux autres généraux.
Carnot et Billaud-Varennes furent interpellés pour n'avoir pas
fait de rapport à l'Assemblée. Carnot dit pour sa défense qu'il
n'avait rien approuvé, qu'il avait été en lutte avec Saint-Just
et hors d'état de résister à Robespierre. En réalité, il avait
toujours cédé à ses redoutables collègues.
La Convention elle-même fut obligée de sortir aussitôt de cet
é([uilibre vague entre les factions proposé par Piobert Lindet.
Les grandes villes, comme Dijon, Lyon, Marseille et Toulouse,
étaient troublées par les Jacobins qui appelaient le peuple à
l'insurrection. Plusieurs fois il fallut recourir à la force armée.
Marseille fut le théâtre d'une émeute particulièrement san-
glante. Le 21 septembre, la Convention ratifia les actes de ses
commissaires qui avaient été méconnus, mit les perturbateurs
hors la loi, décréta d'arrestation des fonctionnaires qui les
avaient aidés, et résista aux cris des Montagnards qui voulaient
les défendre. Merlin de Thionville fit décréter que les scellés
seraient mis sur les correspondances des Jacobins. Le 23,
Legendre s'écria : « Je déclare que ceux qui après avoir aidé à
renverser le tyran voudraient le remplacer, périront comme
lui. »
Le 3 octobre, Legendre reprit l'accusation de Lecointre
coiitre Billaud, Collot et Barère , en la précisant davantage.
f
[octobre 179?^] LES COMPLICES DE ROBESPIERRE. 595
II leur imputa la responsabilité de tout le snnr>j versé pendant
les cinq semaines qui s'étaient écoulées entre la retraite de
Robespierre et le 9 thermidor. Ils avaient laissé Robespierre
conspirer, et n'avaient agi contre lui que par une tardive
jalousie. Barère présenta une pitoyable défense, en alléouuut
qu'ils étaient tous réduits comme l'Assemblée à trembler
devant le dictateur. Les complices de Robespierre plaidaient
leur propre infamie, et chargeaient sa mémoire de toutes les
ini [uités. Clausel leur rappela qu'ils avaient appuyé la loi de
prairial et menacé la Convention. On vola encore Tordre du
jour.
Plusieurs propositions furent successivement présentées pour
établir une bonne police à l'intérieur, le temps de l'anarchie
étant passé. Pelet demanda qu'aucun député ne pût être mem-
bre d'une société populaire. On convint d'une nouvelle adresse
aux départements, adresse que rédigea Cambacérès et qui fat
un pas plus énergique que le ra[)port de Robert Lindet
(1) octobre). Le 16, on discuta un décret qui prohibait toutes
fédérations, affiliations et correspondances des sociétés popu-
laires entre elles, et leur ôtait le droit de faire en leur nom des
pétitions et des adresses. Rewbell, Bentabolle, Thuriot, sou-
tinrent qu'il n'y avait aucune raison de leur laisser faire ce qui
était interdit aux corps administratifs, et que les correspon-
dances en nom collectif ne pouvaient être assimilées aux corres-
pondances individuelles. «Les sociétés populaires, dit Bour-
don, ne sont pas le peuple. Je ne vois le peuple que dans les
assemblées primaires. Les sociétés populaires sont une collec-
tion d'hommes qui se sont choisis eux-mêmes, qui ont fini par
former une aristocratie exclusive, permanente, qui s'intitule le
peuple et qui vient se placer à côté de la représentation natio-
nale pour in^pirer, modiher ou combattre ses résolutions. »
Comme les Montagnards demandaient un ajournement, Merlin
de Thionviile s'écria qu'il fallait sauver la république sans ren-
voi ni rappoit. « Citoyens, il ne faut pas craindre d'aborder
cette caverne, malgré le sang et les cadavres qui en obstruent
l'entrée. Osez y pénétrer, osez en chasser les fripons et les
assassins, et n'y laissez que les bons citoyens pour y peser tran-
quillement les grands intérêts de la patrie. » Le décret fut
voté.
La majorité de la Convention se laissa entraîner par Thuriot,
Merlin de Thionviile et les autres thermidoriens, qui portaient
59C LIVRE CINQUANTE ET UNIEME.
dans leur nouveau rôle leur ancienne ardeur belliqueuse. Les
chefs de la Montagne se turent, ne songeant qu'à se garantir
contre les représailles et les vengeances.
IV. — Le 13 octobre, la Convention reçut une pétition des
soixante-treize Girondins exclus depuis un an. Ils demandaient
à être mis en liberté et rappelés. Le 22, Penières appuya cette
demande. Les thermidoriens furent endjarrassés. L'accuedlir,
c'était condamner le 31 mai ; c'était peut-être donner des armes
à la guerre civile, Thuriot, Tallien la repoussèrent comme un
danger public. Elle fut renvoyée à une commission sans délai
déterminé.
Le procès des Nantais avait révélé de telles atrocités, que la
Convention décréta le même jour la mise en accusation des
mendjres du comité révolutionnaire de Nantes et de plusieurs
complices des horreurs commises. Le nouveau procès ne fit
qu'accroître l'indignation publique. Les coupables alléguèrent
1 our toute défense les ordres qu'ils avaient reçus de Carrier.
Il n'y eut plus qu'un cri pour demander que Carrier fût tra-
duit en jugement. La Convention décida qu'il y avait lieu
d examiner sa conduite. Elle voulut cependant régler les formes
Je la mise en accusation de ses propres membres, précaution
trop justifiée par le passé. Merlin de Douai | reposa d'exiger
deux rapports, l'un des comités, l'autre d'une commission
spéciale de vingt et un députés, après quoi l'Assemblée vote-
rait par appel nominal.
Le procès de Carrier pouvait et devait entraîner celui des
aatres commissaires; en réalité, c'était le système de la Terreur
qui allait passer en jugement. Les terroristes s'écrièrent que la
république était perdue. Ils recommencèrent à épuiser leur vo-
cabulaire de menaces, et leurs partisans parcoururent Paris
en chantant la Marseillaise. Les muscadins répondirent en
criant qu'ils ne supporteraient plus l'oppression et en chantant
le Réveil du peuple. Fréron et Dussaut avaient organisé la
Jeunesse dorée, dont le rendez-vous était dans un café du
palais Royal. C'était un groupe de quelques centaines de
jeunes gens , conduits par des militaires et portant comme
signes de ralliement un collet de velours noir, un crêpe aux
bras, les cheveux coupés ou retroussés en cadenettes, à la
victime. Ils n'appartenaient d'ailleurs à aucune classe particu-
lière et se recrutaient dans toutes indistinctement.
[novembre 1794] FERMETURE DU CLUB DES JACOBINS. 597
Les Jacobins mirent Billaud et Collot en demeure de se pro-
noncer. IJilIaud , déférant à cette sommation, parla le 3 no-
vembre pour dénoncer la persécution des patriotes, et dit :
« Le lion n'est pas mort quand il sommeille. A son réveil, il
extermine tous ses ennemis. » La Convention s'émut et le
somma à son tour de s'expliquer, ce qu'il fit avec embarras,
La séance fut orageuse. Les tbermidoriens ne faiblirent pas.
Tallien déclara qu'on ne pouvait tolérer qu'il y eût deux auto-
rités rivales, et que les représentants pussent appeler de Tune
à l'autre. Legendre s'éleva contre les hommes de proie, et les
maltraita dans un langage vulgaire et grossier qui n'était pour-
tant pas sans élo([uence.
La Convention était forcément conduite à revenir sur les
mesures financières et économiques qui avaient accompagné la
Terreur, à réagir contre les émissions désordonnées d'assi-
gnats, car les assignats baissaient toujours, contre les confis-
cations, les séquestres de biens. Elle dut ordonner un compte
général des finances, renoncer à fondre l'argenterie des
églises; elle revisa le m.aximum , en affranchit plusieurs objets
d'importation, vota un règlement pour les réquisitions mili-
taires et décida que ces réquisitions ne pourraient être faites
que par la commission des approvisionnements. Le séquestre
mis sur les biens des étrangers équivalait à une suppression
totale des affaires commerciales. On le leva à l'égard des
Belges, dont le pays était uni à la France, et des négociants de
Hambourg, dont on avait besoin pour les approvisionnements.
On rendit aux suspects l'administration de leurs biens, dont on
les avait dépouillés.
Ces mesures réparatrices irritèrent profondément les hommes
qui avaient administré pendant la Terreur, Cambon surtout,
quoiqu'il eût donné son adhésion à quelques-unes d'elles. Atta-
qué par Tallien, il se retourna contre lui, l'accusa de n'avoir
pas rendu ses comptes quand il était membre de la commune,
lui jeta à la face ses anciens discours, et le dénonça comme le
premier auteur du régime incriminé. Tallien essaya peu de se
disculper, mais il reprocha à Cambon de vouloir donner le
change à la Convention, et il l'emporta sans peine, moins par
sa décision et sa fermeté que parce que l'opinion publique
était avec lui (8 novembre).
Le 9, L'Assemblée se vit assiéger par une foule inquiète qui
attendait le rapport sur la mise en accusation de Carrier. Le
59S LIVIxE CINQUANTE ET UNIÈME.
soir, rcffervescence fut sans bornes au club des Jacobins. On
■soutint que la Convention voulait égorger les anciens commis-
saires.; que si Carrier était sacrifié, tous les révolutionnaires
y passeraient à leur tour jusqu'à Barère. « Le sang des factieux,
dit un des orateurs, est le sceau de la révolution. Quand Sylla
abdiqua la dictature, Rome redevint libre et ne lui demanda
pas compte du sang qu'il avait versé pour anéantir la faction
de Marins. »
Cependant Paris était exaspéré contre les buveurs de sang ;
c'était l'expression consacrée. Des muscadins, armés de bâtons,
sortirent d'un café , entourèrent la salle des Jacobins et y
jetèrent des pierres. Les assistants crièrent : « On nous assas-
sine. Allons fustiger ces scélérats. » Ils sortirent; une mêlée
s'engagea. On se donna des coups de poing et des coups de
bâton. Les muscadins criaient :• « Vive la Convention! A bas
les Jacobins! ils sont les assassins du peuple. » Les gamins de
Paris les appelaient les /aco<7z//n5. Ils étaient devenus ridicules
sans cesser fTélrc odieux. Ils eurent le dessous; plusieurs furent
maltraités; les femmes des tribunes turent insultées, quelques-
unes même fouettées. Des représentants arrivèrent avec la
police et firent évacuer la salle.
Le lendemain, Didieni dénonça à la Convention un complot
formé pour assassiner les députés qui assistaient au club. «Ces
députés, dit-il, périront ou sauveront la patrie. » D'autres se
plaignirent qu'il n'y eût ni gouvernement ni police. Rewbell fit
au nom des comités le rapport de ce qui s'était passé, demanda
une loi contre les calomniateurs, et conclut à la suspension du
club, dont la salle serait fermée et les clefs déposées au comité
de sûreté générale. Le décret fut rédigé et présenté par un
Montagnard, Laignelot, qui appela la mesure sublime, dit que
le? Jacobins avaient toujours conspiré, qu'ils étaient une fac-
tion, et que toute faction devait être punie, L'Assemblée se
prononça à une immense majorité. Le 11 , les Jacobins tinrent
leur dernière séance. Les scènes du 9 recommençaient déjà,
quand la force armée arriva pour faire définitivement évacuer
et fermer la salle.
On fit des patrouilles pendant plusieurs jours dans les rues
environaaîifos. On arrêta le vice président du club et quelques
autres de ses membres, qui essayaient de le reformer dans les
faubourgs. De<s gioupes de muscadins parcouraient la ville f^n
manifestant une ,oie bruvante. Tous les lieux publics retentis-
saient de cbansons et de cris d'allé^'iresse.
[ny 179VJ SUCCÈS DES ARMÉES. 599
Y. — Le gouvernement se sentait heureusement soutenu
par des succès militaires au moins é[;aux à ceux qu'on avait
obtenus pendant la Terreur.
Les armées du Nord, occupant alors la Belgique, étaient
excellentes. Les généraux et les officiers supérieurs se virent
sans regret débarrassés des commissaires du comité de salut
public '. Cependant ils étaient arrêtés par la difficulté de s'ap-
provisionner, tant le système des réquisitions était lent et
défectueux. Les Anglais et les Hollandais mirent ce retard à
profit et s'apprêtèrent à défendre la Meuse et les places du
Brabant septentrional ; les Autrichiens de leur côté s'établirent
sur rOurthe et sur la Roër, entre la Meuse et le Rhin. Cobourg
avait cédé le commandement général à Clerfayt.
Pichegru et Jourdan prirent l'offensive, le premier avec l'ar-
mée de Flandre, qui comptait plus de soixante mille hommes,
le second avec celle de Sambre-et-Meuse, qui en comptait plus
de cent. Pichegru, chassant devant lui les Hollandais et les
Anglais, arriva le 18 septembre sur la Meuse, tandis qu'une
division de Jourdan sous les ordres de Schérer, chassait une
division autrichienne des bords de l'Ourthe, près de Sprimont,
et forçait Clerfayt à masser toutes ses forces sur la Roër, der-
rière Aix-la-Chapelle, entre Duren et Limnich. Le 2 octobre,
Jourdan attaqua cette ligne avec toutes ses divisions, combattit
une journée entière, et parvint à déloger les impériaux. Les
vainqueurs, ayant passé la Roër, entrèrent sans coup férir le
6 octobre à Cologne et le 20 à Bonn. Kléber fut détaché avec
sa division et le général du génie Marescot pour assiéger Maes-
tricht. Moreau entra dans Venloo. Pichegru de son côté enleva
Bois-le-Duc le 10, passa la Meuse et refoula les Anglo-Hollan-
dais dans le camp de Nimègue, au bord du Wahal. Il était
fort difficile d'entrer dans cette place, couverte par un camp
retranché et par une armée. Cependant Pichegru l'essaya, pro-
fita des fautes de l'ennemi, et réussit. Le 8 novembre, les
Français achevèrent par l'occupation de Nimegue une campa-
gne où ils avaient marché constamment de succès en succès ,
malpré une détresse affreuse dont ils soutiraient tous, depuis
les officiers jusqu'aux soldats.
Les victoires de Jourdan eurent encore pour résultat de for-
cer les Austro-Prussiens à l'abandon du Palatinat, où ils avaient
obtenu des avantages continuels depuis plusieurs mois.
1 Mémoires de Jourdan.
600 LIVRE CINQUANTE ET UNIEME.
Quoique la guerre fût loin d'avoir au Midi la même impor-
tance que dans le Nord, nous remportâmes aux Pyrénées d'au-
tres succès qui nous permirent de prendre l'otrensive contre les
Espagnols. Aux Pyrénées occidentales, Moncey entra dès le
mois d'août sur le territoire ennemi, où il occupa Saint-Sébas-
tien, Tolosa et le Guipuzcoa. Aux Pyrénées orientales, les Espa-
gnols, chassés de Bellegarde, leur dernière place, s'étaient re-
tranchés dans une ligne de redoutes établies du col de liagnols
à S;iint-Laurent de la Mouga. On les y attaqua les ] 8 et 19 no-
vembre. Dugommier fut tué, mais Pérignon, qui le remplaça,
força le passage, assisté par Augereau. Le 27, les Français
firent capituler le camp de Figuieres, et se rendirent maître*
d'un immense matériel de guerre.
"VI. — Le II novembre, Homme fit au nom de la commis-
sion des vingt et un le rapport attendu sur le procès de Carrier,
et proposa de le décréter d'accusation. La France entière était
soulevée d'indignation parce qu'elle apprenait. Carrier essaya
de se défendre en soutenant que sa cause était celle des com-
missaires de Lyon, de Marseille, d'autres villes encore; qu'il
avait reçu des ordres du comité de salut public, et que la Con-
vention avait approuvé ses actes ; que s'il y avait des couj),'ibles,
tout le monde Tétait, jusqu'à la sonnette du président. Cepen-
dant de vigoureuses adresses arrivaient de Nantes, et lui im-
putaient la principale responsabilité des ordres donnés et des
crimes commis. Le 23, Legendre pressa le vote. On objectait
l'absence de preuves matérielles. « Si vous voulez des preuves
matérielles, dit-il, faites refluer la Loire à Paris, faites amener
les bateaux à soupape, faites venir les cadavres des malheu-
reuses victimes que l'on a sacrifiées ; ils sont enassez grand nom-
bre pour cacher les vivants. « L'accusation fut décrétée à
l'unanimité, moins deux votes conditionnels. La Montagne
céda de guerre lasse, épouvantée elle-même de ce qu'on dé-
couvrait. Elle eût voulu repousser ce qu'elle appelait une ven-
geance des aristocrates et des Chouans; mais plusieurs des
anciens commissaires tenaient à séparer leur cause de celle de
Carrier, que l'un deux, Julien, avait dénoncé à Ilobespiene
comme tuant la liberté.
Carrier comparut donc le 25 devant le tribunal révolution-
naire. Son procès occupa dix-neuf audiences. L'acte d'ac-
cusation énuméra longuement les illégalités, les exactions ar-
[décemdre 1794] PROCÈS DE CARRIER. COi
bitraires, les incarcérations, les meurtres, les crnnes ordonnés
et commis sous le masque du patriotisme. On avait recueilli la
preuve d'expéditions secrètes, d'exécutions sans jugements.
Carrier avait imaginé des raffinements de cruauté, des noyades
au moyen de bateaux à soupape, des mariages républicains,
qui consistaient à lier ensemble un liomme et une femm*^ pour
les jeter dans la Loire. Il avait passé le temps de son séjour à
Nantes, entouré de sbires, se livrant à des orgies, ayant sans
cesse le juron à la boucbe, ne parlant que de fusillades, d'égor-
gements, excitant les pauvres à piller les riches. Il répondit
par de simples dénégations; on lui opposa ses signatures, il dit
qu'elles lui avaient été subtilisées. Ses mensonges soulevèrent
dans l'assistance une indignation que le président eut peine à
calmer. Les témoins l'accusèrent de lâcheté et de barbarie. Les
membres du comité révolutionnaire qui avaient agi sous ses
ordres avouèrent tout. Un d'eux l'invita à ne pas mentir, et
lui dit : « ileconnais ton ouvrage. » Alors Carrier se rejeta sur
l'incivisme des Nantais, sur la mise des Vendéens hors la loi,
et sur la nécessité de représailles après les cruautés par eux
commises ; cruautés réelles, mais qu'il exagérait singulièrement.
Il dit qu'il avait tenu le serment de sauver le pays, se montra
ce qu'il était, un fanatique féroce, et inspira un dégoût uni-
versel. Le 16 décembre, il fut condamné à mort, avec deux
des principaux coaccusés. Les vingt-huit autres furent déclarés
coupables, mais acquittés. Cette dernière partie de l'arrêt tut
si mal accueillie, que la Convention les maintint en état d'ar-
restation. Puis elle renouvela le tribunal révolutionnaire, à qui
le public reprochait trop de faiblesse.
Pendant ce procès, les atrocités commises par Maignet à
Bédouin furent dénoncées de nouveau; l'horreur croissait à
chaque découverte, et Maignet fut décrété d'accusation. Le-
gendre alla plus loin. 11 fit remonter la responsabilité de ces
actes à l'ancien comité de salut public. « Quoi, dit-il, on noyait
à Nantes, on fusillait à Lyon, et le comité n'en savait rien? On
brûlait des communes, on égorgeait les habitants, et le comité
n'en savait rien? On envoyait dans le Nord un Lebon ; il y com-
mettait toutes sortes d'horreurs; il V employait des formes qu'on
a osé appeler acerbes, et le comité n'en savait rien? Je dis qu'il
en savait quelque chose, puisque Barère est venu le détendre.
La Convention ne doit garder aucun ménagement. Faites le
procès aux coupables, ou la postérité vous le fera en masse. «
G02 LIVr.E GINQUAiME ET UNIEME.
Lecoinfre fit alors dislribuer les pièces qu'il avait recueillies
pour raccusation de Billaud, de 15arère et de Collot.
VII, — La Convention reçut de tous côtés des adresses ou
des dépufations qui la félicitaient d'avoir frappé les Jacobins.
Le président Clausel répondit à une députation de la Nièvre;
« La tétc de 1 hydre étant abattue, la queue ne remuera plus
de longtemps. »
La Plaine mit ce calme à profit pour insister sur le rappel
des soixante-treize, qui lut décrété le 8 décembre. INIerlin de
Douai déclara que les comités le jug;eaient possible. « Aujour-
d'hui, dit-il, que vous n'avez plus rien à redouter ni des tyrans,
ni i\es factieux, aujourd'hui que les portes des Jacobins sont
fermées, vous pouvez dans la plénitude de votre force combler
celle de votre justice. » Les soixante-treize se tiouvèrent quatre-
vingts, parce qu'on y joignit quelques avitres députés qu'on avait
éloignés ou qui s'étaient retirés eux-mêmes. Ils vinrent apporter
une force nouvelle aux Thermidoriens. Le vieux Dussaut dit
en leur nom qu'ils abjuraient tout ressentiment du passé, et
Lesage, d'Eure-et-Loir, qu'ils étaient également prêts à com-
battre le royalisme et le terrorisme. Cette dernière phrase fut
pendant quelque temps comme le mot d'ordre de l'Assemblée.
Restaient les députés mis hors la loi, ou plutôt ceux d'entre
eux qui avaient échappé à la guillotine et à la mort; ils étLiieat
au nombre de vingt-trois. Lanjuinais et plusieurs autres récla-
maient d'être jugés. Merlin proposa de décider simplement
qu'ils ne seraient pas poursuivis. Il ne donna aucune autre ex-
plication. La Montagne objecta qu'ils avaient parcouru les dé-
partements le poignard à la main. La droite insista pour leur
rappel. Un de ses membres, Guyomard, criait : « Les coupa-
bles à la mort, les innocents à la Convention. » Les Thermi-
doriens étouffèrent une discussion irritante. « Voulez-vous, dit
Merlin à la droite, après avoir fermé les portes des Jacobins,
ouvrir celles du Temple? » La proposition fut admise comme
un moyen terme encore nécessaire.
Chaque jour on défaisait quelque chose de l'œuvre de la
Terreur. Le 8 décembre, on rapporta la loi qui éloignait les
ex-nobles de Paris et d'autres résidences. Le 10, une députa-
tion de femmes et d'enfants, dont les maris et les pères avaient
été guillotinés, vinrent réclamer la restitution de leurs biens,
confisqués par les arrêts mêmes. L'Assemblée vota le renvoi
[décembre ITO'*] MESURES REPARATRICES. 633
aux comités ; elle revint ensuite sur le vole , parce que Lecoinf re
et Clausel lui-même représentèrent que la révision de procès
criminels, soumise aux comités, entraînerait celle de tous les
autres; on se contenta d'accorder les indemnités et les secours
les plus nécessaires. Mais ce n'était encore là qu'un ajour-
nement.
Le maximum fut aboli le 23 décembre; il n'était plus possi-
ble de le maintenir et encore moins de le faire exécuter. D'ail-
leurs l'agfriculture était aux abois et devait continuer à l'être,
tant qu'on ferait des réquisitions de grains pour la consomma-
tion des villes. On n'osa renoncer absolument à la faculté de
faire ces réquisitions, parce qu'on voulait empêcber le rencbé-
rissement du pain à Paris , ce qui eût amené de nouveaux
trouljles. Malgré toutes les mesures que l'on prit, la cherté
s'accrut encore. Les Montagnards soutinrent avec autant de
mauvaise foi que d'ignorance que la suppression du maximum
en était cause; que c'était une mesure royaliste, et que les
royalistes voulaient affamer le peuple pour perdre la répu-
bli(jue.
Cette suppression fut suivie d'un remaniement des tarifs pour
rouvrir nos frontières aux exportations empêchées jusque-là.
Dans le même temps on obligeatous ceux qui avaient renq)li
des fonctions publiques pendant la Terreur à rendre compte
des ionds par eux maniés.
Clausel demanda (le 20 décembre) qu'on instruisît le procès
des complices de Robespierre; il s'étonna que Fcuquier-Tin-
ville, Pache et Bouchotte ne lussent pas encore jugés. Legendre
réclama la mise en accusation des trois coquins. Le 27, sur le
rapport des comités présenté par Merlin de Douai en faveur de
l'accusation, l'Assemblée tira au sort la commission de vingt
et un membres qui devait statuer définitivement.
Pendant ces discussions, la Montagne fit un tapage affreux;
la révolution était toujours pour elle une bataille, une mêlée.
Un jour le député Gaston se leva un bâton à la main, et jura
que la contre révolution ne se ferait pas. Le fougueux Dubem
prit à partie et menaça Tallien et André Dumont. L'Assemblée
décida que tout représentant coupable d'insulter un collègue
serait envoyé à l'Abbaye, et le décret fut appliqué à Dubem
peu de jours après.
La Montagne ne cessant de dénoncer de prétendus complots
royalistes, les sections thermidoriennes vinrent à leur tour de-
604
LIVRE CINQUANTE ET UNIEME.
mander l'une après Tautre à la barre qu'on étouffât les restes
de la faction de Robespierre. Le 7 janvier, Courtois lut un rap-
port sur les papiers trouvés cbez le dictateur, et à Tune des
séances qui suivirent, Merlin de Tbionville prononça un des
plus fermes discours que la Convention eût entendus : « Si vous
n'abattez pas d'un seul coup, lui dit-il, les restes de la borde
maudite de Robespierre, c'en est fait de la république. Ils vou-
draient avilir la Convention ; ils n'y réussiront pas. Ce n'est pas
lorsque l'Europe lui demande la paix, ce n'est pas lorsqu'elle
peut fixer le bonbeur du monde, que trente misérables parvien-
dront à traverser ses desseins Tout serait calme parmi nous,
si vous n'aviez pas à ju;or trois grands coupables, trois hommes
qui vous assassJnoro:iL, si vous n'en faites justice : Justice!
justice ! C'est le cri de la France, c'est le cri de nos armées ! »
Les applaudissements retentirent comme un tonnerre. Tbibau-
deau a dit des auteurs de la Terreur un mot plus fort encore
que Merlin : «Ils voulaient en vain, comme le personnage tra-
gique, effacer la tache de sang dont leurs mains étaient cou-
vertes; elle reparaissait toujours. »
Les Thermidoriens ne manquaient pas de mêler à leurs atta-
ques contre le terrorisme un serment de haine à la royauté, et
de proclamer en toute occasion la république une et indivisible,
lis fêtèrent pour cette raison l'anniversaire du 21 janvier, tout
en décrétant qu'une fête semblable aurait lieu pour celui du
9 thermidor. Ils voulaient fonder la république, et s'imagi-
naient qu'eux seuls pouvaient le faire. Presque tous les con-
ventionnels, y compris les députés de la Plaine, et même les
soixante-treize, partageaient ce sentiment. Ils jugeaient le re-
tour à la royauté impossible. Beaucoup d'honnêtes gens hors
de l'Assemblée le partageaient aussi. On voulait que la
réaction fût l'œuvre non du royalisme, mais de Ihonnéteté et
du sens commun. On redoutait même à im haut degré tout ce
qui pouvait donner au royalisme un soupçon d'espérance; car
on craignait de rendre des armes aux Jacobins.
Cela ne veut pas dire que tout le monde fût sincère, ni
que les Thermidoriens fussent tous d'honnêtes gens. On comp-
tait dans leur nombre des hommes tarés, des hommes de plai-
sir, des ambitieux de convictions fort mobiles. Les salons qui
se rouvraient mêlèrent à ces révolutionnaires enivrés de leur
puissance de hasard plus d'un aventurier de l'ancien régime,
avide d'exploiter une situation nouvelle. Il se forma ainsi à
[1795] LA SOCIÉTÉ APIîÈS THERMIDOR. €05
Paris une société mêlée d'éléments hétérogènes. Cette société
ne tarda pas à se venger d'une longue contrainte en s'aban-
donnant au plaisir. Les spectacles et tous les genres de fêtes
recommencèrent. Il y eut des modes d'une recherche affectée,
sorte de manifestation contre la saleté débraillée des sans-
culoites. La réaction imagina même des bals de victimes, où
nul n'était admis qu'en prouvant avoir eu un parent guillotiné.
Les Jacobins furent exaspérés de ce retour d'aristocratie, qui
touchait parfois au ridicule. Ils ne voulurent pas v voir le réveil
de la vie sociale, et n'y virent que celui de la corruption. La
réouverture des salons dorés leur parut une conspiration. Ma-
dame Tallien eut bientôt autant d'ennemis qu'en avait eu ma-
dame Roland. Ils fulminèrent contre des vices de circonstance,
précisément parce que cette société se réveillait sous l'empire
d'un sentiment qui lui donnait une force et une grandeur pro-
pres. Ce sentiment, qui était l'horreur du sang et de la tyran-
nie , éclatait partout , dans les théâtres , où l'on chantait le
Réveil du peuple, dans les cafés, où l'on rédigeait des adresses
contre la sanguinocratie.
La Convention fit enlever de sa salle, le 9 janvier, les bustes
de Marat et de le Pelletier, et décréta que nul personnage ne
pourrait recevoir les honneurs du Panthéon moins de dix ans
après sa mort. Ces bustes disparurent aussitôt de tous les
tbéutres et lieux publics.
Quand on eut songé aux familles des victimes, il fallut songer
aussi à celles des émigrés. La législation qui avait frappé les émi-
grés dépas.-ait toute la barbarie imaginable. On avait confisqué
leurs biens, séquestré ceux de leurs pères et de leurs mères,
ouvert leur succession par avance et de leur vivant. Beaucoup
d'entre eux étaient rentrés, au risque de tomber sous la hache
révolutionnaire, pour sauver à leurs familles les débris de leur
fortune. Le 12 janvier, il fut proposé à la Convention d'ac-
corder des secours aux pères et mères d'émigrés, comme on en
avait donné aux parents des victimes. Mais aussitôt la question
se posa dans toute son étendue. On se dit que les émigrés se
comptaient par milliers; qu ils comprenaient une foule de
paysans et d'ouvriers , surtout dans les provinces frontières
telles que l'Alsace; que la justice exigeait de tenir compte de
la qualité des personnes et de la date de leur sortie de France.
Alors, tout en renouvelant les anathèmes qu'on était convenu
de prodiguer à l'émigration , tout en restant fidèles à la règle
606 LIVRE CINQUANTE ET UNIEME.
qu'on s'était faite de ne tenir aucun compte des intérêts parti-
culiers quand il s'agissait d'un intérêt général , et de ne pas
revenir sur les décrets rendus, on convint que ces décrets pou-
vaient être interprétés, et qu'il y avait lieu de déterminer à
quelles personnes s'ap[)Iif|uait le titre d'émigrés. Grâce à ce
système, on parvint à en réduire considérablement le nombre.
L'idée d'une amnistie se présenta. C'était un moyen de
couper court à des réclamations ou des récriminations intermi-
naltles. Beaucoup d'hommes qui s'étaient rendus plus ou moins
responsables des actes de la Terreur en ne les empêchant pas,
ou qui avaient siégé dans des comités révolutionnaires et sou-
vent y avaient rendu âes services réels, désiraient que le passé
fût enseveli dans l'oubli. Déjà les coniités étaient saisis d'une
proposition de Cambacérès pour amnistier les faits révolution-
naires non justiciables du Code pénal. Carnot désiiait qu'on
amnistiât les Vendéens, avis partagé par les généraux Hothe
et Ganclaux, Le 15 janvier, un député obscur de la Plaine,
Boudin, qui pourtant faisait alors partie du comité de Mjreté
générale, proposa une amnistie universelle, par la raison que
tout le monde était coupable, et que c'était quand la guillo-
tine était debout qu'il eût lallu la renverser. « Je m'accuse
hautement, dit-ii , de n'avoir pas su mourir pour m'opposer à
des mesures atroces. Les délits que vous voulez punir ont été
commis sous mes yeux, et j'existe! Que celui f|ui se croit
exempt de tout reproche politique se levé, et me jette la pre-
mière pierre! » Mais le moment n'était pas venu; la Terreur
n'avait pas été expiée. Legendre représenta qu'il fallait d'abord
satisfaire la justice et punir les coupables; que les coupaldes
n'étaient nullement les membres de la Convention ; que c'étaient
les membres de l'ancien comité; que Collot et Billaud étaient
aussi criminels que Robespierre; qu'une amnistie serait un
acte de faiblesse déplorable. «Si nous sommes tous coupables,
s'écria-t-il , il faut nous faire notre procès à tous. Je déclare
que je ne veux pas de grâce. » L'amnistie fut ajournée.
VIII. — L'œuvre législative de la Convention n'a guère laissé
plus de traces que la constitutiou de 1793. Elle offre cepen-
dant quelque intérêt.
La Convention a touché aux lois civiles et prétendu ^ faire
eni7'er la philosophie. Cambacérès présenta (le 21 août 17i)o)
un projet de Gode civil qui renfermait le divorce, déjà voté par
LOIS DE LA convention: 607
la Lpp,islative, l'administration des biens commune aux époux,
la diminution de la puissance paternelle, l'assmiilation des en-
fants nalurels aux enfants légilimes, des facilités nouvelles pour
l'adoplion, Té^jalité des partages, etc. C'étaient là autant de
lois révolutionnaire, la plupart destinées à disparaître ou à être
profondément modifiées. Les divorces commencèrent par être
nom!)reux, puis les mœurs triomphèrent assez vite de cette
institution, appelée par les uns la liberté, par d'autres le sacre-
ment de l'adultère.
La Convention eut la prétention d'organiser l'assistance et
l'enseignement publics. Jamais lois sur ce double sujet n'avaient
été plus nécessaires; car la pro»ciiption des prêtres et des con-
grégations avait fait disparaître la plus grande partie des éta-
blissements de bienfaisance et d'enseignement.
La Convention avait décrété, sur un rapport de Barère, que
la république devait fournir des secours aux indigents â^és de
soixante ans, aux mères et aux veuves chargées d'enfants, et
entietenir partout des officiers de santé dont les services
seraient gratuits. Une fête nationale annuelle était consacrée à
honorer le malheur. Mais ce décret ne fut jamais exécuté, faute
d'argent.
L'instruction publique avait été l'olijet d'études commencées
sous la Constituante et poursuivies sous la Législative. Elles
avaient abouti à un rapport de Condorcet (du 20 avril 1792),
proposant de créer un enseignement de l'Etat à quatre dep^rés,
et de placer à la tête un Institut comprenant le groupe des
anciemies Académies. Ce projet^ dont ren&emble était mgé-
nieux, portait une empreinte révolutionnaire marquée. 11 avait
pour principal objet de former àes citoyens aimant la liberté et
légalité. Il excluait la religion; il attribuait à l'Etat une part
d'action exorbitante, et lui confiait jusqu'à l'éducation de la
génération future. Cependant Condorcet n'avait pas la roideur
absolue (ju'curent après lui les législateurs de la Convention;
il admettait que son plan fût modifié et perfectionné avec le
temps; il s'excusait d'attribuer tant de pouvoir à TEtat, par la
raison qu'en matière d'enseignement tout était détruit, que
tout était à refaire, et que sans une initiative puissante de
l'Etat , il ne se ferait rien.
La Convention à qui ce plan fut légué, s'en occupa dès les
premier» temps, en y mêlant ses préventions contre renseigne-
ment classique et littéraire. Elle ne songea guère qu'à créer
€08 LIVRE CINQUANTE ET U^MEME.
des écoles primaires et un corps frinstitntenrs qui seraiont
cliHrfjés, outre renseignement des enfants, de faire encore des
instructions dans les villages les jours de fêtes. Lanthenas, le
Pelletier, Lakanal , rédigèrent plusieurs projets de ce genre,
mé'és d'exagération démocratique et de conceptions absurdes.
Le Pelletier proposait de forcer toutes les famdles à faire éle-
ver leurs enfants des deux sexes, sans exception, dans les écoles
nationales, où ils seraient soumis à un régime simple et rude,
les garçons de cinq à douze ans, les filles de sept à quatorze,
par la raison qu'ils appartenaient à la république. Mais ce
système, qualifié de Spartiate et soutenu par les esprits absolus
comme Sainf-Just, n'aboutit pas. En réalité, la Convention se
borna à décréter, le 6 janvier 1704, la création d'écoles pri-
maires, et quelque temps après, des réunions et des exercices
pour les fêtes décadaires. Ces décrets demeurèrent à leur tour
des lettres mortes, parce qu'on ne créa aucunes ressources
pour leur exécution , sauf l'aifectation des presbytères aux
écoles et au logement des instituteurs. On émit l'idée de créer un
impôt spécial sur les riches, mais on l'ajourna, les circonstances
le rendant plus impraticable que jamais.
Après le 9 thermidor, l'esprit se modifia. Fourcroy, qui di-
rigea le comité de l'instruction publique avec Thibaudeau et
Daunou, qualifia, dans un premier rapport en date du 23 sep-
tembre 1794, tout ce qui s'était fait jusque là de « conjuration
contre les progrès de la raison et de la science. »
Il proposa de créer une école des travaux publics, nécessaire
pour former des ingénieurs et des officiers. Ce fut l'Ecole po-
lytechnique. Tous les travaux publics, quels qu'ils fussent,
ayant été placés sous la direction d'un même comité, il sem
blait naturel d'établir une école commune. On jugea qu'on
pourrait aussi tirer de cette école des officiers instruits, car on
n'en formait plus , et l'école de Mars n'était bonne qu'à en-
tretenir une milice révolutionnaire aux portes de Paris.
Lakanal proposa ensuite la création d'une école normale,
qui fut décrétée le 30 octobre. Son rapport était plein de vues
ridiculement ambitieuses. Des leçons publiques devaient
être faites pendant quatre mois par les plus grands savants de
France; tous les jeunes gens qui se destinaient à la profession
d'instituteur devaient se rendre à Paris pour y assister; les
quatre mois écoulés, ils devaient former à leur tour d'autres
écoles normales dans leurs départements. Les cours publics qui
I
LOIS DIVERSES. 609
furent créés à cette occasion , eurent un succès considérable,
grâce au nom et au talent des professeurs choisis parmi les cé-
lébrités. Mais on s'aperçut vite que ce ne pouvait être là une
véritable école normale; qu'on ne formerait ainsi ni profes-
seurs ni instituteurs. On arriva même à un résultat contraire à
celui qu'on s'était proposé. Cet enseignement profita non au
peuple, mais aux classes instruites, qui, rappelées au goût des
sciences et des lettres , furent tirées de la torpeur où la révo-
lution les avait plongées.
Une nouvelle création, établie par décret du 26 février 1795,
fut celle des écoles centrales , sorte de lycées d'externes pour
les enfants à partir de l'âge de douze ans. On en créait une
pour chaque fraction de trois cent mille habitants. L'enseigne-
ment devait y être presque exclusivement scientifique. La Con-
vention commençait à procéder avec ces habitudes de symétrie
qui tendent à mécaniser l'enseignement. Les écoles centrales
n'existèrent longtemps que sur le papier; leur programme ne
parut que le 25 octobre 1795, aux derniers jours de l'As-
semblée.
Daunou, devenu l'homme le plus considérable du comité de
l'instruction publique , fit alors passer deux décrets : l'un or-
ganisant les écoles primaires d'une manière plus simple et plus
pratique , mais sans leur affecter encore d'autres ressources
que la contribution scolaire, l'autre créant l'Institut, c'est-à-
dire rétablissant les académies que la Convention avait autre-
fois supprimées. Seulement, pour éviter une restauration pure
et simple et le retour de l'ancien esprit, on les réunissait toutes
de manière à former un seul corps avec un. nom nouveau et
une constitution à part, idée médiocrement heureuse qu'on ne
tarda pas à modifier. L'Institut ne s'ouvrit qu'en 1796, et se
divisa en classes différentes qui furent les anciennes académies
reconstituées.
La Convention décréta encore, mais toujours sur le papier,
le Conservatoire des arts et métiers, le bureau des longitudes,
l'école des langues oiùentales, des écoles de médecine. Pour
ces dernières, il s'agissait plutôt de rétablir que de fonder à
nouveau.
Elle s'occupa des beaux-arts à peu près de la même manière.
En 1793, Lakanal fit rendre un décret pour protéger les mo-
numents mutilés ou menacés par le vandalisme révolution-
naire. La Constituante avait déjà consacré les bâtiments dn
vu. 39
610 LIVRE CINQUANTE ET UNIÈME.
Louvre a recevoir les chefs-d'œuvre des sciences et des arts. La
Convention renouvela ce décret, d'autant plus nécessaire qu'il
fallait alors sauver les tableaux, les statues, les livres recueillis
dans la succession de la monarchie, du clergé, des corpora-
tions et des émigrés.
On pourrait rapprocher de ces décrets ceux que la Convention
rendit pour l'agriculture et le travail national. Elle ordonna le
dessèchement des marais, la création de jardins botaniques;
elle recommanda les prairies artificielles et les meilleurs asso-
lements. Mais ici encore des décrets ne suffisaient pas; il fallait
qu'on pût les exécuter. Il y en eut même d'absurdes et de ridi-
cules, comme celui qui ordonnait de rebâtir les villages en
démolissant les châteaux.
IX. — Dès qu'on fut maître de Nimègue, on entreprit de
conquérir la Hollande. Dumouriez en avait donné l'idée; on
coupait ainsi les communications directes de l'Angleterre avec
les autres puissances coalisées, indépendamment des avantages
commerciaux que l'on s'assurait. La Hollande possédait dans
son sol bas et ses canaux des moyens de défense redoutables;
mais on se flattait d'y être appuyé parle parti républicain, qui
était nombreux , hostile au prince d'Orange , et qui ne cachait
ni sa jalousie pour les Anglais, ni son antipathie pour les
Prussiens.
Une attaque infructueuse sur l'île de Bommel, entreprise
d'après les avis d'un réfugié hollandais, fit d'abord douter du
succès. Pichegru se contenta d'entourer les places de Bréda et
de Grave, qui ne s'étaient pas rendues, et d'entretenir de son
mieux ses troupes, réduites à vm extrême dénûment. Mais au
mois de décembre l'intensité subite du froid changea les con-
ditions de la guerre. La Meuse et les autres fleuves gelèrent
profondément. Les Anglo-Hollandais, privés de leur meilleur
moyen de défense, durent se replier assez loin. Pichegru passa
la Meuse avec son canon le 28 décembre, et occupa l'île de
Bommel. Bréda et Grave capitulèrent. A son approche, des
mouvements anti-orangistes éclatèrent dans les grandes villes.
Les républicains formèrent des comités révolutionnaires. La
Frise se détacha du gouvernement du stadthouder et donna un
exemple contagieux. Le prince d'Orange offrit la neutralité de
ses États et une indemnité de guerre. La coalition commençait
à se désorganiser. Les dispositions déjà connues de la Prusse,
[janvier 1795] CONQUETE DE LA HOLLAîs'DE. Gll
celles de plusieurs Etats de l'Empire, celles de l'Espagne, firent
croire à sa prochaine dissolution.
Le comité de salut public repoussa les offres du prince
d'Orange, et préféra mettre à profit la facilité exceptionnelle
que le froid offrait à nos soldats pour conquérir la Hollande. Il
craignait que l'espérance de la paix ne favorisât la réaction,
déjà presque irrésistible, de l'intérieur.
Dès que le Wahal fut gelé, les Français le passèrent, du 8
au 10 janvier 1795. Le prince d'Orange abandonna son armée
et se retira en Angleterre. Le 17, plusieurs divisions atteigni-
rent Utrecht et Arnheim. Le 20, Pichegru fit son entrée à
Amsterdam. Dordrecht, Rotterdam, la Haye, eurent bientôt
leur tour. Toutes ces villes témoignèrent leur empressement en
faveur de la France par des fêtes. Nos soldats, quoique dénués
de tout, et souffrant à tel point des rigueurs excessives de la
saison, qu'ils étaient obligés de s'entourer les jambes de paille
tressée, gardèrent une discipline admirable. Restait la flotte
hollandaise, dont la plus grande partie se trouvait enfermée
dans les glaces du Zuydersée. La cavalerie et Tartillerie légère,
détachées pour la cerner, s'en emparèrent. Les Anglais se re-
tirèrent alors dans le Hanovre. La Zélande, que sa position
avait garantie jusque-là, demanda et obtint une sorte de capi-
tulation.
Cette conquête, aussi brillante qu'aisée, causa en France un
enthousiasme facile à comprendre, et Pichegru devint le héros
du jour.
Les représentants envoyés à l'armée proclamèrent que toutes
les propriétés hollandaises seraient respectées, hormis celles
du stadthouder, qui furent confisquées à titre d'indemnité de
guerre. Ils décidèrent que le pays aurait à exprimer son vœu
quant à la forme future de son gouvernement. En attendant,
les Etats abolirent le stadthoudérat et constituèrent un gouver-
nement provisoire. On se contenta de leur demander les réqui-
sitions les plus indispensables pour l'entretien des troupes.
L'occupation de la Hollande eut pour conséquence immé-
diate une demande de paix présentée par la Prusse, et des né-
gociations qui s'ouvrirent à Râle le 22 janvier entre deux plé-
nipotentiaires prussien et français, Goltz et Barthélémy.
X. — La Convention poursuivit le cours de ses œuvres répa-
ratrices. Le 19 février 1795 elle supprima les comités révolu-
39.
612 LIVRE CINQUANTE ET UNIEME.
tionnaires dans toutes les villes qui avaient plus de cinquante
mille habitants. Le 21 , elle vota, sur le rapport de Boissy d' An-
glas, devenu l'un des membres du comité de salut public,
qu'aucun culte ne serait salarié, mais qu'il serait permis de les
exercer tous librement, moyennant l'interdiction des signes
extérieurs.
On se voyait en face de la disette et d'émeutes imminentes.
Jamais hiver n'avait été si rigoureux; la cherté des combusti-
bles dépassait encore celle du pain. Les queues, qui conti-
nuaient aux portes des fournisseurs, étaient une occasion de
désordres. Le commerce ne s'était pas rétabli. Les assignats
continuaient de se déprécier, sans qu'on pût imaginer un seul
moyen praticable de les convertir en biens nationaux. Boissy
d'Anglas fit voter, le 28 février, une loi pour la dispersion des
attroupements.
Le 1" mars, Fréron demanda la révision générale des lois
révolutionnaires, la mise en activité de la constitution de 1793,
et la préparation des lois organiques qu'elle exigeait.
Le 2, la commission chargée d'examiner les griefs contre
Collot, Billaud, Barère et Vadier, conclut à leur arrestation.
Le rapporteur Saladin n'eut qu'à rappeler les actes par les-
quels ils avaient participé à la Terreur; il est vrai que l'énu-
mération en était longue. L'arrestation fut votée à une forte
majorité et eut lieu séance tenante.
Sieyès avait jusque-là gardé le silence. On redoutait autour
de lui la célébrité de son nom, la puissance de son esprit pé-
nétrant et de ses combinaisons politiques. On se défiait de sa
vanité, qui le portait à conseiller sans agir, à diriger en dissimu-
lant sa direction. Aussi, comme il se sentait peu propre aux
mêlées , s'était-il tenu à l'écart. « II avait, dit malignement la
Fayette, mérité d'être oublié. » Ses ennemis firent sur lui un
mot sanglant : « Il vit de haine et meurt de peur. » Thibaudeau
l'a peint avec plus de vérité peut-être : « 11 ne craignait pas la
foudre, parce qu'il savait s'effacer ou s'abaisser à temps. »
Il rompit enfin le silence, reparut à la tribune pour y pro-
poser le rappel des proscrits, et dit : «La mesure ne peut être
discutée; elle est de plein droit. » 11 ajouta que la Convention,
appelée à conserver la république, n'avait pas trop de toutes
ses forces réunies pour une pareille œuvre. Chénier soutint la
motion avec autant d'éloquence que d'énergie. « Pourquoi,
ajouta-t-il, ne s'est-il pas trouvé une caverne assez profonde
[mars 1795] RAPPEL DES PROSCRITS. 613
pour soustraire aux bourreaux l'éloquence de Vergniaud et le
génie de Condorcet? »
La Montagne se leva furieuse. Cambon s'écria : « Tout ce
que vous avez fait est donc nul? » Les proscrits n'en furent pas
moins rappelés; à leur tète revinrent Isnard , la Rivière, la
Réveillère-Lépaux, Pontécoulant, Louvet, Lanjuinais. L'As-
semblée couronna son œuvre en rapportant le décret qui insti-
tuait une fête pour le 31 mai.
Les Jacobins préparèrent une émeute. Le comité de sûreté
générale dut requérir la force armée des sections. Sieyès, vou-
lant prévenir un second 31 mai, proposa une loi de grande
police pour réprimer les insurrections. Les auteurs de motions
séditieuses étaient passibles de la déportation. On réglait les
formes de l'appel à la force publique; le tocsin devait être
sonné avec la cloche de l'hôtel de ville transportée aux Tuile-
ries. Si l'insurrection triomphait, les députés ou leurs sup-
pléants devaient se réunir à Chàlons-sur-Marne, appeler à eux
les garnisons ou les troupes des frontières, et marcher sur
Paris. Ainsi l'on décrétait avant l'émeute toutes les mesures
que les Girondins avaient prises contre elle, mais trop tard,
après le 31 mai. La proposition fut vivement applaudie.
Les révolutionnaires étaient décidés à recommencer quel-
qu'une de ces journées qui leur avaient si bien réussi; mais
leur force d'impulsion n'était plus la même. Ils n'avaient plus
de chefs accrédités, plus de club central, plus de commune
pour les conduire. Les meneurs étaient presque tous inconnus
et les députés de la Montagne, malgré le bruit qu'ils faisaient
encore dans l'Assemblée, n'osaient plus conspirer avec eux.
L'agitation se concentrait dans les quatre quartiers du Temple,
de la Cité, des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau.
C'étaient donc les dernières convulsions d'un parti à l'agonie.
Le 21 mars, des groupes menaçants entourèrent les Tuile-
ries. Une députation des sections des Quinze-Vingts et de Mon-
treuil présenta une adresse, rédigée avec une modération ap-
parente, pour demander la mise en vigueur immédiate dt la
constitution de 93. Thibaudeau, qui présidait, répondit avec
fermeté que c'était une manœuvre, et que la Convention saurait
la déjouer; « qu'elle ne se laisserait pas opprimer par des es-
pèces de corporations qui n'avaient renversé les privilèges de
la monarchie que pour se mettre à leur place ; que les repré-
sentants du peuple avaient le sentiment de leur dignité et de
614 LlVr.E CINQUANTE ET UNIEME.
l'indépendance de leurs fonctions. » Les Montagnards récla-
mèrent la constitution. Tallien leur répondit ironiquement que
c'étaient eux qui l'avaient enfermée dans une boîte. Thibau-
deau quitta le fauteuil pour dire que le moment était venu de
parler avec franchise, et que la constitution de 93 était impra-
ticable. « Une constitution démocratique n'est pas celle où le
peuple exerce tous les pouvoirs. C'est celle où, par une sage
distribution des pouvoirs, le peuple jouit de la liberté, de Té-
galité et du repos. Or, je ne vois pas cela dans une constitu-
tion qui, à côté de la représentation nationale, placerait ou une
commune usurpatrice ou des Jacobins factieux; qui ne donne-
rait pas à la représentation nationale la direction de la force
armée dans le lieu où elle siège, et la priverait ainsi des moyens
de se défendre et de maintenir sa dignité; qui accorderait à
une fraction du peuple le droit d'insurrection partielle, et la
faculté de bouleverser l'Etat. » Il conclut que des lois organi-
ques étaient urgentes, et une commission spéciale fut chargée
de les préparer.
On passa à la discussion du projet de Sieyès. Pendant que
la Montagne le combattait, la foule encombrait le jardin des
Tuileries, poussant des cris et des menaces. Plusieurs musca-
dins furent jetés dans les bassins. Le rappel battit dans les sec-
tions. L'Assemblée pressée d'en finir vota la loi. D'abord elle
la vota en bloc; puis, le bruit du dehors se calmant, elle reprit
la discussion de chaque article.
Ije lendemain 22, Billaud, CoHot et Barère comparurent.
Vadier avait pris la fuite. La Convention, entamant un procès
désormais inévitable, s'était bornée à incriminer les quatre
personnages les plus odieux. On s'était même attaché à réunir
des griefs capables de justifier une action civile, pour ôter à
l'accusation son caractère politique.
Robert Lindet, Carnot et Prieur de la Côte-d'Or demandè-
rent à être entendus en faveur d'hommes dont ils avaient été
les collègues. Ils n'eurent aucun succès, bien que leur propre
responsabilité fût dégagée, et que Carnot jouît de la faveur
méritée par le principal auteur de nos triomphes militaires.
Lindet lut six heures durant une prolixe apologie du 31 mai et
du gouvernement révolutionnaire. La Convention fatiguée se
récria contre les thèses qu'elle avait écoutées et subies six
mois plus tôt. Carnot alla contre son but, quand il révéla la
confusion qui avait régné dans le comité de salut public, la
[1" AVRIL 1705] LE 12 GERMINAL. G15
facilité avec laquelle ses membres se donnaient les uns aux
autres des signatures de complaisance, et quand il rendit la
Convention solidaire de tout ce que le comité avait fait. L'As-
semblée n'aimait pas à s'entendre reprocher, après les crimes
commis et le sang versé, sa complicité ou son impuissance par
les hommes qui l'avaient condamnée à ce triste rôle.
Elle n'admit pas davantage le système de défense des accu-
sés qui se rejetèrent sur les circonstances, se vantèrent de la
lutte glorieusement soutenue contre l'Europe , et prétendirent
que tout avait été légitime pour sauver la patrie. Plus la Ter-
reur était discutée , plus elle semblait odieuse. Collot dit :
« L'ombre de Capet plane sur cette enceinte. » « Les ombres
qui planent sur nos tètes, répondit Chénier, sont celles de
Gondorcet, de Vergniaud, de Camille Desmoulins, de Philip-
peaux, et de tant de malheureuses victimes assassinées. »
Quelques Thermidoriens, comme les deux Merlin, eurent
ridée d'ajourner le procès et de le renvoyer à la prochaine lé-
gislature. Ils craignaient de voir l'Assemblée se mutiler encore
de ses propres mains, et sentaient la difficulté de circonscrire
les faits de l'accusation ou le nombre des accusés; il était clair
qu'on serait entraîné à décréter la plupart des anciens commis-
saires. La cause fut pourtant retenue, par la raison que l'aban-
donner à une autre législature c'eût été hâter le jour des nou-
velles élections.
XL — Le 27 mars, les femmes de la section des Gravilliers,
n'ayant reçu le matin qu'une demi-ration de pain, se portèrent
sur les Tuileries. On les fit reconduire par les patrouilles, et
on arrêta les chefs du mouvement. Le 30, la section des
Quinze-\ ingts vint défiler à la barre. Son orateur posa des
questions à l'Assemblée, lui demanda pourquoi Paris était sans
municipalité, et rappela que l'insurrection était le plus saint
des detoirs. Le président Pelet répondit avec beaucoup de
hauteur et de fermeté.
Le 1" avril (12 germinal), l'émeute éclata de grand matin
dans la section de la Cité. Les émeutiers battirent la générale.
Les sections du Temple et du faubourg Saint-Antoine descen-
dirent dans la rue, puis l'on marcha sur les Tuileries en criant :
« Du pain et la constitution de 93. » Une première colonne
pénétra dans les salles d'attente, força la porte de la Conven-
tion, y entra en tumulte, se mêla aux députés, et mterrompit
616
LIVRE CINQUANTE ET UNIÈME.
la séance. One seconde grossit bientôt la première. Les hom-
mes, les femmes se pressèrent, s'étouffèrent sans que le pré-
sident André Dumont ni les députés qui le secondaient parvins-
sent à faire évacuer la salle. Les Montagnards n'y réussirent
pas mieux, et le tumulte dura plusieurs heures.
Enfin le tocsin sonna, les sections voisines arrivèrent. Une
lassitude générale termina cette scène sans nom, et la foule,
embarrassée d'elle-même, s'écoula peu à peu. La Convention
à peine dégagée vota la création d'un corps spécial, choisi
dans la garde nationale de Paris, pour assurer l'arrivage des
subsistances. Ysabeau vint lui donner des explications telles
quelles au nom du comité de sûreté générale qui s'était trouvé
en défaut, et proposa de traduire les coupables devant le tri-
bunal de la Seine. Sur ces entrefaites, on apprit que hors de
la salle un député, Auguis, avait reçu deux blessures; qu'un
autre, Peniéres, avait essuyé un coup de feu. Thibaudeau
s'écria qu'une pénalité légère ne suffisait pas, que le temps des
faiblesses était passé, que la Convention avait été violée et avi-
lie. On décréta que les quatre accusés seraient immédiatement
déportés à Rochefort. On décréta encore la déportation au
château de Ham de sept députés qui avaient essayé de parler
au nom du peuple et de soutenir les intrus. Paris fut déclaré
en état de siège. Le commandement en fut donné à Pichegru,
assisté de Barras et de Merlin de Thionville. La séance dura
toute la nuit.
La journée du 2 fut encore tumultueuse. Les émeutiers con-
tinuaient de se défendre dans l'église Notre-Dame et dans quel-
ques sections. Ils voulurent arrêter auxbarrières les voitures qui
emmenaient les représentants proscrits. Mais, grâce à Pichegru
et Raffet, force resta à la loi. Pichegru parut à la barre le 3, à
trois heures du matin, dans la séance de nuit, et se contenta
de dire : « Représentants, vos décrets sont exécutés. »
Vadier s'était sauvé. Collotet Billaud disparurent chargés de
haine; Billaud surtout, que la Montagne regardait comme le
principal auteur de la mort de Danton. Barere, moins détesté
peut-être, était plus méprisé. Personnage ignoble, qui, se van-
tant de n'avoir jamais demandé la tète de personne, chose
d'ailleurs peu sûre, ne comprenait pas qu'on lui reprochât
d'avoir livré celle de tout le monde, et exprimait avec une im-
pudence naïve sa douleur de n'avoir pu sauver ses amis. Il
n'avait, disait-il, sacrifié les libertés individuelles que pour sau-
[AvniL 1795] PROCÈS DE FOUQUIER-TINVILLE. 617
ver les libertés publiques. Ses Mémoires publiés récemment ne
le relèvent pas. Ses tentatives d'apologie se réduisent à dire
qu'il rédigeait des décrets contre son opinion parce qu'on l'y
forçait, et à rejeter l'infamie sur ses collègues Robespierre et
Saint-Just, sur Danton et Camille Desmoulins. Jamais on n'a
dit de ces acteurs principaux de la révolution, il ne faut pas les
appeler des grands hommes, plus de mal qu'ils n'en ont dit
eux-mêmes les uns des autres.
Mais la Convention ne s'en tint pas là. Il y avait eu une con-
spiration évidente : il fallait en rechercher l'origine et en punir
les auteurs. Quelques députés proposèrent une épuration com-
plète de l'Assemblée. Lebon s'y trouvait encore. «Il taut, dit
Tallien, le vomir d'au milieu de nous. » On décréta d'accusa-
tion, le 5 avril, neuf autres députés, parmi lesquels Moyse
Bayle, Cambon, Thuriot, Lecointre, Maignet et Levasseur; la
plupart échappèrent au décret par la fuite. Fréron représenta
que puisqu'on s'était contenté de déporter les plus grands cou-
pables, la logique commandait d'abolir la peine de mort pour
les crimes politiques; il exceptait néanmoins le crime d'émi-
gration et celui de complot ourdi pour le rétablissement de la
royauté. La motion fut renvoyée au comité de législation.
L'Assemblée était toujours combattue entre le désir de répu-
dier les procédés exceptionnels, et celui de terminer au plus
tôt cette vaste liquidation de la Terreur, qui était encore loin
d'être achevée.
Ainsi, le procès de Fouquier-Tinvllle avait exigé pour son
instruction un temps démesuré. L'accusation avait dû recueillir
toutes les illégalités commises par le tribunal révolutionnaire,
et ces illégalités, qui remontaient aux premiers jours de son
institution, étaient innombrables. Il n'y avait pas une seule des
règles les plus élémentaires de la justice qui n'eût été perpé-
tuellement violée. Les audiences publique-, du procès commen-
cèrent au mois d'avril ; on décida qu'elles dureraient sans in-
terruption jusqu'au jugement définitif. L'interrogatoire mit au
jour des chefs-d'œuvre d'iniquité, les refus de témoins, la con-
statation imparfaite des accusés, les erreurs de personnes, les
interdictions de défense, la pression exercée sur les jurés, la
manière plus que dérisoire dont on composait les fournées,
dont on imaginait les prétendues conspirations des prisons,
dont on dressait les listes de proscription. Fouquier ne nia
rien ou peu de chose. Incapable du moindre sentiment de jus-
618 LIVRE CINQUAINTE ET UNIEME.
tice ou d'humanité, il croyait avoir fait son devoir, parce qu'il
avait obéi à des ordres supérieurs avec la ponctualité d'un re-
cors ou d'un officier subalterne. 11 dit pour sa défense qu'il
avait sié{;é au tribunal le 10 thermidor comme les jours précé-
dents et traité Robespierre de même que les autres accusés. Il
se servit d'arpjuments qu'eût pu donner le bourreau . Il dit : « Je
n'ai été que la hache de la Convention. Punit-on une hache ?»
Il observa seulement avec justice qu'on n'eût pas dû le con-
damner à une autre peine que la déportation, puisque c'était
la peine des vrais coupables, les liillaud et les Collot, auxquels
il n'avait lait qu'obéir. On avait impliqué dans son procès la
plupart des jufjes et des jurés de Tinfâme tribunal. Il fut con-
damné à mort et exécuté le 16 mai avec le président Hermann,
trois juges, six jurés, deux espions des prisons, un porte-clefs
du Luxembour^j et un administrateur de police. Les autres
accusés, au nombre de seize, furent acquittés.
XII. — La résistance de la Vendée était à peu près vaincue
depuis la déroute de Savenay, au mois de décembre 1793. Au
mois de janvier 1794, les républicains prirent Noirmoutiers.
D'Elbée tomba entre leurs mains et fut porté mourant à la
guillotine. Henri de la Rochejacquelein ayant été tué par acci-
dent, il ne resta plus que deux chefs, Charette et Stofilet, avec
quelques anciens soldats ou des hommes qui se battaient pour
échapper aux supplices dont les bleus les menaçaient.
Pourtant tout n'était pas fini; les colonnes républicaines de
Turreau avaient commis tant d'horreurs qu'elles soulevaient
les colères des républicains dans le pays même, et inspiraient
aux Vendéens un insatiable désir de vengeance. Les paysans
dont on avait détruit les habitations et les moyens d'existence
reprenaient les armes.
Turreau avait été révoqué du vivant même de Robespierre.
Après thermidor, la Convention s'indigna de ce qu'elle appre-
nait, et Carnot, ayant besoin de renforcer les armées du Nord,
rappela une partie des troupes laissées dans l'Ouest. Le seul
moyen de pacifier la Vendée eût été d'y rétablir l'exercice libre
de la religion ; le nouveau comité de salut public l'osa d'au-
tant moins que Charette et Stofdet étaient de francs royalistes.
Ces raisons prolongèrent la guerrilla, fortifiée de celle que les
Chouans faisaient en Bretagne. Puisaye essaya d'organiser ces
derniers et de s'allier avec les Anglais.
[1795] SOUMISSION DE LA VENDEE. TRAITE DE BALE. C19
Hoche sentit qu'il fallait changer de système. Il recommanda
à ses soldats la dignité et Vindulgence. Il résolut d'offrir du
service aux hommes qui s'étaient fait de la guerre un métier,
et proposa aux autres une amnistie.
Vendéens et Chouans repoussèrent d'abord ces avances ; car
la république leur inspirait une défiance invmcible. D'ailleurs
quelques agents des princes entretenaient l'insurrection pour y
trouver plus tard un point d'appui, quand ils jugeraient le mo-
ment venu de faire une contre-révolution qui leur semblait en-
core prématurée. Mais Charette se lassa de ces calculs de tem-
porisation, et finit par accepter les conditions avantageuses qui
lui étaient oflertes. Il obtint le 15 février 1795 la liberté du
culte pour les Vendéens, quelques indemnités pour ceux qui
avaient le plus souffert, l'exemption de service pour les jeunes
gens de la réquisition présente, et le droit pour lui-même de
conserver une garde de deux mille hommes. Moyennant ces
conditions, il consentit à se montrer à Nantes, où sa présence
devait annoncer que la guerre était finie. Elle y produisit l'effet
contraire. La curiosité qu'il inspira et l'espèce d'ovation qu'il
reçut alarmèrent les représentants.
Il fut plus difficile de traiter avec les Chouans, qui ne for-
maient pas de corps organisés et qu'on ne savait oij prendre.
Cependant Cormatin, le second de Puisaye, fit sa soumission
au mois d'avril. Stofflet fit aussi la sienne au mois de mai.
La Convention négocia dans le même temps avec les enne-
mis du dehors.
Le duc de Toscane, qui n'était entré dans la coalition que
contraint par les Anglais, fut le premier prince régnant qui
traita avec la République française. Il signa un traité de neu-
tralité le 9 février, et envoya un représentant à Paris.
La Prusse signa ensuite le traité de Bàle le 5 avril. Frédéric-
Guillaume s'était dégoûté d'une guerre peu heureuse où son
armée jouait un rôle effacé et ne se soutenait que par les sub-
sides des Anglais. Il s'était d'ailleurs fort engagé dans les
affaires de Pologne, et avait porté de ce côté tous ses projets
d'agrandissement. Il fit peu de difficulté de négocier avec la
République, tout en évitant de la reconnaître. Il consentit à
laisser les Français occuper provisoirement les territoires de la
Prusse sur la rive gauche du Rhin, et promit d'y renoncer s'il
recevait ailleurs une indemnité suflisaute, lors des sécularisa-
tions prévues.
620 LIVRE CINQUANTE ET UNIEME.
L'Autriche se montra moins accommodante. Elle repoussa
les ouvertures indirectes qu'on lui fit, et entraîna de son côté
les princes de l'Empire, plus pacifiques qu'elle. Mais c'était
beaucoup pour la France d'avoir rompu le faisceau des puis-
sances coalisées.
Sieyès et Rewbell, envoyés en Hollande à titre de commis-
saires, firent, le 16 mai, un traité de paix avec les Provinces-
Unies. Ils reconnurent leur indépendance moyennant la cession
de Venloo et Maestricht, le droit pour la France de mettre des
garnisons dans les places du Brabant septentrional, et la libre
navigation des fleuves. Ils obtinrent encore une indemnité de
guerre, une alliance offensive contre l'Angleterre, la libre dis-
position des troupes, surtout de la flotte hollandaise. Avantages
bien supérieurs à ceux qu'une incorporation eût procurés.
La seule difficulté de ces négociations vint de la manière
dont le gouvernement français était constitué ; car il fallait,
pour aboutir, donner aux négociateurs des pouvoirs étendus,
particulièrement celui de signer des articles secrets ; on ne pou-
vait mettre ni le public ni même l'Assemblée dans les confi-
dences diplomatiques. Merlin, Sieyès et Rewbell agirent sur la
Convention avec beaucoup de dextérité, triomphèrent de ses
défiances, et finirent par obtenir d'elle les décrets nécessaires.
XIll . — Le comité de salut public ordonna, pour sa défense et
celle de la société, de désarmer partout les complices de Ro-
bespierre et d'épurer les gardes nationales. Il ne fut pas aisé
d'exécuter ces mesures. A Toulon, malgré l'intervention des
commissaires de la Convention, les Jacobins massacrèrent un
grand nombre d'ouvriers suspects de royalisme. La guerre ci-
vile éclata dans divers départements du Midi et du Sud-Est. 11
s'y forma des compagnies, appelées compagnies du Soleil ou
compagnies de Jéhu, qui, en donnant la chasse aux Jacobins,
commirent beaucoup de ravages et de brigandages.
Une foule de fugitifs étaient rentrés à Lyon altérés de ven-
geance. Le bruit s'étant répandu que les terroristes enfermés
dans la prison de Roanne préparaient l'essai d'une nouvelle
guillotine, le peuple en fureur s'y porta le 24 avril, et quatre-
vingt-cinq prisonniers furent massacrés aux cris de : Vive la
Convention ! sans que la garde nationale ni les autorités de la
ville pussent les sauver. C'était un acte spontané de la ven-
geance populaire; on ne manqua pas de l'imputer à l'opinion
[avril 1795] RÉVISION DES LOIS RÉVOLUTIONNAIRES. 621
royaliste. Accusation qui était vraisemblable sans être vraie ;
car le peuple n'avait besoin d'aucune instigation royaliste pour
prévenir le retour d'un régime qui avait épuisé sur lui ses ri-
gueurs et ses cruautés.
Boissy d'Anglas avait proposé, le 20 mars, de soumettre à
la révision tous les jugements révolutionnaires rendus à partir
du 22 prairial, c'est-à-dire depuis la dernière loi de Robes-
pierre, de restituer aux condamnés ou à leurs héritiers les
biens non vendus, et de les indemniser pour les autres. La
Convention discuta longtemps ce que Barante appelle le code
de la confiscation; elle voulait maintenir sur ce point les lois
révolutionnaires, et pourtant réparer des injustices flagrantes
et de monstrueux abus. Un ancien girondin, Pontécoulant,
représenta que c'était là une chimère ; que la confiscation pro-
noncée contre les émigrés n'était jamais juste, parce que les
émigrés n'étaient pas des condamnés, qu'ils n'avaient pas été
jugés, ou que s'ils l'avaient été, c'était par des tribunaux qui
ne suivaient aucune des formes de la justice. Comment donc
reviser des jugements qui n'existaient pas? Il s'agissait simple-
ment de réparer des crimes commis, et quant à dire que le
crédit public avait pour gages les biens des victimes, ce n'était
pas un argument sérieux, le crédit reposant avant tout sur la
foi publique et la justice. Les défenseurs de la confiscation se
bornèrent à soutenir qu'elle était le droit de la guerre et que la
révolution était une guerre ; qu'il fallait se garder de la présen-
ter aux yeux du pays comme une rigueur odieuse, et se défier
d'une humanité irréfléchie. Rewbell obtint que le principe fût
maintenu, sauf à en atténuer l'application. En conséquence,
après avoir annulé, le 11 avril, tous les décrets de mise hors
la loi lancés contre les ennemis de la révolution et leurs com-
plices, la Convention décréta, le 3 mai (14 floréal), le main-
tien de la confiscation à leur égard, niais ordonna que les
biens seraient restitués à tous les condamnés frappés depuis le
10 mars 93, sans qu'il fût nécessaire de reviser les procédures.
Le 23 avril, un décret ouvrit la Bourse et autorisa le com-
merce de l'or et de Targent,
On nomma le même jour une commission pour préparer des
lois organiques.
Elle se composa de Cambacérès, Merlin (de Douai), Sieyès,
Thibaudeau, Laréveillère, Lesage (d'Eure-et-Loir), Boissy-
d'Anglas, Creuzé-Latouche, Louvet, Berlier et Daunou. On
622 LIVRE CINQUANTE ET UNIEME.
était si embarrassé de la constitution de 1793, dont les Jaco-
bins réclamaient l'exécution après Tavoir toujours repoussée,
qu'on en était venu à reconnaître la nécessité de lois organiques
additionnelles et correctionnelles . En d'autres termes, il fallait
refondre entièrement Toeuvre impraticable d'Hérault de Sé-
clielles. Dans une des discussions préparatoires, Lanjuinais
exprima, non sans soulever des murmures, l'idée qu'une dou-
ble assemblée était nécessaire.
L'expérience avait appris les vices résultants du trop grand
nombre de comités et de commissions executives. H était urgent
d'y remédier, et de ne pas éparpiller l'action administrative.
Comme à tout prendre il ne s'agissait que de mesures provi-
soires, on se borna, pour le moment, à un plan fourni par
Cambacérès; plan qui consistait à charger le comité de salut
public de tout le pouvoir exécutif, à augmenter le nombre de
ses membres, qui serait porté à seize, à réduire les autres co-
mités à la proposition des lois, et à établir qu'ils ne délibére-
raient entre eux que par commissaires.
On voulait aussi avoir un rapport sur l'état de la république,
c'est-à-dire une sorte de programme de gouvernement. Ces
rapports tenaient lieu de discours de la couronne ; ils semblaient
nécessaires chaque fois que le gouvernement entrait dans une
phase nouvelle. Chénier en fit un, dans le genre de ceux de
Barère et de Lindet. Il prit à tâche d'y flétrir les menées des
royalistes, des émigrés et de leurs complices à l'intérieur; il
entendait par là les journalistes qui attaquaient les comités.
Tallien défendit les journalistes, mais sans succès; Chénier fit
porter contre eux des lois rigoureuses. On frappa de lois pa-
reilles les avilisseurs de la représentation nationale, les provo-
cateurs à la royauté, et les prêtres qui entreprendraient de ren-
trer dans les églises. Cependant ce dernier point fut très-
débattu, car on sentait qu'il ne suffisait pas d'avoir accordé la
liberté du culte dans l'intérieur des maisons. Aussi trois se-
maines après le rapport de Chénier, l'usage des églises non
vendues fut-il restitué aux communes. On en rouvrit quinze
à Paris.
XIV. — On découvrit et on fit avorter, dans le courant du
mois d'avril, plusieurs conspirations.
Le 19 mai (30 floréal), les patriotes annoncèrent une insur-
rection pour le lendemain. On devait m vcher en masse contre
[20 MAI 1795] LE 1er PRAIRIAL. 61'^
la Convention, les femmes en avant, l'envelopper sous la pres-
sion de la toule, l'obliger à chasser les soixante-treize, à rap-
peler Billaud, Collot, Barère et les repre'sentants exilés ou de'-
tenus, à retaire une commune de Paris, à mettre la constitution
de 93 en vigueur, à revenir aux moyens révolutionnaires, tels
que les réquisitions et le maximum. Ce plan fut imprimé et
répandu dans Paris. Chacun devait porter écrits au chapeau
ces mots : Du pain et la constitution de 93. Pour animer le
peuple, on répétait dans les groupes que la Convention affa-
mait le peuple et qu'elle envoyait à la mort les vrais patriotes.
Le 20 mai (1*"^ prairial), la générale lut battue au point du
jour. Le cortège se forma ; il était nombreux ; plusieurs sec-
tions armées en firent partie. A dix heures, les Tuileries furent
assiégées avant que les sections fidèles, appelées par la Con-
vention, se fussent réunies.
Au moment où l'Assemblée entra en séance, Ysabeau lui lut
le manifeste de l'insurrection ; aussitôt des bandes de femmes
envahirent les tribunes en criant : Du pain, du pain ! Un géné-
ral de brigade qui se trouvait là, fut investi par le président,
d'un commandement provisoire; il les chassa avec l'aide de
quelques soldats et de jeunes gens armés de fouets.
Peu d'instants après une seconde invasion eut lieu. La salle
fut encore dégagée par l'arrivée de la section de la Fontaine
de Grenelle. Enfin, vers deux heures, la foule, renversant tous
les obstacles, inonda l'enceinte où délibéraient les représen-
tants et les refoula vers les banquettes supérieures. C'était une
cohue d'hommes et de femmes du peuple, criant, hurlant et
gesticulant. Un officier des sections fut tué en défendant les
abords du bureau. Le président Boissy d'Angias fut entouré,
menacé et couché en joue. Un des plus jeunes députés, Féraud,
se précipita devant lui pour le garantir, reçut un coup de pis-
tolet déchargé à bout portant et tomba expirant. Bientôt on
aperçut sa tête sanglante au bout d'une pique. Boissy d'Angias
se découvrit à cette vue.
Le tumulte et le bruit durèrent jusqu au soir. Vers six heures,
les meneurs, voulant arracher des décrets à ceux des députés
qui n'avaient pas quitté la salle, parvinrent à faire entendre
aux intrus qu'ils devaient laisser le milieu de l'enceinte libre
pour que les représentants pussent s'y grouper et voter les
décrets qui leur seraient imposés. Quelques individus, accapa-
rant la tribune, y répétèrent à tue-téte qu'il leur fallait du pain,
624 LIVRE CIJNQUANTE ET UNIEME.
l'élargissement des patriotes et l'arrestation des coquins.
Romme, Goujon, Duroi et d'autres députés se mêlèrent à celte
prétendue délibération. On proposa, au milieu du tapage,
plusieurs décrets. Goujon observa que ces décrets ne seraient
jamais exécutés si Ton ne remplaçait les comités existants par
une commission extraordinaire. Bourbotte, Prieur de la Marrie,
Duroi et Duquesnoy furent nommés pour la composer. Un bu-
reau formé à la hâte mit aux voix la plupart des articles com-
pris dans le programme de la veille. On y joignit l'arrestation
des journalistes, et, sur la proposition des assistants, l'aboli-
tion de la peine de mort, mais avec des exceptions. Quelques
chapeaux levés en l'air servirent de signes d'assentiment.
Si l'insurrection eût été mieux dirigée, elle se fût emparée
d'abord des comités de gouvernement. Elle ne le fit pas. Ces
comités déclarèrent que l'Assemblée n'étant pas libre, ils ne
reconnaîtraient aucun des décrets qu'elle pourrait voter pen-
dant la journée. A neuf heures du soir, les forces des sections
fidèles furent réunies. Après d'inutiles sommations, Raffet
avança et fit baisser les baïonnettes. Alors ce ne fut plus qu'un
cri de sauve qui peut. A minuit, après quelques retours agres-
sifs, la salle fut évacuée définitivement.
Les députés rentrèrent les uns après les autres, animés par
la colère. Ils se dirent que les rebelles avaient été trop légère-
ment châtiés après le 12 germinal ; qu'il fallait en finir. On dé-
clara qu'il n'était pas nécessaire de rapporter les décrets pro-
clamés au milieu du tumulte, attendu que l'Assemblée n'avait
rien voté. On somma les représentants qui y avaient pris part
de s'expliquer; puis on s'écria qu'il n'y avait plus de concilia-
tion possible et qu'on devait s'emparer d'eux sur-le-champ.
Romme, Duroi, Albitte, Goujon , Duquesnoy, Bourbotte, Prieur
de la Marne, Soubrany et Peyssard furent saisis par les gen-
darmes de service. Quelques anciens commissaires furent éga-
lement arrêtés. Tallien soutint qu'il fallait faire justice des
restes des Jacobins et frapper Pache et Bouchotte, les deux
chefs de cette faction abominable. «Vengeance, citoyens,
s'écriait-il, vengeance prompte des assassins de nos collègues,
des assassins de la représentation nationale, des assassins de la
patrie... Ils ont un point de ralliement dans le cadavre de 1 in-
fâme Marat; ayons-en un dans celui de l'infortuné Féraud. On
ordonna aux sections de désarmer « les assassins, les buveurs
de sang, les voleurs et les agents de la tyrannie qui avait pré-
[mai 1795] PROCES DES JACOBINS. 625
cédé le 7 thermidor. » On leur donna même le pouvoir de les
arrêter elles-mêmes et de les livrer aux tribunaux.
Les révoltés qui occupaient encore la commune se reformè-
rent le lendemain, 21 mai, au faubourg Saint-Antoine, et en-
voyèrent trois bataillons devant le Palais-National. Il était cou-
vert par les sections fidèles, mais les canonniers de ces sections
paraissaient, comme au 10 août, décidés à ne pas tirer. On
parlementa, et les gens des faubourgs se retirèrent.
Le 22, les trois représentants Gilet, Aubry et Delmas, char-
gés de la force militaire, réunirent aux sections les plus dévouées
les troupes destinées à protéger les arrivages de grains dans les
environs de Paris. L'assassin de Féraud, jugé par une commis-
sion militaire, fut conduit à l'échafaud. Le peuple l'enleva, et
les trois sections du faubourg Saint-Antoine reprirent les armes.
Le 23 (4 prairial), Kilmaine, après avoir tout disposé, artillerie,
mortiers, canons, partit dès la pointe du jour avec de jeunes
volontaires des sections, et essaya de pénétrer dans le faubourg.
Il le trouva couvert de barricades. Les trois représentants
s'avancèrent et décidèrent que si les armes n'étaient pas remises
et l'assassin livré , un bombardement immédiat aurait lieu.
Menou , qui commandait les troupes, fit les sommations au
nom de la Convention. Les révoltés cédèrent, et le désarmement
s'opéra.
Les gendarmes de service à Paris avaient favorisé tous les
mouvements populaires; on arrêta les plus coupables, les
autres furent licenciés. Les commissions militaires condam-
nèrent à mort trente et un prisonniers ; un plus grand nombre
à la déportation et à l'emprisonnement. Parmi les trente et un
condamnés à mort il y eut seize gendarmes et cinq complices
de l'assassinat de Féraud.
La garde nationale fut réorganisée dans toute l'étendue de la
République sur de nouvelles bases, et mise sous les ordres du
comité militaire, « attendu, portait le décret, que la force
armée destinée à maintenir la sûreté des propriétés et des per-
sonnes doit être exclusivement entre les mains de ceux qui ont
à la maintenir un intérêt inséparable de leur intérêt indivi-
duel. » A Paris, la réorganisation s'opéra par les sections elles-
mêmes. On fit venir aussi des troupes de ligne à poste fixe.
Les représentants arrêtés furent transférés dans une forte-
resse en Bretagne; on craignait que leur présence à Paris ne
causât des troubles et que les Jacobins n'essayassent de lesdéli-
vn. 40
626 LIVRE CINQUANTE ET UNIÈME.
vrer. Mais on les fit revenir presque aussitôt pour les soumettre
au jugement d'une commission militaire. On décida que Pache,
Bourbotte, Audouin, Hassenfratz, Héron et quelques autres
seraient traduits devant le tribunal d'Eure-et-Loir, et Barére,
Billand et Collot devant celui de la Charente-Inférieure ; on eut
le tort de revenir pour ces derniers sur la chose jugée. On
arrêta encore les membres des anciens comités, excepté quatre,
au nombre desquels furent Carnot et Prieur. On décréta neuf
proconsuls ou anciens commissaires dans les départements.
Enfin les poursuites furent reprises contre les assassins de sep-
tembre. Un des proconsuls, Maure, se tua pour échapper au
supplice. Le vieux Ruhl se donna la mort également.
Le 3 juin (14 prairial) , la Convention célébra une fête
funèbreenriionneurdeEéraud. Thibaudeau fit décréter qu'une
fête semblable aurait lieu le 31 octobre, jour anniversaire du
supplice des Girondins.
La commission militaire qui jugea les représentants décrétés
tint cinq jours d'audience. Elle entendit les témoins et laissa les
accusés se défendre eux-mêmes , mais ne leur accorda point
d'autres défenseurs. Sur les huit qu'elle jugea, elle en con-
damna six à mort : Romme, Goujon, Duquesnoy, Duroi, Bour-
botte et Soubrany (le 17 juin). Ils avaient gardé, par la négli-
gence de leurs gardiens, des ciseaux et un méchant couteau.
Au sortir de l'audience, ils se les passèrent et se frappèrent
tous les six. Trois se tuèrent; les autres furent portés meurtris
et sanglants à l'échafaud, qui les acheva. Romme était un hon-
nête fanatique. Goujon, arrivé tard à la Convention, était un
esprit exalté et faux; cependant, l'élévation de ses sentiments
et le courage qu'il montra inspirèrent certaines sympathies.
Ceux-là du moins étaient des révolutionnaires désintéressés et
purs de toute tache de sang.
Les rangs de la Montagne s'éclaircissant par la mort, la pri-
son ou la fuite, la majorité de la Convention devint plus forte,
plus compacte, et put agir avec plus de résolution.
FIN Dl TOME SEPTIEME,
TABLE DES MATIÈRES
LIVRE QUARANTE-TROISIÈME. — locis xvi.
(première partie. 1774-1782.)
I. Ministère de Maurepas
II. Turgot
III. Rappel des Parlements. La
guerre à l'absolutisme
IV. Guerre des Farines
V. Malesherbes
VI. Le sacre et le clergé
VII. Saint-Germain
VIII. Edits sur les corvées et les ju-
randes
IX. Réformes de Turgot
X. Projets de Turpot
XI. Les ennemis de Turgot. Retraite
de Turgot et de Malesherbes. . .
XII. Necker. Système de l'emprunt.
XIII. L'Amérii|ue anglaise. Indé-
pendance des Etats-Unis
XIV. Rapports des États-Unis avec
la France. Franklin. La Fayette.
Alliance avec l'Amérique 47
XV. Mort de Voltaire 52
XVI. Guerre maritime en 1778. . . 53
XVII. Affaire de la succession de
Bavière 5g
XVIII. Campagne de 1779. Les neu-
tres 57
XIX. Campagne de 1780 en Amé-
niérique 60
XX. >ieckcr et les administrations
provinciales. Le compte rendu.
Retruite de Necker gl
XXI. Campagne de 1781 68
XXII. Campagne de 1782 71
XXIII. Guerre de 1 Inde. Siiffren. 72
XXIV. L'Anglttcrre veut la pais.
Traités de 1783 74
LIVRE QUARANTE-QUATRIÈME. — lodis xvi.
(deuxième
I. Fleury et d'Ormessoa
IL Calonne
III. La cour et Beaumarchais. Affaire
du collier
IV. Joseph II. Vergennes. Affaires
étrangères
V. Traités de commerce
VI. Embarras des finances. Calonne
et les abus. Convocation des no-
tables
VII. L'assemblée des notables en
1787. Disgrâce de Calonne.
Brienne
VIII. Les nouveaux impôts. Résis-
tance des parlements. Conces-
sions de Brienne
IX. Affaires de Hollande
X. Le roi au Parlement
XI. Réunion des assemblées provin-
ciales
PARTIE. 1782-1789.)
92
94
100
107
111
113
117
XII. lùlits de Lamoignon. Arresta-
tion de d'Eprémesnil et Montsa-
bert
XIII. La cour plénièro
XIV^. Opposition des parlements et
du clergé. Agitation de la Bretagne
et du Dauphiné. Béarn et Franche-
Comté
XV. Chute de Brienne
XVI. Second ministère de Necker.
Politique de Necker. Question du
vote des ordres
XVII. La question sociale. L'égalité.
XVIII. Rappel des notables. Le
doublement du tiers.
XIX. Les derniers états provinciaux.
Troubles de Breta^-îne
XX. Les cahiers de 1789. Vœux ex-
primés. Observations sur ces vœux.
XXI. Les élections de 1789. Ma-
louet, Mounier
119
122
124
130
133
138
140
14.5
148
156
fc28
TABLE DES MATIERES.
LIVRE QUARANTE-CINQUIEME. — assemblée constitlante.
(première partie. 1789.)
I. Les états deviennent l'Assemblée
nationale. Sicyès, Mirabeau, Mou-
nicr 161
II. Serment du Jeu de paume.
Séance royale du 23 juin Réunion
des ordres 166
m. La Cour et la bourgeoisie. Ben-
voi de Nccker 172
IV. Troubles à Paris. Prise de la
Bastille. Fureurs populaires. . . . 17.5
V. Le roi à l'hôtel de ville 180
VI. Anarchie dans les provinces. Re-
tour de Mecker 182
VII. La déclaraiion des droits. La
nuit du 4 août 186
VIII. Mesures de Ncekcr et de la
Fayette 191
IX. La séparation des pouvoirs. Le
veto 192
X. Les emprunts 198
XI. Mirabeau 199
XII. Les journées d'octobre 200
XIII. Retraite de Mounier et des
monarchiens. Rôle de Mirabeau. 204
LIVRE QUARANTE-SIXIEME. — assemblée constitcante.
(deuxiémf i'.xrti-^. 178?-1791.)
I. La loi martiale 210
II. Les biens du clergé 211
III. La loi départementale 214
IV. Les clubs et les fédérations. L'a-
dresse aux provinces 217
V. Les assignats. Attaques contre le
clergé 221
VI. R«lations de Mirabeau avec la
cour. Troubles du Midi 225
VII. Nouvelle organisation judi-
ciaire 228
VIII. Constitution civile du clergé. 230
IX. Fête de la fédération 232
X. Insurrection militaire à Nancy. . 235
XI. Retraite de Necker. Tableau de
l'Assemblée 237
XII. Attaque contre les ministres.
Changement du ministère 240
XIII. Le serment du clergé. Schisme
constitutionnel 244
XIV. Vues de Mirabeau. Mirabeau
et Rouillé. Rôle de la Fayette. . . 24S
XV. Première loi sur l'émigration. 254
XVI Mort de Mirabeau 257
XVII. Responsabilité des ministres. 259
XVIII. Émeute du 18 avril 1791. . 260
XIX. Le parti constitutionnel. Vote
de non-réélection 2^)3
XX. Apothéose de Voltaire et lettre
de Haytial 266
XXI. Débat sur l'armée 267
XXII. Fuite de Louis XVI. Attitude
de 1 Assemblée 270
XXIII. Louis XVI à Varennes. Ren-
trée à Paris 274
XXIV. Politiquedesconstilutionnels. 277
XXV. Débat sur l'inviolabilité.
Emeute du Champ de Mars. . . . 281
XXVI. Les constitutionnels et l'émi-
gration 284
XXVII. Révision de la constitution.
Acceptation de la constitution.
ScriDent du roi. , 286
XXVIII. Dernières lois de la Con-
stituante 291
XXIX. Jugement surla Constituante. 294
XXX. Entrevue de Pilnitz. Protes-
tation des princes émigrés 297
TABLE DES MATIERES.
629
LIVRE QUARANTE-SEPTIEME. — la législative,
(1791-ni.l-2.)
I. Louis XVI , roi constiti'.tiounel. . 301
II. Démission de la Fayette 303
III. Débat sur l'émigration 30.")
IV. Débat sur les prêtres non asser-
mentés 308
V. Déroule du parti constitutionnel. 311
VI. Préparatifs militaires. Le club
des Jacobins 313
VII. Armement des sans-culotles. . 311
VIII. Troubles des départements. . 319
IX. Chute des ministres constitu-
tionnels 3-20
X. Ministère girondin 322
XL Fête des Suisses de Château-
vieux 32i
XII. La guerre. Echecs en Belgiijue. 326
XIII. Le comité autrichien 328
XIV. Renvoi des ministresgirondins. 33l
XV. Lettre de la Fayette 333
XVL Journée du 20juin 334
XVII. La Fayette à Paris. Efïefves-
cence des partis
XVIIL Arrivée des fédérés
XIX. Le danger de la patrie. . . .
XX. Hésitation des Girondins.. . .
XXI. Manifeste de Brunswick. . . .
XXII. Demande de la déchéance. .
XXIII. Journée du 10 aoilt. Inva-
sion des Tuileries. Le roi se réfu-
gie à l'Assemblée
XXIV. Suspension de Louis XVI.
XXV. La nouvelle Commune de Pa-
ris. Le tribunal du 17 août. . . .
XXVI. Fuite de la Fayette
XXVII. Les Prussiens en France.
Visites domiciliaires
XXVIII. Le 2 septembre. Massacres
dans les prisons. Marat et Roland.
Autres massacres
XXIX. Réaction. Vergniaud. , . .
XXX. Election de la Convention.
La France et les partis
338
342
345
.347
348
351
353
358
361
364
367
371
379
381
LIVRE QUARANTE-HUITIÈME. — la convention.
(première partie. 1792-21 janvier 1793.)
I. Victoire de Valmy 385
IL Proclamation de la république
Attaijue contre les septembriseurs.
Marat à la tribune. Rôle embar-
rassé des Girondins 388
III. Liquidation de la Commune. . 396
IV. Custines sur le Rhin. Dumou-
riez à Paris. Ses plans 398
V. Louvet attaque Robespierre. Ro-
bespierre amnistié 402
VI. Bataille deJemmapes. Dumou-
riez et les Jacobins en Belgique. . 407
VII. Politique révolutionnaire à
l'étranger 410
VIII. Le roi au Temple. Discussion
sur l'inviolabilité 413
IX. Question des subsistances. . . . 416
X. Réélection de la Commune. . . . 418
XI. Accusation du roi 419
XII. Débat sur le duc d'Orléans. . 423
XIII. De Sèze et Malesherbes. Ver-
gin'aud. Gcnsonné. Barère 424
XIV\ Agitation de Paris 429
XV. Vote de la mort du roi 431
XVI. Le 21 janvier 43.-)
LIVRE QUARANTE-NEUVIEME. — la convention,
(deuxième partie. 1793.)
I. La guerre avec l'Angleterre. Cam-
bon. Levée extraordinaire 438
II. La guerre à la contre-révolution. 442
III. Émeutes de février 1793 444
IV. Tentative de Dumouricz sur la
Hollande 445
630
TABLE DES MATIERES.
V. Émcules cie mars 447
VI. Perle de la Belgique 4")1
VII. Troubles des provinces 453
VIII. Mesures de salut public. . . . 435
IX. Complot avorté de Dumouriez.
Les Girondiijs cl Dauioii 437
X. Robespierre atla(|ue la Gironde.
Défense de la Gironde. Triomphe
de Marat 461
XI. La politique de la Montagne. . i66
XII. Enrôlements à Paris 467
XIII. Les provinces se rallient à la
Gironde 4)9
XIV. La commission des Douze. Ar-
restation d'Hébert 473
XV. Complot contre la Conveiilion.
Le 31 m;M 477
XVI. Le 2 juin. Expulsion des Gi-
rondins 481
LIVRE CINQOAISTIEME. — la convention,
(troisième partie. 1793-1794.)
I. Silence de la Convention 486
II Réaction dans les départements.
La Gironde et les royalistes. . . . 489
III. Décrets d'accusation 402
IV. La constitution de 1793 493
V. Saint-Just 496
VI. Mort de Marat 499
VII. Ruine des fédérés 501
VIII. Agiotage et socialisme 502
IX. Décrets de Barère 504
X. La fête du 10 août 506
XI. Levée en masse. Cambon et le
grand livre 509
XII. Cusiines 512
XIII. L'armée révolutionnaire. La
loi des suspects 514
XIV. Guerre de Vendée 518
XV. Conventionnels décrétés d'accu-
sation 521
XVI. Siège de Lyon 523
XVII. Batailles de Watignies et de
Cholet. . . • 525
XVII I. Supplice de Marie -Antoi-
nette 526
XIX. Procès des Girondins. Supplice
des Girondins 529
XX. La guillotine 532
XXI. La Terreur à Lyon et dans les
départements 53*
XXII. Les Vendéens au nord de la
Loire 537
XXIII. Chaumette. La fête de la
Raison 538
XXIV. Robespierre s'oppose à l'a-
théisme. Les épurations 542
XXV. Le gouvernement révolution-
naire. Le Vieux Cordelier 547
XXVI. Prise de Toulon 550
XXVII. Le salut public 552
XXVIII. Complot d'Hébert. Sup-
plice des hébertistes 555
XXIX. Danton et les indulgents.
Supplice des dantouistes. Nou-
velles fournées 558
XXX. Proclamation de l'Être su-
prême 564
XXXI. Campagne de 1794 565
XXXII. Progrès de la Terreur. Di-
visions au sein des comités. La loi
du 22 prairial 569
XXXIII. Victoire de Fleurus. . . . 576
XXXIV. Robespierre et ses ennemis. 577
XXXV. Robespierre menace la Con-
vention. Journée du 9 thermidor.
Fin de Robespierre. Jugement sur
Robespierre 578
LIVRE CINQUANTE ET UNIÈME. — la convention,
(quatrième partie. 1794-1795.)
I Réaction thermidorienne 586
II. Fin de la Terreur 589
m. La queue de Robespierre. Ro-
bert Lindet. Les complices de Ro-
bespierre 591
IV. Fermeture du club des Jacobins. 596
TADLE DES MATIÈRES.
V. Succès des armées 599
VI. Procès de Carrier 60O
VII. Mesures réparairices. La sociéié
après thermidor (J02
VIII. Lois de la Convention. Loi
631
sur l'instruction publique. Lois di-
verses 608
IX. Conquête de la Hollande. . . . 610
X. Rappel des proscrits 611
XL Le 12îjerminal. Procès deFou-
quier-Tinville 615
XII. Soumission de la Vendée. Traité
fie Bâle 61g
XIII. Révision des lois révolution-
"aires 620
XIV. Le 1" prairial. Procès des Ja-
cobins 622
FIN DE LA TAIiLE DES MATtÈRES.
PARIS. TYPOGRAPHTE DE E. PLON ET c'e, RUE GARASClȫE, 8.
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